‹ Traité de prononciation française et exercices de dictionChapitre 66 sur 114 · LA MORT DU PÉLICAN · texte numérisé non relu

LA MORT DU PÉLICAN

Fragment de la Nuit de mai.

Lorsque le pélican, lassé d'un long- voyag-e,

Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,

Ses petits affamés courent sur le rivag-e

En le voyant au loin s'abattre sur les eaux.

Déjà, croyant saisir et partag"er leur proie.

Ils courent à leur père avec des cris de joie

En secouant leurs becs sur leurs g-oftres hideux.

Lui, gag-nant à pas lents une roche élevée,

De son aile pendante abritant sa couvée,

Pécheur mélancolique, il regarde les cieux.

Le sang coule <'i longs flots de sa poitrine ouverte.

En vain il a des mers fouillé la profondeur :

L'océan était vide et la plag-e déserte ; Pour toute nourriture il apporte son cœur. Sombre et silencieux, étendu sur la pierre, Partasreant à ses fils ses entrailles de père, Dans son amour sublime il berce sa douleur, Et, reg^ardant couler sa sang-lante mamelle, Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle, Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur. Mais parfois, au milieu du divin sacrifice, Fatig-ué de mourir dans un trop long" supplice, Il craint que ses enfants ne le laissent vivant ; Alors il se soulève, ouvre son aile au vent. Et se frappant le cœur avec un cri sauvage, Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu Que les oiseaux des mers désertent le rivag-e Et que le voyageur attardé sur la plag-e, Sentant passer la mort se recommande à Dieu. Poète, c'est ainsi que font les grands poètes. Ils laissent s'ég-ayer ceux qui vivent un temps ; Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes Ressemblent la plupart à ceux des pélicans ; Quand ils parlent ainsi d'espérances trompées, De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur, Ce n'est pas un concert à dilater le cœur. Leurs déclamations sont comme des épées : Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant. Mais il y pend toujours quelque g-outte de sang'.

Alfred de Musset.

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