LA THÉORIE INTELLECTUALISTE
À cette théorie, dont on pourrait chercher les origines jusque chez Épicure, on oppose d'ordinaire une théorie tout aussi ancienne, la théorie intellectualiste.
« La théorie intellectualiste qui est de vieille date, dit R1IBOT (IX), à trouvé sa plus complète expression dans Herbart et son école, pour qui tout état affectif n'existe que par le rapport réciproque des représentations ; tout sentiment résulte de la coexistence dans l’esprit d'idées qui se conviennent ou se combattent ; il est la conscience immédiate de
l'élévation ou de la dépression momentanée de l’activité psychique, d’un état de tension libre ou entravée, mais il n’est pas par lui-même ; il ressemble aux accords musicaux “et dissonances qui diffèrent des sons élémentaires bien qu’ils n'existent que par eux. Supprimez tout état intellectuel, ie sentiment s’évanouit, il n’a qu’une vie d'emprunt, celle d’un parasite. »
Tandis que, pour les physiologistes, les états affectifs sont primitifs, autonomes, irréductibles par rapport à l’intelligence, capables d'exister en dehors d’elle et sans elle, pour les intellectualistes ils sont secondaires, dépendants, réductibles par rapport aux représentations, DAMES d'exister en dehors d’elles et sans elles.
Parmi les partisans de cette dernière thèse, l’Autrichien NAHLOWSKY est peut-être celui qui l’a présentée avec le plus de talent et de netteté.
T1 commence d’abord par reléguer dans le domaine de la sensibilité physique tout ce qui n’est pas réductible à des rapports de représentation, la fatigue, la soif, la faim, toutes les modifications de la sensibilité organique.
Ces éliminations faites, nous pouvons résumer la théorie en disant qu’elle ne tient pas le sentiment pour quelque chose de réel (etwas), mais pour une manière d’être, agréable ou pénible, qui résulte de la coexistence dans l'esprit d’idées qui s'accordent ou qui ne s’accordent pas.
« La doctrine fondamentale de la psychologie, écrit NAxH- LOWSKY (45), nous enseigne que les réactions réciproques des représentations se rangent sous deux chefs et sontou des arrêts réciproques ou des accélérations réciproques »; or le sentiment est toujours la conséquence de ces arrêts ou de ces accélérations « et les mêmes lois qui règlent le cours des représentations valent aussi pour le sentiment ».
C’est la subordination absolue de l’ordre affectif à l’ordre intellectuel.
On se dira peut-être, ajoute-t-il, « que l'arrêt ou l’accélération réciproque des représentations ne peuvent pas sufñre
à eux seuls pour expliquer le sentiment ; en effet, si chaque
arrêt ou accélération avait un sentiment pour conséquence,
Phomme serait sans cesse agité par des sentiments, étant donné qu’à aucun moment l’âme n’est en état de complet repos... I doit donc y avoir un facteur plus profond, une autre cause, d’où il résulte que tantôt le sentiment se joigne à une accélération ou à un arrêt, et que tantôt il ne s’y joigne | pas. Quel est ce facteur ?.… » (46-47.)
« Si l’arrêt ou l'accélération des représentations s’opère normalement, et, par suite, sans entraves spéciales, il nous reste inaperçu, parce qu’il s'opère dans un temps-infiniment court, non mesurable pour nous. Les représentations s'élèvent ou s’abaissent, deviennent plus fortes ou plus faibles, et à la vérité si vite que nous ne nous en aperce- VONS pas. »
Mais supposons que l'arrêt ou la combinaison des représentations ne s’opère plus de façon automatique; tandis que des représentations se rencontrent qui, d’après leur contenu, devraient s'arrêter réciproquement, une résistance retarde un moment Parrêt; tandis que d’autres représentations se rencontrent qui devraient s’allier, une opposition intervient qui suspend un moment l'alliance ; alors le temps de répit, le retard, fait que nous percevons l'accélération ou larrêt Comme une modification de l’état général de l'âme, et nous éprouvons du plaisir ou du déplaisir. « Par suite, conclut NAHLOWSKY, on peut définir le ser iment comme la perception immédiate de l’arrêt et de l'accélération entre les représentations actuellement présentes dans la conscience, » (48.)
