Voyez Trailé, II
TPAITÉ DE PSYCHOLOGIE, I, 48
tend toujours vers un choix, et c’est ce choix que 1 parole
rend manifeste, en même temps que les éléments musicaux du langage et la mimique générale rendent manifeste l’émotion concomitante et l'attitude générale de la PERTE qui parle, devant ce qu’elle exprime.
Ce choix n’est pas un. Ce point central (qui varie bvode temps) de la pensée intellectuelle est toujours un ensemble où
elle distingue des éléments, mais reliés entre eux ; c’est cette séparation incomplète, séparation accompagnée d’une rela-
tion, que nous mettons en évidence par la parole. La parole ne
crée rien, elle ne crée pas la séparation ni là relation ; c’est le fonctionnement de l’intelligence qui procède à cette opération. La parole ne fait que souligner, étaler, développer celle-ci dans l’espace et dans le temps, puisqu’elle consiste en mouvements et qui produisent des sons. Elle souligne de même, par les éléments musicaux qu’elle appelle à son aide, l’attitude générale qui accompagne cette opération intellectuelle.
Dans la pensée abstraite, ou même concrète, mais très rapide, que l’on appelle pensée sans images (voyez I, 503, et IL, 113), le rapport est réduit à son minimum de représentation, et il semble consister tout entier dans son expression verbale. Le rapport affirmé ou nié est ce qu’on appelle un jugement, et son expression est une proposition. Exprimer sa pensée, c'est essentiellement émettre une proposition, ainsi que le disait il y à longtemps Hughlings JACKSON, dans des travaux
remarquables qui ne furent pas compris. Le langage est une
saite de propositions (voyez Traité, IE, 173).
La pensée n’est jamais qu’une approximation du réel ; le langage n’est ordinairement aussi qu’une approximation de la pensée, tantôt en plus, tantôt en moins. Quoi qu’il en soit, à la relation pensée à chaque instant sous une forme condensée plus où moins précise, quelquefois plutôt sentie, pour ainsi
dire, que formulée, peut se joindre cet accompagnement
moteur de la parole qui souligne, explicite, étale cette relation. Cet étalement permet de l’apercevoir plus facilement. et par suite soit de la fixer dans la mémoire, soit de corriger
des erreurs, soit enfin de permettre les raïsonnements qui
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seraient très difficiles sans le secours des signesi. Cela a Leu dans la parole parlée, mais encore plus dans la parole écrite, surtout si on réfléchit à l'expression, à son adaptation , eXACte.
L'utilisation de la parole est toujours chez Pindividu normal un acte accompagné de cette impression spéciale que nous appelons volonté ?. Comme la parole à fini chez l’individu normal par se construire automatiquement, les intermédiaires entre là pensée et le son produit finissent par disparaître fréquemment de la conscience.
Souvent même la simplification va plus loin. Seul, le sens de la phrase à prononcer est présent à la conscience. La classique et pédantesque formule : « L'homme pense sa parole avant de parler sa pensée » est en effet souvent fausse, si l’on veut dire par là que l’évocation mentale des mots à prononcer
doit nécessairement précéder la phonation. Au cours d’une.
conversation rapide et enjouée, l’intention de s'exprimer en un sens déterminé suffit à susciter directement les mouvements phonatoires, sans l’intermédiaire d’aucune image verbale, Dans le cas où la pensée est difficile à exprimer, ou bien quand l’orateur veut mesurer exactement la portée de ses paroles, la phrase à prononcer s’ébauche de nouveau dans la conscience, au moins en partie, sous forme d'images verbales plus ou moins précises, avant d’être effectivement proférée. Ce n’est plus l’automatisme pur, c’est l’automatisme modifié dans de certaines limites par l'intelligence. Suivant l’expression de Peillaube, la parole intérieure sert de souffleur à la parole proprement dite ; mais elle n'intervient que quand cette dernière hésite ou se tait En général l'habitude supprime tous les intermédiaires conscients entre les deux termes extrêmes de la série : la pensée qui veut s’exprimer et la phonation.
Cette sorte de simplification due à l'habitude n’est pas non plus spéciale au langage parlé. Elle se rencontre dans une
4. On aperçoit particulièrement bien l'utilité des signes dans le raison- * sement mathématique. Nous renvoyons aux chapitres qui traitent du fonetionnement général de l'esprit (Traité, IL, 413).
2! Sauf dans la parole dite réflexe, banale des formules de politesse, ete.
foule d’actes volontaires fréquemment renouvelés et devenus progressivement automatiques, après avoir parfois nécessité un long exercice. Tel est le cas fréquent des techniques professionnelles ou instrumentales *.
