‹ Traité de prononciation française et exercices de dictionChapitre 104 sur 114 · Acte IV^ scène · texte numérisé non relu

Acte IV^ scène

Un combat singulier a eu lieu entre les trois Horaces, champions de Rome, et les trois Curiaces, champions d'Albe. Des sLx combattants, cinq ont trouvé la mort dans ce combat, et parmi eux, celui des Curiaces qui était fiancé à Camille, la sœur des Horaces.

Le seul sur\-ivant^ un des Horaces, portant en sa main les trois épées des Curiaces, ^nent annoncer à sa sœur la ^dctoire de Rome.

HORACE

Ma sœur, voici le bras qui veng-e nos deux frères, Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires. Qui nous rend maîtres d'Albe, enfin voici le bras Qui seul fait aujourd'hui le sort de deux Etats. Vois ces marques d'honneur, ces témoins de ma g-loire, Et rends ce que tu dois à l'heur* de ma victoire.

CAMILLE

Recevez donc mes pleurs ; c'est ce que je lui dois.

HORACE

Rome n'en veut point voir après de tels exploits, Et nos deux frères morts dans le malheur des armes Sont trop pavés de sang- pour exig-er des larmes : Quand la perte est veng-ée, on n'a plus rien perdu.

CAMILLE

Puisqu'ils sont satisfaits par le sang- épandu, Je cesserai pour eux de paraître affligée, Et j'oublierai leur mort que vous avez veng-ée. Mais qui me veng-era de celle d'un amant, Pour me faire oublier sa perte en un moment ?

HORACE

Que dis-tu, malheureuse?

* Ce mot, qui n'est plus usité, signifiait chance, et particulièrement chance heureuse.

CAMILLE

0 mon cher Guriace !

HORACE

0 d'une indig-ne sœur insupportable audace !

D'un ennemi public dont je reviens vainqueur,

Le nom est dans ta bouche, et l'amour dans ton cœur !

Ton ardeur criminelle à la veng-eance aspire !

Ta bouche la demande et ton cœur la respire !

Suis moins ta passion, règ-le mieux tes désirs,

Ne me fais plus rougir d'entendre tes soupirs :

Tes flammes désormais doivent être étouffées ;

Bannis-les de ton âme, et song-e à mes trophées ;

Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien.

CAMILLE

Donne-moi donc, barbare, un cœur comme le tien ;

Et, si tu veux enfin que je t'ouvre mon âme.

Rends-moi mon Guriace, ou laisse ag'ir ma flamme.

Ma joie et mes douleurs dépendaient de son sort,

Je l'adorais vivant, et je le pleure mort.

Ne cherche plus ta sœur où tu l'avais laissée ;

Tu ne revois en moi qu'une amante offensée.

Qui, comme une furie attachée à tes pas,

Te veut incessamment reprocher son trépas,

Tig-re altéré de sang-, qui me défends les larmes,

Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes,

Et que, jusques au ciel élevant tes exploits,

Moi-même je le tue une seconde fois !

Puissent tant de malheurs accompagner ta vie,

Que tu tombes au point de me porter envie,

Et toi bientôt souiller par quelque lâcheté

Cette gloire si chère à ta brutalité !

HORACK

0 ciel ! qui vit jamais une pareille rage ! Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage, Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur? Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur ;

Et préfère du moins au souvenir d'un homme Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome,

CA>IILLE

Rome, l'unique objet de mon ressentiment ! Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant ! Rome, qui t'a vu' naître et que ton cœur adore ! Rome, enfin, que je hais parce qu'elle t'honore ! Puissent tous ses voisins, ensemble conjurés. Saper ses fondements encor mal assurés ; Et, si ce n'est assez de toute l'Italie, Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie, Que cent peuples unis des bouts de l'univers Passent pour la détruire et les monts et les mers ; Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles. Et de ses propres mains déchire ses entrailles ! Que le courroux du Ciel, allumé par mes vœux, Fasse pleuvoir sur elle un délu;^e de feux ! Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre *, Voir ses maisons en cendre et tes lauriers en poudre, Voir le dernier Romain à son dernier soupir, Moi seule en être cause, et mourir de plaisir !

HORACE, mettant l'épée à la main, et poursuivant sa sœur qui s'enfuit. C'est trop, ma patience à la raison fait place ; Va dedans ^ les enfers plaindre ton Curiace !

CAMILLE, blessée, derrière le théâtre.

Ah ! traître !

HORACE, revenant sur le théâtre.

Ainsi reçoive un châtiment soudain Quiconque ose pleurer un ennemi romain !

1 Foudre, au sens propre, est du féminin, mais les poètes l'ont souvent fait masculin.

' Aujourd'hui, ce mot ne s'emploie plus comme préposition.

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