Il y a deux écoles philosophiques : Técole matérialiste
LA LIBERTÉ. Ul
sible au simple bon seps, à l'expérieuce de chacun, et plu$ directement pratique. Ajoutons que la définition de la liberté constitue toute la doctrine de la liberté. Je commencerai donc par une définition.
Dans Tordre pratique, c'est-à-dire en politique, ew morale, dans les relations civiles, la liberté n'est rien de plus, mais rien de moins que le droit de choisir. Elle est la manifestation extérieure d'un^ facqlté spirituelle, d'une faculté de Tâme humaine qu'on appelle le libre arbitre. Donc, parlons d'abord du libre arbitre.
DU LIBRE ARBnUE.
85. Le libre arbitre est certainement la plus belle, la plus distinct ive des facultés spirituelles
et récole panthéiste, qui ne peuvent réellement définir la liberté. L'une et l'autre sont obligées d'admettre que tous les événements, même ceux de notre pensée , sont nécessaires ; qu'ys sont le résultat forcé de ce qui précède, comme euxmêmes seront la cause de ce qui les suivra ; en un mot, ces doctrines concluent à un fatalisme universel. Aussi, lorsqu'elles ont été obligées de donner une définition, elles n'en ont pas trouvé d'autres cjue celles-ci : c'est l'indépendance dans l'exercice des facultés, Taffranchissement de tout empêchement; c'est l'exemption de la sujétion d'un autre (Hobbes), la possession de soi-même (Raynal). Ne dirait-on pas des définitions imaginées par des esclaves 1 J'ajoute que ce ne sont point des définitions réelles , car elles n'expriment que l'un des phénomènes extérieurs qui caractérisent la liberté.
que Dieu ait données à notre espèce. Elle nous sépare absolument du reste du monde visible. Dans ce monde, nous exceptés, tout obéit irrésistiblement à des lois invariables, les corps inorganiques aux lois de la matière brute, les animaux aux lois de leurs instincts. L'homme seul a reçu le pouvoir d'accepter ou de refuser les lois qui lui sont proposées.
La raison est la faculté que l'on met ordinairement en première ligne lorsqu'il s'agit de caractériser l'espèce humaine ; mais que serait la raison sans la liberté? A quoi servirait-elle si l'homme était sous une servitude quelconque et ne pouvait choisir? Et, d'ailleurs, n'est-ce pas la liberté qui invoque la raison? Si donc, chez nous, la liberté ne constitué pas tout Têtre spirituel, elle en est le fondement et le point de départ. Sans libre arbitre, il n'y a plus d'être moral; il n'y a plus ni volonté réelle, ni responsabilité, parce qu'il n'y a plus de choix; il n'y a plus ni bonnes, ni mauvaises actions, ni mérite, ni démérite, parce que, comme chez les bêtes, les idiots et les déments, il n'y a plus que des impressions, des réactions et des instincts. Plus donc on restreint les possibilités du libre arbitre, plus on restreint l'être moral.
Mais ce n'est pas tout. La liberté n'est pas seulement le point de départ de la raison, le fondement de la volonté et de la moralité, elle est aussi
LA LÎBIÎRTÉ. 249
le principe du talent, de rinvention, du génie même. Au premier abord , il semble que ce soit un paradoxe de dire qu'elle est Torigine du génie. Rien cependant n*est plus démontré par Texpérience et plus facilement explicable. En effet, le doute par lequel commence Tœuvre de génie, la négation qui succède, les recherches qui suivent, et enfin Taffirmation qui constitue l'invention, ne sont-ils pas autant d'actes de liberté? Aussi a-t*on remarqué que les époques des grandes inventions correspondent toujours aux époques politiques où la liberté fait ses plus grands efforts.
Le libre arbitre n'est point cependant une faculté d'une puissance absolue, c'est-à-dire sans limites et sans conditions, telle enfin que nous nous figurons la liberté en Dieu, lorsque nous essayons de la comprendre. Chez nous , soit qu'il agisse purement dans l'ordre des pensées, soit que ses manifestations se rapportent au monde extérieur, le libre arbitre a ses limites et ses conditions. Ses limites dans l'ordre de la pensée, sont celles de nos connaissances, et, dans les relations extérieures, celles du possible. Quant à ses conditions d'activité, elles se résument en deux : l'occasion de choisir, et le motif pour choisir.
La question des limites du libre arbitre n'offre ni difficultés, ni doutes; aussi je ne m'y arrêterai
pas ; mais i) n'en est pas de même de la question des conditions ; elle constitue toute la théorie de la liberté pratique ; elle ouvre carrière à une suite de considérations qu'il est indispensable de connaître si on ne veut pas se perdre au milieu d'obscurité^ dangereuses dans un sujet si important. Je veux essayer de poser rigoureusement le problème et d'en déterminer la solution. On me pardonnera quelques mots d'une analyse métaphysir que dont il m'est impossible de me passer.
