INTRODUCTION
La bonne prononciation française.
Existe-t-il une prononciation du français, la même pour toute la France? Non. Chaque province et bien des villes ont leur prononciation spéciale qu'elles ne pourraient ni ne voudraient changer.
Existe-t-il une prononciation du français qui doive être préférée aux autres et puisse être proposée comme modèle ? Oui. Celle de Paris. Non pas qu'elle soit plus harmonieuse que les autres, — celle de Tours et d'Orléans la vaut bien, — mais parce que Paris est Paris, c'est-à-dire le cœur et la tête de la France, et que dans tous ou presque tous les domaines, il impose au reste du pays.
De la bonne prononciation dépend la clarté du discours, la correction du débit, la vie même de la parole ; il est donc important d'en connaître les règles précises. Ces règles, quand il s'agit des voyelles, se réduisent à une seule ; il faut donner aux voyelles l'intonation acceptée par Paris. Paris donne la loi en fait de voyelles. (E. Legouvé.)
Encore entendons-nous : la prononciation parisienne qui fait loi, n'est point celle de la rue et des faubourgs, souvent triviale et déplaisante, c'est celle de la société cultivée. Les manuels de diction spécifient même parfois plus, et disent : la prononciation-type est celle du Théâtrefrançais.
C'est donc la prononciation du Paris cultivé qu'indiqueront les règles et les exercices contenus dans ce manuel. Seulement, je me hâte d'ajouter que tout en prenant pour base de mon enseignement la bonne prononciation parisienne, je n'attache pas à celle-ci d'importance exagérée et ne la tiens nullement indispensable et indiscutable. Entre mille raisons que j'ai pour trouver bon que chacun garde une liberté relative en matière de prononciation, se place la suivante :
Même à Paris, même au Théâtre-français, il n'} a pas de prononciation commune à tous ceux qui parlent bien, identique chez tous et pour tous obligatoire. Ils sont d'accord sur les règles principales, mais diffèrent d'avis sur plusieurs règles secondaires.
De là résulte qu'aucun manuel ne peut résoudre, — toujours et d'une façon absolue, — toutes les difficultés de la prononciation française ; qu'un professeur doit dire à ses élèves, non pas : je vous enseigne la bonne prononciation, mais : je vous enseigne une bonne prononciation ; qu'il faut attacher une vraie importance aux règles admises par tous, mais à celles-là seulement ; et qu'enfin on parle suffisamment bien quand on prononce à la façon des personnes de bonne éducation qui, à Bordeaux, à Lvon, dans les villes de la Suisse française aussi bien qu'à Paris, fuient sur toute choses deux défauts également condamnables : l'aff^îctation et la vulgarité.
« Tout est nuances, > ne cessait de me répéter, à propos de questions de prononciation, M. E. Legouvé.
Il serait puéril de vouloir supprimer ces nuances ou les indiquer toutes. Un manuel de prononciation doit se borner à noter les principales d'entre elles et à indiquer la prononciation la plus généralement usitée, de manière à mettre en garde contre les provincialismes et les exotismes — qu'on me passe ce terme ! — qui vraiment défigurent la langue française.
Pour appuyer les règles de ce manuel, et à propos des divergences qu'il signale, on eût pu donner, dans chaque cas particulier, le titre des ouvrages ou le nom des hommes sur l'autorité desquels on s'appuyait ; mais cela eût amené des répétitions fatigantes.
Il suffit d'expliquer, une fois pour toutes, en quoi a consisté mon travail de préparation.
J'ai consulté, cela va sans dire, les dictionnaires et les traités de prononciation parus ces dernières années*, mais surtout, j'ai écouté.
J'ai écouté au théâtre MM. Mounei-SuUy, Coquelin aîné et cadet, Lambert père et fils, M™«* Sarah Bernhardl, Bartet, Baretta, Réjane, etc. ; dans les salles de cours et de conférences, MM. Léo Claretie, Francisque Sarcey, Lintilhac, Deschanel, etc. ; dans les réunions mondaines, à Paris et ailleurs, des Français cultivés dont le nom importe peu.
Quand je me suis trouvé embarrassé devant telle ou telle question sur laquelle les avis se partageaient, j'ai eu recours à des hommes dont la diction est réputée excellente, M. Ernest Legouvé, de l'Académie française, appelé par Francisque Sarcey le premier diseur de France, auteur de ces livres aussi instructifs qu'agréables à lire, Uart de la lecture et La lecture en action; M. Delaunay, professeur au Conservatoire de Paris, le si remarquable ex-jeune premier de la Comédie-française, etc.
