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LES PRINCIPES PHYSIOLOGIQUES ET PHYSIQUES

Dans le second groupe des concomitants physiologiques. de l'émotion, on a l’habitude de ranger tout ce qui ne relève pas de la mimique, de l'attitude et du geste, par exemple le tonus et l’excitation musculaire de la joie et de la colère, l’hypotonus de certaines tristesses et de certaines u peurs, la diversité des troubles respiratoires, circulatoires,. M

sécrétoires, trophiques, qui caractérisent les émotions un : peu intenses, c’est-à-dire tous les phénomènes qui paraissent relever directement d'explications physiologiques ou physiques. Spencer, Darwin et Wundt £e sont rencontrés pour expliquer ces phénomènes par un même principe qu'ils ont successivement appelé principe de la Décharge diffuse, de l’Action directe du Système nerveux et de la M odification de l’Innervation.

DARWIN s'était borné à constater, sans précision ni distinctions, que, lorsque le sensorium est très fortement excité, la force nerveuse, engendrée en excès, se transmet dans des directions qui dépendent des connexions des cellules nerveuses, et il avait cité quelques exemples incontestés de cette irradiation. SPENCER à signalé l'influence paralysante des fortes émotions sur les fonctions de la vie végétative, et il a formulé, dans l’ordre musculaire, cétte loi, que la décharge diffuse, qui accompagne un sentiment, produit des contractions proportionnées à l'intensité des sentiments et affecte les muscles en raison inverse de leur importance et du poids : des parties auxquelles ils s’attachent. La décharge restreinte dont il a été parlé plus haut découperait des expressions particulières dans l'expression générale qui résulte de là décharge diffuse.

WUNDT à développé avec une précision particulière son principe de la Æodification de l'innervation. 11 entend par à ce fait que d’énergiques mouvements de la sensibilité exercent une réaction immédiate sur les parties centrales de l’innervation motrice. « C’est pourquoi, ajoute-t-il, avec les émotions très violentes prend naïssance une paralysie subite de nombreux groupes musculaires, et, avec les ébranlements plus faibles de la sensibilité, une excitation qui n’est remplacée que plus tard par l’épuisement. » (B, III, 286).

Il rappelle, à cette OCCasion, sa distinction (reprise de Kant) des émotions Sthéniques et des émotions asthéniques, es premières, comme la joie et la colère, se traduisant par le l'excitation, les autres Par une paralysie immédiate, comme es grandes peurs, ou par une dépression progressive, comme à souffrance, le chagrin, la tristesse, ete; et il fait remarquer

que, si la modification positive ou négative de linnervation est particulièrement forte et $e fait sentir sur une grande étendue, il n’est plus possible de percevoir la qualité de Fémotion à laquelle s'appliquent ses deux principes psychologiques d’expression. Il illustre, par ailleurs (B, II, 213), son principe de la modification de l’innervation en rappelant que les émotions sthéniques se caractérisent par la fré-

quence des battements du cœur, la dilatation et l'engorge- : ment des vaisseaux périphériques, l'accélération respiratoire,

tandis que les émotions asthéniques se caractérisent inversement.

Telles étaient les principales formules proposées pour un même principe lorsque HALLION et LAPIOQUE nous ont donné, l’un un exposé systématique des notions acquises, l’autre

une théorie très originale de l'irradiation cérébrale et ner-

veuse de l'excitation émotionnelle.