86. Ce qui donne lieu au cboix, ce qui en constitue l'occasion, c'est la simultanéité de contradictions; en d'autres termes, il faut la présence simultanée de plusieurs objets ou de plusieurs partis tellement differepts ou tellement contradictoires que si on veut l'un^ on soit nécessairement obligé de rejeter Tautre. Mais cç n'est là que l'occasion. Tout acte du libre arbitre est un acte raisonné; il n'^st inéme un £^cte de liberté que parce qu'il est raisonné ; par conséquent tout acte du libre arbitre est un acte motivé. 11 nous faut d'abord un motif pour choisir ; il nous en faut un ensuite pour déterminer notre choix.
En effet, lorsqu'une occasion ne met en jeu ni notre intérêt pi nos passions, car ce seraient là des motifs, pourquoi notre volonté inclineraitelle d'un côté plutôt que d'un autre ? On pourrait citer une multitude de sujets dans les sciences,
LA LIBERTÉ. 25i
dans la philosophie, dans la politique même, où les contradictions sont visibles pour tout le monde et devant lesquelles cependant la masse du public reste complètement indifférente, précisément parce qu'elle n'a pas de motifs pour s'en occuper. De même lorsqq'il s'agit du choix, les raisons contraires peuvent être tellement égales, les sollicitations et les tendances dans un équilibre si parfait, qu'elles nous Iais3?nt dans le doute, hé* ^tant entre deux partis saps savoir lequel prendre. C'est pour lesi circoqstances d^ ce genre qu'on a imaginé ce proverbe : « Dans le doute, abstieps-toi. d 11 n'est pas rare de rencontrer des hommes qui restent indécis, entre deux partis, jusqu'à ce que le moment d'agir soit passé ou que la solution leur ait été donnée par des faits extérieurs. Ainsi il faut un piotif pour déterminer le choix, comme il en faut un pour nous déter-r miner à choisir. Ordinairement ces. deux motifs sont copfpi^jdus en un seul ; )a même raison qui nous détermine à choisir^ devient l'argument de notre choix. Il est évident d'ailleurs que plus les contradictions se compliquent, plus les motifs sont multipliés;, plus aussi le champ de la délibération devient étendu, et plus la faculté de choisir a de liberté.
Il résulte de ce qui précède que les conditions dw librp arbitre résident dans l'occasion et le mo-
252 TRAITK DE POLITIQUE.
tif du choix. Je vais chercher quelles sont les
sources véritables de Tune et de l'autre.
87. Si nous ne possédions que la vie animale^ si nous n'étions que de purs organismes^ si enfin nous ressemblions à ce sauvage solitaire et sans éducation que certaines hypothèses philosophiques nous donnent comme le premier-né de l'espèce humaine, nous aurions dans nos instincts et nos appétits des motifs d'action, mais nous n'aurions jamais occasion de choisir. En efPet, Tordre des impressions ou des sensations matérielles ou corporelles n'offre point de contradictions simultanées et par conséquent d'occasions de choisir. Lors même qu'il en existe autour de nous ou dans notre organisme, nous ne sommes pas capables de les percevoir simultanément. Le caractère général de la vie nerveuse ou corporelle est toujours la successivité, soit quant aux sensations, soit quant aux appétits, soit quant aux instincts, ainsi que je le montrerai bientôt. La loi, dans ces phénomènes, c'est que l'impression la plus forte obscurcisse les autres et que les sensations dominent pendant un certain temps, chacune à leur tour. Une successivité analogue règle les phénomènes de mémoire, comme chacun peut s'en assurer en s'observant lui-même; ils se suivent toujours, soit qu'ils rappellent une suite d'impressions différentes, soit qu'ils représentent seulement l'his-
loire d'un événement ou un spectacle dont nous avons été témoins. Ainsi, ni les impressions, ni les sensations, ni les appétits, ni les instincts, ni même les simples faits de mémoire n^ofFrent, à eux seuls, cette occasion dont nous nous occupons, cette occasion qui donne lieu à un choix. Il y a malheu* reusement trop de gens dont la vie n'est guère composée que d'entraînements de cette sorte et d'actions faites sans choix, et qui croient vouloir lorsqu'ils ne font qu'obéir.
