‹ Traité de prononciation française et exercices de dictionChapitre 109 sur 114 · SCÈNE IX — LE DUC, MARMONT, FLAMBEAU · texte numérisé non relu

SCÈNE IX — LE DUC, MARMONT, FLAMBEAU

LE DUC ET MARMONT, se retournant et l'apercevant debout, au fond, les bras croisés.

Hein?

LE LAQUAIS, descendant peu à peu vers Marmont. Et nous, les petits, les obscurs, les sans-grades, Nous qui marchions fourbus, blessés, crottés, malades, Sans espoir de duchés ni de dotations ; Nous qui marchions toujours et jamais n'avancions ; Trop simples et trop g-ueux pour que l'espoir nous berne De ce fameux bâton * qu'on a dans sa g-iberne ; Nous qui par tous les temps n'avons cessé d'aller, Suant sans avoir peur, g-relottant sans trembler, Ne nous soutenant plus qu'à force de trompette. De fièvre, et de chansons qu'en marchant on répète ; Nous sur lesquels pendant dix-sept ans, song-ez-y, Sac, sabre, tourne-vis, pierres à feu, fusil, — Ne parlons pas du poids toujours absent des vivres ! — Ont fait le doux total de cinquante-huit livres ; Nous qui coiffés d'oursons sous les ciels tropicaux. Sous les neig-es n'avions même plus de shakos ; Qui d'Espag-ne en Autriche exécutions des trottes ; Nous qui pour arracher ainsi que des carottes Nos jambes à la boue énorme des chemins, Devions les empoigner quelquefois à deux mains ; Nous qui pour notre toux n'ayant pas de jujube. Prenions des bains de pied d'un jour dans le Danube ; Nous qui n'avions le temps quand ub bel officier Arrivait, au g'alop de chasse, nous crier : « L'ennemi nous attaque, il faut qu'on le repousse ! » Que de mang-er un blanc de corbeau sur le pouce, Ou vivement, avec un peu de neig'e, encor. De nous faire un sorbet au sang- de cheval mort ; Nous

LE DUC, les mains crispées aux bras de son fauteuil, penché en avant, les veux ardents.

Enfin!...

LE LAQUAIS ...qui, la nuit, n'avions pas peur des balles,

* Depuis la Révolution, a-t-on dit, tout soldat a dans sa çiberne (sac ou boîte à cartouches) le bâton de maréchal, c'est-à-dire, peut arriver aux plus hauts

Mais de nous réveiller, le malin, cannibales; Nous....

LE DUC, de plus en plus penche, s'accoudant sur la table, et dévorant cet homme du regard.

Enfin!...

LE LAQUMS ...qui marchant et nous battant à jeun,

Ne cessions de marcher

LE DUC, transfiguré de joie.

Enfin ! j'en vois donc un* !

LE LAQUAIS ...Que pour nous battre, — et de nous battre un contre quatre. Que pour marcher, — et de marcher que pour nous battre.

Marchant et nous battant, maigres, nus, noirs et g-ais

Nous, nous ne l'étions pas, peut-être, fatig-ués?

MARMONT, interdit.

Mais....

LE LAQUAIS Et sans lui devoir, comme vous, des chandelles, C'est nous qui cependant lui restâmes fidèles ! Aux portières du roi votre cheval dansait !...

Au duc.

De sorte. Monseigneur, qu'à la cantine où c'est Avec l'âme qu'on mange et de gloire qu'on dîne.... Sa graine d'épinard ne vaut pas ma sardine* !

MARMONT Quel est donc ce laquais qui s'exprime en grognard 3?

LE LAQU.VIS, prenant la position militaire. Jean-Pierre-Séraphin Flambeau, dit « le Flambard. » Ex-sergent grenadier vélite* de la garde. Né de papa breton et de maman picarde.

• Un de CCS humbles et glorieux soldats de mon père.

* En argot militaire, épaulctlc à graine d'cpinards : épaulette d'officier péné» rai; sardine : galon de sous-ofticicr.

' Grognard ; nom donné aux soldais de la vieille garde, sous le jircmicr tiiipire.

♦ Nom d'un corps de chasseurs A pied.

S'engag'e à quatorze ans, l'an VI, deux GerminaH.

Baptême à Mareng-o. Galons de caporal

Le quinze Fructidor an XII. Bas de soie

Et canne de sergent trempés de pleurs de joie

Le quatorze juillet mil huit cent neuf, — ici,

— Car la g-arde habita Schœnbrunn et Sans-Souci ! —

Au service de Sa Majesté Très Française

Total des ans passés : seize ; campag-nes : seize.

Batailles : Austerlitz, Eylau, Somo-Sierra,

Eckmûhl, Essling-, Wagram, Smolensk... et caetera !

Faits d'armes : trente-deux. Blessures : quelques-unes.

Ne s'est battu que pour la erloire, et pour des prunes-.

MARMONT, au duc.

Vous n'allez pas ainsi l'écouter jusqu'au bout?

LE DUC Oui, vous avez raison, pas ainsi, — mais debout ! Il se lève.

Page 1