IT DOMAINE DE LA PSYCHOLOGIE
Il est difficile, en effet, de définir d’une manière simple ce que se propose la psychologie. Une formule très usuelle consiste à dire qu’elle est « la science des états de conscience», ou « des faits de.conscience », comme s’il existait une classe de faits «internes », distincts en nature des faits « extérieurs ». Cette manière de parler est souvent commode, et il ne faut pas se refuser à l’employer quand elle ne crée pas d’équivoque, pas . plus qu’on n'hésite à parler du lever et du coucher du soleil. Mais, rigoureusement, elle est inexacte ; car il n’y a rien qui ne soit par quelque côté un fait de conscience : les relations
qualités qu’observent le physicien ou le net les dos, ag 4 ments que critique l'historien, se ramènent toujours eR | fin de compte à des idées, des souvenirs, des perceptions, en
un mot, à quelque chose de mental. Et inversement, les
images, les plaisirs, les douleurs, Les tendances, les efforts,
les désirs ou les regrets que nous sentons « en nous » Gnt pour
matière des images spatiales tout à fait analogues aux per …
ceptions, et que l'expérience seule nous apprend à en distin-
guer ; ils impliquent presque toujours la représentation, vague ou localisée, claire ou,confuse, d'états et de mouve-
ments de notre corps (y compris la parole intérieure, dont le rôle est très grand). S'ils sont « internes », c’est surtout en
ce sens qu'ils ne peuvent être connus de tout le monde, de
même que l’intérieur des maisons n’est pas vu par les passants ; mais cela n'empêche pas que la perception des «inté- “ieurs » ne soit de même nature que celle des rues et des
#içades : elle est seulement limitée à un petit nombre de
sujets connaissants ; et dans le cas de la perception du corps, à un seul. Sans doute, il serait faux d'affirmer qu’il n’y ait rien de plus dans la conscience que des perceptions ou des
images d'objets représentables dans l’espace, soit en dehors,
soit au dedans de notre individu physiologique. Et l’on peut à tout le moins répéter ici avec Leibniz et Aug. Comte : miss ipse intellectus. Mais, à coup sûr, ce surplus n’est pas unstock de « faits de conscience », analogues à des « faits physiologiques » et différents d’eux, qui pourraient être isolés et fournir matière à une science parallèle, comme 1a botanique à côté de la géologie.
En réalité, ce qu’on nomme psychologie contient plusieurs
ordres de recherches, différents par leur but et leur méthode, quoique presque toujours intimement ASAERE dans la pra--
tique. ) 1° Psychologie de réaction. — Les animaux supérieurs et surtout les hommes ont une certaine manière de se conduire dans les différentes circonstances de la vie, de réagir aux impressions qu'ils reçoivent, en un mot un certain « comportement », qui ne rentre pas dans les fonctions régu-
lières et générales communément étudiées par les physiolo+
gistes. La psychologie peut être conçue comme l'étude de ee comportement. Ce point de vue avait été d’abord appliqué à la psychologie zoologique, pour y éviter les questions D -insolubles sur l’état mental et la conscience des animaux. T] a conduit, depuis quelques années, à donner en psychologie une grande importance à €e qu’on nomme « réflexe condi- tionnel » ou « réflexe conjonctif ». Ni l’une ni l’autre de ces É expressions ne sont claires, et il serait à souhaiter que le fait en question trouvât une désignation plus satisfaisante. Il consiste en ceci : un chien, par exemple, sécrète de la salive quand on lui donne à manger un morceau de viande, . “oumême quand on le lui montre ; on peut déplacer, pour aïnsi dire, ce réflexe et le déclencher par un autre excitant. Aïnsi, dans les expériences de Pawlow, un chien, auquel on a fait entendre pendant plusieurs jours un son de hauteur déterminée au moment où on lui apporte sa nourriture, finit par saliver à l’audition seule de ce son, et de ce son précis : une mote plus haute ou plus basse, même de peu, ne produit pas d’eftet. La nature de la salive émise, qui n’est pas la même suivant les aliments, reste caractéristique’. — On peut done, partant de là, considérer de ce biais le « comportement » de tous les êtres, même supérieurs, et y voir la combinaison d’un nombre immense de réflexes occasionnels prodigieusement délicats, précis et variés, qui se sont déplacés, associés, addi- tionnés ou inhibés au cours de son « expérience ». La modiji. cation des réflexes de ce genre par l’éducation et par les asso. ciations acquises, c’est-à-dire par la mémoire et l'habitude individuelle, devient alors l’objet caractéristique de la psychologie. « La psychologie est la science de la vie neuropsychique en général, et non pas seulement de ses manifestations conscientes. Partout où la réalisation est modifiée | par l’expérience individuelle, nous avons un phénomène. neuro-psychique dans le sens propre du mot. » (BECHTEREW, ch. 7, 4, 13). On voit que cette méthode est susceptible des applications les plus variées et les plus étendues, aussi . bien pour l’homme que pour les animaux; et si l’on accepte
