‹ Traité de prononciation française et exercices de dictionChapitre 105 sur 114 · Acte II, scènes · texte numérisé non relu

Acte II, scènes

Personnages : le bourg'eois Chrysale. — Philaminte, sa femme, et Bélise, sa sœur, femmes savantes. — Martine, servante.

MARTINE Me voilà bien chanceuse*! Hélas! l'on dit bien vrai, Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage, Et service d'autrui n'est pas un héritag-e.

CHRYSALE Qu'est-ce donc? Qu'avez-vous, Martine?

MARTINE

Ce que j'ai?

CHRYSALE Oui.

MARTINE

J'ai que l'on me donne aujourd'hui mon cong'é,

Monsieur.

CHRYSALE

Votre cong'é ?

MARTINE

Oui. Madame me chasse.

CHRYSALE

Je n'entends pas cela. Gomment?

MARTINE

On me menace,

Si je ne sors d'ici, de me bailler cent coups.

CHRYSALE

Non, vous demeurerez ; je suis content de vous.

Ma femme bien souvent a la tête un peu chaude;

Et je ne veux pas, moi....

PHILAMINTE survcnnnl cl aporccvnnl Martine.

Quoi ! je vous vois, maraude !

Vite, sortez, friponne! allons, quittez ces lieux;

Et ne vous présentez jamais devant mes yeux!

* Ironiquement : j'ai bien bonne cbance I

CHRYSALE Tout doux.

PHILAMLNTE

Non, c'en est fait.

CHRYSALE Eh!

PHILANnNTE

Je veux qu'elle sorte.

CHRYSALE

Mais qu'a-t-elle commis pour vouloir de la sorte

PHILAMINTE Quoi! vous la soutenez?

CHRYSALE

En aucune façon.

PHIL.\.^^^•TE Prenez-vous son parti contre moi?

CHRYSALE

Mon Dieu ! non, Je ne fais seulement que demander son crime.

PHILA>nNTE Suis-je pour la chasser sans cause légitime?

CHRYSALE Je ne dis pas cela ; mais il faut de nos g-ens

PHILAMINTE

Non; elle sortira, vous dis-je, de céans *.

CHRYSALE

Eh bien, oui. Vous dit-on quelque chose là contre?

PHILANHNTE

Je ne veux point d'obstacle aux désirs que je montre.

CHRYSALE D'accord.

PHILA^^NTE

Et vous devez, en raisonnable époux.

Etre pour moi contre elle et prendre mon courroux. CHRYSALE Se tournant vers Martine.

Aussi fais-je. Oui, ma femme avec raison vous chasse. Coquine, et votre crime est indigne de grâce!

MARTINE Qu'est-ce donc que j'ai fait ?

* Céans, adverbe que l'on n'emploie pins, signifie ici dedans.

CHRYSALE, bas.

Ma foi, je ne sais pas.

PHILAMINTE Elle est d'humeur encore à n'en faire aucun cas.

CHRYSALE A-t-elle, pour donner matière à votre haine, Cassé quelque miroir ou quelque porcelaine?

PHILAMINTE Voudrais-je la chasser, et vous fig-urez-vous Que pour si peu de chose on se mette en courroux? CHRYSALE A Martine. A Philaminte.

Qu'est-ce à dire? L'affaire est donc considérable.

PHILAMINTE Sans doute. Me voit-on femme déraisonnable?

CHRYSALE Est-ce qu'elle a laissé, d'un esprit nég-lig-ent. Dérober quelque aig-uière ou quelque plat d'arg-ent?

PHILAMINTE Gela ne serait rien.

CHRYSALE, à Martine.

Oh ! oh ! peste, la belle !

A Philaminte.

Quoi! l'avez-vous surprise à n'être pas fidèle?

PHILAMINTE C'est pis que tout cela.

CHRYSALE

Pis que tout cela !

PHILAMINTE

Pis!

CHRYSALE A Martine. A Philaminte.

Comment! diantre, friponne! Euh! a-t-elle commis..

PHILAMINTE Elle a, d'une insolence à nulle autre pareille, Après trente leçons insulté mon oreille Par l'impropriété d'un mot sauvag-e et bas Qu'en termes décisifs condamne Vaug-elas'.

CHRYSALE

Est-ce là....

< Grammairien du dix-septième siècle.

PHILA-MINTE Quoi ! toujours, malgré nos remontrances. Heurter le fondement de toutes les sciences, La grammaire, qui sait ré^•enter jusqu'aux rois, Et les fait, la main haute, obéir à ses lois!

CHRYSALE Du plus g-rand des forfaits je la croyais coupable.

PHILA.AU.XTE

Quoi! vous ne trouvez pas ce crime impardonnable?

CHRYSALE Si fait.

PHILAJNUNTE

Je voudrais bien que vous l'excusassiez !

CHRYSALE Je n'ai g-arde.

BÉLISE

Il est vrai que ce sont des pitiés.

Toute construction est par elle détruite ; Et des lois du langage on l'a cent fois instruite.