Rien ne serait changé lors même que l'une des sensations dont il vient d'être question, éveillerait immédiatement une habitude et même un préjugé ou un intérêt qui lui ferait directement opposition. Alors certainement la contradiction existerait et, au premier coup d'oeil, il semble qu'il y aurait occasion de choisir et que le libre arbitre serait rais en situation d'agir. Il n'en serait rien cependant. En effet, pour que le choix fût possible ou plutôt libre, il faudrait qu'il existât un moyen de jugement, un motif étranger aux deux instances contradictoires. Du moment qu'elles seraient seules en présence, elles deviendraient elles-mêmes des motifs d'action. Alors, si elles se trouvaient être de forces inégales, l'une l'emporterait sur l'autre et entraînerait la volonté, sans que le libre arbitre s'en mêlât ou fît autre chose que consentir, comme il arrive lorsque les sensations sont seule-
ment successives. Si, au contraire, elles se trouvent être d'égale puissance, l'individu resterait indécis, hésitant entre les deux partis sans en prendre aucun, comme je l'indiquais tout à l'heure. Tel serait l'homme dépourvu de ce que lui donne la société, c'est-à-dire de l'éducation. Il serait comme l'animal à l'état sauvage, mua poster îorij trouvant des motiis d'action, mais jamais occasion d'exercer cette faculté de jugement qui le fait libre et que nous appelons libre arbitre.
Hésiter, douter, s'abstenir peuvent être, dans certains cas, et à un certain degré, des actes de liberté ; mais les nécessités de la vie humaine exigent davantage. Le plus souvent elles demandent tout l'opposé de l'abstention, elles obligent l'individu à faire effort et surtout à résister. En effet, le cours ordinaire d'une vie honnête, dans l'état de société, se composé d'une suite de sacrifices de nous-mêmes qui, si petits qu'ils soient, envisagés isolément^ n'en forment pas moins par leur réunion un ensemble considérable. H faut en un mot des solutions rapidement pratiques, des décisions positives et suivies d'effet. Or, pour que le libre arbitre soit ainsi constamment en éveil et constamment actif, nous devons trouver en nous et autour de nous une source non moins riche de motifs. La vie sociale nous offre la première ; nous allons voir d'où émane la seconde.
LA LIBERTÉ. î»5
88. Il existe un système d'idées et de préceptes ou, disons mieux, il existe une connaissance, une doctrine, qui répond directement à la nécessité du motif imposée à J'exercice du libre arbitre, connaissance aussi universelle que celte nécessité même : c'est la morale. Elle a précisément pour but de régler les déterminations du libre arbitre. Devant toutes les occasions^ elle place une classification des actes correspondants en bons et en mauvais, en défendus et en permis, en utiles et en nuisibles, ou en indifférents; elle pose en un mot un devoir ou un droit. Il n'existe pas de motif plus général et plus fécond. Elle apparaît comme une connaissance si primitive dans Thistoire de l'humanité et en même temps si nécessaire qu'on est en droit de dire que, sans la morale, notre faculté du libre arbitre ne se fût jamds éveillée.
Il y a cependant d'autres sources de motifs, mais moins générales et surtout moins primitives; telles sont certaines notions scientifiques, certaines habitudes, certaines règles, dont la plupart émanent du but d'activité auquel Thomme s'est attaché. Il y aurait peut-être quelque intérêt à étudier les rapports qui peuvent exister entre ces motifs secondaires et la morale considérée comme motif général, mais une telle redierche serait complètement en dehors du but que nous nous proposons ici.
Les systèmes d'idées dont je viens de parler n'atteignent le libre arbitre que par le moyen d'un raisonnement. Or, quelles sont les bases^ quelles sont les méthodes du raisonnement pour Timmense majorité des hommes, quel en est l'instrument et la loi pour tous ? C'est incontestablement le langage. Par là même le langage est aussi l'instrument de notre liberté.
11 faut remarquer d'abord que le langage est une immense nomenclature d'idées représentant des diHërences, des oppositions, des relations de toute espèce, en un mot le tableau complet des connaissances humaines. Toutes les occasions, tous les motifs qui peuvent s'offrir au libre arbitre y sont exprimés. En outre,^ il présente une catégorie nombreuse d'idées dont aucune ne peut être conçue sans rappeler immédiatement une relation contradictoire : ainsi, oui et non, bien et mal, beau et laid, juste et injuste, permis et défendu, devoir et droit, utile et nuisible, cause et effet, tout et partie, grand et petit, actif et passif, etc.^ Tandis que d'autres espèces de mots, ceux qui
1. Dans certaines écoles philosophiques modernes, on donne le nom Ôl antinomies à ces oppositions logiques, à ces dualités contradictoires. On se demande pourquoi, si l'on voulait un mot grec, on ne leur a pas conservé le nom dWtilogies ou mieux encore celui iVantiphasieSy dont se seiirait Aristote?
expriment des êtres, des substances, des relations non contradictoires, n'offrent au plus que des occasions de choix, ceux de cette première catégorie contiennent en général les motifs même de choisir.