4. Voir Traité. I, 265 et 539.
de compter les paroles au nombre de ces réactions, — ce qui
semble logique, — on pourra se rapprocher considérablement de ce qu’on entend par psychologie dans le langage courant. On peut même remarquer que la psychologie des dramaturges à presque toujours ce caractère ; sauf quelques exceptions, d’ailleurs assez artificielles, comme les monologues ou les apartés, elle consiste surtout à montrer dans des circonstances déterminées « le jeu des passions » c’est-à-dire la réaction d’un sujet de tel caractère, placé dans telle situation, et dominé par telle émotion.
On nomme quelquefois cette forme de en psychologie objective‘. Mais l’expression est regrettable, parce qu’objectif crée une équivoque. Il s’oppose ici à subjectif, pris au sens de conscient, mental (ce qui est loin d’être la meilleure acception de ce mot) ; — mais plus souvent il s’oppose à subjectif pour marquer l’opposition de l’individuel au synnomique, et par suite l’opposition de l’irréel, de l’illusoire, à ce qui est réel et bien fondé. Or rien ne prouve que de toutes les formes de psychologie, la psychologie de réaction soit la seule qui présente ces caractères ; et une règle indispensable de méthode est de ne pas préjuger des choses par les noms qu’on leur attribue.
20 Psychologie de conscience ou de sympathie. — Le point de vue précédent a‘ l'avantage d’être très net, et parfaitement homogène à celui des sciences de la nature physique.
Mais il ne saurait être exclusif. Il est impossible, par exemple, de faire la psychologie de la douleur, celle des états agréables et désagréables, celle du désir ou du scrupule sans avoir recours à l’observation consciente du sujet. Dans les expériences sur la fatigue, l’introspection est nécessaire pour discerner les effets dus à l'effort prolongé, et ceux de la gêne ou de la douleur des surfaces cutanées. D’importantes irrégularités dans les temps de réaction s'expliquent par la direction de l’attention. — Mais surtout cette restriction diminuerait extrêmement l'intérêt de la psychologie et irait même à supprimer
4. Notamment Becurerew. Voir ci-dessus. — V. du même auteur les articles publiés dans la Revue scientifique, 1906, nos 12 et 43; et dans le Journal de Psychologie, 1909, n° 6.
, ies questions, qui, les premières, ont provoqué l'observation ,. et l’analyse psychologiques.
Tout d’abord, au point de vue affectif : l’idée de la conscience d'autrui, de ses sentiments, de ses intentions, est un facteur important de notre vie mentale et de notre attitude à son égard. Auguste Comte acceptait, réclamait au besoin le subside positiviste, parce qu'il lui paraissait marquer une juste et respectueuse appréciation des services qu’il rendait à l'Humanité ; il l’aurait refusé sans hésitation s’il avait cru qu’il vint d’un sentiment de pitié. Imaginez, dit W. James, poussant les choses à l’extrême, une poupée d’un mécanisme admirable, impossible à distinguer d’une vraie femme, qui . sourirait, causerait, rougirait, qui s’occuperait de vous pour vous plaire ou pour vous soigner, en un mot qui se comporterait avec une irréprochable perfection. Quelqu'un qui le saura pourra-t-il jamais considérer cette charmante automate comme il considérerait une personne véritable ?