Mais on peut se demander de quel côté, pour ainsi dire, l'intelligence «aborde » cet outil compliqué du langage ou, d’une façon moins symbolique, quel est l’ordre de succession des phénomènes conscients ou automatiques. Il semble à Arnold PICK que c’est sur le centre auditif verbal que l’intelligence agirait en premier lieu, parce que c’est 1à que se règle l’ordre grammatical de la phrase. Les cas d’apbasie dite amnésique dont nous avons parlé plus haut, les lapsus si fréquents, où les mots sont choisis de travers dans une phrase d’ailleurs correcte, montrent bien que le canevas général de la phrase à dû être choisi automatiquement, inconsciemment, avant d’être rempli par les mots. C’est ce que A. Pick appelle sprachliche Formulierung, qu’il met en parallèle avec ce canevas de la pensée qu’il appelle gedankliche Formulierung?. D'ailleurs il arrive à tous ceux qui attachent de l’importance à la correction de leur langage de surveiller, pendant qu’ils parlent, la syntaxe de leurs phrases compliquées, par une sorte de dédoublement. On peut se demander aussi si cette surveillance n’est pas particulièrement nécessaire dans certaines langues, comme par exemple en allemand où souvent le sens exact du verbe dit séparable ne se révèle qu’à la fin de la phrase.
Ce plan de la phrase est troublé dans la surdité verbales;
1. De même que nous parlons sans même avoir conscience des mouvements exécutés dans ce but, le pianiste exercé songe à peine à surveiller les mouvements de ses doigts, et souvent même, dans l'improvisation, son attention se fixe sur la mélodie elle-même, non sur les notes qui la composent, de même que, dans la conversation courante, nous pensons à exprimer telle idée, non à proférer telles paroles.
2. 11 y a de nombreux détails sur la façon dont l'intelligence, la pensée «aborde » le langage dans le livre si touffu de A. Prcx. On lira particulièrement le chap. 1v (p. 169), dont le titre seul, Der Weg vom Denken ” zum Sprechen (die Formulierung des Gedankens), montre toute l'impor- - - tance. Le livre tout entier est à méditer, malgré son défaut de clarté, car . il semble ouvrir des aperçus nouveaux sur la psychologie et la physiologie générales du langage.
aussi l’aphasique sensoriel parle-t-il jargon ‘. Chose curieuse, il ne paraît pas se rendre compte de son incorrection grammaticale. Lorsqu'il n’y à pas d’affaiblissement intellectuel, on ne peut rendre celui-ci responsable de cette négligence d’appréciation. A. PICK pense que ce n’est pas non plus la surdité verbale qui devrait être incriminée. Cela serait dû à l’accompagnement émotionnel conservé, comme le montrent l’intonation et l’accentuation de la parole; la facilité de l’élocution, allant parfois jusqu’à la « logorrhée » dans ces cas, permettrait au malade de porter son attention seulement sur le sens de ses paroles (p. 246). Ceci ne paraît peut-être pas tout à fait suffisant, si on se rappelle cet autre fait que les sourds-muets, à qui on à appris à parler et qui ne s'entendent pas, sont obligés de s'entraîner constamment avec un professeur sous peine de s’exprimer tout de travers.
Ainsi à un système qui est proprement l'intelligence, à qui on ne peut attribuer un siège fixe dans l’écorce, correspond un système localisé, déclenché, arrêté ou modifié par la volonté, système qui est l’expression du premier et en est distinct, mais à été formé par lui.
Lorsque lintelligence est insuffisante, la formation l’est aussi. Ainsi chez les arriérés où le trouble du développement intellectuel conditionne l'insuffisance du langage ; ainsi chez les débiles, les sots, où l'insuffisance du jugement explique les impropriétés du langage, ete. De même la déchéance intellectuelle aïnsi que la confusion mentale peuvent se traduire par un langage défectueux.
