‹ Traité de psychologie 1923Chapitre 214 sur 237 · IT LES DEGRÉS D'ACTIVATION DES TENDANCES · texte numérisé non relu

IT LES DEGRÉS D'ACTIVATION DES TENDANCES

Les études précédentes sont cependant insuffisantes, car Pobservation nous montre bien vite des irrégularités dans la réaction que nous attendons à la suite d’une réception particulière, et nous sommes forcés de compléter l’hypothèse des tendances par d’autres suppositions. Il faut admettre d’abord que, sous différentes influences, la même tendance peut entrer en activité de diverses manières et à divers degrés. Bien entendu, ces formes que les diverses tendances prennent dans leurs réalisations plus ou moins complètes sont variables et diffèrent' d’une tendance à l’autre ; mais il y a cependant certains traits communs qui permettent de disposer les uns au-dessus des autres plusieurs degrés d’activation des tendances. |

Un premier degré d’activation peut être appelé l’état de latence : c’est l’état dans lequel sont les tendances qui existent dans lindividu sous forme de dispositions à de certains actes, Mais qui ne déterminent pas actuellement l’apparition de ces actes à un degré perceptible. Il ne faut pas croire cependant qu’une tendance à l’état latent soit identique à une tendance nulle ou à une tendance disparue complètement.

Un second degré d'activation est plus important : il est caractérisé par ce fait que la tendance en se réalisant prend la forme de pensée intérieure. D'ordinaire, une tendance, en se réalisant, donne naissance à une action qui modifie assez l’attitude et le mouvement des membres pour que ceuxci déterminent des réactions chez les autres hommes specta-

nos Cours au Collège de France pendant plusieurs années. Des résumés de tous ces cours ont été publiés, Chaque année, dans l'Annuaire des cours du Collège de France : Les mouvements des membres, 1904-05 : Les tendances

en général, 1910-11 ; les lendances sensitives et les tendances percepliives,

4911-12 ; les fendances sociales et Le langage, 1914-12 : les tendances intellectuelles élémentaires, 1912-43 : Les tendances réalistes el les formes primitives de la volonté et de la croyance, 1913-44; Les tendances ralionneiles,

1914-15 ; des lendances industrielles et la recherche de l'explication,

Û LRU ?

teurs ou auditeurs. La tendance à parler donne naissance à des paroles qui deviennent, pour les témoins, des ordres, des demandes, des faits dont on fixe le souvenir, des discours dont on apprécie la valeur, etc. ; on dit alors que la tendance se manifeste par des actions perceptibles, qu’elle est extérieure. Mais la même tendance peut se réaliser d’une autre manière, en modifiantsi peu les attitudes et les mouve- à ments des sujets que les assistants ne distinguent rien et ne. peuvent pas réagir à cette action qui n’a été ni perceptible, ni extérieure. Cependant cette action a été assez forte pour faire naître dans le sujet lui-même des réactions tout à fait analogues aux précédentes : c’est le sujet lui-même qui obéit à la parole, quirépond, qui mémore, qui loue ou qui blâme le discours. Ces réactions du sujet lui-même à ses propres actions constituent des phénomènes bien connus: ce sont les phénomènes de la conscience, qui peuvent d’ailleurs apparaître à propos d'actions eomplètes, perceptibles également aux autres hommes. Mais ce qui caractérise la pensée intérieure, c’est que ces réactions de conscience sont les seules que Paction insuffisamment développée puisse déterminer. | T1 y à tous les intermédiaires possibles entre les actions extérieures et ces actions dites intérieures. Les malades nous montrent tous les intermédiaires entre la parole à haute voix, la parole chuchotée, le murmure, le frémissement des lèvres et de la langue, enfin la parole en apparence tout à fait intérieure. Dans ce dernier cas, se pose un problèmeimportant que je ne puis que signaler ici, le problème de la nature des réceptions qui permettent à ces actions si minimes de déterminer les réactions de la conscience. Un autre problème | curieux consiste à se demander si toutes les tendances sont également capables de prendre cette forme de la penséeinté- | rieure. Il est probable que cela est possible pour un grand nombre d’entre elles, sauf, peut-être, pour les plus élémen- | taires. Mais, cependant, il y à un groupe de tendances qui sont particulièrement disposées à prendre cette forme d’aetivation, ce sont les tendances du langage, et dans la grande majorité des cas les pensées intérieures sont des paroles intérieures. Les souvenirs, les rêveries ne sont que des récits

LS

incomplets que nous nous faisons à nous-mêmes ; les raisonnements, Comme le montrait récemment RIGNANO, ne sont que des expériences incomplètes, faites sous forme de parole intérieure, et que nous ne réalisons pas complètement. ’ Cette forme d’activité psychologique nous semble compliquée et difficile. Elle peut l'être dans certains cas parce qu’elle se rattache indirectement à d’autres actions qu’elle complique. Mais, en elle-même, elle est élémentaire et facile, et on voit les malades les plus affaiblis raisonner de cette

façon à perte de vue, accumuler les bavardages intérieurs et

les constructions imaginaires de toute espèce, ainsi que les reconstructions verbales du passé. Ces observations nous amènent à considérer cette forme de pensée comme un degré

très inférieur de l'activation des tendances.

