LE PLAISIR ET LA DOULEUR
Nous ne chercherons à définir ni le plaisir ni la douleur ;
- il est nécessaire et suffisant d’éprouver ces sentiments pour
les connaître. Ce sont les lois de leur genèse, de leur développement et de leurs conséquences que nous chercherons à établir. Mais, pour cela, nous étudierons isolément ces deux phénomènes. Malgré les habitudes de langage et de pensée, qui autorisent à les traiter comme des faits physiologiques de même nature, quoique de sens opposés, nous ignorons en réalité si cette sorte de symétrie est réelle. Rrpor rappelle à ce sujet (A, 49), en y souscrivant pleinement, les judicieuses remarques de BEAUNIS (A, 239) : « Il se peut très bien que le plaisir et la douleur, qui nous paraissent deux phénomènes opposés et contraires l’un à l’autre, ne soient, en somme, que des phénomènes de même nature, et qui ne diffèrent que par une différence de degré. Il peut se faire qu’ils soient des phé-
nomènes d'ordre différent, mais qu’on ne puisse comparer
l’un à l’autre de façon à pouvoir dire que l’un est le contraire
de l’autre. TI peut se faire qu’ils dépendent simplement d’une
différence d’excitabilité des centres nerveux. Il Jeut se faire P
enfin qu’ils rentrent tantôt dans une catégorie, tantôt dans
h l'autre. »
Il est donc arbitraire de prendre comme point de départ
la symétrie supposée du plaisir et de la douleur.
« C’est déjà une hypothèse, dit RICHET, que æ faire dé la douleur le contraire du plaisir, et on arcelhie pas un ve mène obscur par un autre plus obscur encore. » (A,173.) :
Bien plus, les mots de plaisir et de douleur recouvrent ds faits disparates que nous aurons à distinguer, et nous ne pourrons accorder que la douleur d’une piqûre contienne les mêmes éléments affectifs qu’une mélancolie amoureuse. Nous devons donc diviser la difficulté: étudier d’abord, parmi les douleurs, celles dont il nous est le plus aisé d’établir les conditions physiologiques, vérifier ensuite sous quelles réserves les données acquises par cette voie peuvent être utilisées pour la connaissance des autres états analogues ; et enfin, guidés par la physiologie de Fa douleur, aborder celle du plaisir,
A. La douleur.
Les manifestations organiques de la douleur. |
. Suivant l'exemple de RtB0T (A, 25) nous n'avons pas essayé de définir la douleur et nous lavons posée comme un état intérieur que chacun connaît par son expérience ; mais nous pouvons facilement décrire les principales réactions organiques qui accompagnent le phénomène subjectif de douleur. A la sensation d'intensité moyenne répond, ‘en effet, un réflexe localisé, précis, circonserit. A la sensation douloureuse répondent des réflexes de plus en plus Pr à mesure que la douleur augmente.
Ces réflexes intéressent, en réalité, toutes les Pont ob vitales. Les plus visibles entré eux sont les réflexes moteurs; mais ceux-ci sont loin d’avoir tous la même valeur. * Qu'on blesse où qu’on brûle l’extrémité d’un membre, chez « un sujet d’ailleurs normal et à l’état de veille, Pon verra se ! produire :
1° Un retraït immédiat du membre, constituant un véri- | table réflexe de défense et susceptible de se produire même 4 | chez le sujet endormi ou modérément anesthésié ; 4 2° Des mouvements mettant en jeu les autres srobrenl L.
D ex de dé
également susceptibles de se produire hors de toute intervention des centres corticaux et relevant de la diffusion de Pexéitation suivant la loi de Pflüger. (V. Traîté, Z, 111).
39 Des mouvements coordonnés constituant là mimique
expressive de la douleur, et pouvant s’accompagner de cris.
49 De plus, des gestes de défense et des paroles marqueront la participation de l'intelligence et de la volonté à l’action qui s’accomplit. si |
Mais, en dehors de ces manifestations motrices, la doulenr s'accompagne d’une série de désordres viscéraux. Bb
La dilatation de la pupille est un phénomène constant.
- Cest le meilleur signe objectif de la douleur, puisqu'il échappe entièrement à l’influence de la volonté.
Le pouls est ordinairement ralenti, au moins si l'épreuve est de courte durée ; quelquefois, il est accéléré’, Presque toujours, la tension artérielle baisse. Les petits vaisseaux et les capillaires se contractent ; la peau se refroidit. (MAN- TEGAZZA, À, 29).
La respiration est irrégulière. En général, son amplitude diminye considérablement. Il se produit de véritables pauses, suivies, soit d’une inspiration profonde, soit d’une série d’inspirations fréquentes, mais superficielles. Les re diminuent dans tout l’organisme.