De même au point de vue moral et pratique. La psychodJogie n’est pas l’éthique, mais elle doit pouvoir répondre aux questions de fait soulevées par celles-ci. Or une des remarques les plus courantes des moralistes est que la valeur des actes ne consiste pas dans leur conformité extérieure à la règle, mais
ans la disposition interne de bonne ou mauvaise volonté à laquelle ils correspondent : peu importe, disait Kant, que la ï marionnette gesticule bien. Cette représentation sympa- }
. thique d’autrui est même nécessaire à régler notre conduite : par exemple, si nous appelons douleur, d’une façon déci- . soire et par définition, un ensemble de symptômes perceptibles du dehors, tels que contractions musculaires, troubles respiratoires et cardiaques, sueur, dilatation pupillaire, ete., il nous sera impossible de passer de la « psychologie : . de la douleur », ainsi comprise, à des applications morales, . pédagogiques ou juridiques !. Si donc la psychologie se res-
… 4. On comprend très bien que certains biologistes, partant de ce point
… de vue, aient été conduits à rejeter logiquement l'emploi de tous les mots … usuels, et à créer des termes entièrement nouveaux, tels que photo récep- … {ion au lieu de sensation visuelle, et ainsi de suite. Voir ci-dessous, 8 vi, 3 — «ci Traité Il, 635, La Psychologie zoologique.
#7 Far se iées
treignait à ne considérer que les réactions, et négligeait létat ' de la conscience, elle devrait s’interdire un domaine de pre- \ mière importance. Et l’on ne peut dire qu ’elle l'abandennerait à la morale; car celle-ci a pour objet les questions de
valeur, non les questions de fait; et ces états personnels
qu’elle suppose, leurs rapports ie leur liaison à
l'état organique, sont des questions de fait, qui constitue- à
raient alors un bonum vacans entre l’éthique et la psycho-
logie, l’objet d’une troisième étude, qu'il faudrait bien res.
taurer.
En réalité d’aïlleurs, les psychologues ne s’en sic jamais
désintéressés : la question des degrés de la conscience, celle
du subconscient, l’analyse de l’acte volontaire, celle du sen-
timent, celle du rêve en sont la preuve. La variété des processus conscients aboutissant à une même réaction à été l’objet propre de tout un ensemble de recherches expérimentales dont nous nous occuperons plus loin. Les ou-
vrages de Bergson montrent avec quelle finesse et avec quelle | précision le langage, chez un grand écrivain, peut atteindre |
ces mouvements et ces attitudes que l’on considère souvent a priori comme insaisissables et comme rebelles à toute expression exacte ; on peut en citer un exemple caractéris-
tique, parmi beaucoup d’autres, dans son analyse de leffort
intellectuel (BERGSON, À. — Voir ci-dessous $ x, 2). Presque |
toutes les formes de la p:ychologie usuelle concernent la conscience en tant que telle. Les romanciers, notamment, à cet égard, s'opposent aux dramaturges. L'art, d’une façon
générale, manifeste l'intérêt que prennent les hommes à se
représenter l’état d'esprit de leurs semblables et à y participer : qu’on se rappelle ce que disait Sainte-Beuve du rôle de la sympathie ; — et l’on sait combien ce thème à été développé et analysé chez les esthéticiens plus récents.
30 Psychologie réflexive et critique. — Le contenu dela pensée,
4. Voir ci-dessous, $ 1v, ce qui est dit de l'introspection expérimentale. — « Psychology is above the laboratory ; we employ our instruments of
precision not for their own sake, but solely because tbey help us t0a
refined and more aeccurate introspection. » Trrcnener, C, E, m. F'ESAERE DIT