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II. La passion, avons-nous dit, est distincte, non seule

‘ ment de l’émotion, mais encore de l’inclination. En quoi diffère-t-elle de linclination ? En nature ou en degré ? Il semble que ce soit simplement en degré. La passion est une inclination portée à l’excès, devenue prédominante, qui se subordonne toutes les autres ou qui les exclut. Si elle n’est pas une déviation de la nature, un phénomène pathologique, elle est au moins artificielle, en entendant par là simplement : acquise. Remontons donc à son origine. Comment vient-elle à se former ? On peut admettre qu’à l’origine, chez l’homme

normal, « toutes les tendances existent » et qu'aucune n’est

«en saillie », que «toutes sont au même niveau de médiocrité ». Mais cet équilibre affectif ne dure pas, sauf peut-être chez le type amorphe, qui est le contraire du passionné. Bientôt une ou plusieurs tendances apparaissent, plus fortes que les autres, qui impriment à l'individu une marque ou « modalité affective » (mood, Stimmung), laquelle n’est pas encore la passion, mais cest le terrain où elle germe » (R1B0T, D, 7). En effet, la passion, entendue comme la rupture d'équilibre des tendances et la prédominance de l’une d'elles sur toutes les autres, à beau être, en un sens, un fait accidentel, qui aurait pu à la rigueur ne pas se produire, elle ne laisse pas, en un autre, d’être innée, fatale; elle est inscrite d'avance dans le tempérament, elle a une base et des conditions organiques.

On peut la concevoir, avec les Stoïciens, comme une maladie de l’âme. Mais toute maladie suppose, d’une part, l’introduction dans l'organisme d’un élément pathogène, de l'autre, une prédisposition du tempérament ou « diathèse ». « Physiologiquement, une cause extérieure, insignifiante, qui est sans

«influence sur l’homme sain, agit sur le diathésique dans le

sens de sa diathèse. Psychologiquement (de même) un événe-

ment futile, qui serait sans prise sur un caractère froid et réfléchi, agit sur un prédisposé dans le sens de la moindre

résistance. Il éveille la tendance latente qui fait éruption sous ce léger choc …, et, au lieu de produire l'état diffus qui est le propre du sentimental ou les explosions multiples et variables qui sont la marque de l’émotif impulsif, il oriente, chez le passionné, la vie affective dans une direction unique où elle coule endiguée par l'effet d’un drainage éner-

gique qui dessèche tout le reste. » (RIBOT, D, 16 et 127-134

La passion est donc fatale ; on naît passionné ou du moins marqué pour la passion. La fatalité de la passion est celle du tempérament : cela est évident pour les passions liées aux appétits (celles du buveur, du gourmand, de l’amoureux) ; cela n’est pas moins vrai pour les autres. Toutes les passions. ont une base organique, comme le prouve le fait qu’elles sont. héréditaires. Les plus spirituelles en apparence, comme la. passion religieuse, peuvent se matérialiser, de même que les plus organiques, comme l'amour sexuel, sont susceptibles d” « atteindre un intellectualisme subtil et raffiné ». Il suit de . là qu’il n’y en à aucune à laquelle on ne puisse ou plutôt on. ne doive assigner des causes physiques.

Cependant la passion n’est qu'ébauchée ou virtuellement. contenue dans le tempérament ; il lui faut, pour naître et se développer, le concours des circonstances : un milieu favorable, l'entraînement, l'exemple, les « tentations ». Ce qui le. prouve, c’est que chaque époque, chaque société, bien plus, chaque groupe social, à ses passions. Les passions, considérées du point de vue social, comme modifiées ou produites par le milieu et le reflétant, en portant la marque, c’est ce que Stendhal appelle «les mœurs ». Il y aurait, d’après lui, à distinguer, dans les passions, deux éléments : l’un, éternel, profond, intime, individuel ; ce sont les « passions » proprement dites : l’autre, variable, soumis aux fluctuations de l’opinion et de la mode, superficiel, extérieur, social ; ce sont « les mœurs ». Les mœurs sont « ce que les hommes ont successivement. jugé être bien, mauvais, ridicule, beau, de bon ton, de mauvais ton, cruel, doux, etc., etc. ». Elles « changent à peu près. tous les cinquante ans ». Parmi les écrivains, les uns excellent dans la peinture des mœurs, les autres, dans celle des. passions ; Corneille peint les mœurs romaines dans Horace, Cinna, espagnoles, dans le Cid; Racine peint les passions dans Andromaque, qui est, à un autre point de vue, « une. faible peinture de mœurs grecques ». En se plaçant toujours au point de vue littéraire, on peut dire encore que,

. d’une façon générale, les comédies vieillissent en tant que.

peinture des mœurs, tandis que la tragédie garde un intérêt.