Les sécrétions se ralentissent ou s’arrêtent. L’appétit dint® nue où disparaît. Si les douleurs sont intenses et fréquentes, elles peuvent avoir un grave retentissement sur la santé générale (canïitié, amaigrissement). Oppenheimer à pu ainsi comparer la douleur à une véritable intoxication. |
Si ces manifestations organiques de la douleur oise manquer de constance et de cu cela tient à de nombreuses causes.
Il faut compter, chez l’homme, avec l’influence de Véduca tion et de Ia volonté qui interviennent sans cesse pour
4. « Bichat avait raison de dire : « Voulez-vous savoir si une douleur « est feinte ? explorez le pouls. » (RiBor, A, 30.) La formule est cependant | trop absolue : la régularité du pouls a été maintes fois notée au cours de crises douloureuses fort aiguës (coliques hépatiques, néphrétiques, etc.) et sert même à distinguer ces affections d’autres maladies plus graves.
arrêter, déformer, transformer les manifestations ee de la douleur, et qui provoquent par là den dérivations motrices et même sécrétoires (v. Traité, I, 722), qui en faussent l’expression naturelle. Il faut compter aussi, chez l’homme et chez l'animal, avec ces différences individuelles de réaction qui font que tel patient réagit tout de suite par de Pinhibition, que tel autre souffre et se débat avant d’arriver plus ou moins vite à une période d’épuisement, que tel autre enfin présente successives ou mêlées ces drersee formes de réactions.
La douleur est-elle liée à l'excitation intensive de tous les nerfs ?
Une théorie déjà ancienne de la douleur la représente comme provoquée par l'excitation intensive de tous les nerfs dont lexcitation plus faible détermine nos diverses sensations.
Cette théorie s'appuie sur des faits incontestables qu’on peut interpréter de plusieurs façons mais qu’on ne peut nier comme tels. 1
Qu'il s’agisse d’excitations cutanées de nature électrique, thermique, mécanique, on peut toujours distinguer, suivant le degré, une phase de non sensation, une phase de sensation | et une phase de douleur.
C’est par ailleurs un fait certain que le plus grand nombre des sensations pénibles liées à l’exercice des sens spéciaux, comme la vue, l’ouie, l’odorat, paraissent se ramener à cette explication générale de l'excitation excessive. Aussi beaucoup de physiologistes se sont-ils contentés de la notion d’excitation intensive pour expliquer la douleur. Ç’a été l'opinion de MoRAT (420), de LANDOIS (522), de WunDr (B, IL, 311) et c’est encore l'opinion de Charles RICHET (A, B, C)£
Il n’est pas nécessaire, d'autre part, que l'excitation intengive soit donnée brusquement et tout à la fois pour que la | douleur se produise ; il suffit que des excitations faibles ."
1. Avec quelques concessions à la théorie opposée (v: Traité, 1, 4 0} dans son dernier ouvrage de physiologie (Traité de Physiologie médico= # chirurgicale. Paris, Alcan, 1924). 1
s’accumulent pour que le même résultat soit atteint (RICHET, À, 29), et la loi de l'excitation intensive se justifie par la sommation des excitations faibles, À
Mais de pareilles conceptions tendent manifestement à exagérer le rôle des conditions objectives dans la production . dela douleur et à annihilerà tort le rôle du sujet sentant. C’est ce que Richet à compris lorsqu'il a complété ainsi sa première définition : La douleur est la perception d’une excitation forte -Où qui paraît forte, par suîte de l’état d’ hyperesthésie des nerfs ou des centres nerveux. L
C’est ainsi que, dans tous les cas d’arthrite, de névralgie, de phlegmon, le moindre contact est douloureux, la plus légère excitation dans la Sphère du nerf hyperesthésié produit une douleur intense (2bid., 15).
Il est d’autre part indéniable que l’état des centres à une
très grande importance dans la production du phénomène. Tel contact à peine perceptible à l’état normal, devient atrocement pénible chez un sujet atteint de méningite ; telle blessure grave est Supportée avec une facilité singulière par un alcoolique ou un aliéné.
L'exercice même d'activités purement corticales (calcul, rai- Sonnement, réflexion) ‘ peut s'opposer non seulement à la perception consciente de la douleur mais même à l’apparition de certains des réflexes qui l’accompagnent habituellement. Inversement, certaines douleurs sourdes et profondes, inaperçues durant l’activité diurne, sont ressenties avec une grande intensité durant le repos de la nuit et peuvent être le point de départ de cauchemars pénibles.
