LES PRINCIPES PSYCHOLOGIQUES
Nous avons déjà étudié les émotions parmi les éléments de la vie mentale, mais ce n’est que par artifice, et pour faciliter l’analyse, que nous avons pu séparer l'émotion des variations vasculaires, musculaires, trophiques, sécrétoires qui l’accompagnent d'ordinaire. En fait, toute émotion quelque peu intense a pour concomitants physiologiques des phéromènes de ce genre, et c’est même une question de savoir si on ne retrouve pas tous ces phénomènes, à l’état larvé, dani\ les émotions qui nous apparaissent comme les plus intehectuelles et les plus délicates. On ne saurait songer à énuméer tous ces phénomènes maïs on y peut au moins distinguer . deux groupes qui relèvent d'explications différentes. |
C’est ainsi que dans un premier groupe on range d'ordinaire . les gestes, les attitudes, les expressions qui relèvent de la mi- * mique et dont la plupart ont été expliquées en vertu des « principes bien connus de l’Association des habitudes utiles, de w l'Association des sensations analogues et du Rapport des mon- « * vements avec les représentations sensorielles 1.
par Darwin et d’après lequel il y a une disposition primitive et géné-w rale à accompagner certains sentiments de gestes contraires à ceux qui“
Le premier à été formulé par SPENGER (II, 569) d’une façon aSsez Confuse sous le nom de Principe de la décharge restreinte; il entend par là, dit-il « que les effets spéciaux produits par les contractions musculaires sont dus en partie aux relations établies par le cours de l’évolution entre des sentiments particuliers et des séries particulières de muscles mis ordinairement en jeu pour leur satisfaction, et dus en partie aux relations proches de celles-là qui unissent les actions musculaires etles motifs conscients existant au moment même. » On aurait quelque peine à savoir ce que tout ce galimatias veut dire! sans les exemples qui suivent et où l'expression se trouve expliquée d’une façon assez compliquée par la survivance d’une habitude autrefois utile. D’où vient, se demande Spencer, que nous fronçons et rapprochons les sourcils dans la colère ? — De ce fait qu’en mettant au-dessus de nos yeux la protection d’un écran musculaire nous facilitons l’exercice de la vision dans la défense, dans attaque et dans le combat. «Il n’y à vraiment pas besoin, écrit SPENCER (IL, 571), d’inférer les choses a Priori, car nous en avons une preuve & posteriori: dans les assauts, c’est un désavantage reconnu que d’avoir le soleil de face. De 1à nous pouvons inférer que, pendant l’évolution de ces types dont l’homme est le plus immédiatement Phéritier, il doit être assuré que les individus dans lesquels la décharge nerveuse, accompagnant l'excitation du Eombat, causait une contraction extraordinaire des mus- Cles du front, avaient le plus de chances, toutes choses restant égales, pour remporter la victoire et pour laisser une postérité. »
Mais d’où vient, se demande encore Spencer, que la même expression se retrouve dans la souffrance ? Pourquoi cette Marque de courroux est-elle aussi une marque de douleur physique ou morale ? — « Ne pouvons-nous pas répondre que puisque les douleurs physiques ou morales sont, dans la vie des animaux supérieurs et dans celle de l’homme,
expriment des sentiments opposés. Ce principe est abandonné. Léon Dumont à montré que les quelques faits invoqués par Darwin peuvent. S expliquer tout autrement. (Cf. RiBoT, 427.)
| 4. Le texte anglais n'est pas plus clair que la traduction.
