DE LA LIBERTÉ PRATIQUE
90. La liberté, dans l'ordre des relations, n'est, comme je l'ai déjà dit, que la manifestation ou plutôt l'expression de la faculté spirituelle du libre arbitre. Aussi constitue-t-elle, chez nous, une tendance incoercible, toujours active, dont la violence s'accroît de celle de toutes nos passions justes ou injusles. C'est d ailleurs un état si naturel de l'homme (|u'il n'en connaît le prix que lorsqu'il l'a perdu, (l'est en même temps une
chose si précieuse rjn'il n'y a pas d'efï'orl qu'il ne fasse pour la recouvrer lorsqu'il ne Ta plus. 11 est au-des5us du pouvoir humain de l'anéantir, de Taliéner ou d'y renoncer ; l'essayer est un crime devant la morale et devant Dieu ; car c'est manifestement attenter i\ la nature et à la destination que Dieu a mise en nous ; c'est renier sa sagesse et sa loi. Aussi n'y a-t-il pas de droit contre elle, si ce n'est celui de la hberté même, aihsi que nous le verrons bientôt. S'il v a du mérite dans Tobéissance, c'est parce que Tobéissance est volontaire, c'est parce qu'elle est un effet continué du libre arbitre et un sacrifice.
l^ liberté, dans Tordre des relations ne se meut pas avec une puissance indéfinie. De même que le libre arbitre dont elle n'est que l'expression, il lui faut des occasions qui constituent le c)i:imp de son action, des motifs qui la sollicitent. Enfin elle a des limites qu'elle ne peut dépasser impunément. En un mot, elle est contingente et finie comme toute faculté humaine. Ces occasions, ces motifs, ces limites sont le milieu humain où nous vivons. C'est ce monde vivant, plein de diversités et de contraires, qu'habitent en outre des libertés égales à la nôtre. C'est là que l'on peut reconnaître par expérience cette vérité, sur laquelle j'ai déjà tant insisté, à savoir, que, le champ de la liberté s'étend en proportion même de l'accrois-
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sèment des préceptes moraux, du progrès de la connaissance, de la perfection et de la multiplicité des relations, en un mot avec la civilisation. Là aussi on peut trouver la preuve que Thomme, sans rétat social , ne saurait Paire usage de sa liberté. En effet, il suffit de retrancher successivement, par hypothèse, tout ce que nous recevons de la société, savoir, la connaissance de la loi morale, celle des devoirs et des droits, celle du juste et de Tinjuste, celle du nuisible et de l'utile, puis cette science immense et cette puissance de raison contenues dans le langage, puis encore la masse incalculable des richesses intellectuelles que nous a fournies la civilisation, enfin la variété presque infmie de motifs et d'occasions de toute nature que nous présente la société, pour apercevoir clairement, tout de suite, qu'afin d'être libres, il nous faut l'état social, et que, sans lui, nous ne le serions pas.
Quelques philosophes du dix-huitième siècle, et, entre autres, J. J. Rousseau, en haine de la société de leurs temps^ plus par mauvaise humeur que par raison, ont préconisé comme le plus favorable à la liberté un prétendu état de nature, une sorte de vie sauvage ou de vie solitaire et in* dépendante dans les bois. Cette doctrine a encore des partisans ; voilà pourquoi j'en parle. Mais, de ces sauvages si enviés il n'en existe pas. Ceux aux-
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quels nous donnons ce nom, ne sont rien déplus que les membres de sociétés qui sont au plus bas rang de la civilisation. Il n'y a pas d'êtres moins libres que ces malheureux soumis aux besoins les plus grossiers^ aux passion» les plus brutales, aux superstitions les plus cruelles, d'une ignorance profonde, sans sécurité dans la santé ni dans la maladie, en un mot sans satisfaction assurée d'aucun genre. Quant a cet autre état, cet état de nature, si complaisamment décrit, si innocemment vanté, je Tai déjà dit, il n'a jamais pu exister. Que serait en effet l'homme dans la solitude de la nature, dépourvu des connaissances qu'il tient de la société ? Certainement il n'y serait plus ce que nous le voyons, le roi de la création. Ce ne serait plus qu'un bimane misérable, esclave des mille douleurs de la faim, de la soif, des intempéries atmosphériques, esclave surtout de la peur, toujours en quête de sanourriture^ sans langage, sans pensée, sans prévoyance, en un mot le plus dénué et le plus dépendant des êtres.
Comment quelqu'un, et bien plus, un philosophe a-t-il pu s'imaginer qu'un tel être serait, en fait, le plus libre des hommes ? Ce qui constitue la liberté pratique, la liberté de fait, c'est, comme nous l'avons vu, la possibilité de choisir. Or, à quelle occasion, et entre quoi ce malheureux bimane choisirait-il ? — Entre ses instincts ? Mais,
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il n'aurait que la vie animale ; et la loi de la vie animale est que chaque instinct s'ëveille et commande à son tour, puis s'endorme lorsqu'il est satisfait. Choisirait-il entre les impulsions produites par ses souffrances ? Mais c'est un fait d'observation médicale, aussi vieux que la médecine, qu entre deux douleurs il y en a toujours une qui obscurcit et éteint l'autre ; il obéirait donc au mal le plus fort. En un mot, ce sauvage suivrait la loi des bêtes. Comme elles, il obéirait, sans résistance et presque sans conscience, aux impulsions de son mécanisme organique, mangeant quand la faim l'ordonnerait, sans même choisir ses aliments, n'étant guidé à cet égard que par l'instinct du goût ou de l'odorat, s'accouplant au gré des excitations sexuelles, veillant ou dormant suivant les dispositions de ses organes.
