FA À
souvenir de cette impression : si l’on vous fait sentir un parfnm de rose, et que, quelque temps après, au milieu de senteurs. provenant de fleurs diverses on vous demande de désigner celle qui vous fut précédemment offerte, le nom de la rose, vous revenant sans aucun souvenir vraiment évocable du parïum, vous permettra une désignation correcte. Il faudrait alors vous faire distinguer entre odeurs voisines de roses différentes, pour éviter l'usage commode du souvenir verbal, à. condition encore de ne pas avoir affaire à un amateur avisé fréquentant assidûment les roseraies. Et le musicien capable. de nommer la note qu’il entend et l'instrument qui la produit n’a besoin de retenir que des mots et nullement des sons.
La classification même des sensations permet de retrouver approximativement un son, suivant qu’on l’a rangé dans l’échelle haute, dans l’échelle basse ou dans l'échelle moyenne, ou un éclat lumineux, dont on à remarqué qu’il était très pâle ou très brillant, et l’on use de points de repère commodes, en jugeant cet éclat un peu plus vif que celui d’une bougie, par exemple, ou moins vif que celui d’une lampe à arc ; de même, si l’on manque de termes pour désigner des nuances, on cherchera quelque repère dans les objets naturels, en comparant un jaune par exemple à celui des feuilles mortes du platane, un rouge à celui du sang.
Cette intervention des processus intellectuels, qui constamment permettent de substituer des souvenirs abstraits et verbaux aux images sensorielles, rend singulièrement délicate l'étude précise de l'acquisition de ces dernières. Et d'autre: part une difficulté nouvelle provient de ce que, au cours de la vie, on se trouve impressionné par des éclats lumineux de toute intensité, par des nuances des plus diverses, par des bruits de toutes les forces, des sons de hauteurs variées, des odeurs ou des contacts d’une extrême diversité. L'étude expérimentale d’une acquisition nouvelle exigerait qu’on fit appel à des sensations non éprouvées encore, et l’on ne peut guère être sûr d'y réussir. Nous possédons très vite un bagage | abondant d'images sensorielles, et, si le processus même de l’acquisition, qui semble continuel, nous échappe dans une :
; certaine mesure, au point de vue de la rapidité de fixation
par exemple, le fait de la conservation est évident.
. Le peintre qui retrouve parfois, en l’absence du modèle, , les luminosités et les colorations dont il jette un équivalent “sur la toile, le chanteur qui, ignorant des notations intellec-
, tuelles de la musique, répète avec sa voix l’air qu’il vient d’entendre, joué par quelque bruyante fanfare ‘, ou l'acteur qui sait parodier un de ses camarades, en reproduisant non
seulement ses paroles maïs ses intenations, sa « chanson de
langage », montrent qu’il ont conservé des souvenirs visuels <t auditifs d’une grande précision.
Avec moins de certitude, — car il n’est pas prouvé que la reconnaissance exige la présence d’une image sensorielle, <omme nous le verrons, — on peut citer les goûteurs de vins
ou de thés, capables de différencier des produits d’un cru,
d’une récolte, avec une exactitude surprenante, comme exemple d’une mémoire sensorielle moins banale, car les différences individuelles sont énormes à cet égard, ainsi que l’étude des images, dans une autre partie du Traité, le montre avec évidence (cf. I, 502).
Mais tous les souvenirs sensoriels ne sont pas des souvenirs statiques, et très souvent il s’agit de successions déterminées d'images : un air musical nouveau ne représente qu’une suite de sons généralement connus déjà, et dont l’ordre seul est alors à retenir. ï
Et ce qu’on appelle des images visuelles implique généralement une reconstitution successive des divers points d’un ensemble qu’a exploré l’œil dans la perception initiale, avec, pour chacun de ces points, une certaine tonalité lumineuse
1. On parle quelquefois de « mémoire musicale ». C’est là une expression qui recouvre des données très hétérogènes. Il y a une mémoire instrumentale ou vocale qui peut être puremerft motrice, constituer une habitude de jouer ou chanter un morceau, avec incapacité souvent de reprendre après une interruption, sauf en revenant au début ;ilexiste une mémoire auditive proprement dite, et aussi une mémoire verbale du nom des notes à jouer successivement ; certains exécutants jouant « par cœur » ne le font qu'en se représentant les signes graphiques des notes sur une partition imaginée, apprenant par lecture, et non par répétition ou audition. Chez les musiciens professionnels ces divers types se trouvent représentés.
