LES ÉTATS AFFECTIFS ET L'ASSOCIATION DES IDÉES
Sous ce titre, RiIBoT à étudié le rôle des états affectifs dans | ‘le rappel des souvenirs et dans l'association des idées, et nous commencerons par résumer son exposé en souscrivant à ses conclusions. Jl à divisé son étude en deux parties : 19 rôle du sentir inconscient ; 2° rôle des sentiments conscients. Par le terme de « ie inconscient » il ne préjuge rien de la nature du sentiment ni de lexplication physiologique ou psychologique qu’on peut donner de l'inconscient lui-même (ces explications sont sans intérêt dans l'espèce), et il distingue dans cet inconscient trois couches allant du pus obscur au moins obscur.
1° L’inconscient ancestral, très hypothétique, consistant dans l’influence de certaines façons de sentir héritées et . fixées dans une race, qui exerceraient, à notre insu, une . maîtrise sur nos associations. LAYCOCK Date expliquer - ainsi certains goûts nationaux individuels ; les plaines par exemple, plairaient aux Hongrois parce qu’elles évoquent le souvenir ancestral des plaines dela Mongolie. De même les goûts déprédateurs de l’homme primitif expliqueraient certaines associations agréables et cruelles, tel, le plaisir que Pon éprouve à lire ou à construire un drame sanglant. Très sagement, RIBOT ramène tous les faits invoqués à cette constatation très simple qu’il y à dans l’homme beaucoup de tendances latentes, vraisemblablement héréditaires, qu’un événement fortuit peut révéler et rendre conscientes. ‘20 L’inconscient personnel, venant de la cénesthésie, consisterait dans ce fait incontestable qu’une attitude orga-
| nique ou affective, permanente ou transitoire, est là cause
directe et immédiate des associations.
« L'unité de certains rêves, malgré l’apparence disparate
des associations, à sa cause dans une disposition organique ou affective : fatigue, dépression, oppression, troubles de la circulation, de la digestion, excitation sexuelle. La simplicité et la fréquence de ces faits dispensent d’insister » (17 3).
3° L’inconscient personnel, résidu d'états affectifs liés à des perceptions antérieures ou à des événements de notre vie, se manifesterait le plus souvent dans le transfert des sentiments, qui, sous sa forme générale, consiste à attribuer directement un sentiment à un objet qui ne le cause pas lui-même.
Ribot distingue un transfert par contiguité, et un transfert par ressemblance. ;
Dans le transfert par contiguité « lorsque des états intellectuels ont coexisté et que l’un d’eux a été accompagné d’un sentiment particulier, l’un quelconque de ces. états tend à susciter le même sentiment. L'amant transfère le sentiment causé par la personne de sa maîtresse à ses vêtements, à ses meubles, à sa maison. Pour la même raison, la jalousie et la haine exercent leur rage sur des objets inanimés appartenant à l'ennemi. »
Dans le transfert par ressemblance « lorsqu'un état intellectuel à été accompagné d’un sentiment vif, tout état semblable ou analogue tend à susciter le même sentiment. C’est dans ce fait psychologique qu'est le secret du sentiment d'amour, de tendresse, d’antipathie, de respect, que l’on éprouve pour une personne, à première vue, Sans raison apparente, et que l’on inscrit au compte de l'instinct. I1 y à aussi des peurs dites instinctives, sans motifs conscients, qu'une observation un peu pénétrante peut ramener à la même explication. » (177).
Parmi les cas nombreux où l’association des idées dépend d’une disposition affective consciente, RIBOT distingue trois groupes, tout en faisant remarquer que de l'inconscient au conscient la transition se fait par degrés et à travers des formes ambiguës.
1° Les cas individuels, accidentels, éphémètes sont nombreux; « ils sont réductibles à une seule formule. Lorsque deux ou plusieurs états de conscience ont été accompagnés
d’un même état affectif ils tendent à s'associer. La ressemblance affective réunit et enchaîne des représentations disparates. » C’est la forme consciente d’une catégorie de faits déjà signalés plus haut et particulièrement manifestes dans le rêve.
29 Les cas permanents et stables se rencontrent partout parce qu’ils tiennent à la constitution de l'esprit humain. Ils sont fixés dans les langues. Les sensations douées de ton affectif semblable s’associent facilement et se renforcent. « Nous associons la vue aux sensations thermiques : couleurs chaudes, Couleurs froides ; le goût joue son rôle : reproches amers, critique aigre- ue. Enfin, le toucher, comme l’a fait remarquer Sully Prud’homme, est peut-être la sourcela plus abondante des associations entre l’idée de la sensation physique et un état émotionnel : touchant, dur, tendre, pesant, ferme, solide, âpre, pénétrant, poignant, piquant, etc. Au fond de toutes ces associations, il y à un ton affectif commun gs en est la cause et la supporte. » (179).
