REMARQUES HISTORIQUES
Les questions que nous appelons aujourd’hui psychologiques, ou du moins les principales d’entre eHes, ont toujeurs été comprises dans le domaine de la réflexion philesophique. Les Sophistes, Socrate, Platon, Aristote, les Stoïciens ; les Pères de l’Église, les Scolastiques ; et chez les modernes, Bacon, Descartes, Spinoza, Malebranche, Locke, Leibniz, Berkeley en offrent de nombreux exemples. Il faudrait y
ajouter tout ce que contiennent sur ce sujet les œuvres des moralistes, des orateurs sacrés, des historiens, des poètes. — - Cependant la Psychologie, en tant que groupe d’études distincé et dénommé‘, est d’origine relativement récente. On . peut la faire dater de Chnistian Wolff, auteur d’une Psycho-
4. Le mot Psychologie a été pris par Goclenius, professeur à Marburg, pour titre d'un de ses ouvrages (1590) ; cependant il ne figure pas … dans le Lexicon Philesophicum du même auteur (1613). Son disciple, le 2 théologien Casmann, publia aussi une Psychologia anthropologica, sive
ee animæ humanæ doctrina (Hanau, 1594) : il considère la psychologie comme - formant, avec l'anatomie {somatotomia), l’ensemble de l'anthropologie. … Melanchthon est également nommé comme ayant employé ce mot « als … Vorlesungstitel » (Eucken, Geschichte der philosophischen Terminologie, p.75; d'après Volkmann, qui ne précise pas davantage). Il ne m'a pas été - possible de retrouver ce titre dans les vingt-cinq volumes de ses œuvres . complètes, Corpus Reformatorum, Ed. Bretschneider. On y lit seulement au : 4 tome XII, page #, dans une préface où sont mentionnés les titres succes-
iogia empirica (1732) et d’une Psychologia rationalis (1734)... Ce terme resta assez rare au XVIIIe siècle, malgré tous les tra-
vaux qui furent faits alors sur la pensée, et en particulier sur la formation des idées (Condillac, École écossaise, École des
Idéologues) ; mais il fut adopté par'KANT! (voir notamment A, Methodenlehre, 848), ce qui contribua beaucoup à le répandre. Il devint très usuel en France grâce à Maine de Biran, et surtout à l’École éclectique, qui en fit une des quatre grandes divisions de son enseignement ; elle s’efforça, suivant .
sa méchode, d’y recueillir tous les résultats d'observation ou
d’analyse précédemment obtenus, puis, par le rapprochement
et l'interprétation de ces données, d’aboutir à des conclusions métaphysiques et morales. (Jouffroy, Objet, certitude, point de départ et circonscription de la psychologie (1823) dans les Mélanges philosophiques. — Garnier, Précis de psychologie (1831). — Amédée Jacques, Jules Simon, E. Saisset, Manuel de philosophie, 1845 ; 4° édition, 1852)..
La psychologie, ainsi comprise, restait done inhiraprnbnt unie à la philosophie. Auguste Comte, rejetant: celle que pro-
fessaient Victor Cousin et ses disciples, ne séparait pas de leur
doctrine le terme même de psychologie : il écartait en bloc l’un et l’autre. Et d’ailleurs, pour lui, ce n’était pas seulement une question de mots : il n’admettait pas la possibilité d’une science de l'esprit qui subsistât par elle-même,avec des principes propres, distincte à.la fois de la biologie et de la sociologie.
Toute l’histoire de la psychologie, au xix® siècle, est en effet. dominée par deux: mouvements: qui tantôt s’allient et tantôt s'opposent : 19 l'effort de la p;ychologie pour se séparer de la p'ilosophie, et se constituer à l’état de « science natu-
relle » ; effort d’émancipation, mais qui a eu très souvent pour
corrélatif une tendance à subordonner la psychologie à la
piysiologie (Lotze, Maudsley, Wundt); bien: plus; la philo- :
sifs du De, Anima, l'indication. suivante de l'éditeur : « Melanchthonus. primus.. inter Gerinanos, quos scimus, psychologiam. in hoc libro tracta-
vit. ».Serait-ce: l'origine de cette. assertion ?
4. Les noms en PETITES CAPITALES renvoient à. la bibliographie per à:
la fin de l'article.
