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LA THÉORIE DE JAMES

W. JAMES constate d’abord que la psychologie Courante des émotions est purement descriptiveetilinsiste sur la néces- Sité de substituer aux descriptions subtiles et aux classifcations vaïnes la recherche des causes générales et profondes de l'émotion. Or, pour lui comme pour Lange, ces causes sont indubitablement physiologiques.

« Ma théorie, écrit James, soutient que Les changements corporels suivent immédiatement la perception du jaïit excitant et que le sentiment que nous avons de ces changements, à mesure qu’ils se produisent, c’est l'émotion. Le sens commun dit : Nous perdons notre fortune, nous sommes affligés et nous pleurons ; nous rencontrons un.ours, nous avons peur et nous nous enfuyons ; un rival nous insulte, nous nous mettons en Colère et nous frappons. L'hypothèse que nous allons défendre ici est que cet ordre de succession est inexaCt ; qu’un état mental n’est pas immédiatement amené par l’autre, que les manifestations corporelles doivent d’abord s’interposer entre eux et que la formule la plus rationnelle consiste à dire : nous sommes affligés parce que nous pleurons, irrités parce que nous frappons, effrayés parce que nous tremblons, et non pas nous pleurons, frappons ou tremblons parce que nous sommes afiligés, irrités ou effrayés suivant les cas. Sans les états corporels qui la suivent, la perception serait de forme purement cognitive, pâle, décolorée, sans chaleur émotionnelle. Nous pourrions alors voir l'ours et juger à propos de fuir, recevoir l’insulte et juger bon de frapper, mais nous . n’éprouverions réellement ni frayeur, ni colère. » (B, 61.)

Ainsi présentée la thèse paraît paradoxale et soulèvera certainement des protestations, mais avant de protester, analysons avec James Le contenu d’une émotion, supprimons

par la pensée toutes les sensations qui correspondent à des expressions corporelles et demandons-nous si réellement quelque chose persiste de l’émotion analysée. Essayons de conce-

voir la peur sans modifications cardiaques ou respiratoires, : sans troubles viscéraux, sans la chair de poule, etc., essayons

de concevoir la rage sans l'agitation extérieure, sans la coloration du visage, la dilatation des narines, le grincement des dents, l'impulsion à frapper, etc. James doute que nous y puissions parvenir ; à la place de la peur, de la rage, de la tristesse, il ne restera plus, suivant lui, que des jugements abstraits d’après lesquels tel objet est dangereux, regrettable, affligeant, ete. — Dissociée de son expression corporelle, l'émotion lui apparaît comme inconcevable. « Plus je scrute minutieusement mes états d’esprit, écrit-il, plus je me persuade que toute humeur, affection ou passion, que je ressens, est bien réellement constituée par ces changements que nous appelons d’ordinaire son expression ou sa Conséquence, et qu’elle est faite de ces changements; et plus il me semble que, si je perdaiïs la faculté corporelle de sentir, je me trouverais exclu de la vie des affections, tendres ou fortes, et trouverais une existence de forme purement cognitive et intellectuelle. » (B, 65.) Comment prouver maintenant la vérité de la théorie? Nous aurions une preuve cruciale si nous trouvions un sujet anesthésié et non-paralysé qui fût encore capable d'exprimer physiquement les émotions sans ressentir aucune affection subjective. Les cas de ce genre sont très rares. et jamais parfaits puisqu’une anesthésie complète supprimerait les réflexes et la vie. James en cite trois inégalement probants parmi lesquels le célèbre cas de Strämpell.

À défaut de preuve directe, il réfute les principales objections que sa théorie soulève.

A. — Vous n’avez, lui dira-t-on, aucune preuve que des perceptions puissent provoquer immédiatement des etfets physiques. — Au contraire, pense-t-il, le cas est fréquent où les phénomènes physiques suivent manifestement la perception, sans aucun intermédiaire. — Tel enfant s’évanouit en voyant saigner un cheval sans qu'aucune émotion

psychique se soit interposée entre la perception et la syncope ; telle personne ne pourra rester sans frayeur près d’un canon que l’on tire, tout en sachant qu’il n’y a de danger ni pour elle ni pour personne.

De plus la pathologie mentale nous offre maints exemples d'émotions résultant d’un trouble nerveux, telles ces anxiétés précordiales, ces phobies, ces accès de fureur que tous les aliénistes sont appelés à rencontrer chaque jour.