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, éternellement humain, quand, comme chez Racine, elle peint da passion. Cependant il ne faudrait pas pousser trop loin l'opposition de la passion et des mœurs : les mœurs sont la forme commune, que revêt toujours et nécessairement la passion individuelle, dans une société donnée; ce serait aussi se montrer trop rigoureux que de refuser de les tenir pour des passions, alors qu’elles sont bien souvent les seules passions que connaisse et puisse éprouver la majorité des hommes, à une époque et dans un milieu donnés. Car le mot de Ia Rochefoucauld est psychologiquement vrai : « Combien d'hommes ignoreraient l'amour, s’ils n'avaient jamais lu de romans ! »

La distinction stendhalienne de la passion et des mœurs est analogue à celle que Tarde établit entre l’imitation-coutume et l’imitation-mode, Il n’y à entre la coutume et la mode qu’une différence de durée, mais la durée est ellemême l'épreuve et le criterium de la passion : elle atteste que celle-ci à dans le tempérament des racines ne qu’elle est douée de vitalité et de force.

En résumé, la passion à pour cause première et fondamentale le tempérament individuel et pour cause occasionnelle et adjuvante le milieu social. Elle est de « formation » organique, maïs elle subit d'importantes « transformations sociales ».

La passion proprement dite, considérée en dehors des conditions organiques dont elle dépend et des influences sociales qu’elle subit, à son principe dans « l’âme », mot par lequel Stendhal désigne le siège des sentiments et qu’il oppose à « ia tête, ou le centre des combinaisons ». « L’âme obéit elle-même au moi, qui est le désir du bonheur. » L'homme

n’a qu’une aspiration, qu’un désir : être heureux ; la passion est la forme sous laquelle il conçoit la réalisation de ce désir et l'effort par lequel il y tend. Stendhal la définit « l'effort

qu’un homme, qui a mis son bonheur dans telle chose, esû capable de faire pour y parvenir ». Chaque homme a $a passion et n’en peut avoir qu’une, qui dérive de son tempérament et de ses habitudes. La passion est, en chacun, la forme individualisée de son désir du bonheur.

Supposons réunies lés conditions d'existence d’une pas- , sion : le terrain héréditaire, le tempérament individuel, le milieu social, tout un ensemble de circonstances favorables. Nous verrons éclore cette passion et nous en pourrons suivre l’évolution. Soit un homme formé à la dure école dela misère, naturellement avide de jouissances matérielles, et plus encore: hanté par l’idée des besoins matériels et la difficulté d’y pourvoir. Cet homme deviendra avare. Un sentiment unique, exclusif, s’installera à demeure dans son âme, y fera le vide, et en chassera tout autre sentiment. L’avare en effet n’est plus qu’avare. Il n’est plus père : ses enfants ne représentent pour lui que des «charges », dont il cherche à s’exonérer; ainsi Harpagon ne songe qu’à se débarrasser d’un fils prodigue, qu'à marier sa fille « sans dot ». Il n’est plus homme : « c’est de tous les humaïns l’humaiïn le moins humain » (Molière) ; il ne voit dans ses semblables, comme dit ROGUES DE FURSAO©, que « des instruments à utiliser ou des obstacles à renverser » ; il est fermé aux sentiments altruistes les plus élémentaires, comme la pitié pour les animaux; il laisse ses chevaux mourir de faim. À fortiori l’avare est-il fermé aux sentiments. désintéressés, à l’amour de l’art, de la nature, ete. Il n’est pas même capable de sentiments égoiïstes : il est dur à luimême comme aux autres ; «il meurt de faim sur un grabat où sont enfouis ses trésors ». S'il ne réussit pas à se dessécher tout à fait, s’il lui reste encore au cœur quelque sentiment, ce sentiment est infecté par sa passion ; s’il est par exemple amoureux, il est amoureux ladre ; il veut bien régaler sa maîtresse, mais sans qu’il lui en coûte rien ‘. Par là on voit que là passion est un torrent dévastateur, qui ne laisse que des ruines. C’est son aspect négatif.

