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CHAPITRE IV LE LANGAGE! z

(L. BARAT, révisé par Pn. CHASLIN.)

Le langage est une fonction complexe, à laquelle participent la perception, l’idéation, la motricité. Chacune de ces trois formes d’activité psychique met en jeu tout un système d'associations automatiques, nées de l’habitude et de l’expérience, et dont l'intégrité est indispensable à l’exercice de la fonction. L'étude de l'équilibre et de l’expression des émotions nous à fait connaître des associations de cet ordre ; et nous savons déjà combien, quoique également dérivées

du simple arc réflexe sensitivo-moteur, elles peuvent diffé-

rer entre elles en complexité, en nécessité, en ancienneté

biologique. | La physiologie du langage s’est constituée grâce à la

pathologie. C’est en effet l’observation de troubles limités à,

certaines des opérations du langage et coïncidant avec des lésions cérébrales en foyer, qui a conduit à isoler et à dissocier

4. Le chapitre du regretté Barat, rédigé avant la guerre, avait été publié tel quel dans la Revue Philosophique en février 4947. Nous avons conservé: la plus grande partie de la rédaction primitive. Nous avons cherché seulement à développer l'idée fondamentale que le langage est une technique. automatique. Nous avons fait des additions et aussi quelques suppressions. Enfin nous avons indiqué en note les points où nous sommes en. désaccord avec Barat. — Ph. Chaslin.

ces opérations. Très peu de temps après la découverte par Broca du centre de la parole, toute une théorie du langage était constituée. Cette théorie reposait essentiellement sur hypothèse de centres corticaux où seraient conservées les images verbales, de nature auditive, visuelle, ou motrice. La compréhension des mots, c’était.le groupement de ces images : autour de la sensation auditive qui venait les réveiller; le langage intérieur était l’excitation de l’un ou de plusieurs de ces centres, soit par ses congénères, soit par tout autre point de l'écorce ; la phonation se réalisait grâce à l’excitation du centre des images motrices. Toutes ces fonctions pouvaient être troublées soit par la destruction de l’un ou de plusieurs des centres, soit par la rupture des fibres d'association qui ‘unissaient ces centres entre eux ou bien aux centres intel- ‘Jectuels supérieurs ou bien enfin aux voies sensitives et “motrices périphériques.

Ainsi s’expliquaient de multiples formes d’aphasie, que représentaient une série de schémas, chaque auteur (Wer-

mnicke, Küssmaul, Lichtheim, Charcot, Ballet, etc.) en four-

-nissant un ou plusieurs. Finalement, il s'était constitué une +héorie que l’on peut appeler classique et que l’on trouve exposée dans les travaux de DEJERINE.

Cette conception ne paraissait pas pouvoir être contestée dans ses grandes lignes lorsque Pierre MARIE l’a-remise en question par ses publications dans la Semaine médicale (23 mai, 17 et 18 novembre 1907) et par une communica- #tion à la Société de Neurologie (8 novembre 1907).

19 Se fondant sur une grande quantité d'observations eliniques etautopsiques il a affirmé que, chez tout aphasique

même moteur, il y a des troubles psycho-sensoriels de com-

préhension etque ces troubles sont des troubles delintelligence et non du langage ; ils traduisent un déficit intellectuel. La théorie de l’aphasie sensorielle ou de Wernicke ne peut donc être acceptée.

20 Pour ce qui concerne l’aphasie de Broca, Pierre Marie

a apporté un fait nouveau de lésion du pied de la troisième

frontale sans aphasie et plusieurs faits personnels d’aphasie motrice sans lésion du centre de Broca. ji

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LE LANGAGE i 7)

Mais.sil’aphasie de Wernicke et l’aphasie de Broca n’en restent pas moins pour Pierre Marie «des réalités cliniques incontestables », dans l’aphasie sensorielle, les malades ne peuvent plus lire ni comprendre la parole parlée à cause de leur déchéance intellectuelle, et dans l’aphasie de Broca on esb.en présence du même trouble avec cette aggravation que les malades ne peuvent articuler les mots. L’aphasie

de Broca c’est donc l’aphasie de Wernicke avec l’anarthrie

en plus, et le siège de l’anarthrie reste le siège classique (capsulo-lentieulaire), tandis que l’aphasie sensorielle est un . symptôme global, qui apparaît « dès qu'il existe une lésion même limitée de la zone.de Wernicke en un quelconque de

ses points. »

Nue n’avons pas ici à exposer les discussions quisuivirent l'intervention de Pierre Marie. Nous n'avons pas non plus à nous occuper du côté proprement anatomique des localisations corticales ou sous-corticales. Nous renvoyons sur ce point au paragraphe Zone du langage du chapitre Anatomie et physiologie spéciales (T, 185). Ce qui nous importe ici, c'est de-savoir quelles sont les opérations nécessaires au fonctionnement du langage.

Or, nous pouvons déjà affirmer qu'il ne s’agit point de simples combinaisons d'images verbales emmagasinées dans certaines régions de l'écorce. Les notions de conservation et de destruction d'images ont été en effet critiquées dans un autre chapitre (v. I, 520). En ce qui concerne les troubles aphasiques.en particulier, leur caractère n’éveille point l’idée de destruction mécanique d'images. La maladie fait entre celles-ci un choix Systématique, respectant par exemple les pronoms et les verbes auxiliaires et supprimant l'usage des substantifs. Tel mot, suivant les circonstances, sera compris ou non, prononcé ou non. Tout cela fait penser moins à la Suppression brutale de certaines images et associations, qu’à une difficulté, à une gêne plus ou moins grave dans leur usage.