Est-ce à dire que N ahlowsky, dans une théorie aussi réso- Tument intellectualiste, nie l'influence des phénomènes physiologiques et physiques sur le sentiment ? Ce serait nier lévidence et il n’y songe pas ; bien mieux, il parle lui-même de l’influence bien connue de la vieillesse, de la maladie, de la race, de la nutrition sur nos états affectifs, mais il se tire de la difficulté en disant que ces diverses causes doivent d’abord agir sur le cerveau et les représentations avant d’agir sur les sentiments. « Tous les Changements fonctionnels, écrit-il, (nutrition, circulation, respiration), doivent nécessairement produire des modifications trophiques et fonctionnelles des nerfs, et. postérieurement aussi une modification de Pétat
TRAITÉ DE PSYCHOLOGIE, I. y 45
674 LES À ao et SENSITIVO-MOTRT à
doit en même temps modifier essentiellement le cours des
lité affective par l’action excitante ou déprimante qu’elles:
. mains, il saute en l’air, il frappe le sol du pied, il presse sur. sa poitrine l’objet qui lui plait, il tremble même parfois, | * surtout si la surprise s’unit à ce sentiment. La tristesse et. la honte courbent la tête ; dans le doute, le regard erre ave o
du système nerveux cérébral. Comme, d'autre FL tout état cérébral est accompagné d'états psychiques. correspondants, ainsi toute cette suite de changements physiques
représentations, de telle sorte que les états affectifs soien #i modifiés aussi, puisqu'ils di one sur des |représents (Tu tions. » (62.) 3
Nahlowsky estime par ailleurs que des one physiques, agréables ou pénibles, peuvent modifier notre tona-
exercent sur le cerveau, et par l'intermédiaire du tu sur le cours des représentations, et aussi parce que les idées . qui s’associent aux sensations agréables ou pénibles viennent retentir sur le cours des représentations et le modifier |
en conséquence. 1
Telies sont les deux thèses dans leur substance ; pour celle W de Lange et de James l'expression est tout, pour celle de Nahlowsky l'expression ne peut être que l’accessoire, ce qui ne veut pas dire qu’elle soit négligeable ni que Nahlowsky la néglige; il y voit, au contraire, Toccasion de noter la différence profonde des deux phénomènes et le retentisse-, ment réciproque qui s'opère cependant entre eux. À
« Que le sentiment, dit-il, se réfléchisse diversement sur ! à pes c’est déjà connu pour la vie ordinaire. Qu'on regard
un enfant qui est en proie à une joie profonde; il bat de
inquiétude de droite et de gauche ; dans la crainte et Pat- | L tente, il est en général fixé sur un point ; l’extase ae l'œil en haut. » (70.) 4
« Ces réflexes involontaires (qui sont tout- por chez. l'enfant et le sauvage, mais que la civilisation tend à dimi.l nuer) ont pour conséquences naturelles des sensations € à toute nature, spécialement des sensations musculaires. Ainsi les PrONOEE psychiques et les ue à organiques reten-
t&issent continuellement les uns sur les autres; le ton des sensations retentit sur la tonalité affective et y trouve, en Quelque sorte, une réponse: le sentiment trouve dans les
sensations organiques correspondantes son écho. » (70.) Ces deux conceptions si différentes de l'expression permet- . tent bien de mesurer, jusque dans les détails, l'opposition des deux thèses.
Les partisans de la thèse physiologique partent d’expres-
Sions bien marquées et bien précises, de gestes, de sécrétions, de mouvements et d’attitudes, pour nous présenter le sen. timent comme la conscience de ces expressions. * En voyant un enfant joyeux, qui bat des mains, qui saute en Pair, qui frappe le sol du pied, suivant la description de Nahlowsky, ils diront : « Cet enfant est joyeux parce qu'il bat des mains, saute en l'air et frappe du pied. Supprimez Pexpression, vous supprimez la joie »; et.ce qu’ils négligent ou n’expliquent pas assez c’est le fait d'apparence cérébrale, le plaisir.