Richet, pour faire la part du système nerveux en même temps que la part de Pexcitation, suppose que la douleur résulte d’un rapport entre la force d’excitation F et la force de résistance F° du nerf, & F égale F° il n’y aura pas même de sensation; si F est plus grand que F° il y aura sensation
À. « Pascal, plongé dans ses problèmes, échappait aux névralgies. Les Aissaouas, les Fakirs, certains Lamas du Thibet se déchirent et se tailladent, garantis de la douleur par leur délire, et l’on ne peut douter que bien des martyrs, au milieu des tortures, n’ont éprouvé qu'un état de ravissement.» (RisoT, A, 33.)
d'autant plus forte que la différence entre F'et F° sera plus grande, et quand la force de résistance F° du nerf où du centre sera diminuée par une hyperesthésie où pour toute autre raison, il suffira d’une sé re. minime dre provoquer là douleur. EEE, à
Quant aux manifestations sé a Richet les ivisé. en deux groupes suivant qu’elles sont produites nd la x ré ou par l'excitation excessive. :
Les premières reviennent à des mouvements instinotifs et coordonnés, analogues aux mouvements de défense, caractérisés par le cri, là contraction des muscles de ue face et une flexion générale du corps. LD LEA
Parmi les secondes, Richet cite comme exemples la dilatation de l'iris et Pabaisserent de la pression artérielle. T1 insiste particulièrement sur ce fait que la douleur physique n’est pas la êause de ces dernières manifestations et qu’elle coïncide seulement avec elles par une sorte de parallélisme.
Cette théorie de la douleur paraïssait bien établie lorsqu'elle fut contestée expérimentalement par GOLDSCHEIDER qui admit, dans la peau, l'existence de points de douleur, puis par VON FREY, bientôt suivi par d'autres physiologistes allemands et suédois, qui concluaient comme lui en faveur | d’un sens spécial de 14 douleur et ie Een pp x la sensation douloureuse.
Y at-il un sens de la douleur F
T1 paraît résulter ‘en effet de leurs recherches qu’il existe, 1 dans les diverses régions de la peau, des points qui se dis- w tinguent des points de pression et des points thermiques “ et qui répondent à toutes les excitations par RTE OU . de douleur. 4
C’est surtout VON FREY qui paraît avoir établi, avec touté À là précision nécessaire, l’existence des points en question, grâce . à l'emploi d’un excitateur capillaire constitué par un cheveu de trois centimètres de long, fixé avec de la cire à l'extrémité. d’une tige de 8 centimètres. En opérant avec des cheveux | plus ou moins longs et plus ou moins épais, voire même ave
des poils très durs, on produit des pressions de valeur très di fférente. VON FREY à trouvé que les points de douleur avaient, en moyenne, une sensibilité mille fois plus faible que les points de pression qui donnent la sensation tactile, mais cette. moyenne comporte des chiffres extrêmes très éloignés, puisque les points de douleur de la cornée ont leur seuil d’excitation à 05,300 de pression et les points de douleur de la plante du pied leur seuil d’excitation à 250 grammes,
Plus récemment THUNBERG à cru pouvoir distinguer deux espèces de points de dorleur, dont les uns donnent des sensations de piqûre, les autres des douleurs sourdes, et Syäney ALRUTZ à distingué des points dolorifères qui donnent des. douleurs de piqûre et des points dolorifères qui donnent des douleurs de démangeaison.
D'autre part, tous les expérimentateurs qui consiataient lPexistence des points de douleur étaient plus où moins tentés de supposer ou de découvrir les terminaisons sensitives correspondantes. VON FREY est encore ici un de ceux qui ont le plus fait, du moins dans le domaine de la recherche et: de Phypothèse; il à attribué aux sensations de contact les corpuscules de Meissner, au froid les corpuscules de Krause, au chaud les corpuseules de Ruffini, avec les fibres sensitives qui se terminent dans ces différents organes, et il a attribué les sensations de douleur aux terminaisons nerveuses libres. Les, points de douleur correspondraient done à l'extrémité libre des filets nerveux sensitifs.