MARTLXE Tout ce que vous prêchez est, je crois, bel est bon ; Mais je ne saurais, moi, parler votre jargon.

FHILA^HNTE L'impudente ! appeler un jargon le langage Fondé sur la raison et sur le bel usage !

.^L\RTL\E Quand on se fait entendre on parle toujours bien, Et tous vos biaux* dictons ne servent pas de rien.

PHILA.AUNTE Eh bien! ne voilà pas encore de son style? Ne servent pas de rien ?

BÉLISE

0 cervelle indocile !

Faut-il qu'avec les soins qu'on prend incessamment, On ne te puisse apprendre à parler congrûment? De pas mis avec rien tu fais la récidive ; Et c'est, comme on t'a dit, trop d'une négative.

AL\RTL\E Mon Dieu ! je n'avons pas étugué comme vous, Et je parlons tout droit comme on parle cheu nous. ' Biaux pour beaux et, plus loin, étugué pour étudié, cheu pour chez.

PHILAMINTE Ah ! peut-on y tenir ?

BÉLISE

Quel solécisme horrible !

PHILAMINTE

En voilà pour tuer une oreille sensible.

BÉLISE

Ton esprit, je l'avoue, est bien matériel !

Je n'est qu'un sing-ulier, avons est pluriel.

Veux-tu toute ta vie offenser la g-rammaire^?

MARTINE

Qui parle d'offenser g-rand-mère ni g-rand-père?

PHILAMNTE 0 ciel !

BÉLISE

Grammaire est prise à contre-sens par toi, Et je t'ai déjà dit d'où vient ce mot. MARTINE

Ma foi.

Qu'il vienne de Ghaillot, d'Auteuil ou de Pontoise, Gela ne me fait rien.

BÉLISE Quelle âme villag-eoise !

La grammaire, du verbe et du nominatif, Gomme de l'adjectif avec le substantif, Nous enseig-ne les lois.

MARTINE

J'ai, madame, à vous dire Que je ne connais point ces g-ens-là.

PHILAMINTE

Quel martyre!

BÉLISE

Ge sont les noms des mots ; et l'on doit reg-arder En quoi c'est qu'il les faut faire ensemble accorder.

MARTINE Qu'ils s'accordent entre eux, ou se gourment, qu'importe?

PHILAMINTE, à Bélisc.

Eh ! mon Uieu ! finissez un discours de la sorte. A Chrysalc.

Vous ne voulez pas, vous, me la faire sortir? 1 Autrefois, on prononçait grammaire comme grand'mëre.

CHRYSALE A part.

Si fait. A son caprice, il me faut consentir. Va, ne l'irrite point; retire-toi, Martine.

PHILAMLXTE Comment ! vous avez peur d'offenser la coquine ! Vous lui parlez d'un ton tout à fait obligeant !

CHRYSALE D'un ton ferme. D'un ton plus doux.

Moi ? point. Allons, sortez ! Va-t-en, ma pauvre enfant.

(Martine sort.)

CHRYSALE

Vous êtes satisfaite, et la voilà partie ;

Mais je n'approuve point une telle sortie :

C'est une fille propre aux choses qu'elle fait,

Et vous me la chassez pour un maigre sujet.

PHILANHNTE Vous voulez que toujours je l'aie à mon ser\'ice, Pour mettre incessamment mon oreille au supplice. Pour rompre toute loi d'usage et de raison Par un barbare amas de vices d'oraison i. De mots estropiés, cousus, par intervalles. De proverbes traînés dans les ruisseaux des halles?

BÉLISE Il est vrai que l'on sue à souffrir ses discours ; Elle y met Vaugelas en pièces tous les jours; Et les moindres défauts de ce grossier génie Sont ou le pléonasme ou la cacophonie.

CHRYSALE Qu'importe qu'elle manque aux lois de Vaugelas, Pourvu qu'à la cuisine elle ne manque pas? J'aime bien mieux, pour moi, qu'en épluchant ses herbes. Elle accommode mal les noms avec les verbes. Et redise cent fois un bas ou méchant mot. Que de brûler ma viande ou saler trop mon pot 2. Je vis de bonne soupe, et non de beau langage. Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage;

* Vice d'oraison : faute contre la construction des phrases. 2 Marmite où l'on fait bouillir la viande.

Et Malherbe et Balzac i, si savants en beaux mots, En cuisine peut-être auraient été des sots.

PHILAMINTE Que ce discours grossier terriblement assomme! Et quelle indig-nité, pour ce qui s'appelle homme, D'être baissé sans cesse aux soins matériels, Au lieu de se hausser vers les spirituels ! Le corps, cette g-uenille, est-il d'une importance, D'un prix à mériter seulement qu'on y pense? Et ne devons-nous pas laisser cela bien loin ?

CHRYSALE Oui, mon corps est moi-même, et j'en veux prendre soin : Guenille, si l'on veut ; ma g-uenille m'est chère.