Dans un troisième degré plus élevé je placerai les désirs et les efforts qui, malgré certaines différences, constituent des faits assez analogues. Un acte qui se développe un peu plus, qui est en partie visible à l'extérieur, mais qui cependant ne parvient pas encore à se réaliser complètement, donne aux assistants et au sujet lui-même l’impression d’un désir. On

observe facilement ce caractère du désir dans la conduite des individus qui ont reçu une suggestion. Nous les VOyOons Commencer l’acte qui leur à été suggéré, puis s'arrêter étonnés en murmurant : « Qu'est-ce que j’ai donc envie de faire ? » On

observe des faits du même genre dans toutes les impulsions. Un phénomène très remarquable s'ajoute d'ordinaire à ces activations plus avancées mais encore incomplètes. La

tendance éveillée mais arrêtée dans son développement par

divers obstacles semble déborder. A côté d’elle et à propos d'elle, d’autres tendances voisines entrent à leur tour en activation plus ou moins complète et ajoutent leur action à

celle de la tendance primitivement évoquée. C’est là le début

du phénomène essentiel de la dérivation psychologique qui -

prendra une très grande importance dans l’émotion : aussi est-on souvent disposé à rapprocher l’un de l’autre le désir

et l'émotion.

Plaçons à côté, ou légèrement au-dessus, des actions que lon peut réunir sous le nom d'actions désintéressées, d'actions

automatiques, d’actions de jeu. Il y a là des faits très nom- 1 breux et en réalité très différents mais qui nous semblent pou- PR voir être réunis par un caractère commun. L'acte vers lequel se dirige la réalisation de la tendance ne reste plus intérieur comme dans la pensée intérieure, il ne reste plus très incomplet comme dans le désir; il arrive à prendre extérieurement une forme à peu près ompièt Mais il s'arrête là ; cette action : reste isolée, elle n’éveille pas les autres tendances et ne se combine pas avec elles : on dirait que la tendance éveïllée se réalise comme si elle était seule dans l'individu. Au dégré le plus bas se placent les actions automatiques dans lesquelles l’action n’éveille que très peu ou même pas du tout les … réactions de la conscience personnelle. Au degré le plus élevé se placent les actions de jeu, de comédie, dans lesquelles la conscience personnelle se borne à constater, à mémorer, mais sans intervenir par des précautions, par des efforts comme elle le ferait dans les actions prises au sérieux. Il est difficile de fixer exactement le degré de cette forme d’activation : il est quelquefois très bas, inférieur peut-être dans certains cas à la pensée intérieure mais consciente; il est quelquefois plus élevé, analogue à celui du désir ; mais il est toujours inférieur à celui de l’action complète, Car dans tous … les affaiblissements de l’énergie mentale on voit les actions | devenir ainsi automatiques ou désintéressées. Ces malades à. ne peuvent accomplir l’action qu’en restant dans un état de distraction sans s’y intéresser sérieusement : « Pour que mon travail marche bien, il faut que je le fasse sans le vouloir et presque sans le savoir ». Dès que la même action devient pi . personnelle, les intéresse trop directement, ils cessent de pouvoir l’accomplir, ce qui montre bien le caractère inférieur | de l’activité désintéressée, 4 L'action complète se place au-dessus, avec mille degrés 4 intermédiaires : elle ajoute à la réalisation complète de la tendance évoquée primitivement une foule d’autres ten- 4 dances évoquées secondairement par la dérivation à divers . degrés de développement. Mais toutes ces tendances sont 4 coordonnées de manière à faciliter et à perfectionner Paction. C’est là ce qui donne naissance dans le langage et dans la -

conscience aux sentiments de plénitude, de satisfaction, de liberté, de joie. C’est là ce qui permet le perfectionnement de la tendance et la formation graduelle de tendances nouvelles. Il est facile de vérifier que c’est là le degré le plus élevé d'activation d’une tendance, celui qui disparaît le premier dans tous les affaiblissements de l'esprit. | Dans un travail précédent! nous avons essayé de résumer par un mot le caractère essentiel de ces actes les plus parfaits et les plus difficiles, en les réunissant sous le nom de fonction du réel. En effet, ce qui paraît constituer le dernier degré de Pacte, c’est l'adaptation à la réalité et le sentiment de cette réalité. L’homme évolue constamment, et il doit, à chaque moment de $a vie, accomplir un acte nouveau par quelque côté pour se maintenir en accord avec la réalité changeante. 11 est facile d'observer que les opérations purement mentales, les souvenirs sans applications pratiques, les rôveries, les raisonnements vides appartiennent à un niveau d’activité très bas, et que ces opérations deviennent difficiles dès qu’elles sont en rapport avec une action réellement exécutée. La croyance à la réalité se lie étroitement à cette exécution volontaire des actes réels et présente les mêmes difficultés : en voyant ces malades qui perçoivent très bien, qui raisonnent admirablement et qui ne peuvent pas arriver à croire, il faut bien se rendre compte de ce fait que la croyance est un degré d'activité au-dessus de la simple intelligence. :

Ajoutons aussi que c’est à propos de ces actions complètes et réelles que se forme le sentiment du moment présent. Sans doute, tous les êtres ne sont pas capables de former cette notion du présent : elle n'apparaît, comme on le sait, que chez des esprits capables de construire des souvenirs et de les classer. Mais des esprits de ce genre ont besoin d’un signe pour appliquer à des événements la notion du présent, et ils se servent précisément, pour cet usage, du caractère complet et réel de l'acte : aujourd’hui se distingue d'hier par un coeff-

cient plus élevé de l’action. Enfin, savoir jouir du présent, de

Page 1