Acte I, scène
Mlle Caliste Roussel explique à sa cousine, Mme Amélie de Lussan, ses idées sur le mariage.
CALISTE
Est-ce que tu me crois romanesque ?
AMÉLIE
Je ne dis pas cela.
CALISTE
Eh bien, ma chère, je le suis horriblement ; je m'en aperçois de jour en jour. Je croA'ais être la demoiselle la plus facile du monde
à marier; mon idéal me semblait des plus modestes Pas du
tout ; je suis forcée de reconnaître qu'il est presque irréalisable ; je dis presque par un dernier ég-ard envers le g-enre humain.
AMÉLIE
Te moques-tu de moi?
CALISTE
Nullement. Ne me suis-je pas mis en tête de n'épouser qu'un honnête homme?
AMÉLIE
Oh ! oh ! nous sommes dans nos jours de misanthropie, à ce qu'il paraît.
CALISTE
Non ; je constate un fait : il est évident que l'honnêteté a s<i maladie comme la vig-ne.
AMÉLIE
Bah ! il y a plus d'honnêtes g"ens qu'on ne pense ; et, sans aller bien loin, mon mari
CALISTE
C'est juste, oui ; tu as rencontré un homme pour qui le mariagtî n'était pas une spéculation. Il cherchait une compag'nc et non une bâilleuse de fonds : il s'est in(}uiété de te connaître ; il a étudié ton caractère et il t'a fait la cour un an avant de se déclarer. Mes prétendus à moi se déclarent tout de suite.
AMÉLIE
•C'est que tu leur plais tout de suite.
CALISTE
Moi ou ma dot? Ah! maudit million; sans lui on prendrait peut-être la peine de faire attention à ma personne. Quel malheur pour une statue d'être en or et non en marbre ! Tu es un objet d'art, toi ! Moi, je suis une pièce d'orfèvrerie ; je ne vaux pas ma dot ; la matière surpasse le travail ; mes petites perfections, qui m'auraient peut-être valu une place dans la maison d'un homme de g"oût, ne m'empêcheront pas d'aller à l'hôtel des Monnaies. Soyez donc une honnête fille, rendez-vous digne d'un g-alant homme, pour vous voir estimée au poids de l'or comme un lingot !
AMÉLIE
Que tu es singulière ! Si tu étais pauvre, ne trouverais-tu pas tout simple et tout charmant qu'on s'amourachât de toi à première vue ?
CALISTE
Sans doute, parce que je serais bien obligée de croire à la sincérité de mon admirateur.
AMÉLIE
Eh bien, es-tu moins jolie pour être riche? moins bonne? moins spirituelle? et ton idéal d'honnête homme doit-il te faire un crime de ta fortune ?
CALISTE
Non ; je consens même qu'il m'en fasse une vertu ; je suis raisonnable, comme tu vois. Mais je ne veux pas qu'à ses veux cette vertu-là me dispense des autres.
AMÉLIE
Mais n'as-tu pas les autres ?
CALISTE
Que je les aie ou non, ces messieurs n'en savent rien ; et, s'ils ne daignent pas s'en informer, ils ne me méritent pas. Je suis fière, et ne veux pas être prise au hasard. Quoi donc ! vous demandez des renseignements sur un domestique que vous pouvez chasser dans huit jours et vous n'en demandez pas sur votre femme? Quelle place lui réservez-vous dans votre cœur et dans votre maison, que la première venue la puisse remplir? Ce qui doit faire toute ma vie, à moi, ne compte donc pas dans la vôtre?
Et puis, si vous confiez votre honneur à une inconnue parce qu'elle est riche, de quoi n'ôtes-vous pas capable pour de l'arg-ent?... Est-ce vrai, ce que je dis là ?
AMÉLIE
Tu resteras donc fille?
CALISTE
A moins d'un miracle, oui !
AMÉLIE
C'est triste de vieillir seule, sans enfants.
CALISTE
Tu m'en prêteras un, que j'adopterai.
AMÉLIE
Je n'en ai pas à revendre.
CALISTE
Tu en auras Aies-en, ma petite Amélie! Je t'en demande
un pour moi,... un joli poupon frisé, avec des yeux bleus; je te laisse carte blanche pour le reste.
AMÉLIE
Tu ne tiens pas au sexe ?
CALISTE
Si fait! Je veux un g-arçon. Les filles sont trop malheureuses. Et puis je rélèverai moi-même ; il nous fera honneur, tu verras. Il sera très beau et très brave, et surtout il ne saura pas l'arithmétique. Est-ce convenu ?
AMÉLIE
Tope là.