‹ Traité de prononciation française et exercices de dictionChapitre 63 sur 114 · L'IDOLE · texte numérisé non relu

L'IDOLE

Fragment.

0 Corse • à cheveux plats ! que ta France était belle

Au grand soleil de messidor - !

C'était une cavale indomptable et rebelle,

Sans frein d'acier ni rênes d'or ;

' Napoléon I". — ' Dixième mois du calendrier de la première république (du 20 juin au 19 juillet).

Une jument sauvag-e à la croupe rustique,

Fumante encor du sang des rois, Mais fière et d'un pied fort heurtant le sol antique.

Libre pour la première fois.

Jamais aucune main n'avait passé sur elle

Pour la flétrir et l'outrager; Jamais ses larg-es flancs n'avaient porté la selle

Et le harnais de l'étrang-er ; Tout son poil était vierg-e, et, belle vag-abonde.

L'œil haut, la croupe en mouvement.

Sur ses jarrets dressée, elle efl^rayait le monde

Du bruit de son hennissement.

Tu parus, et sitôt que tu vis son allure.

Ses reins si souples et dispos, Centaure impétueux tu pris sa chevelure.

Tu montas botté sur son dos.

Alors, comme elle aimait les rumeurs de la g-uerre,

La poudre, les tambours battants.

Pour champ de course, alors, tu lui donnas la terre

Et des combats pour passe-temps :

Alors, plus de repos, plus de nuits, plus de sommes;

Toujours l'air, toujours le travail.

Toujours comme du sable écraser des corps d'hommes,

Toujours du sang' jusqu'au poitrail.

Quinze ans son dur sabot, dans sa course rapide.

Broya les g-énérations ; Quinze ans elle passa, fumante, à toute bride.

Sur le ventre des nations ; Enfin, lasse d'aller sans finir sa carrière,

D'aller sans user son chemin, De pétrir l'univers, et comme une poussière

De soulever le js^enre humain ; Les jarrets épuisés, haletante, .sans force.

Près de fléchir k chaque pas.

Elle demanda grâce h son cavalier corse ;

Mais, bourreau, lu n'écoutas ])as !

Tu la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse,

Pour étouffer ses cris ardents ; Tu retournas le mors dans sa bouche baveuse,

De fureur tu brisas ses dents ; Elle se releva : mais un jour de bataille,

Ne pouvant plus mordre ses freins, Mourante, elle tomba sur un lit de mitraille

Et du coup te cassa les reins.

Auguste Barbier.

L'HYMNE DE LA NUIT Fragment.

O nuits ! déroulez en silence Les pag"es du livre des cieux ; Astres, g'ravitez en cadence Dans vos sentiers harmonieux ; Durant ces heures solennelles, Aquilons, repliez vos ailes; Terre, assoupissez vos échos ; Etends tes vag-ues sur les plag'es, O mer ! et berce les imag^es Du Dieu qui t'a donné tes flots.

Savez-vous son nom ? La nature

Réunit en vain ses cent voix ;

L'étoile à l'étoile murmure :

« Quel Dieu nous imposa nos lois ? »

La vag-ue à la vag"ue demande :

« Quel est celui qui nous g-ourmande ? »

La foudre dit à l'aquilon :

« Sais-tu comment ton Dieu se nomme ? »

Mais les astres, la terre et l'homme

Ne peuvent achever son nom.

Çue tes temples. Seigneur, sont étroits pour mon âme !

Tombez, murs impuissants, tombez!

Laissez-moi voir ce ciel que vous me dérobez !

Architecte divin, tes dômes sont de flamme! Que tes temples, Seigneur, sont étroits pour mon âme t Tombez, murs impuissants, tombez!

Voilà le temple où tu résides !

Sous la voûte du firmament Tu ranimes ces feux rapides Par leur étemel mouvement !

Tous ces enfants de ta parole, Balancés sur leur double pôle, Nag-ent au sein de tes clartés.

Et des cieux où leurs feux palissent Sur notre g-lobe ils réfléchissent Des feux à toi-même empruntés !

L'Océan se joue

Aux pieds de son Roi ;

L'Aquilon secoue

Ses ailes d'effroi ;

La foudre te loue

Et combat pour toi ; J

L'éclair, la tempête i

Couronnent ta tête

D'un triple rayon : ;

L'aurore l'admire, n

Le jour te respire,

La nuit te soupire, ^

Et la terre expire

D'amour à ton nom !

Et moi, pour te louer. Dieu des soleils, qui suis-je? ï

Atome dans l'immensité, 1

Minute dans l'éternité, | Ombre qui passe et qui n'a plus été.

Peux-tu m'entendre sans prodig^e? î Ah! le prodi|g;-e est ta bonté!

Je ne suis rien, Seig-neur! mais ta soif me dévore; L*homme est néant, mon Dieu, mais ce néant t'adore;

Il s'i'-jrvc par son amour;

— 2ai —

Tu ne peux mépriser l'insecte qui t'honore ;

T.u ne peux repousser cette voix qui t'implore,

Et qui vers ton divin séjour

Quand l'ombre s'évapore,

S'élève avec l'aurore,

Le soir g-émit encore,

Renaît avec le jour.