HALLION à étudié, comme $es prédécesseurs, l'influence physiologique globale du choc émotionnel sur l’organisme et, avec plus d'expérience personnelle, il est arrivé à des conclusions analogues. | |

«Il existe en général, dit-il, pour un ordre donné d'émotions, un rapport bien net entre l'intensité du choc émotionnel, autant que peut l’apprécier la conscience, et les réactions qui

s’ensuivent. Quand l'intensité de l'excitation provocatrice :

augmente, les réactions deviennent plus marquées, plus durables, Elles deviennent aussi, surtout si l'excitation est brusque, plus diffuses, plus variables, plus désordonnées, comme Si une décharge rapide sefrayait brutalement un passage au loin,

par des trajets inusités, sans tenir grand compte des voies de

conduction systématisées par où se transmettent les ébran-

lements normaux. Notons qu’iln’yalàrien de bien particulier à

l'excitation émotionnelle. Pour peu que la secousse émotion- :

nelle soit forte, l’'ébranlement qui en résulte devient franchement excessif et finalement incohérent ; ilse traduit immédia-

tement par des perturbations nuisibles ; il entraînera plus tard un épuisement extrême et prolongé. Ce sont là des con-. séquences pathologiques auxquelles n'échappe pas un su) ets. même normal. À un degré encore plus élevé d'intensité,

LEXPRESSION DES ÉMOTIONS - 615

l'émotion à pour effet non des phénomènes d’excitation mais des phénomènes de dépression qui sont tantôt mélangés aux premiers, tantôt seuls ou prédominants. Mais, en cela encore, le choc émotionnel ne diffère pas essentiellement des autres chocs qui peuvent frapper indirectement ou directement les centres supérieurs. On sait que tout choc nerveux démesuré tend à engendrer des effets dépressifs, soit qu’il excite des appareils d'arrêt, tels que le noyau bulbaire cardiaque du pneumogastrique, soit qu’il mette hors de service les éléments nerveux qui commandent l’action. C’est ainsi que, dans tous les territoires de l’organisme tributaires du système nerveux, l'émotion peut produire des résultats tout opposés suivant les cas. » (1560).

Voilà pour les rapports de l’intensité du choc émotionnel avec ses effets. Pour ce qui concerne la qualité de l'émotion, HALLION reconnaît qu’il y à, suivant la nature de l’émotion, des expressions mimiques assez caractéristiques — celles-là même qu’on explique d'ordinaire par les principes psychologiques de Spencer, de Darwin et de Wundt —, mais il ajoute que, si l’on considère les autres réactions émotives, c’està-dire les réactions de la vie végétative, il semble bien qu'aucune d'elles ne puisse être assignée en propre à une sorte particulière d'émotion. « C’est ainsi, dit-il, que les réactions cardiaques, les réactions vaso-motrices, à l’étude desquelles je me suis particulièrement adonné avec Ch. Comte, sont pareilles dans tous les cas. Il semble en être de même, dumoins à bien peu près, desréactionsrespiratoires qu’un grand nombre d’expérimentateurs ont minutieusement explorées. Bien d’autres réactions sont dans le même cas. En somme, les observations sur ce sujet tendent à mettre en évidence, ne fût-ce que par la contradiction des chercheurs, la banalité de 1a plupart des réactions émotionnelles, abstraction faite de la mimique expressive. »

I y à cependant, remarque aussitôt Hallion, des émotions dont la physiologie paraît bien caractéristique, par ce fait que leur tendance est plutôt dépressive ou excitante. :

Ces émotions, dont la tristesse et la joie sont le type, échapperaient donc, par là même, à la banalité des réactions

organiques, puisque leurs réactions sont non seulement diffé.

. rentes mais opposées. | |

LAPICQUE se distingue de tous les auteurs que nous venons

de citer, en ce qu’il a surtout considéré le fait de l’irradia-

” tion cérébrale et nerveuse de l’excitation émotionnelle. Pour

saisir l’intérêt de sa conception, quelques détails techniques

, sont utiles.

Ce physiologiste à établi, par ses recherches personnelles, que le temps n’a pas la même valeur pour un muscle ou pour un atgre. « Tous les tissus irritables se conforment, dit-il, à une certäine loi générale qui règle l’efficacité de l'excitation d’après son développement chronologique, mais chacun, peuton dire, mesure le temps avec une unité qui lui est propre. S’il est rapide, il emploie une toute petite unité, si bien qu’un centième de seconde est déjà pour lui une durée pratiquement infinie ; s’il est lent, il compte par dixième de seconde ou même par seconde entière. » (2)

L'unité de temps qui intervient dans l’excitabilité d’un muscle ou d’un nerf est ce que Lapicque appelle une chronaxie.