Mais elle en a un autre ee Elle est une force assimilatrice ou organisatrice. Elle s'empare d'éléments étrangers,

1. Cf. J. Roçcues pe Fursac : L’Avarice. L'auteur, considérant l'avarice comme une maladie, en étudie les « causes » (la profession, la race, les prédispositions héréditaires}, les « symptômes » (culte de l'argent, absence des sentiments affectifs, défaut d'imagination, volonté froide, dure, prédominance des réactions défensives sur les expansives, “a C'est une: bonne analyse de la mentalité spéciale de l'avare.

les incorpore, en fait sa substance. Aïnsi Pavare sait tirer parti des circonstances et des gens : il fait servir les autres à ses desseins, exploite leurs sentiments, bons et mauvais. Le père Grandet met à profit le dévoûment de sa servante, la tendresse et la candeur de sa:fille, la passivité de sa femme ; il sait les faiblesses, les défauts et les vices de chacun, avec les besoins qu'ils engendrent ; par là il met les autres dans sa dépendance, les tient à sa merci ; quand il n’aurait sur eux d’autre supériorité que la persévérance dans les vues, il serait déjà leur maître ; il devient leur tyran, par l’absence de scrupules, par l’inaccessibilité à tout sentiment autre que l'amour de l'argent. Une pensée tournée vers une fin unique, quand s'y joint l’esprit de combinaison, de diplomatie et de ruse, devient une force invincible dans la lutte pour la vie.

La puissance organisatrice, qui Se met au service de la passion, revêt deux formes, suivant que la passion elle-même est tournée vers l’action ou le rêve. Dans le premier cas, l'imagination dispose les événements en vue du succès, les tourne et les dirige vers les fins de la passion. Dans le second, elle flatte la passion au lieu de la servir, elle interprète en son sens ou selon ses désirs les événements et les circonstances.

STENDHAL, dans son livre De l’amour, à décrit, sous le nom de « cristallisation », cette opération de l’esprit, qui vient au secours de la passion naissante, la flatte, l’attise, l’entretient ou la berce d’espérances. C’est le premier stade de la passion ; mais le travail de l'esprit est le même, qu’il encourage, qu'il flatte ou qu’il serve efficacement la passion.

Dans l'amour, la « cristallisation » consistera, pour l'esprit, à tirer « de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé à de nouvelles perfections ». (B, 5.)

Ainsi « un voyageur parle de la fraîcheur des bois d’orangers à Gênes sur le bord de la mer, durant les jours brûlants de l’été ; quel plaisir de goûter cette fraîcheur avec elle ! »

« Un de vos amis se casse le bras à la chasse ; quelle douceur de recevoir les soins d’une femme qu’on aime ! Etre toujours avec elle et la voir sans cesse vous ferait presque bénir la

‘douleur ; et vous partez du bras cassé de votre ami pour ne . plus douter de l’angélique bonté de votre maîtresse. En un mot, il suffit de penser à une perfection pour la voir dans ce - qu’on aime. » (B, 5.)

Toute passion, la haine comme l’amour, l’avarice comme l'ambition, débute ainsi, à sa cristallisation, c’est-à-dire - qu’elle est ou tend à devenir une orientation de toutes les. ‘ pensées et de toutes les images dans un sens ; d’un mot, elle est une idée fixe, et ramène tout à soi.

Mais ou cette idée se suffit à elle-même et se nourrit d’ellemême ; nous avons alors la passion romanesque, l’amour platonique ; ou elle tend à se réaliser, et nous avons alors la passion vraie, l'amour proprement dit. La passion, en effet, au sens plein et fort du terme, n’est pas rêverie, mais action. Elle n’est pas une griserie intellectuelle, une sentimentalité vague et romanesque ; elle ne se repaît pas d'images vaines ; elle est réaliste ; elle vit de sensations présentes, d’espérances fondées et de souvenirs précis.