jiées d’une manière indissoluble aux autres faits qui accompagnent le combat, leurs effets physiologiques sont enchevêtrés avec les effets physiologiques du combat ; si bien que la douleur non moins que le courroux vient à exciter en grand nombre ces actions musculaires qui se sont à l'origine établies d’elles-mêmes pour faciliter le succès dans la lutte ? »
DARWIN à repris, plus tard, ce principe sous le nom de Principe de l'association des habitudes utiles, et il l’a formulé plus clairement que Spencer. « Certains actes complexes, dit-il (29), sont d’une utilité directe ou indirecte dans certains états d’esprit pour répondre ou pour satisfaire à certaines sensations, certains désirs, etc., ete. Or, toutes les fois que le même état d'esprit se reproduit, même à un faible degré, la force de l'habitude et de l'association tend à donner naissance aux mêmes actes, alors même qu’ils peuvent n'être d'aucune utilité. » Etle principe d'association ainsi défini, vaut d’après Darwin pour des habitudes acquises comme pour des habitudes héréditaires. — A quoi tient par exemple l’habitude de tousser dans l'embarras ? — A ce fait que ce mouvement peut être utile lorsqu'on éprouve une légère gêne dans la gorge èt qu’unétat de gêne le provoque encore, même quand, la gêne étant toute morale, la toux ne sert plus à rien. — À quoi tient l'habitude de redresser la tête dans la colère, d'effacer la poitrine, d'appuyer solidement les pieds sur le sol, de fermer les poings, de froncer les sourcils, ete. ? — À cefait que l’homme qui est en proie à l’indignation se place sans en avoir Conscience, dans une attitude convenable pour attaquer ou frapper son adversaire, qu’il toise parfois de la tête aux pieds d’un air de défi. — A quoi tient l’habitude de découvrir dans le défi la dent canine d’un côté? — Nous ne pouvons répondre avec précision, mais nous pouvons, pense Darwin, supposer avec une grande probabilité, d’après notre ressemblance avec les singes anthropoïdes, que, parmi nos ancêtres semi-humains, les mâles possédaient de fortes canines ; encore aujourd’hui, il naît quelquefois des hommes doués de canines de dimensions inusitées, avec des espaces disposés pour leur réception sur la mâchoire opposée. Enfin, nous pouvons
admettre, bien que toute preuve nous fasse ici défaut, que ces ancêtres semi-humains découvraient leurs canines en se préparant à combattre (275).
: Les mêmes explications reviennent pour les expressions de la joie et de la tristesse et pour toutes les autres émotions. Dans la frayeur notamment, Darwin explique par des habitudes héréditaires et utiles l'acte qui consiste à ouvrir tout grands les yeux et la bouche, en relevant les sourcils, de façon à jeter le plus rapidement possible nos regards autour de nous et à entendre distinctement (333) le moindre son . Qui puisse frapper nos oreilles. «Quant à l'érection involontaire des poils chez les animaux, nous avons de bonnes raisons de croire, dit-il, que ce phénomène, quelle qu’ait été d’ailleurs son origine, concourt, avec certains mouvements volontaires, à leur donner un aspect formidable pour leurs ennemis; et, comme les mêmes mouvements, involontaires ou non, sont accomplis par des animaux très voisins de l’homme, nous Sommes conduits à croire que celui-ci à conservé, par voie héréditaire, des vestiges devenus maintenant inutiles. » (334). |
Darwin estime, d’autre ‘part, que la plupart des formes aujourd’hui réflexes de expression ont été primitivement | voulues et qu’elles ont été fixées à la longue dans notre système neuro-musculaire par l'association, la répétition et habitude au point de devenir réflexes et héréditaires. « Il est probable, écrit-il non sans quelque audace, que l’éternuement et la toux ont été originellement acquis par l'habitude d’expulser aussi violemment que possible une particule quelconque, blessant la sensibilité des voies aériennes..., de même encore il paraît probable que le tressaillement (aujourd’hui réflexe) à eu pour origine l'habitude de Sauter en arrière aussi vite que possible pour éviter le danger, chaque fois que Pun de nos sens nous avertissait de sa présence. » (42).
20 Le Principe de l'association des sensations analogues, formulé par WUNDT (III, 289), consiste dans ce fait que les dispositions de l'esprit qui ont une analogie avec certaines
1. Darwin a lui-même réfuté ailleurs cette explication (307).
impressions sensorielles se traduisent de la même manière.« Au début, écrit RrB0T (A, 128), dans son commentaire de ce principe, nous n'avons que des plaisirs, douleurs, besoins de l’ordre physique dont le mode d'expression est inné et, pour ainsi dire, anatomique. Plus tard viennent les plaisirs, douleurs, désirs de l’ordre moral qui s'emparent des modes d'expression persistants pour se traduire au dehors ; c'est un langage détourné de son acception primitive et qui, dans l’ordre des gestes, est équivalent d’une métaphore. » Darwin n'avait pas été sans entrevoir ce principe mais il n’y avait vu qu’une forme particulière du Principe de l'association des habitudes utiles ; la formule de WunpD?T est beaucoup plus précise. Wundt illustre très bien son principe en décrivant la mimique de la bouche, du nez, des lèvres, dans la dégustation des substances amères et des substances douces et en montrant que cette mimique réapparaît d'elle-même dès que se produisent en nous les émotions agréables ou pénibles qui ont quelque affinité avec les sensations gustatives : « Toutes les dispositions de la sensibilité que le langage désigne par ces métaphores de l’amer, de l’âpre, du doux, se combinent, dit-il, avec les mouvements mimiques correspondants de la bouche » (LH, 291) ; et bien que les deux explications de Darwin et de Wundt soient finalement très voisines, RIBOT fait justement remarquer (A, 128-129) que si Phomme embarrassé se gratte la tête ou tousse, c’est bien plutôt parce qu’un embarras d’origine physique et un embarras d’origine morale ont une analogie foncière, qu’en vertu d’une association d’habitudes utiles.
