‹ Traité de prononciation française et exercices de dictionChapitre 62 sur 114 · WATERLOO · texte numérisé non relu

WATERLOO

Fragment de V Expiation.

Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine ! Gomme une onde qui bout dans une urne trop pleine, Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons, La pâle mort mêlait les sombres bataillons. D'un côté c'est l'Europe et de l'autre la France. Choc sang"lant ! des héros Dieu trompait l'espérance ; Tu désertais, victoire, et le sort était las. 0 Waterloo ! je pleure et je m'arrête, hélas ! Car ces derniers soldats de la dernière g-uerre Furent grands; ils avaient vaincu toute la terre. Chassé vingt rois, passé les Alpes et le Rhin, Et leur âme chantait dans les clairons d'airain !

Le soir tombait, la lutte était ardente et noire.

Il avait l'offensive et presque la victoire ;

Il tenait Wellington acculé sur im bois.

Sa lunette à la main, il observait parfois

Le centre du combat, point obscur où tressaille

La mêlée, effroyable et vivante broussaille.

Et parfois l'horizon, sombre comme la mer.

Soudain, jojeux, il dit : « Grouchy ! » — C'était Blucher !

L'espoir chang-ea de camp, le combat chang-ea d'âme,

La mêlée en hurlant g-randit comme une flamme.

La batterie anglaise écrasa nos carrés.

La plaine où frissonnaient les drapeaux déchirés

Ne fut plus, dans les cris des mourants qu'on ég'org-e,

Qu'un gouffre flamboyant, roug-e comme une forg-e ;

Gouffre où les rég-iments, comme des pans de murs.

Tombaient, où se couchaient comme des épis mûrs

Les hauts tambours-majors aux panaches énormes.

Où l'on entrevoyait des blessures difformes.

Garnag-e affreux ! moment fatal ! l'homme inquiet

Sentit que la bataille entre ses mains pliait.

Derrière un mamelon la g-arde était massée,

La g'arde, espoir suprême et suprême pensée !

« Allons ! faites donner la g'arde! » cria-t-il.

Et lanciers, g-renadiers aux g-uêtres de coutil,

Drageons que Rome eût pris pour des lég"ionnaires.

Cuirassiers, canonniers qui traînaient des tonnerres,

Portant le noir colback * ou le casque poli.

Tous, ceux de Friediand et ceux de Rivoli,

Comprenant qu'ils allaient mourir dans cette fête.

Saluèrent leur dieu, debout dans la tempête.

Leur bouche, d'un seul cri, dit : « Vive l'empereur ! »

Puis, à pas lents, musique en tête, sans fureur,

Tranquille, souriant à la mitraille ang-laise,

La g-arde impériale entra dans la fournaise.

Hélas ! Napoléon, sur sa g'arde penché,

Reg-ardait, et, sitôt qu'ils avaient débouché

Sous les sombres canons crachant des jets de soufre,

Voyait, l'un après l'autre, en cet horrible g-ouffre,

Fondre ces rég'iments de granit et d'acier.

Comme fond une cire au souffle d'un brasier.

Ils allaient, l'arme au bras, front haut, graves, stoïques.

Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques!

1 (Holbach- ou niissi kalpach, aiicit'ii boiiiul à poil ilc l;i cavalerie létr^rc.

Le reste de l'armée hésitait sur leurs corps

Et ree;-ardait mourir la garde. — C'est alors

Qu'élevant tout à coup sa voix désespérée,

La Déroute, g-éante à la face effarée,

Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons.

Changeant subitement les drapeaux en haillons,

A de certains moments, spectre fait de fumées,

Se lève srrandissante au milieu des armées,

La Déroute apparut au soldat qui s'émeut.

Et, se tordant les bras, cria : « Sauve qui peut! »

Sauve qui peut ! affront ! horreur ! toutes les bouches

Criaient ; à travers champs, fous, éperdus, farouches,

Comme si quelque souffle avait passé sur eux.

Parmi les lourds caissons et les fourgons poudreux,

Roulant dans les fossés, se cachant dans les seisrles.

Jetant shakos, manteaux, fusils, jetant les aigles

Sous les sabres prussiens, ces vétérans, ô deuil !

Tremblaient, hurlaient, pleuraient, couraient ! En un clin d'oeil.

Comme s'envole au vent une paille enflammée,

S'évanouit ce bruit qui fut la grande armée.

Et cette plaine, hélas ! où l'on rêve aujourd'hui.

Vit fuir ceux devajat qui l'univers avait fui !

Quarante ans sont passés, et ce coin de la terre,

Waterloo, ce plateau funèbre et solitaire.

Ce champ sinistre où Dieu mêla tant de néants,

Tremble encor d'avoir vu la fuite des géants !

Victor Hugo.

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