et chromatique. Dans les souvenirs de la vue, comme dans les souvenirs du tact, les éléments moteurs tiennent une très grande place ; le rugueux ou le doux impliquent en général un souvenir kinesthésique, et la mémoire visuelle de la longueur d’une ligne — si elle n’est pas remplacée par le souvenir d’une appréciation intellectuelle, avec formule verbale, de cette longueur — comporte en réalité un souvenir moteur, celui d’un déplacement angulaire de l’œil. …
Mais ce souvenir doit-il être considéré comme relevant de: la mémoire statique ou de la mémoire dynamique ? Il y a là. un point singulièrement délicat. En effet, le mouvement dont: on garde le souvenir n’est pas à Coup sûr un phénomène statique, car il implique une durée, et dès lors on hésite à admettre que son souvenir se concentre en une esquisse immobile. D’autre part, on doit bien admettre qu'aucune sensation: n’est instantanée, que tout processus sensoriel évolue pendant un temps mesurable ; seulement, psychologiquement, une durée successive peut représenter un présent immobile ; il n’y à pas d’instantanéité physique, s’il y à une instantanéité mentale. Dès lors, si la trace d’un mouvement se concentrait dans les limites de cette instantanéité, le souvenir: moteur serait bien un état et non plus un processus dynamique. Mais en est-il ainsi en réalité, c’est ce qui ne paraît pas établi. Au fond, ce qui se pose là, avec cette restriction qu'il ne s’y ajoute pas les difficultés inhérentes à la définition de l’image, c’est le problème de L « image motrice », examiné ailleurs pour lui-même (cf. Traité, I, 533).
Mais, si la question se pose de la nature exacte du souvenir moteur élémentaire, dont l’existence ne peut être discutée, en tout cas le souvenir des actes complexes, l’habitude, esë essentiellement dynamique, et implique uniquement la capacité de faire se succéder, dans un ordre déterminé, des mouvements, des contractions musculaires, pouvant servir, dans des ordres différents, à l'exécution d'actes très variés, Nous
1. La réalité de ce souvenir moteur, du moins sous une de ses formes: — par réveil des sensations kinesthésiques —, s'affirme en particulier, nous l'avons dit, dans les hallucinations motrices constatables au cours du rêve. ou accompagnant l'illusion des amputés.
382 LES FORMES GÉNÉRALES D'ORGANISATION avons parlé d’un schéma de l’acte, mais l’expression ne peut impliquer l’existence d’un plan, d’une image statique: il ya seulement frayage de voies associatives et mise en jeu de
centres coordinateurs. Ainsi le souvenir d’une phrase nou-
velle n’implique pas l’existence d’une image particulière, mais seulement d’une succession neuve de mots individuellement bien connus.
b) Mémoire dynamique. — Le caractère associatif de l’habitude a amené certains auteurs, par extension analogique, à appeler habitude le frayage des voies d’association en général, par opposition à la conservation des images. De ce point -de vue, habitude et mémoire se différencient comme mémoire dynamique et mémoire statique ; la distinction est justifiée, mais le mot habitude est détourné de sa signification usuelle, qui est limitée à la reproduction motrice. En ce nouveau sens, l'habitude devrait désigner toute la mémoire intellectuelle. l
En effet, c’est la forme dynamique de la mémoire qui joue le rôle essentiel dans la vie mentale, où les images n’ont généralement qu’une place très effacée ; cesont les consécutions du langage qui sont perpétuellement utilisées. Avec un nombre de matériaux très limités, le jeu des combinaisons permet une fixation d’un nombre énorme de souvenirs : la plasticité et la capacité de la mémoire associative sont susceptibles d'assurer des acquisitions mnémoniques presque illimitées, tandis que la mémoire statique est beaucoup plus vite arrêtée. Nous usons bien souvent du procédé de reconstitution pour épargner un effort de mémoire, grâce à une expression verbale très simple. Il est facile de refaire une figure, composée de 10 carrés juxtaposés dont le côté croît, entre 10 et 20 miltimètres, par millimètre, en retenant quelques mots, c’est-àdire en devenant capable d'évoquer certains mots déjà connus. L'image, ou plutôt les nombreuses images visuelles, renforcées de souvenirs moteurs, qui auraient permis d'obtenir un résultat beaucoup moins précis, eussent été singulièrement plus difficiles à fixer.