Enfin elle est la pensée tendue vers un but. Ce but, elle en a conscience; non seulement elle se le représente sans cesse, mais encore elle l'élève au-dessus de tout, elle le pose comme le suprême désirable. Elle juge tout par rapport à ce but, elle

y ramène tout.

La passion et la raison. — La logique passionnelle.

11 suit de là que le raisonnement entre dans la passion, non pour la discuter ou la mettre en question, mais pour la satisfaire. Il y entre, dit RIBoOT, sous deux formes : 1° comme «raisonnement de justification » ; la passion à besoin de croire et de faire croire à sa légitimité : ainsi l’avare se juge et se déclare prudent, économe ; 20 comme « raisonnement cons- tructif »’: ainsi l’ambitieux « dresse son plan et comme un général habile le modifie au gré des circonstances ».

__ On oppose souvent, d’une part, la raison au raisonnement, “de l’autre, la raison à la passion. La première opposition | ‘est artificielle : le raisonnement n’est pas sans doute toute : la raison, mais il en est une forme particulière ; il en est

l'usage. La seconde est-elle mieux fondée ? La raison et la , Passion entrent-elles toujours et nécessairement en conflit ? * S’excluent-elles l’une l’autre ? Ou, entrant en contact, l’une fausse-t-elle l’autre ? Y a-t-il, d’une part, la raison logique, de l’autre, la raison passionnée ? Faut-il définir la raison, le regard clair de l'esprit, « non humecté par les passions

- humaines » (Bacon), et la logique, la forme que revêt la pensée

chez un esprit dénué de sensibilité ou qui ne»se laisserait so affecter et troubler par les sentiments (Goblot)? C’est la question que RIBoT à traitée dans sa LOGIQUE DES SENTI-

ments. Nous ne l’aborderons ici que dans la mesure où elle

éclaire la psychologie de la passion.

En fait, la passion et la raison vont toujours ensemble, mais leurs rapports varient : tantôt la raison maîtrise, régente et même dirige la passion, tantôt la passion règne en souveraine, fait taire la raison ou ne la laisse parler qu’autant qu’elle la flatte ou la sert. Or la passion se mesure à la prédominance du sentiment sur la raison. La raison, chez le passionné, n’est pas absente, mais elle est prévenue. Il suit de là qu’elle revêt deux caractères en apparence contraires : elle est à la fois clairvoyante et bornée. En effet, si la passion ne donne pas l'intelligence, elle l’éveille, la stimule, la porte à son maximum et paraît l’élever au-dessus d’elle-même : c’est en cela que consiste sa lucidité ou ses lumières propres. Mais elle à aussi son aveuglement : elle voit ce qui lui nuit ou ce qui la sert, mais elle ne se voit pas elle-même, elle ne se juge pas, elle manque d’auto-critique. Au total, elle est d’une clairvoyance aiguë, mais partiale et exclusive.

En outre, la raison du passionné a sa logique propre, de même que son imagination à son tour spécial. Chez lui, dit RrBor, les images « ne sont pas de simples états intellectuels; elles sont accompagnées d’un état affectif, qui (en) est l’élément principal » (E, 32); d’un mot, elles sont des sentiments, non des idées. La prétendue idée fixe des passionnés n’est qu’un sentiment dominant, lequel commande tous les juge- @ ments, oriente toutes les pensées. Le raisonnement continue

à jouer, et ne joue pas autrement, dans la passion que dans

… <e qu’on est convenu d’appeler la froide raison. D'où vient

que son mécanisme pourtant paraît faussé ? C’est que le passionné a son siège fait ; il ne cherche pas la vérité, il la possède, il la sent en lui; il ne lui reste qu’à la démontrer aux autres ; il ne lui faut pour cela que des arguments etdes preuves ; il n’est pas proprement en quête de raisons. C’est en cela que consiste la prévention et, du point de vue intellectuel, la passion, c’est la raison prévenue.

