‹ Traité de sociologie générale (volume 3)Chapitre 7 sur 11 · E. Ollivier ; L'Empire libéral, t. IV · texte numérisé non relu

E. Ollivier ; L'Empire libéral, t. IV

1.5.54* Si l'on vouhiit montrer, au moyen de la réduction :\ l'absurde, la vanité <run tel raisonnement, on pourrait observer qu'il s'applique dans tous les cas où les facultés qu'ont plusieurs individus de faire quelque cliose sont en conflit. Par exemple, «l'Etat )> devrait obliger les professeurs de violon à donner des leçons gratis, parce qu'en se faisant payer, ils « lèsent » la liberté de ceux qui. veulent apprendre à jouer du violon et n'ont pas de quoi payer les leçons. (Test donc à l'Etat qu'il appartient de créer cette liberté d'apprendre à jouer du violon. De même, si une femme refuse de se donner à celui qui l'en sollicite, elle enlève la faculté de faire l'amour avec elle à cet homme dont elle lèse la « li))erté » : et il faut, pour errer la liberté des amoureux, que l'Etat s'empresse d'obliger la femme de se donner

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employé dans cette dérivation a trois sens : 1° un sens indéfini d'une personnification abstraite ; 2° un sens défini, qui est celui de la faculté de faire — ou de ne pas faire — et qui se dédouble en les deux suivants : (2-a) la faculté qu'a un individu déterminé ; (2-b) la faculté qu'ont d'autres individus différents de l'individu déterminé. Souvent, ces deux facultés s'opposent l'une à l'autre, et par conséquent, une mesure qui protège l'une lèse l'autre. Les dérivations tirent parti de ce triple sens pour transporter sur le premier ce qui n'est valable que pour l'un des seconds. Parfois, pour dissimuler cette amphibologie, on ajoute une épithète à la liberté^ dans le premier sens (| 1561). La dérivation que nous examinons transporte sur le premier sens ce qui est valable pour le sens (2-b), et dit que la mesure envisagée protège la liberté. On pourrait, avec tout autant de raison, transporter sur le premier sens ce qui s'applique au sens (2-a), et l'on dirait alors que la mesure lèse la liberté. Le conflit pratique ne se résout ni par l'une de ces dérivations ni par l'autre, mais seulement en examinant si, en vue du but que Ton veut atteindre, il est utile de faire prévaloir (2-a) sur (2-6) ou vice versa. Mais ainsi, on passerait des dérivations au raisonnement logico-expérimental.

155o. Nous venons de voir dans quel rapport se trouve la dérivation avec la réalité logico-expérimentale. Il nous reste à voir pourquoi on emploie cette dérivation. D'où provient cette obstination à désigner par un termeunique des choses différentes et même opposées? Simplement du fait que l'on veut conserver les sentiments agréables que suggère ce terme ^ C'est pour le même motif que l'empire romain continua à porter le nom de république. En

à celui qui la désire. Mais, objectera-t-on, de telles «libertés » ne sont pas respectables comme celle de ceux qui ne veulent pas travailler certains jours, et qui devraient le faire si d'autres travaillaient. Très bien ; mais cette réponse nous entraîne à examiner s'il est utile, en vue de certaines fins déterminées, ou si nou.s^ voulons, pour un motif quelconque, favoriser la faculté de faire — ou de ne pas faire — des uns ou des autres ; et nous sortons entièrement du domaine où se trouve celui qui parle d' « offenses à la liberté » ou de « création de la liberté ».

1555* Parmi les belles métamorphoses du terme libéralisme, remarquable est celle qu'on observe dans un discours du ministre Salandra. Le 6 avril 1914, exposant à la Chambre le programme de son gouvernement, il dit : « A mon avis, libéralisme, en Italie, signifie patriotisme (vives approbations) ». C'est là une adjonction à faire à un futur dictionnaii-e des synonymes. Mais le ministre a peut-être seulement voulu dire que libéral et patriote étaient des termes employés pour désigner un certain parti, et, en ce cas, il ne s'écartait pas trop de la vérité : ce sont, en effet, des euphémismes dont le parti des « spéculateurs », en Italie, se complaît à tirer son nom (|223ô).

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outre aussi, mais certainement dans une mesure 1res secondaire, il y a là l'effet d'un reste de pudeur de certains politiciens qui, brûlant aujourd'hui ce qu'ils ont adoré hier, copiant les gouvernements «réactionnaires» dont ils disent tant de mal, veulent faire semblant d'avoir conservé la doctrine qui leur était profitable, lorsqu'ils combattaient ces gouvernements. Quant à la justification, en particulier, dont nous avons parlé, elle est employée, comme les autres dérivations de ce genre, pour transporter, à volonté, sur le sens (2-a) ou sur le sens (2-6), les sentiments favorables et indéterminés qui sont suscités par le sens 1.

