LES FORMES DE LA MÉMOIRE
Tous les phénomènes de mémoire ne paraissent pas identiques : la persistance d’une Sensation, le retour d’une imagevisuelle, l'apprentissage de la dactylographie et toutes les habitudes motrices, lesouvenir enfin d’une idée ou d’un raisonnement, sont des faits généralement classés dans la mémoire, mais qui ne laissent pas d’être assez hétérogènes pour que-
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1. I ne peut naturellement être question, dans un Traité de Psychologie, de ce qu'on appelle souvent la « mémoire sociale », et qui représente un. équivalent collectif de la mémoire : l'écriture, l'imprimerie, l'emmagasi.- ‘nement des livres et les classifications bibliographiques.
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certains d’entre eux soient quelquefois envisagés à part.
Il y à lieu d'examiner successivement le problème des per- #istances sensorielles, celui de habitude, et enfin la question de la différenciation d’une mémoire statique d'images et d’une mémoire dynamique d’enchaînements associatifs.
] 19 Le problème des persistances sensorielles.
De même que la sensation ne débute qu’un certain temps après lexcitation, de même elle survit à cette dernière un temps variable {, généralement très court, mais qui peut en
«certaines circonstances se manifester assez long ?. Cette décroissance, que SEMON attribue à une phase « acoluthe », c’est-à-
dire en somme une phase consécutive à la première dite «syn- Chrone », se poursuit asymptotiquement comme tout phénomène d'amortissement ; c’est dire que la persistance n’est pas terminée alors qu’on ne s’aperçoit déjà plus de son existence, <t qu’elle est longtemps susceptible d'exercer une influence indirecte.
On considère parfois comme le phénomène élémentaire de mémoire, comme le modèle du Souvenir, cette persistance qui ne s’amortit que lentement (RICHET, A); on suppose même que l’amortissement pourrait n'être jamais complet, €t que le résidu de la vibration initiale constituerait alors la trace mnémonique.
Ces vues théoriques ne sont nullement fondées : rien-ne per-
met d'affirmer que l'amortissement ne finit pas par être total, ou du moins suffisamment pour que lerésidu puisse être pratiquement égal à zéro. Et d’autre part, nous le verrons, la fixation de la trace mnémonique n’est pas immédiate, eile exige un temps appréciable, s'effectuant progressivement alors que la sensation paraît disparue, dans la phase d’amortissement progressif. C’est un autre processus que le processus
1. Sur le nerf sensoriel lui-même on à constaté à la fois le retaré et la ‘persistance, mais celle-ci restant très brève, tant qu'un neurone d'étape n'est pas excité.
2. Les images consécutives négatives provoquées par les lumières colo- æées peuvent persister des minutes et même des heures.
sensoriel, et qui se trouve déclenché par celui-ci. Il fournit une trace susceptible d’être vivifiée et d’atteindre parfois un éclat presque égal à celui d’une sensation, ce qui nécessite tout autre chose qu’un résidu vibratoire ineomplètement: amorti. x
La fixation mnémonique ne représente donc pas un effacement incomplet de la sensation mais un phénomène positif nouveau. |
Et l’on peut ranger dans la mémoire au sens large la persistance sensorielle ?, maïs à condition d'y voir une forme Ge mémoire absolument différente de celles qui constituent la base essentielle de la vie mentale.
29 Capacité d’appréhension et mémoire immédiate.
On éfudie souvent la mémoire en cherchant le nombre maximum d'éléments (chiffres, lettres, syllabes, mots, phrases, formes, dessins, etc.) qu’un individu donné peut retenir correctement (répéter, reproduire) après une présentation unique, visuelle ou auditive. En réalité, la répétition immédiate n'implique pas une fixation mnémonique, elle se base sur une persistance sensorielle passagère, qui permet de retenir, dans un acte de perception, dans une « appréhension » en bloc, un certain nombre d'éléments, jusqu’à un maximum indépassable (8 ou 7 chiffres, 7 ou 8 lettres, 5 ou 6 syllabes par exemple, en moyenne).
Cette capacité d’appréhension n’est pas un phénomène de mémoire à proprement parler; elle fait brusquement faillite, tandis que la fixation mnémonique, plus tardive, plus lente à s’effectuer, comporte une persistance durable.
4. Il est assez curieux de constater que les phénomènes de phosphorescence induite de certains sulfures nous donnent un exemple frappant d'une
dualité tout à fait analogue. T1 existe une phosphorescence très brève de E
certains sulfures illuminés momentanément, et, après l’'évanouissement. de celle-ci, apparaît une autre phosphorescence, de plus longue durée. {Cf. Nicaous. Proc. of Nat. Ac. of Sciences, Washington, mars 1947, p. 494).
