‹ Traité de Raja YogaChapitre 12 sur 36 · Le but, l’objet de la nature est de servir à · texte numérisé non relu

Le but, l’objet de la nature est de servir à

l’esprit, au Soi.

La teneur littérale de ce sloka est que « l’Atma de la vue est pour le Connaisseur »» Par la vue il est ici entendu le connu, Prakriti ; et, d’autre part, Aima spécifie la source, l’essence de tout. Il a été établi que la nature n’a pas de lumière propre, que la lumière de la nature ne vient que de la présence

en elle de Purusha , que la lumière de la nature n’est qu’une lumière d’emprunt comme celle dé la Lune. Et comme toutes les manifestations de la nature participent aux conditions de la nature, il s’ensuit que Purusha est la cause de tout et ainsi que Prakriti ne peut avoir de but autre que de libérer Purusha .

22. L’objet de la nature n’existe plus pour le soi individualisé qui a atteint son but, mais il n’est essentiellement pas détruit parce qu’il demeure commun aux ou pour les autres Sois.

La nature est bien unique ; les Sois sont nombreux. Lorsque l’action de la nature a cessé d’affecter les Sois, c’est-à-dire les Purushas qui sont réalisés, le dit effet de la nature continue de s’appliquer aux autres Sois. Il s’ensuit que la libération d’une àme, son absolution, comme dit ki Yoga, n’implique pas nécessairement celle des autres âmes, et, ainsi, que la matière servant toujours, dure éternellement, aussi longtemps du moins que la manifestation.

23. Le fait de reconnaître, de réaliser ce que sont les pouvoirs du connu et du connaisseur, de la nature et du Soi, provient de la jonction des deux.

Le sloka 17 a déjà parlé de cette jonction ; les

slokas 21 et 22 disent que Purusha, le Connaisseur, et Prakriti, le connu, sont éternellement unis. C’est celte jonction qui, tout en suscitant les expériences et en les manifestant conduit Purusha à se réaliser, à atteindre la libération, l’absolution, Moksa.

Le pouvoir de Prakriti est ce qui paraît, ce qui produit les expériences diverses. Celui de Purusha est connaissance pure et félicité. Par conséquent, il faut l’union, la jonction des deux pour que l’effet des expériences soit connu ; mais il faut conjointement aussi ne pas identifier l’un à l’autre pour que tout aille bien et que la libération soit atteinte.

La jonction précitée est donc une chose, l’identification en est une autre ; la première existe, la seconde doit être évitée ; tout le mal vient de l’identification humaine de l’esprit à la matière, ou du Soi à la nature.

24. L’ignorance est ce Qui cause la jonction du Connaisseur et du çonnu, c’est^à-dire de l’âme et de la nature.

Notre adjonction à nos corps est ce qui nous fait éprouver les sensations du monde auquel ce corps appartient et cette adjonction est conditionnée par notre ignorance. Un corps n’est d’ailleurs qu une combinaison de particules et n a pas d existence propre ;'!e fait de s’identifier à lui est donc essen-

tiellement déraisonnable, et c’est cependant ce qui nous fait éprouver la sensation des impacts subis par ce corps. La démonstration que cette identification n’est pas fondée, c’est qu’on peut s’en distraire. Il y a des cas réalisés où, dans certaines conditions mentales, le corps d’un homme vivant a pu être brûlé sans que cet homme ait éprouvé de souffrance. Ces conditions abortives de la douleur sont le fait d’une disjonction momentanée de l’âme du patient et de la partie impliquée de la nature, fait amené par la connaissance, celle notamment de la haute Yoga. Donc le contraire est bien le fait de l’ignorance.

25. Quand l’ignorance a disparu, la jonction fâcheuse de l’âme à la nature et l’indépendance du Connaisseur, Kaivalya, sont réalisées.

Le discernement suit la disparition de l’ignorance. On voit alors tout sous le jour qui convient ; on sait que les Gunas n’agissent pas sur Purusha , et, comme la souffrance vient de parties des Gunas, on sait qu’on n’en doit pas être atteint si on réalise leur disjonction de l’âme même. Quant cela peut être effectivement réalisé, l’âme reste dans sa nature propre, toute de félicité. Cet état est dit d’absolution et constitue Kaivalya ou Moksa.

La réalisation de la disjonction est difficile et

longue ; les grandes religions s’y emploient avec plus ou moins de connaissance ; la Yoga y tend sûrement par le contrôle des facultés de l’àme, en amenant le contrôle de la matière par celui réalisé du mental qui est plus difficile. Pouvant ainsi le plus, on peut aisément ensuite le moins, c’est-à-dire le contrôle de la nature extérieure dont les forces ne sont pas essentiellement différentes de celles de l’cime, mais seulement plus grossières.