La chronaxie du gastrocnémien de la grenouille verte est sensiblement égale à trois dixièmes de millième de seconde ; celle des fibres motrices de l’estomac du même animal est d’une demi-seconde ou d’une seconde. Entre ces deux extrémes on trouve toutes les valeurs possibles pour les différents muscles. >

« Un muscle et son nerf moteur ont toujours la même chronaxie ; ils sont isochrones. Quand cet isochronisme est suffisamment affaibli dans un sens ou dans l’autre par l’action de certains poisons (curare ou strychnine par exemple), l’exci-

tation ne passe plus du nerf au muscle. » Lapicque appelle ce

phénomène l’hétérochronisme. (4) Les neurones ont leur chronaxie comme les autres tissus.

. Au point où un neurone agit sur un autre neurone, il n’y aurait pas, comme on le croit d'ordinaire, un influx qui passe

de l’un dans l’autre, mais l’influx du premier suscite l’apparition de l’influx du second, comme une excitation électrique éveille linflux dans le trajet d’un cylindraxe. Chaque mode

du premier influx va ainsi être un excitant, efficient ou non,

| pour le deuxième neurone, suivant son intensité, mais aussi

suivant la répartition de cette intensité dans le temps. Si son décours est trop bref, elle sera inefficiente, comme un choc

d’induction sur un muscle lisse ; si ce décours est trop long, elle sera encore inefficiente, comme une variation lente du

‘Courant électrique pour un sciatique de grenouille.

; fl

Or, un neurone donné, avec son influx nerveux, est en rela- . tion avec plusieurs neurones dont chacun à 84 chronaxie propre. Si linflux qui le parcourt jusqu’à ses divers pôles émissifs est modéré, l'excitation se transmettra uniquement

à celui ou à ceux des neurones consécutifs qui sont isochrones,

accordés avec le premier neurone comme un muscle avec

$on nerf; quand l’influx sera plus fort, il éveillera en outre

d’autres neurones présentant un certain hétérochronisme, Puis, grandissant encore, d’autres neurones de plus en plus hétérochrones. Ainsi peut-on se représenter par les relations des chronaxies l’aiguillage primaire de l'excitation dans les centres nerveux, et, dans une moelle séparée des centres supérieurs, le mécanisme de ce fait bien connu, la localisation des réflexes lors d’une excitation faible et leur généralisation à mesure que l'excitation est de plus en plus forte.

Mais, dans un système nerveux entier, au moment où une excitation parvient simultanément au contact de plusieurs neurones, en général ceux-ci ne sont pas à l’état neutre et indifférent que nous avons implicitement supposé ; à ce moment même ils reçoivent d’autres incitations soit à Pactivité soit au repos. Il résulte de là que l’aiguillage primaire par la chronaxie peut se trouver plus ou moins modifié dans ses résultats. Cette déviation du trajet normal constitue la partie la plus intéressante peut-être du fonctionnement ner-

veux ; elle est tout à fait inconnue dans son mécanisme, mais

il est certain qu’elle existe en tant que déviation.

Cette conception étant admise, LAPICQUE y trouve l’expli- £ation de l’irradiation générale de l'excitation émotionnelle, Si, en un point quelconque, par suite d’une sensation violente et brusque, l’influx nerveux acquiert une intensité inaccoutumée, l’aiguillage défini par les homochronismes sera en

quelque sorte débordé ; l’influx nerveux se transmebtra aux neurones les plus hétérochrones; on verra, dans l’organisme, des appareils quelconques entrer en jeu. L’émotion elle-même sera le reflet psychologique de cette modification anormale. On voit ainsi comment une excitation quelconque, par le fait qu’elle est très vive, peut devenir une cause d’émotion. La douleur serait le cas type de ce mécanisme simple.

