‹ Traité de prononciation française et exercices de dictionChapitre 97 sur 114 · Acte II, scène · texte numérisé non relu

Acte II, scène

Caliste rencontre, chez sa cousine, M. de Trélan, un honnête homme qui a toujours mieux aimé vivre avec une fortune modeste que de l'augmenter par des moyens plus ou moins avouables. Caliste et lui sont faits pour s'entendre ; ils finiront par se marier.

CALISTE

Mon père m'a beaucoup parlé de vous, monsieur.

TRÉLAN

Vt)tre père? Que vous a-t-il dit?... Pardon, je suis indiscret.

CALISTE Il m'a fait de vous le plus /ifrand élopfc qu'on puisse faire d'un homme.

TRÉLAN

Est-ce possible ?

CALISTE

Oui ; il m'a dit que vous êtes un orig-inal, un braque, un don Quichotte.

TRÉLAN, souriant.

Et c'est là ce qui m'a valu votre amitié? car c'est, je crois, le mot que vous avez employé.

CALISTE

Il ne rend pas tout à fait ma pensée,... mais la langue est si pauvre ! — Gomment appelleriez-vous le sentiment que la patrie absente crée entre deux voyag-eurs ? Amitié, c'est trop dire ; bienveillance, ce n'est pas assez.

AMÉLIE

Confiance peut-être.

CALISTE

Confiance, soit.... J'ai confiance en vous ; — nous sommes tous deux d'un pays lointain, du pays où l'on méprise l'argent, et nous n'avons pas beaucoup de compatriotes à Paris,

TRÉLAN

Qui vous fait supposer que je sois de ce beau pays?

CALISTE

C'est une histoire que m'a contée mon père.

TRÉLAN

Une histoire ?

CALISTE

A laquelle je n'ai rien compris, je commence par vous le dire : — une spéculation superbe que vous avez refusée, enfin je ne sais quoi, d'où il résulte clairement que vous n'avez pas la moindre condescendance pour nos seigneurs les millions. Est-ce vrai ?

TRÉLAN

Pourquoi m'en défendrais-je ? il n'y a là matière ni à vanité ni à modestie ; c'est une affaire de tempérament : la grosse richesse me fait l'effet de la grosse chaleur : je la crains.

AMÉLIE

Vous préférez l'hiver?

TRÉLAN

Non ; mais, pour parler sans métaphore, la médiocrité.

AMÉLIE

Douce philosophie, agréable à mettre en vers.

TRÉLAN

Et à pratiquer en prose. — Tenez, je ne connais qu'un homme vraiment fastueux : c'est un camarade de collèg'e à moi, un brave garçon sans fortune, employé dans un ministère. Il a épousé une femme aussi pauvre que lui. II jouit d'un luxe effréné!... Vous avez là un tapis de Smyrne qui vous est parfaitement indifférent, n'est-ce pas? eh bien, mon ami Durand a guetté pendant six mois un tapis jaspé qu'il voulait offrir à sa femme pour sa fête. Un jour, il a pu le lui acheter : il y a trois mois de cela, et il passe encore les soirées les plus sensuelles à marcher sur son tapis en silence, tandis que sa petite femme brode sous l'abat-jour de la lampe.

AMÉLIE

Tout ce que vous voudrez, mais je ne porte pas envie à son bonheur.

TRÉLAN

Si fait, moi ! II voyage à pied dans le pays des surprises : il ne brûle pas une étape ; il a tous les jours le plaisir d'arriver et de repartir. Nous autres (je dis nous, car je suis un Crésus auprès de lui), nous allons en chemin de fer ; en trois enjambées nous sommes au bout de tout — Le monde est plus grand pour lui que pour nous, c'est évident. Enfermez dans la môme chambre une gazelle et une tortue, laquelle sera le plus prisonnière?

AMÉLIE

A ce compte, vous devez regretter de ne pas être pauvre.

TRÉLAN

Il ne faudrait pas trop me pousser hWessus ! La pauvreté, c'est la grande déesse ! Si nous étions au temps de la mythologie grecque, je voudrais qu'on lui élevAt un temple avec (-('[[r inscription : A la mère du monde.

AMÉLIE

C'est de l'enthousiasme !

TRÉLAN <hii, j)our tout ce qu'elle lait do grand, d'utile, de beau!... Elle est le travail, le courage, le génie, la fécondité!... Elle est plus ([uo tout cela : clic est l'amour!

AMÉLIE

L'amour !.., Je tombe de surprise en surprise !

TRÉLAS

Mais franchement, madame, qu'avons-nous de commun avec nos femmes, nous autres? Pas même l'appartement. Quel encourag-ement attendons-nous d'elles? Quelle protection attendent-elles de nous? Elles sont à l'abri de tout besoin ! nous sommes en dehors de toute lutte. Les petites g-ens appellent leur femme leur moitié, et nous nous moquons. Le beau mot, pourtant ! et comme ils doivent l'aimer cette moitié de leur labeur, de leurs joies, de leurs espérances !

AMÉLIE

Soyez franc — Vous êtes de l'avis des mélodrames : les g^ueux sont des ang-es, et les riches des diables.

TRÉLAN

Non pas ! Cette sottise m'est moins permise qu'à personne. Mon père a été riche, et il a fait voir que la fortune peut g'randir un honnête homme,

A>IÉLIE

A la bonne heure ! J'accepte votre paradoxe en tant que paradoxe.

TRÉLAN

Il y en a qui valent mieux que la vérité, et celui-là, d'ailleurs, a l'avantage de ne pas être dang-ereux pour la société.

AMÉLIE

Non ; il n'y a pas à craindre qu'il se répande par contag"ion.

CALISTE

C'est dommage !

NOS INTIMES par Victorien Sardou.

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