Cette gêne est-elle due, comme tendent à ladmettre, avec le neurologiste P. Marie, certains psychologues modernes {BERGSON, FROMENT et Monop), à un trouble de l’activité

intellectuelle, ou bien, comme le pensent les médecins de l’école de Charcot et la plupart des psychologues modernes (Binet, dans la Psychologie du raisonnement, et Ribot), à u» déficit dans les acquisitions en quelque sorte matérielles nécessaires à i’exercice du langage ? C’est ce que nous allons examiner. Nous aurons ainsi, parallèlement à l’interprétation des troubles qui peuvent atteindre la fonction du langage, une notion positive sur cette fonction.

Les difficultés que soulève l’étude &u langage tiennent surtout à ce que }’importance de cette fonction l’avait fait considérer comme une sorte de faculté spéciale, sans analogue en physiologie ; et aussi, à ce que le langage a été surtout étu- . dié à son maximum de perfectionnement, chezl’hommeaduylte. Les choses se simplifient au contraire, relativement, si l’on veut bien considérer l’expression orale de la pensée, la compréhension des signes, et le langage intérieur lui-même, comme des cas particuliers de mouvements volontaires et automatiques, faisant partie de ce qu’on appelle la « praxie » (BALLET {C) considérait l’aphasie motrice comme une « apraxie »?), mouvements adaptés à un but, et de perceptions complexes, d'associations d'images, faisant partie de la « gnosie », reconnaissance et compréhension des choses, l’aphasie sensorielle étant une « agnosie ». On peut considérer le langage comme une technique qui comprend à la fois « praxie » et « gnosie », au service de l'intelligence.

Au sens large, le mot langage s'applique à tous les procédés, : grâce auxquels l’état de conscience d’un sujet peut être, au: moins partiellement, porté à la connaissance d’un autre sujet.” Au sens étroit, il ne désigne que l’un de ces procédés : la pro-

4. L'historique de l'aphasie et des théories du langage est remarquable- * ment exposé dans l'ouvrage d'un élève de P. Marie, le Dr Movrier : L'Aphasie de Broca, Paris, Steinheil, 1908. La lecture de l'ouvrage lui-même, dont nous : sommes loin d'accepter toutes les conclusions, est indispensable à quiconque veut étudier à fond la question du langage. Il faut y joindre l’article Aphasie de BaLLer et LAIGNeL-LavasriNe du Traité de Brouardel et Gilbert, t. XXXI, 1911.

2. Notons en passant qu'EssiNGnaus avait déjà présenté l’aphasie comme une variété de l'apraxie (v. Précis de Psychologie, trad. fr., Paris, Alcan, 4909. 4

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<uction de sons ou de signes destinés à symbokser des objets, des états ou des relations. Ce procédé, le plus souple et le plus perfectionné de tous, est aussi le dernier en date, tant dans la série des espèces que dans la vie des individus.

Le langage a des faces diverses, et son étude complète emprunte le secours de différentes sciences . Tout le côté qui regarde la psychologie du langage en lui-même, le côté psychologique dela phonétique et de la linguistique est traité dans un autre chapitre (II, 152). Ici il ne sera question que du côté psycho-physiologique le plus général du langage en lui-même et dans ses rapports avec la pensée proprement dite.

4. Le langage, fonction psychique, implique par cela même un côté physiologique : quelles sont les parties du cerveau nécessaires au langage ; quels sont les muscles et quelles sont les modifications des organes qui concourent à la production des sons ; quelles sont les parties du cerveau “et les organes qui permettent de percevoir les sons ? La physique joue aussi par suite son rôle dans cette étude des sons. Psychologie, physiologie, anatomie, physique sont actuellement mises à contribution pour constituer ce qu'on appelle la phonétique. Mais la psychologie est au point de départ, puisqu'il s’agit d'apprendre à parler d’après le langage entendu des autres ; et elle intervient continuellement dans cette étude. Comme le remarque Albert Dauzar (31), « l’état mental, ordinaire ou passager, n'est pas sans répercussion sur la prononciation...; de même que l'imperfection des images auditives. exerce certaine influence sur la transmission de la parole d'une génération à l'autre ».

Quant à ce qu'on appelle la sémantique, « qui comprend l'analyse des rapports grammaticaux (morphologie et Syntaxe), la signification et la vie -des mots (lexicologie) » (p. 36), elle a les rapports les plus étroits avec la psychologie.

Le langage ayant pour effet de mettre les individus en rapport entre ‘eux est ce qu’on appelle un fait social. L'action plus ou moins directe des ‘individus composant une société sur chacun d'eux a une influence sur le langage — mais c’est encore de la psychologie.

Le langage écrit et lu qui donne naissance à la littérature écrite doit ‘être étudié, comme une nouvelle complication, un symbolisme surajouté ‘au premier, une précision de plus. On sait qu'il y a des écritures idéologiques et des écritures alphabétiques qui s’efforcent d'abord d'être phonétiques. Un des côtés intéressants au point de vue psychologique de l'écriture est ce fait que celle-ci peut révéler involontairement, indépendamment de la signification voulue, le caractère et certaines habitudes intellectuelles de l'écrivain. C'est ce qu'essaie d'étudier la graphologie qui a'en est encore qu'à ses débuts. |”

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