Or ces mêmes plaisirs et ces mêmes peines que les physiologistes néglisent et qu’ils voudraient bien écarter, les intellectualistes en triomphent ; ce sont pour eux les véritables états affectifs, les sentiments agréables ou pénibles, directement liés à l’accord ou au désaccord des représentations, Quant aux émotions diverses, NAHLOWSKY, qui s’en occupe très peu (244), n’y voit qu’une rupture passagère de l’équilibre affectif et il les explique par le désordre qu’apportent dans le cours des représentations certaines perceptions inattendues ; l’effroi et la crainte correspondent à un refoulement énergique de toutes les représentations qui tendent à se développer dans la conscience; la joie, la colère et l’enthousiasme correspondent à l'appel d’une foule de représentations latentes dans les profondeurs de Pâme, et ces refoulements et ces appels s’accompagnent dans l'organisme de réflexes bien connus, respiratoires, musculaires, vasculaires, sécrétoires, tandis que le sentiment proprement dit, agréable ou pénible, se retire et se cache dans les replis du cœur (246).
DISCUSSION DE LA THÉORIE INTELLECTUALISTE ET DE LA THÉORIE PHYSIOLOGIQUE
Quelle solution nos connaissances actuelles nous permettent-elles de donner à la discussion pendante entre intellectualistes et physiologistes ?
Nous avons déjà fait nos réserves sur l’abus que la plupart des psychologues font du jeu des représentations dans la psychogénie des états affectifs ; à plus forte raison, reprendrons-nous ces réserves à propos de l’intellectualisme outrancier de Herbart et de Nahlowsky qui exagèrent si manifestement le rôle de nos représentations dans l’étiologie de nos sentiments agréables ou pénibles et voient des accélérations et des arrêts de représentations dans bien des cas où les représentations sont réduites à de simples schèmes où même à. des mots et agissent comme des signaux sur nos tendances et nos réflexes.
Il faut de plus, croyons-nous, renoncer à poser le problème sous la forme où Nahlowsky et les intellectualistes l’ont posé; tout ce que nous savons de la psycho-physiologie nous interdit d'admettre qu’un sentiment agréable ou pénible n'ait d'autre réalité que celle d’un rapport et n'ait pas, même déterminé originellement par des représentations, des conditions et des mécanismes physiologiques qui lui permettent de survivre un certain temps à sa cause représentative, ou encore de se produire sans l’intermédiaire d’aucune représentation originelle, ainsi qu'il arrive si souvent chez les akénés.
Ce qui peut être conservé de la thèse intellectualiste, ce . n’est done pas l’intellectualisme lui-même, maïs une conception du sentiment qui en exclut les éléments périphériques au profit des éléments centraux, et la discussion $e trouve . ainsi circonscrite entre physiologistes partisans d’une théorie. périphérique, et physiologistes partisans d’une théorie cérébrale. |
Pour sortir de eette discussion, James remarquait déjà l. que la preuve cruciale ne pourrait être fournie que par des . cas irréalisables, où l’on verrait, par exemple, l'émotivité disparaître ou persister chez des sujets non paralysés, pré- … sentant par ailleurs une anesthésie complète, et il rappelait quelques observations très approximatives prises par des … médecins, en les interprétant dans un sens favorable à sa » thèse; or, il y à quelques années, le célèbre physiologiste * anglais SHERRINGTON à tenté de £e rapprocher, par l’expé- » rimentetion physiologique, de l'expérience cruciale souhaitée . par James. | | Voici comment Reyaurr D’ALLONNES résume (120) ces - recherches expérimentales. « Chez cinq jeunes chiens Sherring- . ton a sectionné la moelle épinière au niveau de la base du cou. . Une telle section laisse indemne le Système sympathique “et ses connexions avec l’encéphale : la voie reste libre à la “sortie et à l'entrée de tout cet ensemble de nerfs qui font
“vie organique ; mais elle rompt toutes les connexions ner-