Mais il ne suffit pas, pour constituer un sens nouveau, de lui aitribuer des organes récepteurs périphériques et des terminaisons nerveuses ; il faut indiquer encore les voies de transmission et les centres. fé
C’est bien ce qu'ont essayé de faire les partisans de la douleur-sensation, et l’on peut résumer comme suit leurs principaux arguments. ‘ |
. a) Même à Pétat normal, la douleur d’une piaûre ou d’une brûlure est perçue avec un léger retard sur la sensation de contact. Si le membre piqué ou brûlé à été au préalable refroidi ou comprimé, le retard est bien plus considérable. 11 est très marqué, à l’état permanent, chez certains malades (les tabé-
412 IEs ÉLÉMENTS DE LA ve MENTALE
tiques, par exemple). On en conclut que la doubs doit suivre un trajet plus long que l'impression tactile. =
b) Certains malades présentent une véritable dissociation de la sensibilité au tact et de la sensibilité à la douleur. Par exemple, les sujets atteints de lésions médullaires, qui, comme dans la syringomyélie, atteignent surtout la substance grise et respectent les cordons blancs, conservent la sensibilité tactile, maïs ne sentent plus la douleur ni la température.
c) D'autre part, SCHIFF, qui a fait, en 1854, des expériences célèbres sur la conduction dolorifique de la moelle, est arrivé à cette conclusion expérimentale que la douleur se transmet par la substance grise de la moelle épinière, tandis que les sensations tactiles se transmettent par les cordons postérieurs.
Dans une première expérience, où il sectionnait la moelle à l'exception des cordons postérieurs, Schiff avait cru voir que la sensibilité tactile était seule conservée. Dans une deuxième expérience, où la substance grise était respectée alors que tous les faisceaux blancs étaient coupés, la sensibilité à la douleur semblait seule subsister.
d) La terminaison des voies ascendantes semble également différente. Tandis que l’ablation de certaines zones corticales t supprime ou tout au moins altère profondément les sensations, il semble bien que cette opération laisse subsister une conscience de la douleur où le thalamus jouerait son rôle, et que BECHATEREW ait exagéré le caractère inémotif de la mimique et des gestes qui survivent à l’ablation de l’écorce (cf. Traité, I, 658). Un argument plus sérieux encore se tire de l’absence ou de l'extrême rareté des terminaisons corticales directes provenant du système vago-sympathique, grand collecteur des impressions douloureuses viscérales. .
. Enfin I0TEYKO et STEFANOWSKA, après avoir constaté que - la sensibilité à la douleur est plus vivé du côté gauche, aussi bien chez les droitiers que chez les gauchers, croient pouvoir
1. Pariétale ascendante et moitié postérieure du lobule paracentral pour ” le tact, première et deuxième temporales pour l’ouïe, lèvres de la scissure calcarine pour la vue, cinquième temporale, corps godronné et corne d'smmon pour le goût et l’odorat. (Cf. Traité, I, 184-5.)
LES ÉTATS AFFEOTIFS 413
<onclure que les centres de la douleur ne sont pas les mêmes que les centres percepteurs. « La perception de la douleur, écrivent-elles (102), se fait par d’autres centres que la perception de toutes les autres sensations. »
La douleur est-elle donc, à légal de la sensation, une fonction nerveuse autonome, possédant ses recepteurs, ses voies et ses centres propres ? Les faits cités plus haut sont insuffisants, à notre avis, pour établir cette affirmation dans sa plénitude.
L'hypothèse d’un centre cérébral spécialisé n’est qu’une. hypothèse qu'Ioteyko et Stefanowska présentent avec réserve, et l’on pourrait d’ailleurs concevoir un centre qui ne serait ébranlé que par des excitations fortes, non spécifiques.
La participation, d’ailleurs indéterminée, des couches optiques à la conscience de la douleur n'implique pas, d’autre part, qu'elles constituent ce centre de la sensation douloureuse,
La dissociation syringomyélique et les expériences de Schiff seraient infiniment plus probantes en faveur des conducteurs spéciaux de la douleur si, de part et Aer on ne trouvait matière à contestation.
L’altération qui réalise chez l’homme l2 dissociation syringomyélique est déterminée par un néoplasme ou gliome, qui envahissant la substance grise, la détruit sur une grande longueur en la remplaçant par des cavités (oùpryé, tuyau, mueshéc, moelle). C’est la reproduction, par voie naturelle, de l'expérience de Schiff et, semble-t-il, avec le même résultat, Mais, comme le remarque MORAT, ce schéma clinique, anatomo-pathologique et physiologique, qui à joui si longtemps d’une si grande faveur, n’est plus acceptable aujourd’hui sans beaucoup de réserves.
Cliniquement, l’ordre suivant lequel les symptômes se groupent ou disparaissent n’est pas constant; « à de certaines fois, il est inverse de ce qui à été dit plus haut ; c’est alors la sensibilité tactile qui est intéressée, sans altération de la sensibilité à la douleur » (535).