On pourrait faire les mêmes remarques au sujet du froncement des sourcils dans l’attention réfléchie et pour beaucoup d’autres expressions où Darwin constate un peu lourdement la vérification de son principe.
30 Le Principe du rapport des mouvements avec les représentations sensorielles, également formulé par WUNDT, Consiste en ce que les mouvements d'expression se rapportent à des objets imaginaires. « Lies mouvements d’ex- | pression des bras et des mains, écrit WUNDT (XII, 291), . sont déterminés par ce principe. Quand nous parlons avec ‘ émotion de personnes et de choses présentes, involontaire-
ment nous étendons les mains vers elles ; si l’objet de notre représentation est absent, nous nous à figurons présent ; dans notre espace visuel ou bien nous indiquons la direction qu'il à suivie en s’en allant. Egalement, par des paroles ou des pensées pleines d'émotion, nous reproduisons les rapports ‘espace où de temps, puisque nous reproduisons ce qui est grand par l'élévation de la main, ce qui est petit par l’abais- : sement de la main, le passé par un clignement d’œil en arrière, Yavenir par un clignement d'œil en avant. » De même, dans | lindignation, nous serrons le poing. contre un insulteur absent. | Il n’est pas sans intérêt de remarquer que DARWIN à aperçu ce principe comme le précédent, et qu’il a eru pouvoir le faire rentrer de même dans son Principe des habitudes utiles, qui à ainsi, dans son esprit, beaucoup plus d'extension qu’on ne lui en accorde d'ordinaire. « Suivant la remarque de Gratiolet, dit-il (34), un homme qui rejette énergiquement une proposition fermera presque à coup sûr les deux yeux et détournera la tête. S'il acquiesce au contraire à cette proposition, il inclinera affirmativement la tête en ouvrant largement les yeux. Dans ce dernier cas, il agit comme s’il voyait clairement la chose elle-même et, dans le premier cas, -<comme s’il ne la voyait pas ou ne la voulait pas voir. »
C’est donc, en définitive, par l'association d’habitudes utiles, par l’analogie des états affectifs avec les impressions sensorielles, par le rapport des mouvements avec les représentations sensorielles, que la psychologie du siècle dernier a expliqué le plus grand nombre de nos expressions mimiques émotionnelles.
Nous aurons à à faire, au cours de ce chapitre et du chapitre suivant, de nombreuses réserves au sujet de plusieurs explications particulières, mais nous voulons faire tout de suite une réserve générale et capitale sur des théories qui, de par leur date, ne pouvaient faire, avec une précision suffsante, la distinction physiologique et anatomique aujourd’hui classique entre la mimique volontaire et la mimique réflexe.
En fait, il y a deux sortes de mimiques, $ ‘exprimant par
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les mêmes muscles mais différentes pour leurs caractères psychiques.
L'une, la mimique volontaire, accompagne la pensée et les états affectifs peu intenses, avec des mouvements représentatifs, démonstratifs, symboliques, que la volonté commande et refrène, encore que l’habitude introduise, ici comme partout, son automatisme.
© L'autre, la mimique réflexe, traduit chaque émotion par des mouvements invariables sur lesquels la volonté n’a prise que faiblement et indirectement.
La plupart des explications intellectualistes de Wundt se rapportent à une mimique volontaire devenue automatique par l’habitude et sont inacceptables, nous le verrons, dès qu’il prétend les appliquer à la mimique réflexe, comme par exemple, celle du sourire et des pleurs (v. Traïté, I, 630 et 714); c’est une question de savoir dans quelle mesure les explications historiques et préhistoriques de Darwin qui se rapportent aux deux mimiques peuvent nous rendre compte de l'acquisition, par l'espèce humaine et par les espèces les plus élevées de la série animale, d’une mimique réflexe et adaptée de défense, d'agression, de satisfaction, avec ses centres propres, telle qu’on la constate chez nombre d'animaux après l’ablation de l'écorce.
Ce qui est certain, c’est que la considération de l'utileet de son rôle à conduit Darwin à des exagérations que nous aurons à discuter, quand nous exposerons notre conception personnelle (v. Traité, I, 629 sqq).