Oui, dans ces champs d'azur que ta splendeur inonde, Où ton tonnerre afronde. Où tu veilles sur moi, Ces accents, ces soupirs, animés par la foi, Vont chercher d'astre en astre un Dieu qui me réponde, Et d'échos en échos, comme des voix sur l'onde, Roulant de monde en monde, Retentir jusqu'à toi.

Alphonse de Lamartine.

LA MARSEILLAISE DE LA PAIX Fragment de la réponse à M. Becker, auteur du Rhin allemand.

Roule libre et superbe entre tes larg-es rives, Rhin, Nil de l'Occident, coupe des nations ! Et des peuples assis qui boivent tes eaux vives Emporte les défis et les ambitions !

Il ne tachera plus le cristal de ton onde, Le sang- roug« du Franc, le sang- bleu du Germain ; Ils ne crouleront plus sous le caisson qui gronde, Ces ponts qu'un peuple à l'autre étend comme une main. Les bombes et l'obus, arc-en-ciel des batailles, Ne viendront plus s'éteindre en sifflant sur tes bords ; L'enfant ne verra plus, du haut de tes murailles. Flotter ces poitrails blonds qui perdent leurs entrailles, Ni sortir des flots ces bras morts !

Roule libre et limpide, en répétant l'image

De tes vieux forts verdis sous leurs lierres épais,

Qui froncent tes rochers, comme un dernier nuage Fronce encor les sourcils sur un visag-e en paix.

Pourquoi nous disputer la montag-ne ou la plaine? Notre tente est légère, un vent va l'enlever ; La table où nous rompons le pain est encor pleine. Que la mort, par nos noms, nous dit de nous lever ! Quand le sillon finit, le soc le multiplie ; Aucun œil du soleil ne tarit les rayons ; Sous le flot des épis la terre inculte plie : Le linceul, pour couvrir la race ensevelie, Manque-t-il donc aux nations?

Roule libre et splendide à travers nos ruines. Fleuve d'Arminius, du Gaulois, du Germain ! Charlemagne et César, campés sur tes collines, T'ont bu sans t'épuiser dans le creux de leur main.

Et pourquoi nous haïr, et mettre entre les races Ces bornes ou ces eaux qu'abhorre l'œil de Dieu? De frontières au ciel voyons-nous quelques traces? Sa voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu? Nations, mot pompeux pour dire barbarie, L'amour s'arrête-t-il où s'arrêtent vos pas ? Déchirez ces drapeaux ; une autre voix vous crie ; « L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie ; La fraternité n'en a pas ! »

Roule libre et royal entre nous tous, ô fleuve ! Et ne t'informe pas, dans ton cours fécondant, Si ceux que ton flot porte ou que ton urne abreuve Regardent sur tes bords l'aurore ou l'occident.

Ce ne sont plus des mers, des degrés, des rivières,

Qui bornent l'héritage entre l'humanité :

Les bornes des esprits sont leurs seules frontières ;

Le monde en s'éclairant s'élève à l'unité.

Ma patrie est partout où rayonne la France,

Où son génie éclate aux regards éblouis !

Chacun est du climat de son iulelligeuce :

Je suis concitoyen de toute âme qui pense : La vérité, c'est mon pavs !

Roule libre et paisible entre ces fortes races Dont ton flot frémissant trempa l'âme et l'acier, Et que leur vieux courroux, dans le lit que tu traces. Fonde au soleil du siècle avec l'eau du glacier !

Vivent les nobles fils de la g^rave Allemagne ! Le sang-froid de leur front couvre un foyer ardent ; Chevaliers tombés rois des mains de Charlemasme, Leurs chefs sont les Nestors des conseils d'Occident. Leur langue a les grands plis du manteau d'une reine, La pensée y descend dans un vague profond ; Leur cœur sûr est semblable au puits de la sirène. Où tout ce que l'on jette, amour, bienfait ou haine. Ne remonte jamais du fond.

Roule libre et fidèle entre tes nobles arches, 0 fleuve féodal ! calme, mais indompté. Verdis le sceptre aimé de tes rois patriarches : Le joug que l'on choisit est encor liberté !

Et vivent ces essaims de la ruche de France, Avant-garde de Dieu, qui devancent ses pas ! Comme des voyageurs qui vivent d'espérance, Ils vont semant la terre, et ne moissonnent pas.... Le sol qu'ils ont touché germe fécond et libre ; Ils sauvent sans salaire, ils blessent sans remord < : Fiers enfants, de leur cœur l'impatiente fibre Est la corde de l'arc où toujours leur main vibre Pour lancer l'idée ou la mort!

Roule libre, et bénis ces deux sangs dans ta course ; Souviens-toi pour eux tous de la main d'où tu sors : L'aigle et le fier taureau boivent l'onde à ta source, [bords! Que l'homme approche l'homme, et qu'il boive aux deux

Alphonse de Lamartine.

* Comme VolUire, Delille, et bien d'autres, Lamartine n'ose pas écrire remords quand ce mot rime avec mort /

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