BÉLISE Le corps avec l'esprit fait figure 2, mon frère ; Mais, si vous en croyez tout le monde savant. L'esprit doit sur le corps prendre le pas devant^; Et notre plus grand soin, notre première instance, Doit être à le nourrir du suc de la science.

CHRYSALE Ma foi, si vous song-ez à nourrir votre esprit, C'est de viande bien creuse, à ce que chacun dit ; Et vous n'avez nul soin, nulle sollicitude,

Pour....

PHILAMINTE

Ah ! sollicitude à mon oreille est rude ;

Il pue étrang-ement son ancienneté.

BÉLISE

Il est vrai que le mot est bien collet monté*.

CHRYSALE

Voulez-vous que je dise? il faut qu'enfin j'éclate,

Que je lève le masque et décharg-e ma rate :

De folles on vous traite, et j'ai fort sur le cœur....

' On a surnomme Malherbe (!5iîft-J628) le père de la poésie française, et Balzac (1594-1655) le restaurateur de In laiii^ue.

' Le corps, ainsi que l'esprit, a son importance.

' Molière se sert encore ailleurs de celte expression : prendre le pas devant sur quelqu'un ou quelque chose, pour passer avant ; aujourd'hui, on ne dit que : prendre le pas sur.

* Bien suranné, ou guindé.

PHILAMINTE Comment donc ?

CHRYSALE, à Bélise.

C'est à vous que je parle, ma sœur. Le moindre solécisme en parlant vous irrite ; Mais vous en faites, vous, d'étrang-es en conduite. Vos livres éternels ne me contentent pas ; Et, hors un gros Plutarque à mettre mes rabats, Vous devriez brûler tout ce meuble inutile. Et laisser la science aux docteurs de la ville ; M'ôter, pour faire bien, du g-renier de céans. Cette long-ue lunette à faire peur aux g"ens. Et cent brimborions dont l'aspect importune ; Ne point aller chercher ce qu'on fait dans la lune, Et vous mêler un peu de ce qu'on fait chez vous, Où nous voyons aller tout sens dessus dessous. Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes. Qu'une femme étudie et sache tant de choses. Former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enfants, Faire aller son ménag-e, avoir l'œil sur ses gens. Et rég-ler la dépense avec économie, Doit être son étude et sa philosophie.

Nos pères, sur ce point, étaient g"ens bien sensés, Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez Quand la capacité de son esprit se hausse A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse*. Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien ; Leurs ménag-es étaient tout leur docte entretien, Et leurs livres : un dé, du fil et des aig-uilles, Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles. Les femmes d'à présent sont bien loin de ces mœurs : Elles veulent écrire, et devenir auteurs. Nulle science n'est pour elle trop profonde, Et céans beaucoup plus qu'en aucun lieu du monde : Les secrets les plus hauts s'y laissent concevoir, Et l'on sait tout chez moi, hors ce qu'il faut savoir.

• Pourpoint : vêtement d'homme qui couvrait du cou à la ceinture ; haut-dehaussc (ou chausses) : partie du vêtement qui allait de la ceinture aux genoux.

On y sait comme vont lune, étoile polaire,

Vénus, Saturne et Mars, dont je n'ai point afiFaire;

Et, dans ce vain savoir, qu'on va chercher si loin.

On ne sait comme va mon pot, dont j'ai besoin.

Mes gens à la science aspirent pour vous plaire,

Et tous ne font rien moins que ce qu'ils ont à faire.

Raisonner est l'emploi de toute ma maison.

Et le raisonnement en bannit la raison!...

L'un me brûle mon rôt, en lisant quelque histoire ;

L'autre rêve à des vers quand je demande à boire ;

Enfin, je vois par eux votre exemple suivi.

Et j'ai des serviteurs, et ne suis point servi.

Une pauvre servante au moins m'était restée.

Qui de ce mauvais air n'était point infectée ;

Et voilà qu'on la chasse avec un grand fracas,

A cause qu'elle manque à parler Vaug-elas*.

Je vous le dis, ma sœur, tout ce train-là me blesse.

Car c'est, comme j'ai dit, à vous que je m'adresse.

Je n'aime point céans tous vos gens à latin ,

Et principalement ce monsieur Trissotin :

C'est lui qui, dans des vers, vous a tympanisées^ ;

Tous les propos qu'il tient sont des billevesées.

On cherche ce qu'il dit après qu'il a parlé ;

Et je lui crois, pour moi, le timbre un peu fêlé.

PHILAMINTE Quelle bassesse, ô ciel ! et d'âme et de langage !

BÉLISE Est-il de petits corps un plus lourd assemblage. Un esprit composé d'atomes plus bourgeois? Et de ce même sang se peut-il que je sois? Je me veux mal de mort 3 d'être de votre race; Et, de confusion, j'abandonne la place.

• J'aricr Vaut/e/as, roinino on dirait parler français. L'expression est hardie cl heureuse. (Auger.) ' Tympaniser : signaler, ci-icbnT Itniyainrnent. ■' Je m'en veux beaucoup ; je me reproclie amèrement.

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