‹ Traité de psychologie 1923Chapitre 104 sur 237 · AN ER · texte numérisé non relu

AN ER

à 1. Cette page de Rousseau contient un admirable exemple d’interprétation passionnelle rectifiée. On sait que Rousseau fit souvent des interprétations morbides qu'il ne rectifiait pas.

: passion a sa logique propre, si l’on à en vue la fin qui dirige ‘ou vers laquelle tend le raisonnement, l’idée dont l'esprit |

:son mécanisme. Peut-être faut-il ajouter seulement que le . raisonnement passionnel est un raisonnement sans critique, .

. ces raisonnements ou associations d’idées de ceux qu’on æ

&es lois propres, qui se raccroche à tout, tire parti des moindres circonstances, alors qu’elle paraît être et se fait surtout l'illusion d’être un raisonnement qui se déroule. Il suit de là

qu’elle pousse plus Loin le raisonnement, en partant de son idée fixe ou de sa marotte. On peut dire avec Ribot que 1 |

est prévenu ou préoccupé ; mais elle relève de la logique commune, à considérer le raisonnement en lui-même, quant à |

dans lequel tout argument est tenu pour valable et tout indice devient preuve, pourvu que la passion y trouve son … compte. Ainsi, comme Georges DUMAS l’a montré (D, 485) * on peut toujours reconstituer le syllogisme par lequel débute . ou selon lequel se développe la passion, mais on est frappé du caractère artificiel et puéril du lien qui, dans ce syllogisme, existe entre les idées. Exemples : un Français, épris de naïveté et de candeur, tombe amoureux d’une Anglaise, parce qu’elle balbutie le français : il associe les idées de parler enfantin et de candeur, il conclut de l’une à l’autre et aime, comme ayant une âme enfantine, une femme qui parle w comme un enfant. De même, une jeune fille, aimant pas- \ sionnément son père, s’éprend d’un homme plus âgé qu’elle, 4 parce qu’il a connu et aimé son père : elle associe dans son esprit les termes : amour paternel, amour, et, dans son cœur, s'opère le transfert d’un sentiment à l’autre. Une femme, 4 jalouse d’une Espagnole, souflette son mari, parce qu’il fume un cigare espagnol : elle voit la preuve certaine de sa trahison dans la provenance de ce cigare suspect. Qu’on rapproche à

vus plus haut dans RAM on reconnaitra fi ls ca ‘4

différence de complexité. } En réalité, la passion est un sentiment qui évolue selon

4. On trouvera dans AAAEELS de Duwas des exemples de raisonnements. analogues, empruntés à la jalousie. #

qu’elle dure ce que peut durer un sentiment, dont les conditions de vie sont elles-mêmes de nature organique. La naissance et le développement de la passion sont des phénomènes « naturels » ; encore qu’elle appelle la raison à son aide et l’emploie à son service, la passion ne se forme pas, ne se maintient pas par la raison ; elle est un sentiment qui ne tire sa vie que de lui-même et qu’on ne saurait ranimer quand il à ‘épuisé sa vitalité ou tari sa sève. Ribot a cherché suivant. quelles lois la passion meurt ou se dissout ; il à montré qu’elle ‘peut finir par épuisement, par satiété et dégoût ; parfois elle se retourne contre elle-même et se change en son contraire :. c’est ainsi qu’après avoir épuisé les joies de l'ambition ou en. avoir reconnu le néant, Charles Quint s’enferme au monastère de Saint-Just ; d’autres fois, la passion se porte d’excès. en excès et finit tragiquement par la folie ou la mort. Mais. de quelque façon qu’elle meure, comme de quelque facon qu’elle naïsse et se développe, on voit qu’elle obéit toujours à des lois fatales, et que la raison compte pour peu, même. pour rien, dans son évolution et sa dissolution.

La passion et le caractère.

La passion s’oppose à la volonté et au caractère non moins. qu’à la raison. Elle n’exclut pas la raison, mais elle ne comporte Ou ne Supporte qu’une raison sans critique ; de même, elle. n'exclut pas la volonté, mais elle n’admet ou ne laisse subs-

sister qu’une volonté sans freinet sans règle, quine se juge ni ne se possède ni ne se contient, qui n’est donc pas la maitrise de soi. Quand elle est développée, portée à son maximum d'intensité, la passion absorbe la personnalité tout entière et paraît se confondre avec elle ; elle est alors inconsciente. Ainsi Napoléon ne se savait pas ambitieux ; l'ambition était .8i bien devenue sa nature qu’il ne la sentait pas plus en lui que la circulation du sang dans ses veines. Mais, à ce degré, . la passion, bien qu’énergique et forte, persévérante et suivie, “n'est pas le caractère ; elle est plutôt à l'extrême limite du. “caractère, lequel est conscius et COMPOS sui.

| Classification et généalogie des passions.