2. Fechner l'appelle « Sinnesgedächtniss ». L'image consécutive doit se: transformer en image récurrente pour qu'il y ait vraiment mémoire. Ziehen insiste aussi sur cette idée que les souvenirs ne peuvent être con+ sidérés simplement comme des sensations diminuées.
30 L'habitude et la mémoire.
Qu'est-ce qu’une habitude ? Un employé se rend tous les jours à son bureau, et, arrivé à un carrefour, prend pour y parvenir la rue de droite; un dimanche, arrivé à ce même car-
refour, alors qu'il devrait tourner à gauche, il s’engage encore dans la voie opposée, et il le fait, dit-on, par habitude.
Habitude encore le fait d'arriver à écrire, à monter à bicyclette, à taper sur une machine dactylographique, ete. ; en somme l'habitude est le résultat d’un apprentissage moteur, une série de mouvements souvent effectuée, pouvant se poursuivre presque sans aucune participation de l’attention avec une exactitude et une précision NOÉ NT ER CR obtenues.
Phénomène moteur, on crut parfois pouvoir faire de l’habitude un phénomène musculaire : comme on a constaté quel muscles qui travaillent se développent, on en a conclu que la répétition de certains mouvements rendait les muscles en jeu de plus en plus aptes à les effectuer et à n’effectuer que ceux-là, sous une influence très minime. Dès lors l’habitude serait tout à fait distincte de la mémoire, phénomène cérébral.
Mais, à cet égard, il est bien facile de voir que la mémoire motrice, que l’on appelle l'habitude, est un phénomène essentiellement nerveux, et même cérébral, comme les autres formes
de mémoire.
Tout d’abord, les mêmes muscles peuvent participer à la réalisation d'actes habituels différents et même contradictoires ; si les modifications du muscle jouent un rôle, celui-ci : ne peut-être que secondaire. Un des progrès, dans l’apprentissage moteur, qui peuvent être le plus facilement remarqués, c’est la suppression progressive des mouvements parasites, dont la réalisation au début devrait favoriser au contraire la perpétuation. Il faut done remonter au moins jusqu'aux voies nerveuses : il s'effectue le long de ces voies un « frayage », qui facilite le passage d’un neurone moteur à un autre, le franchissement d’une synapse, pour enchaîner les mouvements exacts qui sont nécessaires, à l’exclusion de tous
autres. Seulement à quel niveau s'effectue ce frayage, cette
-« Bahnung » des auteurs allemands ? On a pu penser que
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c'était au niveau des centres directement moteurs, c’est-à-dire des cellules motrices des noyaux bulbaires ou des cornes antérieures de la moelle, reliées entre elles par des fibres d’association. Et certainement il se passe là un phénomène de frayage, maïs est-ce le seul ? A cet égard la pathologie a bien montré que le principal rôle appartenait en réalité aux centres cérébraux. |
En effet, de même que certaines lésions cérébrales entranent différentes sortes d’amnésies portant sur des catégories déterminées de souvenirs sensoriels ou intellectuels, de même il existe des lésions cérébrales qui entraînent, sans aucune incapacité motrice, une amnésie particulière impliquant la perte d’un certain nombre d’habitudes. Des actes habituels deviennent impossibles, ils sont totalement oubliés et doivent être appris à nouveau chez les malades que l’on qualifie d’«apraxiques ».
. Les souvenirs moteurs complexes? ont disparu, sans qu’il y ait de paralysie motrice.
Les souvenirs moteurs, qu’on peut voir apparaître en l’absence des mouvements correspondants, dans les rêves ou chez
les :mputés, sont nécessaires à l'exécution des actes, dont ils
constituent en quelque sorte le schéma ; ils permettent la mise e2 jcu, dans un ordre strictement déterminé, et avec une intensité appropriée, des neurones moteurs proprement dits, c’est-à-dire des neurones médullaires. Ce sont ces souvenirs qui s’acquièrent et se perdent, se fortifient ou s’évanouissent au Cours des avatars d’une habitude. | L'habitude est donc une forme de mémoire tout à fait semblable aux autres, et, aujourd’hui que l’on comprend de mieux en mieux la place énorme que l’activité motrice doit
1. Les expériences physiologiques n'ont pas encore permis de déterminer avec certitude si des habitudes — acquises au cours de la vie individuelle — éxigeaient nécessairement la participation de l'écorce ou pouvaient en certains Cas, ce qui paraît probable, se contenter du fonctionnement des centres sous-corticaux.