B. — Si cette théorie est vraie, dira-t-on encore, on‘devrait éprouver toutes les émotions dont on imite l'expression ; or ce n’est pas le cas puisqu’un acteur peut fort bien simuler l’émotion tout en restant froid dans son for intérieur, — James répond que, pour la plupart des émotions, cette objection est oïseuse puisque le plus grand nombre des manifestations physiques se produisent dans des organes sur lesquels nous n’exerçons aucun contrôle volontaire ; Mais, dans la mesure où lexpérience est possible, elle lui paraît plutôt confirmer sa thèse. Refusez-vous, dit-il, à exprimer une passion, elle meurt ; d'autre part, restez assis toute la journée dans une attitude languissante, soupirez et répondez à tous avec une mine attristée, et votre mélancolie persistera. Les éducateurs religieux connaissent depuis longtemps cette influence de l’attitude sur le sentiment et ils s’en servent avec beaucoup d'intelligence pour faire naître les émotions religieuses et les faire durer; quant aux acteurs, c’est une opinion répandue qu’ils n’éprouvent pas les émotions qu’ils expriment, mais James cite de nombreux témoignages en sens contraire et il vient de dire pour quelles raisons les cas négatifs ne sont pas probants.

C.— Enfin, si on objecte encore, contre la thèse physiologique, que la libre manifestation de Pémotion, bien loin de Paugmenter, la supprime, James ne conteste pas le fait ; il remarque seulement qu’on néglige de distinguer entre ce qui . est senti pendant la manifestation et ce qui est senti après ; or cette distinction est capitale et notre expérience personnelle pous apprend que, pendant la manifestation, l'émotion est toujours sentie. FX

Jusqu'ici James n’a parlé que des émotions grossières,

la rage, la colère, la peur, qui s’accompagnent de phénomènes organiques nettement marqués ; mais il y à des émotions délicates qui semblent irréductibles, le plaisir qui s'attache à entendre une harmonie musicale ou à suivre un raisonnement. logique, la peine que produit une note ou un raisonnement faux. Est-il possible d'étendre la théorie à des états si peu corporels et d'apparence plutôt cérébrale ?

James à été très embarrassé par les faits de ce genre, qui ne sont pas, à proprement parler, des émotions (v. Traité, 1, 463-468), mais qui n’en posent pas moins là question des plaisirs cérébraux et des peines cérébrales. Il à commencé par admettre qu’il y à des plaisirs et des peines liés à Pactivité nerveuse considérée comme telle, et il à laissé ces plaisirs ét ces peines hors de sa thèse.

Plus tard, pris de remords, il s’est décidé à les discuter, eb il y a distingué soit de simples impressions physiques comme la vue d’une belle couleur où l'audition de sons harmonieux, soit des faits de connaissance, des jugements purement abstraits, « cela est ridicule, spirituel, courageux, ete., etc. ». |

T1 se croit donc autorisé à dire que sa thèse s’étend à toutes les émotions, puisque les prétendues émotions délicates lui apparaissent non pas comme des émotions, mais comme des impressions physiques ou des jugements et, dès lors, peuvent être, sans inconvénient, en désaccord avec sa théorie émotionnelle.

Si cette théorie est vraie, la théorie de l’émotion devient, remarque-t-il, aussi claire que simple. « Si nous Supposons, dit-il, que l'écorce cérébrale contient des centres pour la per- M ception des changements qui s’opèrent dans chaque organe spécial des sens, dans chaque partie de la peau, dans chaque muscle, dans chaque viscère, dans chaque articulation, ci 1 ne contient absolument rien de plus, nous avons un système parfaitement capable de nous représenter le processus de chaque émotion. » (B, 105-106.) Le cerveau n’est dans ce cas ; que la surface de projection où viennent retentir, sous forme 1 sensible, les différentes variations de l'organisme, ®t les émotions ont le même siège cérébral que les physiologistes

ont depuis longtemps attribué à la sensibilité et aux mouvements : l’écorce périrolandique des hémisphères.

Cette théorie est supérieure à celle de Lange, en ce sens qu’elle présente les conditions de l’émotion non seulement comme physiologiques, ce qui ne signifie rien de précis, mais comme périphériques. La sensibilité morale obéit à la même loi que la sensibilité physique et le cerveau est présenté comme un organe de simple réception, dépourvu par lui-même de sensibilité. De plus, James n’a pas cédé à la tentation d’introduire dans sa thèse une systématisation factice et, s’il n’a pas résolu le problème des peines et des plaisirs cérébraux, il à eu le mérite de poser là une question que Lange n’a pas soupconnée.

Il à eu le tort, en revanche, de passer un peu vite sur l’expression interne de l’émotion ; il s’est attaché surtout à l’expression externe et musculaire, qu’il explique partiellement par les principes psychologiques exposés plus haut (606), et il à négligé les phénomènes de couleur, de chaleur, les troubles viscéraux, sécrétoires, excrétoires, circulatoires et autres.

Malgré ces différences, il est bien évident qu'avec plus ou moins de clarté Lange et James ont défendu la même thèse; et l’on est fondé, comme on le fait, à parler de la théorie Lange-James.

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