“par l'intermédiaire de certains nerfs craniens. En outre, tous les vaisseaux sanguins se trouvent isolés du centre vaso-moteur bulbaire presque complètement, car il ne subsiste que quelques minimes Communications par la voie des nerfs craiens. La peau et les Organes moteurs sont, depuis les extréaités inférieures jusqu’à l'épaule, privés également de toute Communication avec le cerveau. Bref, en arrière des épaules, presque totalité du corps est empêchée de participer ux processus nerveux de l'émotion, soit dans leur phase er tripète, soit dans leur phase centrifuge. » Or, en opérant si, Sherrington a constaté que le cerveau , même après toutes interruptions de voies centripètes, continue à pouvoir leSsentir des émotions. « Si l’on se fie, écrit SHERRINGTON, ux signes qui sont usuellement pris pour signifier plaisir, ère, crainte, dégoût, alors ces animaux les montrent induablement, après comme avant la transection de la moelle hière cervicale. Pour citer un exemple, j’ai vu la crainte ma-
R 678 LES ASSOCATIONS | SENSIVO-AOTRIC
nifestée par un des chiens, un jeune an ) menacé par un vieux singe macaque. pre b tête, la face effrayée et à demi détournée, les oreilles rab: contribuaient à indiquer l'existence d’une émotion à que celle que l’animal nous avait déjà montrée a d'opération finale nait été faite. » kr
Dans une seconde série d'expériences ee à RTON (A, 393) a poussé l’épreuve plus avant; après avoir pr tiqué la transection cervicale de la mails et obtenu guérison de ce premier choc physiologique, il a secti les deux vagues dans le cou. « Le vague, dit-il, (A, 3! peut être regardé comme la grande unité viscérale des sé: craniennes des nerfs. La section, succédant à une section spinale préthoracique, relègue dans le champ
* l’insensibilité lestomac, les poumons et le cœur, en outr. autres viscères précédemment rendus apesthésiques ! limite encore plus le nombre de conducteurs nerveux € rents et afférents par lesquels le système REV eRx, vase peut être affecté. »
Les réactions affectives ne furent pas plus modifiées p cette seconde opération que par la première. Une chienr très émotive, opérée dans ces conditions, continua à don nn d’intenses et opportunes manifestations de colère, de sati faction et de crainte. « Tous ceux, dit SHERRINGTON, q visité et vu les animaux objets de cette communication entièrement partagé mon opinion et celle des autres sonnes du laboratoire, qu’ils éprouvaient des émotion L et intenses. Je veux spécialement mentionner eb re: pour leur intérêt à la question, le D? Abran, le pr Paul, le D' Warrington, sir James Russel et le D Mackensie. » Il paraît très difficile que tous ces témo: pu se tromper sur le caractère émotionnel des réacti duites et prendre pour des colères et des peurs vérit simples réactions mimiques inémotives analogues à celle Bechterew a provoquées chez des animaux privés 1e I
4. Sherrington entend per là, non seulement ARTE de se mais privés de connexions avec les centres nerveux nécessaires ï tion consciente.
daré ben mais on peut formuler une autre objection et, dans le cas où là théorie James-Lange serait vraie, se nano si
les chiens étudiés par Sherrington, ayant éprouvé au cours de
leur. expérience passée des émotions conditionnées périphéri-
quement, n'éprouvaient pas, après leur opération, des émo-
tions qui renaissaient cérébralement en dehors de leurs conditions périphériques normales. « Les voies de jonction
furent coupées, écrit Lloyd Morgan, après que les effets : viscéraux et moteurs eurent déterminé la genèse de l’émotion, dans lhypothèse où l'émotion est ainsi engendrée.
Par suite, bien qu’on ait supprimé de nouveaux apports ’ sensitifs, on n’a pas supprimé les effets représentatifs des apports anciens. » SHERRINGTON qui rapporte cette objection y répond en rappelant qu’un des chiens observés à été privé des sensations en question quand il n'avait que neuf semaines (B, 266). Dans ces conditions, le dégoût qu’il a manifesté pour la viande de chien pouvait difficilement appa-
raître comme déjà ressenti, puisqu'il n’était jamais sorti de
sa niche depuis sa naissance.