Pour ce qui concerne l’inhibition, LAPIOQUE (Communication orale) se préoccupe, en ce moment même, de présenter une explication conforme à sa théorie de la chronaxie. Certaines transmissions d'activité se font non par isochronisme, comme dans le cas des muscles et des nerfs moteurs, mais par un hétérochronisme défini. Ainsi, dans le cœur, les ventricules et les oreillettes ont toujours une même chronaxie ; le faisceau de Gaskell-His, qui transmet l'excitation de l’oreillette au ventricule, a une chronaxie triple. Si cette chronaxié est diminuée ou augmentée de telle sorte que le rapport s’écarte notablement de la valeur 3, l'excitation n’est plus transmise, quel que soit le sens dans lequel la chronaxie à été altérée. (Voir les travaux de Marcelle LAPIOQUE et de. Catherine VEIL.)

En généralisant une telle condition de transmission (on en voit facilement la possibilité pour le système nerveux central‘),on arriverait sans peine à expliquer l’arrêt de la transmission par des excitations modifiant, dans une proportion différente, la chronaxie des divers éléments de la chaîne des neurones, de manière à changer le rapport. |

Nous avons tenu à résumer aussi exactement que possible | une conception qui, mieux que tout autre, nous permet de | concevoir la diffusion de l’ébranlement nerveux émotionnel et les inhibitions qu’il provoque souvent.

Mais, si nous laissons de côté la théorie de Lapicque, qui \ ne se présente d’ailleurs que comme une hypothèse, fondée |

1. Des expériences ont démontré à Lapicque, postérieurement à la, publication de sa conception première, fondée essentiellement sur l'iso-. chronisme, que l'hétérochronisme défini est la règle pour certaines fonctions du système nerveux central, notamment pour les réflexes. (V. So- fe ciété de Biologie, 4er Juin 4942) ‘4

sur $a Conception de la chronaxie, nous nous trouvons er présence d'explications qui comportent plusieurs réserves.

La première, c’est que ni Darwin, ni Spencer, ni peut-être Wundt, n'ont suffisamment distingué le choc émotionnel, toujours plus ou moins désordonné, de l'émotion, plus ow moins organisée, qui le suit. Il y a là une distinction capitale ui s'impose dans toute théorie psychologique et physiologique de l’émotion. :

C’est de ce choc qu'Hallion a pu dire très justement que les. réactions y sont banales, que les mêmes phénomènes cardiaques, respiratoires, vaso-moteurs s’y retrouvent. Ce choc persiste souvent au sein même de l'émotion qualifiée qui le suit, alors que l’expression s’est déjà adaptée à la qualité de: l'émotion.

De là l’apparente banalité des réactions émotives qui mas-quent plus ou moins les réactions spécifiques de l'émotion qualifiée ; mais, si on laisse passer le choc, les réactions cessent d’être aussi banales que le pense Hallion.

Enfin, il est inexact de prétendre; comme Hallion, que certaines émotions, telle la joie, sont excitantes, el que d’autres, telle la tristesse, sont dépressives, ou d'affirmer, comme l’a fait Wundt, que certaines émotions sont toujours asthéniques, telles la peur ou le chagrin ; il faut reconnaître au Contraire, comme nous l'avons déjà fait (I, 460-469), qu’une fois passé le choc initial, la plupart des émotions peuvent se présenter, suivant les individus et les moments, sous la forme tonique ou sous la forme déprimante, et c’est introduire par là, dans la prétendue banalité des réactions, une première différenciation générale.

Ceci posé, voici, sous toutes réserves, comment on peut con: cevoir à notre sens le très difficile problème de la physiologie: de l’émotion et tenter de le résoudre.

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