LE CICERONE
M. Adolphe Brisson, rédacteur au Temps, s'est joint un jour à l'une de ces caravanes de touristes étrangers qui visitent Paris sous la conduite d'un guide. Il dépeint ici la façon dont, en pareille occurrence, on « expédie » le Louvre.
— Mesdames et messieurs, nous dit le g^uide, je vais vous conduire au Louvre. C'est le musée le plus riche de l'univers. Une année entière ne suffirait pas à qui voudrait l'étudier profondément. Nous disposons à peine d'une heure. Ne me quittez pas, entourez-moi, je vous sig-nalerai les chefs-d'œuvre.
Ludovic Halévy a décrit quelque part ces hordes de voyageurs à mouflets et à macfarlane et de voyageuses à chignons plats qui traversent comme un cyclone le salon carré et disparaissent dans un grondement d'orage.
Tels nous avons passé....
C'a été une course éperdue, une fuite échevelée, sur les pas du chef, qui s'est révélé superbe d'audace, de sang-froid, nous contenant, nous excitant, tantôt accélérant la marche et tantôt la modérant, s'arrêtant aux bons endroits, formulant des jugements décisifs. Voici la salle des Cariatides, « où le corps de Henri IV fut exposé après son assassinat, où Molière joua la comédie devant Louis XIV — »
— Le grand comique choisit cette pièce à cause de l'acoustique qui est excellente.... Hum!... Huml... Faites comme moi... Hum !... Hum!...
Les statues frémissent, les cariatides sont étonnées. Mais déjà nous sommes loin Et la démonstration continue :
— Je vous recommande ce torse de Praxitèle, Perihoetos^
Morceau très estimé.... Vous remarquerez aussi le Gladiateur luttant.... Tout le poids du corps repose sur la jambe droite. L'artère fémorale est gonflée.... Effet naturel et artistique.
Je cherche à démêler sur le visage des auditeurs un désaveu (juelconque, un soupçon d'agacement. Ils demeurent impassibles.
* IVononcer périboètosa : celui qui est célèbre.
Je crois qu'ils sont impressionnés par l'éloquence du si^uide et par son érudition. Et de nouveau il nous entraîne. D'innombrables objets défilent, panorama incessamment varié, imag"es mouvantes, comme celles qui se déroulent par la portière d'un train express.
— La tiare de Saïtapharnès (authentique, messieurs, vous pouvez m'en croire ; mon ami, le directeur du Lloyd d'Odessa, me l'a affirmé) ; la g-alerie d'Apollon, le Serpent python, de Delacroix, les joyaux de la couronne, le Récent (le plus mag-nifique diamant qui existe.... Quel feu!... Quelle eau!...) ; la Joconde,... Monna Lisa (on lui jouait de la g-uitare pour conserver à ses traits une sereine expression),... les Noces de Cana, chef-d'œuvre (toutes les figures sont des portraits),... Antiope, chef-d'œuvre,... la Belle jardinière (la perle des Raphaël, s'il vous plaît).... Vite! plus vite!... Nous n'avons plus qu'une demi-heure.... La Vierge aux rochers, chef-d'œuvre,... la Tête d'Antonello de Messine (voyez bien ce clair-obscur),... Marsyas et Apollon (fameux tableau payé 25oooo fr.),... la Vue de Saint-Pierre de Rome, par Panini. (Fixez l'axe de la nef; il se déplace avec vous.)
Et l'oblig-eant cicérone me dit tout bas :
— Ces jeux de perspective les amusent. Ce sont de g-rands enfants.
Et nous trottons, nous trottons!... Ecole espag-nole, école hollandaise, école flamande, Goya (très à la mode, ce maître), Philippe de Champag-ne, Jordaens, van Dyck, Rubens, Charles I«r, la Kermesse. Sur la collection de Marie de Médicis, des restrictions dédaigneuses :
— Jolis comme couleurs, ces Rubens; très mauvais comme dessin. Ils n'ont rien d'extraordinaire....
Il nous reste cinq minutes et cinq salles à visiter. Une salle par minute. On ne peut s'en tirer qu'au pas g}-mnastique. Nous filons, nous glissons; les paletots sacs, les tartans, les casquettes, les robes écossaisses paraissent et disparaissent.... Le capitaine recueille, chemin faisant, les poignées de mains furtives des gardiens que ce spectacle récrée.
— Je les connais tous. Songez que, depuis vingt-deux ans, le mercredi et le samedi, j'amène ici mes clients.
Il s'essuie le front, il est fatigué pour tant de salive et d'énergie
dépensées. Et il n'a achevé qu'une part de sa tâche. Nous revoici à l'air libre. La « pauline* » nous attend et nous la prenons d'assaut.
— Ne montez pas.... Reculez-vous.... Levez la tôte.... Plus
haut.... Suivez la direction de mon doig^t... là Vovez-vous cette
statue habillée en militaire ? C'est la seule effigie de Napoléon (II que les insurg-és n'aient pas détruite en 1871.
Quinze jumelles, huit kodaks se braquent en môme temps sur le souverain mélancolique.
— Et maintenant, messieurs, allons déjeuner.
Adolphe Brisson.