Après avoir étudié la passion, il faut en indiquer les espèces. T1 semble qu’il n’y ait qu’à calquer la classification des passions sur celle des inclinations. Toute passion dérivant d’une inclination, étant une inclination portée à l'excès, prédominante, exclusive, il devrait y avoir exactement autant de passions que d’inclinations ; mais, en fait, il y en à bien plus ; chaque passion est un composé dans lequel entrent toutes les inclinations ; c’est le dosage des inclinations diverses où l'équilibre particulier qu’elles forment, qui constitue la passion proprement dite, et de pareils composés sont en nombre infini, d’une variété déconcertante. I1 conviendra donc de s’en tenir à des divisions générales.

On distinguera d’abord les passions d’après leur origine 8 elles dépendent, les unes, de conditions physiologiques, les autres, de conditions intellectuelles. Quand les conditions intellectuelles l’emportent ou prédominent (car elles ne se rencontrent jamais seules), on à les passions de tête, factices, romanesques ou sentimentales, comme la passion chevaleresque ou le sentiment de l’honneur, — le stoïcisme entendu, non comme la doctrine qui porte Ce nom, comme le sentiment ou la passion, issu de cette doctrine, — les sentiments à la Corneille, à la Plutarque, ce que Rousseau appelait son âme romaine, ete. Quand la passion, au contraire, est à base physiologique, on à la sensualité sous toutes ses formes : érotisme, gourmandise, ivrognerie, ete. Mais, en fait, toute passion est mixte : ainsi l'amour est à la fois cérébral et organique, sentimental et sensuel : il présente ces deux aspecbs,

ensemble ou tour à tour. Les passions les plus éthérées, les

plus platoniques retentissent sur l'organisme et sont inscrites d'avance dans l'organisme, et inversement les passions les plus élémentaires, les « passions nutritives » (gourmandise, ivrognerie), peuvent toujours être, à quelque degré, des. besoins transformés par l’imagination, idéalisés. Ainsi, pour Brillat-Savarin, manger, c'est cultiver un art, combiner des. sensations délicieuses, exquises, goûter le plaisir par excels

lenve; c’est done plus qu’assouvir un appétit. De même,

” « l’alcool est au peuple, dit Tarde, ce que le sucre est à l’enfant : la poésie de la vie digestive ». Bien plus, l’habi-

tude de boire serait, sous une forme grossière, illusoire,

une satisfaction donnée à la poursuite de l'idéal. « Ce que le politicien dit à son journal ou le libertin à sa courti-

sane, l’Arabe accroupi le dit à sa pipe ou le paysan attablé

à son petit verre et à sa bouteille: Mens-moi, trompe-moi,

abuse-moi, arrache-moi au combat de la vie et procure-moi

. Sans lutte l'illusion de la puissance on du bonheur ! »t

Par suite la passion appelée à se développer le plus et à

| devenir la plus forte sera celle qui offre à l’imagination le plus

de prises, en même temps qu’elle répond au besoin physio-

. logique le plus intense. Telle est la passion de l’amour, dans |

laquelle entrent l'instinct, la sensualité, l’ésoïsme, la jalousie,

la sympathie, la tendresse, l'admiration, le respect, parfois

. le mépris et 1a haïne. L’amour est une combinaison complexe, . raffinée et subtile de sentiments divers, à base physiologique.

Mais toute passion, quelle qu’elle soit, est à quelque degré

intellectuelle et sensuelle. Ainsi, date on croit diviser les

passions d’après leur origine, on les divise en réalité d’après

. leur degré d’évolution ; c’est comme si on distinguait des passions élémentaires et des passions développées. Cette . distinction pourtant a son importance ; elle montre combien … les passions sont susceptibles de revêtir de formes diverses

. et en nombre, pour ainsi dire, infini, par le seul fait de leur complication.

On peut diviser encore les passions d’après leurs fins. La

passion peut être définie la poursuite exclusive d’une fin. … convoitée : cette fin, jugée une perfection, un bien, c’est soit la h Dose soit les honneurs, soit tout autre objet. Il y à donc

mt f de

u LA #1 à

. autant de passions que de fins désirées ou désirables : l’ava- |‘rice, Pambition, etc. Mais il serait trop long d’énumérer tous les objets du désir; il vaut mieux distinguer les passions d’après la nature du désir et ses formes diverses.