39 Dans les cas exceptionnels Ribot range les cas d’audition, d’olfaction et de gustation colorée. Il pense avec Flournoy que lPassociation s'effectue «entre deux représentations, non pas à cause d’une ressemblance qualitative (elles sont disparates), ‘ni en vertu de leur rencontre régulière dans la conscience, mais par suite d’une analogie dans leur caractère émotionnel », la façon dont elles nous plaisent ou nous déplaisent, nous excitent ou nous apaisent, en un mot, nous font vibrer tout entiers. On lira avec intérêt, sur 1e rapports de l'audition colorée avec lassociation des idées, l'étude très probante publiée par MEDEIROS E ALBUQUERQUE. |
RrB0T à donc raison de conclure que l'influence des dispositions affectives sur la mémoire est grande, et de tous les instants ; et, comme les états affectifs ne sont pas des entités mais des modes de la conscience, équivalents psychiques de certaines réactions cérébrales, viscérales, vaso-motrices, musculaires, il à encore raison de rattacher les influence: affectives signalées ici à des influences organiques.
Nous pensons toutefois qu’on peut présenter la question
TS états affectifs et en nee, dans les états nl 4 deux catégories que nous n'avons pas cessé d’opposer: d'une
part, les tendances, les inclinations, les passions, les Suns L de l’autre, les plaisirs et les peines, les tristesses et les joies, … et toutes les émotions qui se produisent lorsque les tendances
- sont satisfaites, heurtées, menacées.
C’est un fait d'observation ancienne et courante que tous
les états affectiis, quels qu’ils soient, ont tendance à évoquer des représentations et à provoquer des jugements qui les Soutiennent. MALEBRANCHE, qui désignait, avec son siècle,
tous les états affectifs par le nom de passion, écrivait à ce sujet (N. i0):
« Toutes les passions se justifient ; elles représentent : sans
cesse à l’âme lPobjet qui l’agite, de la manière la plus propre
pour conserver et pour augmenter son agitation. Le jugement, ou la perception qui le cause, se fortifie à mesure que
la passion augmente ; et la passion s’augmente en proportion
que le jugement qui la produit à son tour se fortifie. Les faux jugements et les passions contribuent sans cesse, à leur mutuelle conservation. » En d’autres termes, une fois le sentiment apparu, il se maintient par une sorte de cercle vicieux souvent signalé depuis Malebranche, et fréquent d’ailleurs dans tout le domaine de la vie organique et psychique.
Ce qui est plus intéressant c’est de montrer combien le à
procédé de justification varie suivant qu’il s’agit de la joie, de la tristesse, dela peur, ete., c’est-à-dire d’une émotion, ou
de la haine, de l’amour, de lenvie, c’est-à-dire d’une passion. La différence capitale de l'émotion et de la passion, qu'il
ne faut pas perdre de vue quand on veut caractériser l’idéation respective de ces deux ordres de sentiments, c’est
que les émotions de joie, de tristesse, de peur, sont des états
affectifs réalisés comme tels, tandis que dans les passions il y a des désirs, des tendances, des dispositions d'esprit qui ‘1 tendent vers des réalisations objectives et qui peuvent très A
bien n’y pas arriver.
Pour s’alimenter, les états affectifs émotionnels provoquent
6 notre ne un travail très simple détoeation : ile | attirent toutes les représentations qui leur sont are, 1 tous les souvenirs et jugements qui peuvent les fortifier ou les , soutenir, etils écartent les autres, par une sorte de sélection où le raisonnement proprement dit, l'inférence et l’hypothèse : jouent un rôle minime. Chez l’homme joyeux, par exemple, : humeur gaie dicte des calembours, des bons mots, des - plaisanteries plus ou moins fines, rappelle des souvenirs agré- - ables qui sont, suivant les tempéraments, des”souvenirs . érotiques, gastronomiques, ou des souvenirs plus relevés, fl : suscite des jugements optimistes, des projets, des espérances, etc., etc., le tout sans un ordre précis parce que l'état réalisé de joie ne demande à la représentation que de lui servir d’aliment ou même de simple symbole. in Les mélancoliques procèdent de même, avec cette différence que leur idéation étant ralentie par le ralentissement des processus intra-cérébraux, ils tournent vite à la litanie. Ilen est de même dans les autres émotions et notamment dans la colère et la peur lorsqu'elles ne sont pas trop intenses pour supprimer tout mécanisme d’idéation (v. Traïté, I, 469-77). Au contraire, dans les états affectifs passionnels, le sujet est sans cesse préoccupé de la réalisation possible, et, tant que cette réalisation n’est pas donnée sous forme d'émotion agréable ou pénible, il raisonne, il infère, il suppose; il déforme le réel pour le soumettre à son désir ; c’est ainsi que le jaloux voit dans un détail, souvent: insignifiant, mais interprété, grossi eb déformé par lui, des raisons de indie que l'amoureux raisonne et interprète de même, mais en sens inverse; que le joueur se livre à des calculs compliqués et puérils, à des interprétations superstitieuses pour savoir de quel côté va tourner sa chance, Ce travail de réflexion, d'observation, de soupçon, d’induction, de déduction, naturellement systématique puisqu'il gravite autour d’un objet. unique et simple et qu’il dépend d’une tendance dominatrice, le passionné s’y livre sans cesse et l'émotionné l’ignore complètement.
Il résulte de cette différence que lorsque les états affectifs entrent, de par leur exagération ou leur durée anormale, dans
. la constitution d’une psychose, ils exercent une influence très différente sur l’idéation délirante, suivant qu’ils sont . émotionnels ou passionnels. Les états émotionnels provoquent lévocation sous sa forme simple, les états passionnels pro- voquent tellement de raisonnements qu’ils ont fait donner le nom de folies raisonnantes aux psychoses dont ils constituent la base affective. (V. Traité, II, La Pathologie mentale.)
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