1556. (IV-y) Terme à plusieurs sens et choses différentes désignées par un seul terme. On emploie cette dérivation, soit directement pour attribuer un sens à une proposition qu'on emploie ensuite dans un autre sens (§ 491 ^), soit indirectement, pour éviter la contradiction de deux propositions ; ce qu'on obtient en dédoublant un ou plusieurs termes de ces propositions. On emploie aussi cette dérivation pour allonger un peu l'expression d'une simple afïirmalion, et donner ainsi au discours une apparence de raisonnement logique (§ 1420 et sv.). Au lieu de dire simplement : A est B, on dit : A est X; puis, ou bien on sous-entend, par accord de sentiments, ou bien on dit explicitement que .Y est B, et l'on a ainsi c( démontré » que A est B. Logiquement, cette voie allongée n'est pas meilleure que la voie abrégée (§ 783) ; mais elle est préférable, par rapport aux sentiments, car elle satisfait le besoin de développements pseudo-logiques ^

1556' La tradition pythagoricienne paraît avoir donnù pour règle morale de s'efforcer d'être semblable aux dieux; (Themist. ; Orat.; XV, p. 192). C'est là que HiEROGL. ; Comm. in aur. car., XXVII, Didot, p. 483, place la perfection. Stob. ; Eglog., 11,8, p. 66, rapporte comme étant une parole de Pythagore : «'Enov Oeù : « Suis dieu ». Si ce dieu était celui du vulgaire, la règle précédente ajouterait quelque chose à la simple affirmation d'un précepte : elle exprimerait que celui-ci est d'accord avec la notion que le vulgaire a du dieu. De même, si l'on connaissait la volonté de ce dieu par des livres sacrés, par la tradition ou d'une autre manière analogue, quelque chose serait aussi ajouté à la simple affirmation du précepte. Mais quand l'auteur même du précepte détermine aussi la nature et la volonté du dieu, invoquer ce dieu n'a d'autre effet que d'allonger la voie qui mène au but. Que l'auteur affirme directement le précepte, ou qu'il affirme indirectement qu'il tire son origine d'une similitude ou d'une volonté par lui déterminée, c'est exactement la même chose. La tradition pythagoricienne établit précisément une différence entre les dieux du vulgaire et ceux de Pythagore. Dans Diogène, VIII, 1, 21, Hiéronyme rapporte que Pythagore vit aux Enfers, « l'âme d'Hésiode enchaînée à une colonne de bronze et grinçant des dents, et celle d'Homère attachée à un arbre, entourée de serpents, à cause des choses qu'ils avaient dites au sujet des dieux». De même, Platon corrige à sa manière la notion que le vulgaire, les poètes, d'autres auteurs, ont de dieu : et dans le livre III de la République, il repousse et condamne plu-

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De ce genre sont les sophismes très nombreux dans lesquels le moyen terme a deux sens, se dédouble, et ceux, très nombreux aussi, dans lesquels un terme a successivement deux significations, ce qui peut aboutir à un raisonnement en cercle. Un tj^pe très usité est le suivant. On afiirme que tous les A ont l'opinion B. Ici, A a un sens générique, indéterminé et qui s'accorde simplement avec les sentiments de celui qui écoute. Par conséquent, d'habitude, on n'en demande pas davantage. Mais si l'on demande : « Définissez-moi A », la réponse, plus ou moins entortillée, embrouillée, implicite, aboutit au fond à afïirmer qu'on appelle/! ceux qui ont l'opinion B; et ainsi A prend une nouvelle signification. De cette manière, le raisonnement revient à dire que celui qui a l'opinion B a l'opinion B. Nous avons déjà donné de nombreux exemples de cette sorte (Jî 592, 593 et passiih).

loo7. Comme exemple de l'usage direct du présent genre de dérivations, on peut citer celui du terme solidarité (§ 451 et sv.). Les solidarisles avouent eux-mêmes qu'on remploie dans des sens très différents. M. Croiset' dit, à propos de ce terme: «(p. VI). Tout le monde l'emploie, et à force de l'emploj^er, on oublie volon-

sieurs des opinions qui avaient cours au sujet des dieux : il blâme les récits de certains faits, contenus dans Homère, et conclut : « (p. 388) Si donc, ami Adimante. les ieunes gens écoutaient attentivement de tels faits et ne s'en moquaient pas, comme de choses dites d'une manière indigne, quelqu'un d'entre eux, étant homme, les estimera difficilement indignes de lui et les blâmera ». Puis, dans le livre IV des Lois. p. vKi. il dit que le semljlable plaît à son semblable, et que par conséquent, pour se faire aimer de dieu, il faut que l'homme s'efforce de lui ressembler: «et selon cette maxime, l'homme tempérant est ami de dieu, parce qu'il lui est semi)lable ; Ihomme intempérant ne lui est pas semblajile. et il est injuste)-. Mais à quel dieu l'homme doit-il être semblable :> Pas au dieu d'Homère ; mais au dieu tel qu'il plaît à Platon de se le façonner. Le Zeus d'Homère n'est certes pas tempérant lorsque, au chant XIV de VIliade, il veut avoir commerce avec Héra, sur le mont Ida, sans se retirer dans sou palais. C'est uniquement parce que Platon rejette, condamne le récit de ces aventures et d'autres semljlables de Zeus. qu'il peut dire ce dieu tempérant. En sorte que son raisonnement est du type suivant : « L'homme doit faire cela, parce qu'il doit être semblable au dieu que j'imagine faire cela». La valeur logico-expérimentale de ce raisonnement n"est pas du tout supérieure à la simple affirmation : « L"iiomme doit faire cela ». Il n'en est pas ainsi au point de vue du sentiment, pour lequel il est utile d'allonger autant que possible la dérivation, atin déveiller un grand nombre de sentiments : de même que dans une œuvre musicale on fait de nombreuses variations sur un même motif. Voici, par exemple, Stobée ; loc. cit., p. GO. qui, après avoir cité Homère qu'il est bon d'avoir de son côté, quand on peut, ajoute : « Ainsi. Pythagore aussi a dit : .<;mî5 dieu: évidemment pas avec la vue et comme guide, mais avec l'esprit et en harmonie avec la belle ordonnance du monde. Cela est exposé par Platon, selon les trois parties de la philosophie : dans le Timée physiquement,... dans la Républiqtw éthiquement, dans le Théétète logiquement ». Ainsi, on satisfait tous les désirs.

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