26. Le moyen de détruire l’ignorance est la pratique continuelle du discernement.

Le discernement est le fait de voir l’aspect réel, permanent des choses plutôt que l'irréel et transitoire ; sa réalisatton s’effectue quand les sens perçoivent l’intériorité plutôt que l’extériorité. C’est donc à cela qu’il faut s’exercer, mais encore fautil le faire sans discontinuité. C’est ainsi qu’il faut se pénétrer, par une constante analyse bien entendue des choses, de la conviction que la nature ni aucune de ses parties, le mental lui-meme, ne sont Purusha , que la nature change sans cesse tandis que Purusha est immuable. Lorsque cette analyse des choses est aisément faite, qu’elle se fait presque d’elle-méme, alors l’ignorance, cause de la jonction qui amène l’expérience, s’atténue, disparaît et Purusha, l’àme môme, se prend à briller de son propre

aspect d’omniscience, d’omnipotence et d’omniprésence.

27. L’éclairement qui couronne la pratique de la Yoga se réalise graduellement de sept manières.

Voici celte gradation telle que l’a relevée l’observation des âges : 1° connaître tout ce qui est à connaître, n’avoir plus rien à connaître ; 2° être libéré de toutes sortes de liens ; 3° atteindre tout par Kaivalya , ne plus rien voir en dehors de soi ; 4° avoir fait tout son devoir ; 5° avoir le mental en repos ; 6° avoir balayé les Gunas en soi comme les pierres du sommet d’une montagne qui n’y peuvent plus remonter ; 7° se trouver vide de Gunas , être vraiment ce que l’on est, libéré et heureux.

Chacun de ces étals détruit d’ailleurs une série d’états d’âme gradués suivant la correspondance suivante : 1° le désir de connaissance ; 2° le désir de libération ; 3° le désir de bonheur ; 4° le désir de faire son devoir ; 5° le chagrin ; 6° la crainte ; 7° le doute.

Quand on est arrivé au terme on se trouve établi dans le Soi et l’on sent qu’il suflit à tout, parce qu’il est omnipotent, et omniprésent, et pur, et parfait, et omniscient. Rendu à ce point, le Yogui est paisible et calme ; il ne ressent plus la douleur, il n’est

plus déçu, il ne ressent plus la misère, mais il se sent puissant et béni.

28. La pratique des différentes parties de la Yoga détruit les impuretés, fait naître l’éclairement et conduit au discernement.

Ce sloka attient au côté pratique de la Yoga tandis que les précédents versets traitent de l’aspect idéal ; mais celui-ci n’est réalisé qu’après celui-là, qu’après le physique et mental. C’est pourquoi le premier est indiqué et qu’on s’appesantit sur le second.

29. Les pratiques de la Yoga sont au nombre de huit, et sont appelées les jambes de la Yoga; ce sont: Yama, Niyama, Asana, Pranayama, Pratyakara, Dharana, Dhyana et Samadhi.

Une esquisse de chacune de ces parties a été vue au commencement de cette étude ; on va y revenir

Voici les synonymes de chacun des titres de ces parties. Yama , abstention ; Niyama , observance ; Asana , posture ; Pranayama , régulation du souille ; Pralyaliara , abstraction ; Dharana , concentration ; Dhyana , contemplation, absorption ; Samadhi , trance, ravissement.

30. Yama consiste à s’abstenir de tuer, de tromper, de voler, d’être incontinent et de désirer recevoir.

C’est donc le contrôle mental, verbal et corporel qui empêche de tomber dans les cinq erreurs précitées. La première est la plus importante, elle vise rinoffensivilé en général, et ce qui s’ensuit.

Inutile de s’étendre sur lès deux autres erreurs. La continence visée, c’est-à-dire en dehors du devoir procréateur exercé dans l’ordre, est de règle physiologique et attient essentiellement à l’idée ou au fait que l’âme même n’a pas de sexe. Le désir de recevoir quelque chose d’autrui asservit à autrui et affecte la noblesse naturelle de l’âme. 11 n’en est pas de môme de recevoir dans le besoin et sans l’avoir même désiré ; c’est alors des deux parts un acte de fraternité et même d’unité.

31. Les abstentions précitées ne sont dûment qualifiées de « grands vœux » que lorsqu’elles sont universelles, c’est-à-dire lorsqu’elles n’attiennent pas exclusivement à l’endroit, à un objet particulier ou à certaines circonstances.