L'inconvénient serait nul si à chaque variété d’altération fonctionnelle correspondait une variété précise d’altération . médullaire. Malheureusement, si, de leur côté, les formes de Paltération gliomateuse sont diverses, il n’y à pas de cor-
respondance entre les variétés d’altérations A es 8 les variétés d’altérations fonctionnelles. Re
- D'autre part, les résultats obtenus par Schiff, encore que. partiellement confirmés par Brown- -Séquard. (1866), ont été infirmés par d’autres physiologistes et notamment, par. Wood Field, par van Gehuchten, par Piltz et par d’autres. ANA
Enfin, le retard de la sensation de piqûre sur Ja sensation de contact s’accorde aussi bien avec Phypothèse de. condue- | teurs séparés qu'avec l’hypothèse d’une conduction: unique, si l’on veut bien admettre que dans ce dernier cas le contact - est assez fort pour être perçu, alors qu’il n’est pas encore assez fort pour être douloureux. Ajoutons cependant que, si les faits invoqués ci-dessus sont contestables on peu probants, les recherches, plus récentes de: BERTHOLET (Thèse, Lausanne, 1906) ontattribué la conduction dolorifique médullaire au faisceau de Gowers et que les observations plus récentes encore, faites sur. les blessés de guerre, paraissent être en faveur de voies médullaires. et de centres cérébraux spécialisés.
“Restent les points de douleur qui Rp R An ar établis, et leurs rapports avec les terminaisons sensitives libres qu’on peut regarder comme. probables. THUNBERG. écrit cependant que la conception d’après laquelle « les terminaisons nerveuses libres intra-épithéliales seraient le fondement anatomique des points de douleur » soulève quelques objections qe ne sont pas négligeables (B, f98}; me grrr se
+ Nous voilà done en présence de deux. conceptions très! ce mais qui n’en apportent pas moins deux affirma- | tions expérimentales :la première c’est que la douleur, est. le résultat d’une excitation intensive, la seconde c’est. que la eu est sentie par des récepteurs spéciaux. ,
: Or; IOTEYKO et STEFANOWSKA nous paraissent, avoir très he montré ,comment : les deux. affirmations 8e concilient. "r RE
Nous savons, d’une part, que le seuil Parcs on | ‘des
LA
SX
points de douleur est en Sénéral beaucoup plus élevé que le ‘seuil d’excitation. des points de pression, et ce serait: déjà une raison de penser que les excitations. directes des points de douleur doivent être des excitations fortes, encore que eette loi souffre des exceptions. sa de Nous savons aussi qu'un froid intense, une température élevée, une pression excessive nous causent de la douleur non: parce qu'ils excitent fortement. les” points : de pression ow les points thermiques qui ne peuvent donner que des sensations de tact où de température, mais parce que toute excitation thermique. ou tactile, arrivée à un certain degré d'intensité, excite les points de douleur et y détermine des: sensations douloureuses. Goldscheider remarquait déjà que’ le froid et le chaud intenses, appliqués. aux points de douleur, donnent des sensations douloureuses, et von Frey a signalé que l'excitation des points de pression reste indolore en dépit de son intensité, s’il n’y! à pas dans le voisinage immédiat des points de douleur qu’elle puisse atteindre. Par ce biais peuvent se Joindre et s’associer la théorie du sens de la douleur et ce qui subsiste de la théorie qui considérait da douleur comm Provoquée par l'excitation intensive de tousilesomerfsmieie auto ne ve ose | Mais quand on admet que la douleur :a'se8 récepteurs propres (et peut-être ses voies ‘et ses centres), la question se pose des douleurs sensorielles attachées à l'exercice de la vue et des autres sens spéciaux. Faut-il nier que ces sens puissent être l’occasion de douleurs puisqu'on ne leur. connaît ni points ni terminaisons dolorifères ? Ce serait, pour des. raisons systématiques ; Mer l'évidence, et, d'autre part, comment expliquer les douleurs de la vue, de l’ouie et des sens spé- Piaux sans revenir à la théorie de l'excitation intensive ? * Joteyko'et Stefanowska «estiment qu’on a rangé à tort, sous e nom'dé douleurs sensorielles, des sensations auxquelles in élément désagréable: est Surajouté par la réaction de notre TS anisme psycho-physiologique, élément qui peut varier par illeurs;, suivant les individus, les races, les âges, l'éducation, tc.; tellesles impressions désagréables qui sont produites sur es oreilles musicales par des sons discordants, sur le sens de
la vue par les couleurs criardes et les contrastes discordants ou bien encore les sensations de répugnance eb de dégoût qui s’éveillent chez certaines personnes devant telle sensation olfactive ou gustative. |
Pour Ioteyko et Stefanowska, l'élément désagréable est un élément qu’on doit exclure de toute théorie objective de la douleur.