Je n^nsisterai pas sur les rapports du langage avec le libre arbitre. Pour les exposer dans toute leur étendue, il faudrait un travail spécial fort en dehors de notre sujet. Ce serait quelque chose comme un traité de logique et de métaphysique, car le langage est la manifestation en quelque sorte matérielle des lois et des procédés généraux de l'esprit. Les indications que je viens de donner suffisent d'ailleurs pour faire comprendre, et c'est là ce qui est important, comment la science agrandit le champ d'action du libre arbitre, et comment l'ignorance peut le rétrécir à ce point que l'individu n'ait plus d'autre moteur et d'autre guide que l'instinct, ainsi qu'on Tobserve chez un grand nombre de crétineux et chez les sourds et muets de naissance qui ont été complètement abandonnés à eux-mêmes. L'expérience prouve d'ailleurs que le seul remède efficace à ces misères est l'éducation.
On voit enfin nettement et avec certitude que la connaissance de la loi morale, ainsi que celle de la loi des qualités logiques contradictoires, révélée par le langage, sont des occasions et des
motifs si nécessaires d'une action libre qu'on ne comprend, chez personne, la liberté sans elles ; en sorte que' si Dieu ne les eût pas données à notre premier père, dès le début de Thumanité, il eût fallu que Thomme les trouvât avant de pouvoir jouir de sa plus précieuse faculté.
89. Cet examen a montré que le libre arbitre est la plus caractéristique de nos facultés spirituelles, celle qui engendre tout ce qui nous fait véritablement hommes; car, sans elle, la morale, le langage et la science seraient sans objet : ce seraient des connaissances inutiles. Sans elle, la raison serait une faculté stérile et sans but ; le génie, l'invention et le progrès impossibles. L'homme obéissant à toutes les impulsions de sa chair serait comme la pierre et la bete, impuissant à vouloir, impuissant à résister. 11 n'y aurait plus, parmi nous, ni mérite, ni vertu, ni responsabilité; carie mérite, la vertu, la responsabilité émanent du pouvoir de choisir. L'homme enfin ne serait pas l'être moral et social que nous connaissons. Nier la liberté, nier le libre arbitre, c'est anéantir l'homme spirituel tout entier.
Les plus dangereux ennemis de la liberté sont donc ceux qui cherchent à diminuer la puissance du libre arbitre. Il y a divers moyens d'y parvenir, l^e plus usuel consiste à restreindre l'instruction et à développer outre mesure les appétits seu*
suels. C'est ainsi qu'on abrutit les hommes. Chez les anciens, on n'enseignait pas la morale aux esclaves et on leur permettait tout, dès que cela ne nuisait pas à Tobéissance. Les despotes procèdent de la même manière à Tégard de leurs sujets; ils rétrécissent renseignement, ils excitent les mauvaises mœurs, ils facilitent les satisfactions grossières. Une population ignorante et dépravée est un terrain si bien approprié à la tyrannie qu'elle ne peut plus supporter autre chose.
11 y a, en outre, une servitude de l'âme que Ton fonde par un certain système d'instruction, aussi solidement que la servitude du corps par les mauvaises lois. On atteint presque inévitablement ce résultat lorsque l'enseignement est tellement constitué, tellement détaillé, tellement spécialisé, qu'il ne peut plus se présenter une occasion dans la pensée, ou une circonstance dans le monde extérieur qui ne soit prévue et où il n'y ait une réponse prête. Le disciple alors répond, non avec sa propre raison, mais avec sa mémoire, et il est dans une situation telle qu'il est obligé ou de rejeter tout ce qu'on lui a appris s'il veut redevenir libre, ou de consentir à rester esclave de l'enseignement qu'il a reçu. On reproche ce résultat à quelques écoles scientifiques modernes. La conséquence en est que leurs élèves, quoique trèssavants, ne découvrent ni n'inventent jamais rien,
là où d'autres, qui ont reçu une instruction différente, trouvent une mine féconde. Pour bien élever un homme, il ne suffit pas de l'enseigner et de le forcer à apprendre; il faut combiner de telle sorte renseignement qu'on lui donne, qu'il ajoute au ressort du libre arbitre au lieu d'en diminuer la force. J'ai horreur de l'éducation couventuelle, de toutes ces écoles enfermées où l'élève n'a rien à son choix, ni le sujet, ni le professeur, ni la direction. Elles sont très- propres à produire des conservateurs de la science, mais nullement des créateurs. Je m'arrête ici, après avoir, je crois, indiqué loutes les questions relatives au libre arbitre envisagé comme faculté de Tâme. Je vais maintenant aborder le problème de la liberté dans Tordre des relations humaines.