Le langage une fois formé peut aussi devenir anormal sous l'influence d’un trouble délirant de l'intelligence. Des malades, atteints de folie de persécution à une certaine période, peuvent employer des « néologismes », mots fabriqués exprès ou
mots ordinaires, mais détournés de leur sens, exprimant ainsi |
des idées et des sentiments en rapport avec leur délire. Lors-
que ces mots et ces tournures sont nombreux, le langage est incompréhensible, mais il semble bien pourtant que le: malade sache très bien ce qu’il veut dire. D’autres emploient
4, Ce jargon peut aussi atteindre la structure du mot lui-même.
un langage qui $e rapproche de la poésie symbolique pour exprimer des sensations où des sentiments plus ou moins étranges. Il semble dans ces cas que le lien de l'intelligence avec le langage ne soit pas modifié en lui-même: Il n’en serait pas de même chez ces malades où le sentiment de maîtrise normal disparaît pour faire place au « sentiment de lautomatisme », tels certains psychasthéniques qui ont Pimpression que leur parole leur échappe. Ce: n’est pas seulement ici le sentiment d’étrangeté, de non familiarité, qui se rencontre si souvent chez ce genre de malades, mais une véritable exeitation localisée de la parole par amoindrissement de la volonté ; il arrive parfois que le malade se reproche ensuite d’avoir laissé échapper ce qu’il aurait dû taire et d’avoir eu, comme on dit, la langue trop longue.
Chez les maniaques, le langage devient elliptique, incohérent même‘ ; cela tiendrait non pas tant à l’accélération du courant de la pensée qu’à l'accélération de la transformation de la pensée en son expression motrice ( elle est. d’ailleurs souvent accompagnée d’agitation), langage et mimique, avec affaiblissement et surtout instabilité de. l’attention. Le langage tend à s'émanciper ; aussi voit-on apparaître souvent des associations purement verbales par assonances,; calembours,. etc. Certains de: ces maniaques guéris disent qu'ils n'étaient plus maîtres de leur parole:
Maïs quelle est la part de la pensée: et quelle est celle. dw langage dans ces cas de monologues incohérents avec une conservation parfois extraordinaire de la mimique ? Les
malades peuvent souligner des pauvretés incohérentes avec un luxe d’intonations, de mines, de gestes, dignes. d’un meilleur emploi. Il s’agit vraisemblablement d’émancipation de
la fonction. du langage avec conservation: automatique du côté mimique et « musical. », le, plus. profond de: tous les automatismes, avec un minimum. de fonctionnement intel. lectuel proprement dit.
Il en est de même.sans doute dans les cas voisins: où l’aliéné
1. Il est incohérent surtout chez les arriérés et chez les débiles. Nous ne pouvons insister ici sur tous ces détails. (V. Traité, I,.La pathologie mentale.)
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répète pendant des heures entières les mêmes mots (litanie déclamatoire, « verbigération »). Enfin, chez certains déments, il semble que l'affaiblissement intellectuel s'accompagne , d’un trouble distinet du langage (déments aphasiques).
Mais c’est dans les cas où l’automatisme fonctionne mal ou pas du tout qu’apparaît le mieux la distinction de la pensée et du langage. Dans l’aphasie de Broca, ou anarthrie de P. Marie, le malade fait tous ses efforts pour s'exprimer, quand laphasie motrice est bien isolée, et il se désole de son impuissance, en contraste avec les malades ayant de l’affai-
blissement intellectuel réel, comme le remarque si bien MOUReve. D'ailleurs, dans l’auto-observation de Forez, atteint d’aphasie, cet éminent naturaliste raconte qu’il a pu découvrir une nouvelle espèce de fourmis, ce qui implique une activité intellectuelle remarquable, mais tout entière appliquée à quelque chose de très concret, puisqu'il s’agit de dispositions anatomiques à comparer.
En sens inverse, le langage entendu doit être compris, c’est-à-dire utilisé par l'intelligence. Il va sans dire que la première condition pour cela est l'intégrité du mécanisme verbal auditif, comme nous Pavons vu. Le sourd-verbal qui se n’est pas sourd à proprement parler ne comprend pas parce . que son automatisme est troublé. ni
T1 serait d’ailleurs absolument inexact de ramener tous les troubles de la compréhension du langage à la disparition plus ou moins complète d’un automatisme de ce genre.. Normalement, l’activité intellectuelle, déchargée du soin de décomposer les phrases en leurs éléments, de contrôler leur structure, d'identifier un à un chaque mot, s’attache à la signification du discours, pour accepter ou rejeter le jugemen’ qu’il exprime. Il s’agit là d’une forme en quelque sorte libr
de l’activité psychique, en rapport bien plutôt avec le fonc : tionnement général du cerveau qu’avec celui d’une zon! déterminée, assez peu susceptible, par conséquent, d’une loca: lisation précise, et bien plutôt troublée par des lésions diffuse , que par des lésions en foyer. Pratiquement, il est très difficile à de distinguer exactement ce qui revient, dans la compréhengion du langage parlé, à Pactivité automatique et à l’activi