| Les sensations propres de la vue, de l’odorai, du goût, de l’ouïe ne seraient, par ailleurs, jamais douloureuses par ellesmêmes, et les deux auteurs rappellent, à propos des sensations de la vue, que les opérations faites Sur le nerf optique donnent lieu à des éclairs mais non à des douleurs. Ce qui fait que nous parlons de douleurs à propos des sens spéciaux, c'est, pensent-elles, que les ébranlements spécifiques des nerfs optiques, acoustiques, olfactifs, gustatifs, quand ils atteignent un certain degré d'intensité, viennent retentir sur les fibres sensibles contenues dans les organes des sens ou situées dans leur voisinage immédiat. a
« La rupture de la membrane du tympan donne lieu à une sensation de tonnerre et à une sensation de douleur. Cette dernière est due à l’existence de nerfs dolorifères contenus dans la membrane. On s'explique aisément pourquoi les sensations auditives violentes sont si souvent douloureuses. Tébranlement mécanique de la membrane tympanique est la condition essentielle aussi bien de l'audition que de la douleur » (179).
De même, pour les autres sens spéciaux, loteyko et Stefanowska admettent que les exeitations adéquates, quand elles sont intenses, peuvent non seulement agir sux les nerfs sensoriels mais, par les modifications physico-chimiques qu’elles produisent, affecter plus ou moins les terminaisons Hbres de la région. Ainsi, les vapeurs irritantes de l’ammoniaque, de l'acide acétique, etc., provoquent la douleur par leur action sur les terminaisons libres du trijumeau contenues dans la membrane pituitaire.
Le mécanisme peut d’ailleurs, semble-t-il, être assez indirect, puisque, à propos des douleurs attachées à l'exercice de la vision, Ioteyko et Stefanowska font état de cette opi:
mon intéressante de Nagel que l’éblouissement rétinien ne provoque pas la douleur par l'intermédiaire du nerf optique, mais par l’excitation des nerfs ciliaires que détermine l’énergique contraction de l'iris (178). Les phénomènes doulouroux, dit Nagel, font défaut si on paralyse cette membrane par l’homatropine.
Jotéyko et Stefanowska aboutissent ainsi à cette conclusion que la douleur sensorielle est produite par l'excitation
: des nerfs dolorifères contenus dans les organes des sens, au . -moyen de l’excitant adéquat et intense de l’organe considéré (172).
- Ainsi complétée, la thèse qui tient la douleur pour une sensation spéciale séduit par son unité et sa clarté, et elle à, de plus, l’avantage de faire entre le désagréable et la douleur une différence déjà signalée ici, Mais en général trop méconnue ou trop négligée: |
À côté des sensations de douleur qui se lient à l’excitation directe ou indirecte, mais toujours plus ou moins intense des nerfs dolorifères, il y a lieu, en effet, selon nous, de faire place à ces sensations de désagréable qui se lient à la douleur, encore qu’elles s’en puissent détacher (v. Traité, I, 389), mais qui se lient également à la simple gêne de nos fonctions et de nos tendances, à la discordance des Sons, des couleurs et même des autres sensations, et qu’on ne pourrait appeler douleurs que par un véritable abus de langage,
Les excitations sensorielles excessives qu'Ioteyko et Stefanowska considèrent avec raison comme incapables de produire par elles-mêmes de la douleur, peuvent produire cependant à l’occasion des sensations désagréables. « Un des exemples les plus probants, écrit BourD ON, de sensation désagréable
mais non douloureuse, c’ést la sensation amer. J'ai, à plusieurs reprises, en goûtant des substances très amères, essayé
de découvrir dans cette sensation, sans pouvoir réussir, des éléments douloureux ; au contraire (et nous savons pourquoi),
On constate la présence d’éléments douloureux véritables dans
les sensations gustatives ou olfactives provoquées par l’am:
moniaque, l'acide lactique, l’essence de moutarde, » (231).
Le domaine du désagréable nous apparaît ainsi comme
TRAIYÉ DE PSYCHOLOGIE, 1. 27
418 LES ÉLÉMENTS DE LA VIE MENTALE na de
infiniment plus étendu que celui de la po puisque toute douleur est désagréable mais que beaucoup de sensations peuvent être da van sans être pour cela GO reuses, ;
On voit, par ce qui précède, comment nous concevons le rapport de la douleur avec les activités sensorielles et sensitives, eb comment nous concilions avec l'existence de points et de terminaisons dolorifères la théorie qui considère la douleur comme le résultat d’une excitation excessive.