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sophié dont on voulait se séparer étant surtout le dualisme et le spiritualisme traditionnels, ce mouvement à fréquemment abouti à mettre à la base des recherches psychologiques uné conception moniste ou matérialiste du monde, C’est-àdire une autre variété de philosophie ; — 20 l'effort pour donnér à la psychologie un domaine, une méthode, dés principes, qui non seulement la fassent sortir du groupe non différencié ‘es sciences philosophiques, mais qui ne se confondent avec ceux d'aucune autre science et qui n ‘impliquent d’autres présuppositions que les postuläts généraux de toute méthode . expérimentale où analytique ; pour la mettre, en un mot, par rapport à la biologie, sur le même pied que cellé-ci par rap: port à la physique. La formule là plus nette en à été donnée par J. $S. Mill, dans les chapitres de sa Logique qui concernent les sciences morales. On en trouve également l’expréssion dans la célèbre préface dé RIBOT à sa Psychologie anglaise contemporaine (1870) ; dans l’Entelligence de TAINE (même année), et dans ün grand nombre d'ouvrages plus récents. Sous une forme ou sous lPautre, Ia « psychologie indépendante » s’est développée, depuis cette époque, avec une extraordinaire rapidité. Les ‘revues consacrées exclusive: . ment ou principalement aux questions psychologiques se sont muiltipliées. Aux Annales Médico-psychologiques, qui datent de 1843, se sont ajoutées la Revue Philosophique, et le Mind, toutes deux créées en 1876 ; les Philosophische Studien, en 1881 ; la Zeitschrift für Psychologie, ete., en 1883 ; l'American Journal of Psychology en 1887 ; les Voprosy filosofii à psycho- loguii, én 1889 ; la Psychological Review, en 1894 ; l'Année Psychologique, en 1895 ; les Archives de Psychologie, en 1901 ; lé Journal de Psychologie, èn 1904 ; ete. — En 1878, Wundt établit à Leïpzig le premier des laboratoires de psychologie expérimentale, qui depuis se sunt multipliés, surtout en Allemagne et en Amérique. — Des congrès internationaux de psychologie ont lieu depuis 1889, et les raisons qui ont été mises en avant pour les instituer sont précisément tirées du aractère scientifique et indépendant de la psychologie. Dès 1881, Ochorowicz préconisait cette institution et pour la justifier, il écrivait ceci : « La psychologie a cessé d’être une science
philosophique. Voilà une nouvelle qu’on pourrait bien appeler.
Le secret public de la philosophie contemporaine, tant elle est devenue commune, bien que peu de philosophes se décident à la proclamer tout haut. » On trouve la consécration de cette tendance séparatiste dans les titres du grand Dictionary of philosophy AND psychology de Baldwin (1901) et des Leçons élémentaires de psychologie ET de philosophie d’Abel Rey. Ce dernier écrivait, dans la préface de sa première édition (1903) :
« Aujourd’hui tous les bons esprits s’accordent à reconnaitre...
que la psychologie est une science au même titre que la physique et la physiologie. Elle applique des méthodes qui ne sont. pas seulement des raisonnements dialectiques, mais qui sont. susceptibles de donner une certitude réelle. Si, plus que toutes. . les autres sciences, la psychologie pose des problèmes philo- . sophiques, ces problèmes ne sont plus de son ressort : ils : appartiennent à la métaphysique. » à Ces dates marquent l’époque où l’indépendance de la psychologie et de la philosophie a paru le plus assurée. Mais depuis lors, il s’est produit une réaction dans le sens de l’unité des sciences morales. Dès l’origine, il y avait eu des protestations contre l’analogie admise entre la science de l'esprit et les sciences de la nature : telles sont, en 1883, De la Psychologie indépendante, par Lionel Dauriac; en 1885, l’article, resté classique, de J. Lachelier, Psychologie et Métaphysique, qui critiquait à la fois dans leur fondement commun la psychologie cousinienne et la psychologie à tendances scientitiques : il y préconisait la méthode réflexive dont nous parlerons plus loin. On trouve un esprit analogue dans le célèbre article de James WARD, Psychology; et BINET, dans ses derniers ouvrages, en était venu à une conception de la. psychologie beaucoup plus philosophique que physique (C). Deux grandes influences, dans ces dernières années, ont. agi en sens inverse du mouvement de la psychologie indépendante : 19° celle des doctrines qui relèvent l’importance du sentiment immédiat et de l’intuition, et plus que toute autre, celle du bergsonisme ; car il unit étroitement la psychologie humaine, et même la psychologie comparée, à la métaphysique telle qu’il la définit (BERGSON, D). C’est en grande partie
sous son influence que William James, d’abord partisan d’une psychologie strictement « scientifique », a fait, à partir de ÿ 1907, de grandes réserves sur l’insuffisance de son premier point de vue ; — 20 celle de la sociologie, et spécialement des travaux et de l’enseignement de Durkheim : reprenant le re point de vue d’Aug. Comte et faisant dépendre de la vie 4 Ka » sociale, réalité sui generis, les fonctions psychiques les plus . * importantes et les plus élevées, cette doctrine implique que la . science positive de l’homme individuel ne peut guère s'élever ” au-dessus des fonctions physiologiques, et que toutes les questions concernant la vie spirituelle proprement dite sont inséparables de l’étude des jugements de valeur, c'est-à-dire dé problèmes philosophiques (DURKHEIM, B, Introduction). Quelque opposés que soient dans leur principe ces deux groupes de doctrines, tous deux produisent, à l’égard de la psychologie indépendante, le même effet critique. Il ne saurait être question de décider a priori, et par des raisonnements, entre ces tendances contradictoires. La légitimité d’une recherche, en pareille matière, ne se prouve que par ses fruits. Et d’ailleurs, comme nous allons le voir, il y a peut-être * lieu plutôt de distinguer ici plusieurs che d'étude différents que d’opposer plusieurs conceptions différentes dans Pétude d’un même objet.