Et ces capacités évocatrices — qui constituent l'essentiel de la mémoire intellectuelle — de phrases faites de mots, et
même de mots, faits de syllabes ‘, peuvent être considérées comme indéfinies, mais non cependant sans que les capacités nouvelles ne tendent à effacer les anciennes. On sait, en effet, combien croît vite une progression géométrique, comme celle des combinaisons de termes croissant eux-mêmes en proportion arithmétique. . |
Notons en passant qu’on distingue souvent les amnésies de conservation des amnésies d’évocation ; or, en ce qui concerne le souvenir associatif, qui est généralement perdu dans l’amnésie, il n’est lui-même qu’une évocation de termes les uns par les autres ; cependant cette évocation, intérieure au souvenir, en quelque sorte, peut être distinguée d’une évocation extérieure, celle qui fournira le premier terme de la série, et qui peut faire seule défaut parfois, comme pour un nom que l’on recherche vainement, et que l’on Complète fort bien dès que là première syllabe est donnée.
Une dernière remarque, - c’est que la chaîne associative est polarisée, c’est-à-dire qu’elle n’est pas facilement réver-
sible ; il est difficile de réciter une poésie à l'envers, de retourner les mots, de réciter l'alphabet à rebours, de renverser un.acte, etc.
c) Réductibihité de ces deux formes de mémoire. — L’opposition de l’image statique et de l’enchaînement dynamique est nécessaire pour apporter plus de clarté dans l'étude des phénomènes de mémoire ; mais il ne faut pas se dissimuler que,cebte opposition recouvre peut-être une réelle et profonde unité. Ne voit-on pas, en physique, les notions de matière et d’énergie tendre à se ramener à une donnée fondamentale commune ?
Tout d’abord, il existe bien des formes mixtes, comme le sont presque toutes les images complexes, qui impliquent, à côté d'éléments sensoriels réellement présents, reviviscents, une capacité évocatrice pour des éléments bien plus nombreux, sans évocation réalisée, comme le sont aussi et surtout les schèmes représentatifs des idées générales, où une
1. Les mots sont des consécutions de syllabes pour les formes auditives et motrices de mémoire; dès lors la recherche d'un mot difficile à retrouver amène souvent l'évocation de mots voisins, ayant des syllabes communes.
image, — image verbale généralement: — constitue un foyer d'irradiation évocatrice, le centre d’une constellation avec pouvoir d’attraction rayonnante ; dans ces cas l’irradiation ne se réalise pas, le pouvoir d'attraction demeure virtuel, mais, si le dynamisme reste contenu, c’est lui cependant qui donne au schème sa valeur et sa signification, et c’est parce qu’il provoque un certain sentiment particulier que l’image, que l’idée satisfont l’esprit.
Le dynamisme pénètre donc profondément les données statiques ; mais il reste toujours des éléments purement sensoriels, éclat lumineux, son, couleur, etc.
Seulement on peut se demander ce que c’est que l’image de ces données élémentaires, on peut se demander si elle ne se confond pas avec la sensation même, qui serait évoquée, non plus par lexcitation extérieure appropriée, mais par une incitation centrale associative. L'élément cortical qui répond à une excitation par la sensation de bleu ne peut répondre — s’il est isolément excité — que de cette seule manière qui lui est spécifique. Toute la difficulté de l’évocation du bleu est donc de mettre en jeu cet élément. Pour que cette évocation soit possible, il faut qu’au moment où l’excitation adéquate s’est produite, il y ait eu des associations, des liaisons mnémoniques avec des termes qui pourront servir de points de départ à la marche inverse d’une incitation évocatrice. Il faut peut-être aussi une certaine sensibilisation de l’élément cortical sensoriel, le rendant capable de répondre à une excitation moins intense ; et cette sensibilisation — pouvant s’exagérer sous des influences physio-pathologiques - — S'augmenterait normalement par le jeu de la répétition des excitations. Mais l’apparente sensibilité pourrait fort bien résider normalement en un frayage associatif plus profond, permettant une mise en jeu plus facile et plus exacte. ? En tout cas, c’est l’association évocatrice seule qui entraîne !