Parmi les douleurs viscérales, quelques-unes s'expliquent aisément par le fait que certaines terminaisons libres peuvent être irritées par un ulcère, comprimées par des contractions musculaires spasmodiques, ete. ete. D'autre part, dans le cas très fréquent d’un organe normalement insensible, qui semble devenu douloureux, il y a des raisons de croire que l’'ixritation dont cet organe est le siège se transmet, par irradiation, à des organes voisins doués de sensibilité douloureuse.
On peut encore admettre que les douleurs locales qui viennent des muqueuses sont liées à des excitations mécaniques ou chimiques de terminaisons dolorifères ; c’est le cas : notamment de la faim et de la soif. Quant aux sensations | organiques de vide, de faiblesse, de lourdeur, elles ne sont pas à proprement parler douloureuses; ce sont des états désa- … gréables dont la physiologie est mal connue, mais qui se rattachent manifestement à la gêne de nos fonctions orga- | niques. 4
Pour ce qui concerne le cerveau, nous avons déjà dit. que | la blessure des circonvolutions cérébrales est indolore (I, 341). # Mais cela ne signifie nullement que le cerveau soit insen- \
réflexes péri iphériques douloureux. Nous reviendrons sur ' cette question (1, 681 sqq.),
B. Le plaisir.
Physiologie du plaisir.
La bibliographie du plaisir physique est aussi - pauvre que celle de là douleur est riche, et cette pauvreté s’explique, si Von songe qu’il est autrement difficile de produire le plaisir en laboratoire, et surtout de le faire croître et décroître, que de provoquer et de doser la douleur.
La plupart des auteurs estiment que la sensation de plaisir est, en général, plus diffuse et plus vague que la sensation de douleur et que, s’il fallait l’opposer à quelque chose, ce serait non pas à la douleur mais aux états diffus et mal localisés de gêne, de mal-être, de désagréable.
De lPexcitation productive du plaisir ils croient pouvoir formuler cette caractéristique qu’elle ne doit être ni assez faible pour passer inaperçue ni assez intense pour provoquer la douleur, c’est-à-dire qu’elle doit être d'intensité moyenne.
C’est ce que disait déjà DESCARTES avec son vocabulaire intellectualiste (n° 2 et 3) : « Le plaisir des sens consiste dans une certaine proportion de l’objet avec les sens. Entre les objets de chaque sens, celui-là n’est pas le plus agréable à Pâme qui en est très aisément ou très difficilement aperçu, mais celui qui n’est pas tellement facile à connaître qu’il ne laisse quelque chose à souhaiter à la passion avec laquelle les sens ont accoutumé de se porter sur les objets, ni aussi tellement difficile qu’il fasse souffrir les sens en travaillant à le connaître. »
; Herbert Spencer et la plupart des psychologues modernes
caractérisent le plaisir comme Descartes, et WUND?r 2 écrit en termes particulièrement précis (B, II, 331) : « L’expé- rience atteste que, dans tous les domaines sensoriels, les exci- 1 tations d'énergie moderée sont spécialement accompagnées
. de sentiments de plaisir. Ainsi des sentiments de plaisir |
… défini s’unissent avec les sensations de chatouillement qui sont . … dues à des ixritants cutanés de faible énergie et alternent
rapidement avec les sensations d'effort modéré et de fatigue musculaire, » | |
Cette conception, dit RrBoT (A, 56), « s'appuie sur un fait d'observation courante ; c’est que le plaisir poussé à l’excès ou trop prolongé se transforme bien souvent en douleur. Les plaisirs de la bouche peuvent conduire à la nausée ; le chatouillement devient rapidement une torture, de même que le chaud et le froid, et il n’est pas de mélodie favorite qu’on puisse tolérer pendant deux heures consécutives ». Ce n’est pas, à proprement parler, le plaisir, qui se transforme, mais, : comme le remarque Ribot, les conditions d’existence du plaisir qui cèdent la place aux conditions d'existence de la douleur ; c’est une excitation forte, une sommation qui se substitue à l’excitation moyenne.
Nous pensons que pour éclaircir cette physiologie, par ailleurs très rudimentaire, du plaisir, il y aurait eu intérêt à faire la distinction de l’agréable et du plaisir, comme nous avons fait la distinction du désagréable et de la douleur (v. Traité, I, 388).