Malgré cette réponse et les expériences précédentes, ee a RINGTON s’est abstenu de formuler des conclusions décisives
sur là théorie de Lange et de James; et il à bien fait, car il reste encore, avec les muscles, la peau et les vaisseaux de la tête et du cou, assez d'éléments périphériques pour exprimer
et conditionner une émotion ; toutefois, dans:sa eommuni-
cation, il remarque que ses expériences « ne donnent pas de support aux théories de Lange, de James et de Sergi sur les émotions » (A, 402), et il à ajouté depuis (B, 265) : « Noûs somimes repoussés vers cette vraisemblance que l'expression viscérale de l'émotion est postérieure à l’action cérébrale qui survient avec l’état psychique. » Encore cette conclusion paraîtra-t-elle excessive à beaucoup, de par le caractère incomplet des expérimentations que nous venons de rapporter. La physiologie expérimentale n’aboutit done pas, avec Sher:
rington, à nous renseigner sur la nature de l'émotion, mais sa tentative n’en garde pas moins une importance considé-
rable ; comme le disait BINxT (A, 642), « c’a été la première fois qu’an physiologiste s’est emparé d’un problème posé par
680 LES ASSOCTATIONS SENSITIVO-MOTRICES
des psychologues et l’a étudié par la méthode qui lui est propre, la vivisection». |
On ne peut quitter Sherrington sans rappeler, après les tra- -vaux de ce grand physiologiste, les tentatives intéressantes ‘qui ont été faîtes par les Italiens PAGANO et GEMELLI pour apporter quelques lumières de plus dans le mécanisme physiologique de l'émotion qui en à grand besoin. |
PAGANO à provoqué chez des animaux, par des injections parenchymateuses de curare dans le noyau caudé, des expressions émotionnelles. L’injection, poussée dans le tiers antérieur du noyau caudé, à provoqué la mimique de la peur, et dans le tiers postérieur la mimique de la colère. On à tiré de ces expériences des conclusions très diverses, et quelques physiologistes y ont voulu voir la preuve que l'émotion psychique pouvait se localiser dans le noyau
caudé. Des expériences récentes de GEMELLI, contestées il
est vrai par Pagano, semblent prêter matière à une inter- :
prétation différente. GEMELLI a apesthésié, comme Sherrington, deux chiens et un chat, puis il a, en outre, décérébré le chat suivant la méthode de Bechterew. Les deux chiens apesthésiés et le chat, apesthésié, lui-même, avant sa'décérébration, n’ont présenté aucun changement dans leurs expressions mimiques émotives. C’est un résultat conforme aux résultats de Sherrington. D'autre part, le chat apesthésié et décérébré n’a présenté que des réactions émotives réflexes et automatiques, analogues à celles que Bechterew constatait après la simple décérébration.
Enfin, les excitations du noyau caudé chez les chiens apesthésiés, exécutées suivant les procédés de Pagano, ont provoqué les résultats observés par Pagano, mais les mêmes excitations n’ont rien donné en fait d'expressions émotionnelles chez le chat apesthésié et décérébré.
F1 semble donc bien, jusqu’à preuve nouvelle, que le noyau caudé ne suffise pas pour donner naïissance à une émotion, que le rôle de l'écorce soit indispensable, comme l'avait dit Bechterew, et que, d’autre part, les expériences de Sherrington reçoivent une confirmation de plus.
Ajoutons, pour en finir avec les tentatives de ce genre, que
deux physiologistes de Gand, DE Somer et J.-F. Hev- MANS, qui poursuivaient es expériences de pharmacodynamie, ont séparé du tronc des têtes de chiens, de lapins et’ de ehats et les ont maintenues à l’état de survie pendant quelques heures, grâce à une eirculation croisée préalablement établie avec d’autres animaux de même espèce. Il apparait bien, d’après leurs observations, que les émotions ont été encore ressenties et exprimées par la tête isolée du : tronc et, comme le dit PI£RON (297), cette apesthésie est autrement radicale que celle de Sherrington, encore que, pour des raisons analogues, elle ne soit ni complète ni par conséquent probante.