2. Nous évitons l'expression d’ « images motrices » qui & provoqué des. confusions (cf. Traité, 1, 533).
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prendre dans la vie mentale, loin de faire de l'habitude une forme de mémoire inférieure, on tend à y voir au contraire
un élément essentiel susceptible d’intervenir d’une façon
presque constante dans les phénomènes mnémoniques.
C’est ainsi que Th. RIBOT considère que le pouvoir de reviviscence des sensations est fonction du nombre des éléments moteurs qu’elles impliquent.
En particulier le tact et la vue ne peuvent rien sans mouvements ; les images visuelles se résolvent presque en des souvenirs moteurs, la vision distincte étant extraordinairement étroite, et toute image non punctiforme exigeant une exploration oculaire : la mémoire visuelle d’une longueur un peu étendue est la mémoire d’un mouvement de l’æil.
Et l'importance de cette forme de mémoire dans la vie. mentale est évidente, non seulement pour sa participation à l’éveil des autres souvenirs, mais encore pour elle-même ; en permettant à l’activité de suivre des voies éprouvées sans faire appel à une direction attentive, elle laisse cette dernière s'exercer en même temps dans des voies différentes, sans né-
<essiter un arrêt moteur; or, si l’arrêt de la pensée peut s’effec-
tuer presque toujours sans inconvénients graves, l’arrêt des mouvements est susceptible d'entraîner des conséquences éminemment dangereuses pour l'individu.
Ainsi les enchaînements d'actes usuels tels que la marche, et les réactions habituelles à des sensations quelconques, qui permettent par exemple de suivre un chemin donné et d’éviter les obstacles sans s’opposer au jeu de la pensée, sont éminemment précieux ; et c'est peut-être ce caractère spécial des souvenirs moteurs qui leur à valu un nom particulier.
Mais, encore une fois, au point de vue du mécanisme, il n’y à pas lieu de traiter à part de l’habitude, qui est une forme de la mémoire t,
4. Charles Hexry a cru pouvoir distinguer habitude et mémoire d'après les courbes d'acquisition, dont nous parlerons plus loin, celles de la mémoire ayant un point d'inflexion que n'auraient point celles de l'habitude : mais il comparait des courbes d'acquisition répondant à des conditions très différentes : il y a, aussi bien dans l'apprentissage moteur que dans la mémoire intellectuelle, un ou plusieurs points d'inflexion quand
des courbes sont établies suivant les mêmes règles (Piéron).
40 Mémoire statique et mémoire dynamique.
Si l'habitude est généralement mise à part, en revanche
tout le reste du domaine de la mémoire est considéré comme
homogène. Or, en réalité, il semble bien qu’il y a lieu, dans ce
domaine entier, en y comprenant la mémoire motrice, de distinguer deux catégories de souvenirs hétérogènes, des souvenirs-états, et des souvenirs-associations.
Quand je me rappelle l’odeur d’une rose ou la couleur du lilas, j’use de ce souvenir sensoriel qu’on Rp communément une image.
Lorsque j'apprends une strophe de Lamartine, le souvenir ne consiste pas à retenir des mots, que je connais déjà, mais uniquement l’ordre de ces mots ; mon souvenir se réduira à une série nouvelle d'associations entre des souvenirs-états préalablement acquis.
Sans mémoire statique, la mémoire dynamique serait évidemment impossible ; et, en revanche, sans mémoire dynamique la fixation des images serait à peu près inutile, car il n’y aurait plus d’évocation.
Mais ces deux formes de mémoires apparaissent radicalement différentes. Envisageons-les donc successivement :
a) Mémoire statique. — Toute impression sensorielle, en dehors d’une persistance momentanée, paraît susceptible de laisser une trace, latente, maïs vivifiable sous forme d’image. On peut, plus ou moins exactement, évoquer une certaine clarté, une certaine couleur, un bruit d’une certaine intensité, un son d’une certaine hauteur, un contact plus ou moins appuyé, un parfum ou une saveur. Et la mémoire fournit ainsi des matériaux importants pour la vie mentale.
Mais cette mémoire sensorielle élémentaire est très difficile: à étudier, car, du moins chez l’homme civilisé que nous connaïissons seul à peu près bien, il se produit un travail intellectuel d’organisation et de classement de ces matériaux, qui permet de substituer quelques notions distinctes à l’image. C’est ainsi que, toutes les fois que l'impression sensorielle peut être dénommée, le nom sert facilement de substitut aw
ce. 2 — ni nn