Sans doute, quand on fait du plaisir une sensation vague et diffuse, il est difficile d’en distinguer l’agréable, sinon par une absence, encore plus complète, de localisations : cependant, si l’on veut bien considérer un certain nombre de plaisirs liés à des excitations locales comme celui du chatouillement déjà cité, celui du rire, où le plaisir sexuel, il semble bien qu’en raison des sensations aiguës, localisées, et des réflexes moteurs plus ou moins systématisés qui accompagnent les plaisirs de ce genre, on en puisse distinguer, sans trop de peine, l’agrément que procurent des concor- * dances de sons et de couleurs, l’aisance de nos fonctions OTganiques et mentales, l'excitation légère de nos nerfs sensibles et sensoriels, etc., etc. | | |
Sans assimiler ces diverses sortes de plaisirs à la sensation * spécifique de douleur {, assimilation que ni la physiologie ni ”
4. On ira avec intérêt à ce sujet l’article très sugestif de Bourpon sur la sensation de plaisir (Rev. Phil., 1893, II, 226). L'auteur assimile le plaisir à un chatouillement diffus et de faible intensité, et il en fait une sorts de sensation spéciale.
l'anatomie ne permettent, on peut tout au moins soutenir avec vraisemblance que l’agréable et le plaisir ne se confondent . pas. IF y a encore ici deux domaines, et, comme le domaine du : désagréable par rapport à celui de la douleur, le domaine de : l’agréable est plus étendu que celui du plaisir, puisque tout | plaisir est agréable (du moins en général), tandis que beau- | COUP de sensations peuvent être agréables sans constituer, . à proprement parler, des plaisirs. e-
Bien que la psychologie de laboratoire qui à beaucoup étudié la douleur, et surtout la douleur intense, n’ait pas complètement négligé l’étude du plaisir, elle l’a beaucoup moins étudié que la douleur pour les raisons qu’on vient de lire, et
elle n’est pas en état de dire, avec la même précision que pour la douleur, quels sont les concomitants physiologiques du plaisir. De plus, comme la distinction du plaisir et de l’agréable n’est pas faite d'ordinaire, on confond le plus souvent le plaisir et l’agréable ; on confond même le plaisir et joie (v. Traité, I, 463) et l’on signale, globalement, sans aucune distinction préalable, sous le nom de dynamogénie, des effets toniques constatés dans les grandes fonctions orga-
niques, respiration, circulation, nutrition, motricité, etc. (RIBoT, A, 53).
Il y aurait lieu cependant, semble-t-il, d'étudier séparément les concomitants physiologiques des plaisirs aigus, localisés, bien déterminés, comme ceux que nous citions tout à l'heure.
Finalité de l’agréable et du désagréable.
. On admet en général que les conditions d'apparition de | l’agréable et du désagréable sont régies par une véritable finalité. L’agréable est ce que nous recherchons naturelle-
} ment et, en général, ce qu’il est bon de rechercher. Le désagréable est ce que nous fuyons et ce qu’il est utile, le plus souvent, de fuir. Ainsi comprise, la finalité de l'agréable et du désagréable, incontestable dans la généralité des cas, est cependant, maintes fois, prise en défaut.
Que de maladies graves qui sont indolores comme la tuberculose et que de: douleurs aiguës, comme le mal aux dents ou les coliques, qui ne sont pas, à l’ordinaire, annonciatrices de dangers graves pour l'organisme !,
. On se gare quelquefois contre cette objection en Et la finalité de l’agréable et du désagréable en un sens plus restreint : on se borne à dire que le Pagréable est lié à lexercice libre et facile d’une fonction, tandis que le désagréable est lé à des conditions inverses ; c’est vrai, dans la mesure où l’on peutsoutenir que les excitations modérées sollicitent notre activité et que les exeations fortes l’épuisent, mais, quand on sort de ces généralités, on s’expose à des affirmations audacieuses et gratuites. « Si tel poison est agréable, dit-on, et tel aliment sain amer, c’est que, abstraction faite des conséquences organiques plus générales, la fonction particulière du goût est favorisée par le premier et gênée par le second. » Qu'en sait-on et que veut-on dire ? Cette physiologie finaliste est passablement arbitraire.
Si on tient pour le finalisme quand même, le mieux ul de
se réfugier résolument dans des affirmations qui ne peuvent
être contrôlées et de soutenir que l'appropriation de l’agréable et du désagréable aux besoins de l’organisme, parfaite à l’origine chez les êtres les plus rudimentaires, s’est trouvée faussée peu à peu, à mesure que se différenciaient les fonc-
tions vitales.
Y a-t-il d'autres sentiments élémentaires que ceux de l’agréable et du désagréable ?
Nous venons de distinguer du plaisir et de la douleur, et 4 surtout de Ja douleur, les tonalités affectives de l’agréable É et du désagréable dont le plaisir et la douleur s’accompagnent d'ordinaire et qui peuvent cependant exister en dehors des états nettement caractérisés et plus ou moins M Lo de plaisir et de douleur.
D'autre part, comme il est le plus souvent légitime, du. point de vue subjectif, de ranger les tonalités affectives du « plaisir et de la douleur dans les catégories de lagréable |
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