Tandis que l’expérimentation physiologique n'arrive pas à infirmer la théorie de Lange-James, l'observation psychologique et l’observation clinique permettent d’être plus négatifs, pour une partie des faits généralement invoqués. Nous pouvons, en effet, citer bien des cas où la théorie périphérique semble incapable de tout expliquer.
Il y à d’abord les émotions délicates, dont James ne s’est débarrassé qu’en affirmant, sans preuve, qu’elles 8e ramènent soit à des peines et à des plaisirs physiques, soit à des jugements, et qui, de par l’absence ou l’insignifiance des manifestations périphériques, apparaissent bien comme centrales.
Il y à surtout des joies pathologiques qui ne ressemblent niaux joies excitées ni même aux joies calmes parce qu’elles sont complètement passives, joies des béats, joies des extatiques, et dont on peut tirer parti contre les conceptions périphérique de la joie.
Les sujets qui ont analysé ces joies sur eux-mêmes signalent souvent la catalepsie : « Dans Le temps même du ravissement, dit SAINTE THÉRÈSE, le corps souvent est comme mort et dans une totale impuissance : il reste dans la position où ia été surpris, debout ou assis, les mains ouvertes ou fer- mées. » (254). Elle dit ailleurs (251), à propos du même état:
le pouls ; c’est du moins ce qu’assurent les sœurs qui m’approchent alors. » Ste
moins active,.le corps immobilisé tout entier (230). Depuis lors, MIGNARD a étudié cliniquement certaines joies passives a qu'il a été à même d'observer chez les idiots, les déments séniles, chez quelques paralytiques généraux eë chez les We.
béats d’asile. De cette étude, fort bien conduite, il à dégagé des conclusions intéressantes qui permettent de
mieux poser le problème de la joie passive et qu'on peut
résumer ainsi : « 1° Dans l’ordre psychique, la joie peut s'associer au ralentissement de toutes les fonctions mentales, intellectuelles, affectives ou actives et quelquefois avec l’inertie la plus complète ; 2° Dans l’ordre physique, la joie peut s'accompagner de tous les symptômes que l’on considère comme caractéristiques de la dépression, ralentissement de la respiration et du cœur, diminution de la . pression artérielle, abaissement de la température, diminution des combustions. Enfin, d’une facon plus générale, la joie peut s'associer avec des états très marqués de cachexie et de démence, c’est-à-dire avec des états de déchéance physique et morale. »
Micnarp nous paraît avoir donné une explication assez
vraisemblable des joies qu’il a observées, lorsqu'il les pré-
sente comme liées — tout de même que les joies actives — à l'absence de l’inhibition et à la complète réalisation des ten-
dances, « ear il y à des tendances aù repos commeil yadesten-
. dances à l’action, et le sommeil est un ‘besoin dont la réalisa-
tion ne laisse pas d’être agréable ». C’est l’Adov xaraorn LATEX) $
des épicuriens que la béatitude selon Mignard (244).
William JAMES, qui à bien vu toutes les difficultés que sa théorie soulève, n’a pas été sans se faire l’objection des joies 4 xtatiques, et il a cité aussi d’autres joies vraisemblablement 4 plus riches et cependant peu caractérisées du point de vue
organique. « S'il existe vraiment, dit-il, une émotion purement à spirituelle, je pencherais à la restreindre à cette sensation cérébrale d’abondance et d’aise, cette sensation d'activité de : pensée qui ne rencontre pas d'obstacles ; je concéderais que, s’il y à des exemples d'émotions indépendantes, c’est dans ces transports spéculatifs qu’on pourrait les chercher. » (B, 1221775 C’est toujours la même explication par la complète ji réalisation des tendances, mais c’est aussi la conception d’une
cénesthésie centrale, qui va dans l'espèce eontre la théorie ?