Nous empruntons à Rousseau un exemple de prévention, pris dans les Confessions entre mille : un retard s'étant produit dans l’impression de l’Emile, Rousseau voit 1à un complot des Jésuites tramé contre lui et s’en démontre ainsi

l'existence.

« J’appris que le père Griffet, jésuite, avait parlé de l’ÆZmile et en avait même rapporté des passages. À l’insiant mon imagination part comme un éclair, et me dévoile tout le mystère d’iniquité : j'en vis la marche aussi clairement et aussi sûrement que si elle m'eût été révélée. Je me jourrai dans l'esprit que les jésuites, furieux du ton méprisant sur lequel j'avais parlé des collèges, s'étaient emparés de mon ouvrage; que c'étaient eux qui en accrochaient l’édition; qu’instruits par Guérin, leur ami, de mon état présent, et prévoyant ma mort prochaine, dont je ne doutais pas, ils voulaient retarder l'impression jusqu'alors, dans le dessein de tronquer, d’altérer mon ouvrage, et de me prêter, pour remplir leurs vues, des sentiments différents des miens. Il esi étonnant quelle foule de faits et de circonstances vint dans mon esprit se caliquer sur cette folie, et lui donner un air de vraisemblance, que dis-je ? et m'y montrer l'évidence et la démonstration. Guérin était totalement dévoué aux jésuites ; je le savais. Je leur attribuai toutes les avances d'amitié qu’il m'avait faites. J’avais toujours senti, malgré le patelinage du père Berthier, que les jésuites ne m’aimaient pas, non seulement comme encyclopédiste, mais parce que mes principes de religion étaient beaucoup plus contraires à leurs maximes et à leur crédit que l’incrédulité de mes confrères, puisque le fanatisme athée et le fanatisme dévot, se touchant par leur commune intolérance, peuvent même se réunir, comme ils ont fait à la Chine, et comme ils font contre moi ; au lieu que la religion

LES ÉTATS AFFECTIES 49?

raisonnable et morale, ôtant tout pouvoir humain sur les consciences, ne laisse plus de ressources aux arbitres de ce pouvoir, Je savais que M. le Chancelier était aussi fort ami des jésuites ; je craignais que le fils (Malesherbes), intimidé par le père, ne se vît forcé d'abandonner l'ouvrage qu’il avait protégé. Je savais de plus, et M. de Malesherbes me le dit lui-même, que l’abbé de Grave, qu’il avait chargé de liuspection de cette édition, était encore un autre partisdh des jésuites. Je ne voyais partout que les jésuites, sans songer . qu’à la veille d’être anéantis, et tout occupés de leur propre défense, ils avaient autre chose à faire que d’aller tracasser . sur l’impression d’un livre où il ne s’agissait pas d’eux. J’ai tort de dire « sans y songer », car j'y songeais bien, et c’est même une objection que M. de Malesherbes eut soin de me faire sitôt qu'il fut instruit de ma vision : mais, par un autre de ces travers d’un homme qui, du fond de sa retraite, veut . juger du secret des grandes affaires dont il ne sait rien, je ne . voulus jamais croire que les jésuites fussent en danger, et je . regardais le bruit qui s’en répandait comme un leurre de leur part pour endormir leurs adversaires. » (Confessions, I, iv. I)!, Ce soupçon à la fois si gratuit et si raisonné, si vain et si subtil, ce délire de persécution, si admirablement analysé, peut être pris pour type du raisonnement passionnel. Ce à qu’il y à de particulier dans ce raisonnement, ce qui cons- . titue son originalité, son trait essentiel et caractéristique, c’est un acharnement à se tromper, qu’on dirait volontaire, l - c’est une débauche de logique au sein de l’erreur. On a dit que l’amour, pris pour la passion en général, a un bandeau à sur les yeux : ce bandeau lui cache ce qu’il ne veut pas voir, | mais lui fait voir d'autant mieux ce qu’il veut voir, c’est-à- dire ce qu’il imagine. Comme une plante ne puise dans le sol que les sucs nécessaires à sa nourriture, l’idée fixe du passionné ne tire à elle que les idées en conformité avec elle. La passion est donc à la fois déraisonnable et logique, et elle “est d'autant plus déraisonnable qu’elle est plus logique,

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