Si les fins de la passion sont actuellement atteintes, on à

“4. Même thèse dans REA : L'Eau de Jouvence.

. ce que RENOUVIER appelle (268), dans son langage précis, rigoureux, mais éloigné de l’usage commun et dont nous luë laissons la responsabilité, les « passions possédantes », dont le caractère est la stabilité, le repos : ce sont la joie et la

tristesse, la joie, qui serait le passage d’une perfection moindre

‘ à une perfection plus grande ; la tristesse, qui serait le passage d’une perfection plus grande à une perfection moindre (Spinoza). Si les fins de la passion se perdent dans un avenir plus ou moins éloigné, on à les « passions développantes », Gont le caractère est le changement ou l’aspiration au changement : ce sont le désir et l’aversion, le désir, dans lequel . l’état initial serait une imperfection sentie (manque, besoin) et où l’état final comporterait une perfection relative (vide comblé, besoin satisfait) ; l’aversion, dans laquelle c’est, au contraire, la perfection qui serait l’état initial et Miraberfection l’état final. La joie et la tristesse, le désir et l’aversion seraient les passions fondamentales, d’où dériveraient ou auxquelles se ramèneraient toutes les autres.

La passion étant ramenée finalement au désir, si on considère le désir lui-même sous ses deux aspects, comme pouvoir d’impulsion et comme pouvoir d'arrêt, on distinguera les : passions dynamiques « d’allure fougueuse et effrénée », comme l’amour, l'ambition, et les passions statiques, froides et contenues, comme l’avarice, les premières de nature expansive, répondant au pouvoir d’impulsion, les secondes, de nature inhibitrice, répondant au pouvoir d'arrêt. ù

A un autre point de vue, on pourra considérer le désir … comme fort ou faible, sa force procédant de l’excès ou du défaut de tempérament, de la violence des penchants ou. 3; üe la faiblesse de la volonté ; de là encore deux sortes de passions, très différentes ion à leur fréquence et quant au traitement moral qu’elles comportent. 4

Enfin si, considérant toujours la passion comme un désir, on à en vue la facon dont ce désir se satisfait, atteint ou: manque $a fin, on obtient encore une classification nouvelle. ; Rattachant les passions aux besoins, on distinguera celles “ aui en sortent directement, et celles qui en sont des dévia- * ke tions, des dérivatifs, celles par lesquelies on satisfait et 6

elles par lesquelles on trompe le besoin, on lui donnele change,

Ainsi le besoin intellectuel se satisfait comme il peut, selon les <irconstances, selon les goûts et facultés de chacun ; il engendre tantôt la passion de la science, tantôt les manies (manie des livres, des tableaux, des collections, des timbres-poste, etc.). Il en est de même du besoin affectif : les vieilles filles transportent sur les chats et les chiens, sur les œuvres philanthropiques, sociales, religieuses, etc., leur tendresse sans emploi. Les passions factices se multiplient avec la civilisation. Généralement elles avortent ; c’est pourquoi on les appelle les petites passions. On les raille, oubliant que toute

passion est factice et ne remarquant pas que” s’il en est de

ridicules, il en est aussi de touchantes et même de sublimes. ‘On oublie encore que la passion vaut psychologiquement par elle-même, non par son objet. Cet objet, si misérable et indigne qu’il soit, le sujet le pose comme la fin suprême ou le bien en soi ; il en fait sa religion, son dieu : sua cuique Deus fit dira cupido. Il vit pour lui, il s’y dévoue, ou plutôt sa passion est sa vie, et c’est pourquoi il ne peut s’en déprendre, alors qu’elle fait son tourment, alors même qu’il la désapprouve, la juge.

Toutes ces classifications, comme on voit, sortent les unes des autres ou plutôt partent d’une même conception ou définition de la passion ; il n’y a pas d'intérêt à les pousser plus loin ; il suffit d’indiquer le principe auquel elles se rattachent et la méthode suivant laquelle on pourrait les développer. On abandonne aujourd’hui avec raison la classification pour la « généalogie » des passions. Quand on sait en effet comment les passions s’engendrent, on voit comment

elles peuvent se déduire les unes des autres : on n’a plus alors :

à les classer ; elles se classent d’elles-mêmes.

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