strictement périphérique de l'émotion. |
Sans doute, on peut supposer, dans les cas de ce genre, le) caractère hallucinatoire de l'émotion, et William JAMES n’a pas manqué de faire cette hypothèse (B, 78) pour s’expliquer l'exception que paraissent présenter les états d’extase | par rapport à sa théorie, mais, tant qu’une hypothèse n’a d'autre objet que de défendre une opinion systématique, elle n’a que la valeur d’un expédient. :
Et la question qui se pose pour la joie passive peub 8e poser
pour la joie active elle-même où nous ne pouvons pas dire avec certitude qu'aucune cénesthésie cérébrale agréable ne
s'associe à la conscience des étatsorganiques —Sinoussuivions ici jusqu’au bout la théorie de Lange et de James, nous pour rions, à la rigueur, soutenir que la joie active se réduit à la | conscience du tonus musculaire, des contractions légères et de toutes les réactions périphériques ; mais nous venons de ”
voir que l'existence d’une cénesthésie cérébrale à éable est J
vraisemblable dans la joie passive, et nous devons reconnaître qu’abstraction faite de toute vue systématique, notre sens intime paraît bien distinguer, dans la joie active, entre ‘ie la conscience de l'excitation organique et la conscience de cette cénesthésie cérébrale. Fe Les mêmes réserves sont à faire au sujet de la nature périphérique de la tristesse passive eb dé la tristesse active. La tristesse passive n'est-elle que la conscience de l’abattement 3 : C’est possible mais nous ne pouvons pas dire avec certitude qu’il n’y à aucune cénesthésie cérébrale pénible associée avec la conscience de la dépression organique. Nous pourrions être tentés, d'autre part, d'expliquer tout le contenu pénible de
ER tristesse active par la conscience des réactions périphériques, qui seraient surteut représentées ici par des contractions musculaires, excessives et épuisantes ; mais nous ne pouvons pas oublier ces cas bien connus de stupeur mélan- colique, où la peine morale coexiste avec l’immobilité de la face et des membres, et du moment que cette souffrance est possible sans réactions périphériques marquées, nous pouvons,semble-t-il, admettre des cénesthésies cérébrales pénibles ) distinctes de la conscience des réactions périphériques, comme nous avons admis des plaisirs cérébraux de même nature. C’est pourquoi nous pensons que, dans la tristesse active, une cénesthésie cérébrale pénible peut s’associer à la conscience des contractions musculaires, de la dyspnée, des larmes et des cris. |
La question est, il est vrai, de savoir si un cerveau séparé du corps et maintenu en vie, par un artifice inconcevable, serait encore capable de plaisir et de peine. Contre cette supposition, nous avons vu que les physiologistes font valoir l’absence de sensibilité consciente pendant les excitations électriques ou traumatiques du cerveau ; mais il y a loin des excitations de ce genre, brutales et non spécifiques, à l’excitation fonctionnelle, et nous pouvons, sans contradiction physiologique, postuler ici la cénesthésie du cerveau.
En somme, si les expériences célèbres de Sherrington ne sont pas probantes, l'existence des joies passives et des stupeurs douloureuses l’est davantage et, dans l’analyse des formes . différentes de la tristesse et de la joie, il semble que la conception d’un sentiment cérébral de plaisir ou de déplaisir puisse se maintenir en présence des conceptions physiologiques courantes de l’insensibilité cérébrale. |
Nous penchons donc pour admettre l'existence d'états cérébraux de plaisir et de peine qui ne relèveraient pas d’üne explication périphérique et qui, dans la mesure où ils se présentent isolément, sans être accompagnés d'aucune autre réaction émotionnelle, correspondent plutôt à des formes plus ou moins intenses de l’agréable ou du désagréable qu’à des émotions véritables; mais si les variations de la cénesthésie cérébrale expliquent ces plaisirs et ces déplaisirs, elles n’expli-
quent pas certainement toute la tristesse et toute la joie. Il y à, en effet, dans ces deux émotions et dans leurs différentes formes, un ensemble de sensations périphériques, musculaires, respiratoires, circulatoires, thermiques, etc., dont le rôle n’est pas contestable, ainsi que l’ont très bien vu Lange et W. James.