L'âme ou le libre arbitre n'auraient jamais occasion d'agir, parce qu'ils n'auraient jamais à choisir entre un appétit qui demande à être satisfait et un principe moral qui ordonne de s'abstenir, entre l'instinct et un but.
J'insiste sur ces fait : je les analyse plus qu'il ne faut sans doute ; mais je tiens à ce qu'on en saisisse complètement la portée. J'y trouve en effet un excellent exemple pour faire, en quelque sorte, toucher du doigt une de mes affirmations précédentes, à savoir que la faculté du libre arbitre^
chez riiomme, serait comme n'étant pas, si riiomme n'avait devant lui, indépendamment du monde physique, une loi idéale qui lui donne lieu de choisir entre des commandements moraux et les commandements des instincts. Ce que je veux dire, ce que je veux répéter, c'est que l'opposition entre la loi morale ou notre conscience et certaines impulsions instinctives, est la première occasion de choix qui en toutes choses et à tout âge existe pour Thomme, et que cette opposition est, en même temps, la condition sine qua non et la première condition de la liberté en action.
Le véritable état naturel de l'homme est l'état de société. L'homme a été constitué pour la société et c'est elle qui forme le vrai terrain de son libre arbitre; c'est elle qui offre le plus vaste champ à son action ; hors d'elle on conçoit la liberté seulement comme une faculté en puissance, mais aucunement comme une faculté en acte.
Ce qui a été dit plus haut à propos des conditions, c'est-à-dire des occasions et des motifs du libre arbitre, est complètement applicable à l'usage de la liberté dans Tordre social. Je ne reviendrai pas sur ce sujet; mais il y a un problème important, une question capitale, au point de vue de la pratique, dont je n'ai pas encore parlé : c'est la question des limites. Il faut absolument la résoudre, car de cette solution dépend toute la
théorie des lois relatives à la liberté dans la vie sociale.
DES LIMITES Dfi LA LIBERTE DANS l'oKDRE SOCIAL.
91 . Dans Tordre des pensées, la liberté n'a d'autres limites que celles de la connaissance ou du possible; mais, dans Tordre des relations sociales, on comprend qu'il n'en peut être ainsi. En effet, le possible peut aller jusqu'au désordre, jusqu'à l'injustice, jusqu'au mal, jusqu'au crime, en un mot jusqu'aux derniers excès de Tégoïsme et jusqu'à la folie. Le possible peut aller jusqu'à nier tout devoir et toute obligation. Or, ce possible serait un attentat continu à la liberté des autres et une négation constante des conditions d'existence de l'état social. Il faut donc lui imposer des limites ; il le faut absolument dans l'intérêt de la liberté même ; mais quelles seront-elles? Comment limiter la liberté sans la détruire? Où est le principe et quelle est la loi en cette matière? Voilà ce qu*il s'agit de trouver.
De ce que Tétat social est, pour l'homme, le premier intérêt, la première condition de sa liberté, on a conclu que l'État avait des droits sur cette liberté, et, par exemple, celui de lui imposer certains sacrifices et de la contraindre lorsqu'elle refuse de se soumettre volontairement. Sur ce que
l'État donne, a-t-on dit, il a le droit de retenir ce qui nécessaire à sa conservation, et ce droit n'est en définitive que le moyen, l'équivalent, et en quelque sorte le salaire du service qu'il rend. C'est une conséquence bien formulée qui, au premier coup d'œil, parait logique; mais Test-elle ? On en a tant abusé que force a été d'en douter. On a tant exagéré dans la pratique, qu'on semble s'être proposé de donner, contre ce raisonnement^ cette fameuse démonstration par l'absurde que la logique a empruntée aux géomètres. Des jurisconsultes de l'ancien régime n'ont-ils pas été jusqu'à poser en principe que le droit de travailler était un droit royal, un privilège que le souverain pouvait vendre et que les sujets devaient acheter*? N'a-t-on pas dit la même chose du commerce ? Aujourd'hui l'administration ne dispose-t-elle pas de votre faculté de marcher ou de voyager avec ses lois sur les passe-ports et les livrets? Ce sont ces principes qui conduisent à dire que la liberté est le droit de faire ce que la loi ne défend pas ; or comme la loi peut tout défendre, l'homme serait à peu près aussi libre dans ces conditions qu^un arbre ou un pavé.
Une formule dont on tire de telles conséquences
1 . Voyez le préambule de Tédit de Turgot de 4776 contre les maîtrises, jurandes, etc.