Bien des personnes effectivement ne pratiquent l’abstention que dans un sens limité ; elles ne tuent pas un homme, mais elles ne s’abstiennent pas de détruire un animal ; elles ne mentent point dans

leur intérêt, mais elles ne s’en privent pas dans celui d’autrui et pratiquent ainsi la maxime pernicieuse « la fin justifie les moyens ». Tout cela n’est ni le véritable Yama ni le moindrement bien.

32. Niyama consiste dans la purification externe et interne, dans le contentement, la mortification, l’étude et l’adoration ou la résignation à Dieu.

Ces devoirs-ci sont positifs, à l’encontre des précédents qui sont négatifs. La purification doit avoir lieu inlus et extra : une personne sale ne peut pas devenir Togui. La purification mentale s’obtient par la réalisation de Yama et surtout par celle du véritable amour qui donne sans rien prendre. La pureté interne est évidemment plus importante que l’externe, mais les deux sont nécessaires. Le contentement est le fait d’être satisfait de son sort, quel qu’il soit. Les autres points ont déjà été traités. Dieu est ici entendu en Ishvâra, notre Logos.

33. Pour obstruer des pensées qui s’opposent à la Yoga il faut susciter des pensées contraires.

On sait que le moyen, en effet, de se corriger d’un défaut quelconque est de s’entretenir dans la pensée de la qualité contraire. Il en est de même des difficultés qu’on peut avoir pour réaliser

les dix préceptes compris dans Yama et Psiyama.

Si l’on se sent encore porté à tuer une créature ou simplement meme à la maltraiter, il faut penser à l’amour que le candidat Yogui doit éprouver pour tous les êtres, amour dont l’absence amène toujours la misère. Ainsi pour les autres devoirs. C’est ce qu’on appelle l’administration des contraires dont l’usage est très utile.

34. Les obstacles à la réalisation de la Yoga ne sont pas seulement de perpétrer les actes nocifs ci-dessus spécifiés, mais de les faire perpétrer ou d’approuver leur perpétration, soit par avarice, colère ou ignorance, et dans quelque mesure que ce soit. Le tout résulte de beaucoup d’ignorance et amène autant de misère. C’est pour cela qu’il faut y faire échec par la méthode dite des contraires.

Mentir ou porter quelqu’un à mentir ou approuver un mensonge est également mal, et un petit mensonge n’en est pas moins un mensonge. Tout préjudice causé directement ou indirectement réagit et retombe tôt ou tard inéluctablement sur qui l’a produit ou fait produire. Il en est de même des autres actes nocifs. Toutes les misères dont l’humanité est assaillie proviennent de la non application de la Loi et l’humanité fait preuve d’ignorance en

attribuant ces misères à autre chose qu’à ellemême. Il lui appartient d’y mettre un terme en vivant dans l’ordre et de transformer ainsi la terre en un lieu de félicité. Pour cela il suffit d’apprendre, de vouloir et de réaliser.

35. Celui qui a réalisé en lui l’abstention de tuer n’inspire plus d’antipathie en présence d’autrui.

L’abstention spécifiée ici est plus que l’état négatif de ne pas tuer, mais le sentiment positif d’amour universel. En cette condition d’être toute antipathie se trouve suspendue devant un tel être et nul ne lui fait mal ni même ne l’injurie. Les hommes de tous degrés d’évolution, les animaux mêmes l’approchent sans crainte et le fréquentent sans réserve. Ce sont, du reste, ces faits-là, quand ils ont lieu, qui témoignent le mieux de la réalisation vécue de l’état proposé. Exemple : François d’Assise, en Occident.

36. L’homme qui a pleinement réalisé la véracité en lui, c’est-à-dire qui ne peut plus rien dire qu’en toute sa conscience il ne tienne pour vrai, celui-là acquiert en même temps le pouvoir de réaliser sans autre travail le fruit de l’action pour lui et pour ceux à qui il s’intéresse.

L’observation éclairée des sages a relevé qu en

les conditions précitées les pensées et les paroles du sujet deviennent immédiatement effectives et que ce qu’autrui ne réalise qu’à grand peine il le fait sans effort par une seule pensée ou un seul mot. C’est ainsi qu’en disant alors à un malade « soyez guéri », le malade est guéri ; à un endolori, « soyez consolé », il est consolé ; à quiconque aussi « soyez béni », l’individu se sent aussitôt inondé de force, de lumière et de félicité.

37. L’abstention pleinement réalisée de tout larcin fait venir les biens même de la terre au Yogui.

En pareil cas, c’est-à-dire quand le désir môme de s'approprier quoi que ce soit n’existe plus chez le Yogui, celui-ci rencontre à chaque pas des biens qui s’offrent en quelque sorte à lui. C'est que si l'on cherche à fuir la nature extérieure elle nous suit davantage et que, lorsqu'on n’a plus cure d’elle, elle devient notre esclave.

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