Dans la colère et la peur, on pourrait, à notre avis, distinguer de même, sinon par l’expérimentation et l’observation clinique, du moins par l'observation interne et par'analogie, des états cérébraux agréables, mixtes ow pénibles, liés à l'excitation violente de la colère ou à la dépression de la peur, qui constitueraient l’élément affectif central de l’émotion, auquel s’ajouteraient, suivant les cas, les sensations périphériques correspondant à la paralysie, à l'agitation, à l’affolement musculaires, à l'accélération ou à l'arrêt des fonctions vitales, à l'agression, à la fuite, etc., etc. Mais, tout en faisant ainsi à la théorie Lange-James une large part dans l’analyse du contenu de l’émotion, nous pensons que cette théorie gagnerait en précision à faire une distinction qui atténuerait le vague où Lange et même W. James l’ont laissée en ce qui concerne la valeur affective des sensations périphériques. En fait, les sensations périphériques se présentent en général avec un double caractère sensitif et affectif; c’est-à-dire qu’elles nous renseignent plus ou moins bien sur nos variations musculaires, viscérales, respiratoires, cardiaques, etc., et qu’elles sont en même temps agréables, désagréables ou même douloureuses, au sens physique du mot, quand les contractions musculaires sont assez fortes pour exercer une action mécanique sur les terminaisons libres. Nous sentons, dans la tristesse, le froid de nos extrémités, les frissons de notre peau, la lourdeur ou les contractions excessives de nos museles, et ces sensaions sont désagréables ; nous sentons, dans la joie, l’accélération de notre cœur, la chaleur de notre peau, le tonus de nos muscles, et ces sensations sont agréables ; de même pour les sensations de la peur qui sont désagréables et pour les sensations de la colère qui sont mixtes.
Si l’on veut bien admettre que la plupart des sensations orga-
niques qui participent à une PE - apporte & même
non seulement leur contenu affectif mais leur contenu sen- k.
sitif, on pourra distinguer, dans la plupart des émotions :
10 Des éléments affectifs, agréables ou désagréables, se
paraissent bien être d’origine cérébrale ;
20 Des éléments affectifs qui sont liés aux sensations organiques ;
39 Des éléments sensitiis, constitués par des. sensations organiques, viscérales, articulaires, musculaires, etc., ete.
Les éléments affectifs, agréables ou pénibles, associés aux éléments sensitifs, sont toujours comme eux d’origine périphérique, contrairement aux éléments, affectifs, ER ou pénibles, d’origine cérébrale.
I va de soi, par ailleurs, que, suivant la DrÉdntiRRe des éléments périphériques ou des éléments cérébraux, on a affaire, pour une même espèce d'émotions, à des variétés très différentes et que ces variétés sont reliées par de nombreuses formes de transition.
On voit que, tout en faisant place à la théorie Lange-James dans le difficile problème de la nature de l’émotion, nous nous efforçons d'apporter à cette théorie des précisions qui la rendent plus complexe et plus souple, et que nous sommes finalement assez loin des formules paradoxales et simplistes par lesquelles W. James à voulu frapper l'opinion.
Est-il nécessaire, en terminant ce long chapitre, de constater que la plupart des problèmes qui y ont été posés ne sont pas, en l’état actuel de nos connaissances, susceptibles
d’être résolus complètement ou même d’être résolus du tout ?
Qu'il s'agisse des conditions psychologiques ou biologiques
de la mimique, du mécanisme psychologique et cérébral des .
émotions, de leurs centres, de leur nature, nous avons toujours abouti à des solutions incomplètes. .
Concluons que, dans cette partie de la psychologie #4 tant de faits nous échappent encore, la plus grande erreur:
qu’on puisse commettre, en présentant une théorie de l’émo-'
tion, serait de considérer cette théorie comme suffisamment
explicative. .
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