Scène
Alfred Mercerolle était flatté, au moment de son mariage avec M'ie Léonie Trapadoux, d'épouser une jeune fille ayant passé des examens, obtenu des brevets. Bientôt il a été agacé par les prétentions scientifiques de sa femme : elle fait constamment étalage d'érudition ; cela l'ennuie et l'humilie. Il veut se venger, corriger Léonie de son travers ; l'Encyclopédie Larousse, où il a pêche quelques termes et quelques noms, lui en fournit le moyen.
ALFRED, entrant, à part J'ai pioché* Larousse.... Je suis ferré! (Haut.) Léonie!
LÉONIE Vous désirez?
ALFRED Je ne me sens pas à mon aise.
LÉONIE Vous êtes souffrant?
ALFRED Il me semble que mon cœur bat plus vite. J'ai peut-être une dexiocardiotopie.
LÉONIE Plaît-il ?
ALFRED, très calme.
Dexiocardiotopie, du mot grec dexios, droit ; kardia^ cœur ; topos, lieu ; c'est une déviation du cœur à droite.
LÉONIE C'est un médecin qui vous a appris ce mot-là ?
ALFRED Non,... c'est un mot très connu. Toutes les fois que le cœur bat un peu vite, on s'écrie couramment : « Tiens, c'est sans doute une dexiocardiotopie.... * On dit ça comme on dit une mig-raine, une névralgie.
LEONIE
Ah!
1 Familier, pour : j'ai cludic.
ALFRED Tiens, Dexippe en avait une.
LÉOXIE
Qui ça, Dexippe?
ALFRED Voyons, tu sais bien, Dexippe, ce philosophe grec du quatrième siècle, qu'il ne faut pas confondre avec Publius Heremius Dexippus l'historien, qui fut aussi un vaillant g-uerrier.
LÉONIE Comment savez-vous cela, vous? Pourquoi ne m'en avez-vous
pas parlé plus tôt ?
ALFRED
Parce que j'aimais mieux te parler dautre chose.... Ah! puisque nous sommes sur ce terrain, aurais-tu par hasard dans ta bibliothèque une ^ammaire horistique?.... Oui, j'ai besoin d'une grammaire horistique !
LEOXIE, ahurie.
Qu'est-ce que c'est que ça?
ALFRED Voyons, tu le sais, tu veux me faire poser*.
LÉOXIE C'est la première fois de ma vie que j'entends ce mot-là.
ALFRED
Ça m'étonne !
LÉOXIE
Voyons, qu'est-ce que c'est que votre grammaire?
ALFRED
Nous appelons ainsi une grammaire qui définit les espèces de
mots.
LÉONIE
C'est curieux pourtant que je n'aie jamais appris ça !
ALFRED
Mais, ma chérie, on ne peut pas tout savoir.
LÉONIE, vexée.
Oui, mais je voudrais au moins ne pas ignorer une chose que
vous savez, vous !
ALFRED
J'ai beaucoup lu dans ma jeunesse.
LÉOXIE
Que savez-vous encore ?
* Très familier, pour : tu veux me mystifier, te moquer de moi.
ALFRED, à part. Plus rien, mais ça m'est ég-al ; je vais inventer. (Haut.) T'ai-je parlé de l'othéontitondre, oiseau à quatre pattes, qui se nourrit de g-raminivoracées et place ses astidoravères sur l'ellipsograve des arbinovantes g-rigrivoranvora ?
LÉONIE, ahurie.
Il semble que vous lisez un roman décadent !... Attendez ! (Elle prend le petit dictionnaire.) Vous avez dit othéonti tondre. Estce par une h —
ALFRED, distrait.
Si tu veux !
LÉONIE
Gomment, si je veux !
ALFRED Oui, parce que nous avons trois h : l'h aspirée, l'h muette et l'h facultative. (A part.) Tant pis ! je me lance!
LÉONIE Je n'ai jamais entendu parler de l'h facultative.
ALFRED Pas possible !... Tiens, un exemple : dans haricot, l'h est facultative. Il y en a qui la mettent, d'autres qui ne la mettent pas.
LÉONIE Ah ça ! vous vous moquez de moi depuis une heure !
ALFRED Mais oui ! mais oui ! Et gratis ! (// ouvre le dictionnaire à son tour.) Sais-tu ce que c'est que des fraxinées? C'est un arbre! Un francolin ? c'est un oiseau! Un francatu, c'est une pomme! Et une franche bécasse, c'est toi !
LÉONIE, furieuse.
Bécasse, vous avez dit bécasse !
ALFRED Par deux s, oui !... Gomment! Depuis six mois que nous sommes mariés, tu m'accables de tes diplômes, tu lances contre moi les choses as.sommantcs que tu empiles chaque jour dans ta mt'*moire, les unes sur les autres, comme des sardines, du g«nro clupe, dans leur boîte en fer blanc ! Tu me falig-ues de ton érudition, tu te pavanes dans tes connaissances acquises comme une
dinde dans le jardin des racines g-recques
LÉONIE Un<' dindo !
ALFRED Je ne puis pas manger un œuf sans que tu fasses de la chimie... je ne puis pas manger de la salade sans que tu fasses de la botanique, et, quand je t'embrasse, il me semble que j'embrasse une bibliothèque !...
LÉONIE Monsieur !
ALFRED
Je n'ai pas fini! C'est l'exorde, ça — par un x!... Lorsqu'une femme comme toi n'apprend que pour répéter ce qu'elle a lu, cette femme n'est qu'un perroquet perfectionné !
LÉOME Bécasse !... Dinde !... Perroquet !... Continuez !...
ALFRED Je te permets de prendre des notes.... La première chose qu'une femme doit savoir c'est : aimer son mari ! Si, après cela, elle veut passer quelques instants avec Charles XII, roi de Suède, je n'y vois pas d'inconvénient,... puisqu'il est mort !... L'instruction par elle-même n'est rien. C'est une graine ! Il faut qu'elle germe ! Si tu mettais ta graine dans un sac, jamais tu ne verrais pousser ni fleurs ni fruits. Il faut la semer dans un bon terrain. La fleur de la graine instruction chez la femme, c'est l'éducation, et le fruit, c'est le bon sens — Le bon sens, vois-tu, c'est le génie des femmes ! — Que dis-je ! c'est plus encore : c'est leur vertu ! LEONIE, bien naïvement.
Mais tu n'es pas bête, Alfred !
ALFRED Tu crois?
LÉONIE
Je t'avais pris pour un homme simple, ignorant, matériel
ALFRED Tiens ! on a ses heures ! . . .