1. Cette image verbale peut être formée d'éléments principalement visuels ou auditifs ou moteurs ; et suivant la prédominance on distingue ce qu'on a appelé des « types de mémoire » en psychologie individuelle. I existe des types relativement purs, auditifs, visuels, moteurs, des types mixtes (auditivo-moteurs, visueio-moteurs, auditivo-visuels) et enfin des types indifférents, sans prédominance marquée.
la réponse du récepteur cortical et actualise un souvenir, là où il y aurait eu une sensation si l'excitation était venue de la périphérie (stimulus sensoriel approprié ou excitation “une des conducteurs). De ce point de vue, on peut dire qu’il n° y à ‘de mémoire qu’associative, que toute mémoire est dynamisme. Aussi les lois de la mémoire, établies pour la mémoire associative, peuvent-elles prendre en réalité une valeur générale.
d) La question de la mémoire affective. — On ne peut passer sous silence une question, souvent discutée, celle.de l’existence des souvenirs affectifs. Les controverses à son sujet — disons-le tout de suite — tiennent à ce qu’on a envisagé les mêmes faits, qui ne sont pas discutés, de points de vue différents. Le fait indéniable est celui-ci : après avoir éprouvé une émotion intense dans un milieu déterminé et inhabituel, si l’on est brusquement replacé dans ce même milieu, on éprouve généralement la même émotion qu’autrefois, plus ou moins atténuée. Y a-t-il là un souvenir affectif ? A la
réalité de celui-ci on peut objecter que le retour dans le même
milieu évoque le souvenir intellectuel de ce qui a causé l’émotion, et que dès lors celle-ci se produit à nouveau comme un effet du même mécanisme causal. L'interprétation est peutêtre quelquefois exacte ; mais il est des cas où l'émotion se produit avant toute association intellectuelle ; il en est même où l'émotion peut être engendrée par le retour d’une sensation rare, une odeur par exemple, à laquelle elle s’est trouvée associée, sans que les souvenirs intellectuels parviennent toujours à être évoqués (RIBOT).
Seulement, cette émotion est-elle un souvenir ? Certes, si lon veut qu’un souvenir soit une image, il est difficile de répondre affirmativement, et de donner des définitions de l’image et de l'émotion qui permettent de réaliser une image affective, bien que ce ne soit pas impossible! Mais, si l’on accepte cette idée que l’émotion, provoquée par un mécanisme associatif d’évocation mnémonique, est en somme une émotion aussi légitimement suscitée que celle qui était apparue la première fois sous l'influence d’une cause directe et adéquate, on doit se rappeler aussi que, très probablement,
. 4. Cf. Traité, I, 532, et II, 105.
TRAITÉ DE PSYCHOLOGIE, !. d0
l’image sensorielle élémentaire évoquée par un mécanisme associatif, est une réponse sensorielle, une sensation, au même titre que la sensation PO engendrée par un stimulus adéquat ; dès lors il n’y à pas de raison de creire
à une différence fondamentale dans les deux processus mné-
moniques : du moment qu'une évocation associative imamé-
diate des émotions existe bien — et ceci est hors de doute —
il y a bien une mémoire affective.
e) Le problème du souvenir pur. — On s’est demandé si, outre la mémoire associative, désignée comme une habitude cérébrale, presque comme un pli matériel, il n’y aurait pas, distinct de la fixation progressive d'images banales et répétées, un emmagasinement de souvenirs uniques ayant une individualité absolue, de souvenirs « purs ».
Mais une telle conception dépasse la psychologie, qui d'a jamais obligée de faire appel à cette hypothèse métaphysique.
Un souvenir qui possède une individualité telle qu’il ne puisse
être identifié avec aucun autre, c’est un souvenir qui implique, outre des éléments communs à d’autres souvenirs, une association à des éléments différents. Le souvenir d’une lecture destinée à apprendre une poésie se distingue du souvenir d’une autre lecture visant au même but, en ce que cette lecture à été accompagnée, ou bien d’une RO intellectuelle qui l’a numérotée, en à fait la première, la quatrième ou la dernière, — ou bien d’un sentiment spécial, d'angoisse parfois au début devant la difficulté de la tâche, de satisfaction à la fin quand la récitation va devenir correcte, — ou encore d'images sensorielles accidentelles, aboïement d’un
chien, bruit d’une porte qu’on ouvre, — ou même enfin de.
l'évocation brusque d’une idée ou d’une image, d’un regret ou d’un espoir, de quelque autre souvenir ou de quelque projet.
Il existe bien des consécutions associatives de cet ordre,
qui sont uniques et ne peuvent être dès lors apprises par répétition comme les associations purement verbales; mais elles sont aussi singulièrement fugaces ; il en est peu qui soient évocables, à moins qu’un événement très frappant, à grande puissance émotionnelle, en ait assuré une fixation élective. De souvenir « pur », le psychologue n’en connaît point.
D OR PE PR ee UT OP COR rio Min