De ces lectures, de ces auditions, de ces conversations est sorti le présent travail, et c'est d'elles seules qu'il tire sa valeur s'il en a une. Il n'énonce, je l'espère, que des règles justes, d'une justesse actuelle tout au moins, car,
' Parmi les publications qui renseignent d'une fa<;on précise et intéressante sur la prononciation du français, je s'ffnale Les sons du français et T. r français parlé, de M. Paul Passy, et Les parlers parisiens, de M. 1<' ]iiMtisseur Koschwitz, où est figurée scientifiquement la prononciation de plusieurs notabilités parisiennes, ^DI. de Bornier, Copjiée, A. Daudet, etc.
en fait de lang-as^e, on ne saurait avoir d'autre ambition que de noter l'usag^e présent, aussi peu immuable que toute autre espèce de mode.
Je serais heureux que mon manuel, ancien et nouveau tout ensemble, fût accueilli avec bienveillance par ceux qui enseignent le français, étudié avec profit par ceux qui cherchent à l'apprendre, et je remercie d'avance ceux qui en attesteront l'utilité ou m'en sig^naleront les lacunes.
Brèves remarques sur les sons et les articulations du l'rançais.
Ce manuel s'adressant à un public qui demande des indications pratiques plutôt que des explications scientifiques, je ne m'arrêterai pas à décrire la conformation des org-anes vocaux et à en préciser le fonctionnement dans la prononciation des sons. Je ne veux ici que rappeler certains termes fréquemment employés, et le manuel même ne donnera que des conseils facilement compréhensibles et utilisables, à la façon du maître de philosophie dans Le bourgeois gentilhomme : ces conseils se rapporteront aux seuls organes sur lesquels chacun, fût-ce le plus ignorant en physiologie, puisse exercer un contrôle efficace.
Les voyelles françaises peuvent être longues ou brèves, ouvertes ou fermées; ces termes s'entendent d'eux-mêmes; au reste, les règles de prononciation en préciseront la portée.
«Quand il s'agit d'une langue vivante, a écrit d'Olivel, le chemin de l'usage est plus court (jue celui des préceptes. » On peut ajouter (ju'il est plus sûr.
C'est par l'usage qu'on apprend à donner aux sons la longueur ou la brièveté qu'ils exigent, aussi ne marijueraije la quantité des voyelles que lorsqu'elles seront parlirulièrement longues ou brèves.
Aux voyelles qui ne seront l'objet d'aucune mention spéciale, s'applique la rèçle formulée en ces termes par le dictionnaire Hatzfeld-Darmesleter :
« En général, les voyelles pures sont longues quand elles sont suivies, dans une même syllabe, d'une consonne douce ; elles sont brèves quand la consonne est forte ; dans les autres cas elles sont moyennes.
» Les voyelles nasales sont longues quand elles sont suivies d'une consonne qui se prononce ; elles sont moyennes dans le cas contraire ; elles ne sont jamais brèves. >
Les consonnes se classent de diverses manières.
Il y a les sonores, dont l'articulation exige que les cordes vocales vibrent, qu'un bruit se produise dans le gosier, et les sourdes, pour lesquelles on n'emploie qu'un courant d'air muet, ne faisant pas vibrer les cordes vocales.
Les consonnes sourdes sont /, k, p, s, t, ch ; les consonnes sonores sont b, d, g, j, v, s.
Par rapport aux organes qui concourent à former les consonnes, elles se divisent en gutturales, c'est-à-dire produites dans la partie de la bouche la plus voisine du gosier ; linguales ou dentales, c'est-à-dire articulées avec la langue appuyée contre les dents; labiales, c'est-à-dire formées surtout par les lèvres.
Passons d'autres termes moins usités, mais toutefois remarquons encore que certaines consonnes sont appelées fortes et d'autres douces, par rapport à l'énergie de l'articulation, P, t, k sont des consonnes fortes, b, d, g, des consonnes douces.
La prononciation figurée.
Il est impossible de figurer exactement la prononciation sans un alphabet spécial et une orthographe phonétique,
puisque plusieurs des lettres de l'alphabet ordinaire n'ont pas de valeur fixe, et que l'orthographe usuelle, au lieu de guider, induit en erreur.
J'ai étudié et essayé plusieurs systèmes de transcription, et me suis décidé pour celui qui m'a paru le plus propre à atteindre le but auquel tend ce manuel. Il me fallait un système de figuration exact et facile, juste mais surtout pratique.
Changer le moins possible la physionomie habituelle des mots; n'indiquer que les sons principaux de la langue, et négliger ces nuances à peine saisissables dont souvent les étrangers se préoccupent trop, beaucoup plus que les^ Français, tel a été mon objectif.
J'ose dire que ma transcription phonétique a de réels avantages. J'ai toujours vu ceux qui l'ont utilisée, s'en rendre maîtres sans peine, et faire des progrès beaucoup plus rapides que ceux qui la négligeaient.