Hés. : Op. et dies
IS-j^Plin.; yat. hist., XXVIII, 4,3 : Qui fruges excantassit... Qui malam Carmen incantassit. Voir en outre Senec. ; Sat. quaest.. IV, t)-7 (% 194).
185^ Maintenant encore on compose des philtres amoureux, par des procédés qui ne diffèrent guère de ceux employés anciennement. Un arrêt du tribunal de Lucera. commenté par l'avocat Vittorio Pasotti — Monitore dei Tribunali, Milano. 9 août 1913 — nous apprend que trois femmes avaient pris dans un cimetière des os humains, pour en composer un philtre qui devait induire un homme à épouser une <:ertaine femme.
et ses variétés, dans le monde gréco-latin, en citant quelques faits étrangers.
Justement parce qu'ils n'excitent plus les sentiments, qui troubleraient l'œuvre objective que nous voulons accomplir, nous choisirons comme premier exemple une catégorie de faits qui, aujourd'hui du moins, ont peu d'importance sociale. Ces sentiments sont les pires ennemis que rencontre l'étude scientifique de la sociologie. Malheureusement, nous ne réussirons pas toujours à les éviter complètement. Il faudra que le lecteur lui-même s'efforce d'éloigner cette cause d'erreur.
La méthode que nous suivons pour la catégorie de faits que nous étudions maintenant est identique à celle que nous emploierons pour d'autres catégories semblables. Les phénomènes de cette catégorie constituent une famille naturelle, semblable à celle des papilionacées en botanique. On peut facilement les reconnaître et les grouper. Leur nombre est considérable ; aussi nous est-il impossible de les rappeler tous ; mais nous parlerons au moins des types principaux.
187. Nous avons beaucoup de cas dans lesquels des gens croient pouvoir susciter ou éloigner des ouragans, grâce à certaines pratiques. Parfois on ne sait pas comment se produit cet effet, qu'on présente comme donné par l'observation ; d'autrefois, on expose des soi-disant motifs, et l'on tient l'effet pour une conséquence théoriquement explicable de l'action de certaines forces. En général, on suppose que les phénomènes météorologiques sont placés sous la dépendance de certaines pratiques, soit directement, soit indirectement, grâce à l'intervention de puissances supérieures.
188. Pallas donne des préceptes sans commentaires. Columelle ajoute un brin d'interprétation logique, en disant que l'usage et l'expérience en ont enseigné l'efficacité \ Longtemps auparavant, selon Diogène Laërce (VIII, 59), Empédocle se vantait de commander à la pluie et aux vents. D'après Timée (loc. cit. 60), un jour que
188 ' Pall. ; I, 35 : Contra grandinem multa dicuntur. Panno roseo mola cooperitur. Item cruentae secures contra caelum minaciter levantur. Item omne horti spatium albaîvite praecingitur : vel noctua pennis patentibus extensa suffigitur : vel ferramenta, quibus operandum est, sevo unguntur ursino. Aliqui ursi adipem cum oleo tusum reservant, et falces hoc, cum putaturi sunt , ungunt. Sed hoc in occulto débet esse remedium, ut nullus putator intelligat, cuius vis tanta esse perhibetur, ut neque nebula neque aliquo animali possit noceri. Interest etiam ut res protanata non valeat». Plin. ; Nat. hist., XXVIII, 23: lam primum abigi grandinesturbinesque contra fulgura, ipsa in mense connudata, sic averti violentiam caeli : in navigando quidem lempestates etiam sine menstruis.
§ lîtt) LES ACTIONS NON-LOGIQUES 99
les vents soufllaient avec violence et menaçaient de détruire les récoltes, il fit faire des outres de peau d'âne et les envoya porter sur les montagnes. De cette manière, les vents, emprisonnés dans ces outres, cessèrent de soulTler . Suidas rend cette interprétation un peu moins absurde, en disant qu'Empédocle plaça des peaux d'âne tout autour de la ville. Plutarque (adv. Colot,) donne des interprétations moins invraisemblables, bien que toujours telles, lorsqu'il dit qu'Empédocle a délivré une contrée de la stérilité et de la peste, en fermant les gorges des montagnes, par lesquelles les vents souillaient dans la plaine. Il répète à peu près la même chose ailleurs (De curios.), mais seulement à propos de la peste. Clément d'Alexandrie ' dit qu'Empédocle fit cesser un vent qui rendait les habitants malades et les femmes stériles ; et là paraît un élément nouveau, puisque ce fait serait une contrefaçon faite par les Grecs, des miracles Israélites; ce qui nous donne ainsi une interprétation théologique.
189. 11 est évident que nous avons là comme un tronc duquel partent de nombreuses ramifications : un élément constant et beaucoup d'interprétations différentes. Le tronc, l'élément constant est la croyance qu'Empédocle a empêché les vents de nuire à une contrée ; les ramifications, les interprétations sont les conceptions différentes de la manière dont cet effet s'est produit ; naturellement elles dépendent des inclinations des auteurs dont elles émanent. L'homme pratique se met à la recherche de raisons pseudo-expérimentales ; le théologien, de causes théologiques.
Dans Pausanias, on trouve pêle-mêle les explications pseudo-expérimentales, magiques, théologiques. Notre auteur écrit , à propos d'une statue d'Athéna Anémotide, élevée à Mothone (IV, 35) : « On dit que
188» Clément. Alex. ; Stromat., VI, 3, p. 753-755, éd. Potter : 630-6.S1, éd. Paris. Cet auteur raconte d'autres faits encore. La Grèce souffrant d'une grande sécheresse, la Pythie prescrivit d'avoir recours aux prières d'Eaque. Celui-ci alla sur une montagne et pria. Il ne tarda pas à pleuvoir abondamment. On peut encore voir, sur ce point, le scoliaste de Pindare: Xem., V, 17; Diod. Sic , VI, 61 ; P.vus., I, 44. A ce propos, l'auteur rappelle le cas de Samuel (/ Rois, 12, 18), qui lui aussi a fait pleuvoir. Puis Clément revient aux Grecs et raconte comment Aristée. à Céos. obtint de Jupiter, des vents qui tempérèrent l'ardeur de la canicule. Hygik. ; Poef. astroii, II, 4. rappelle aussi ce fait. Il n'oublie pas que la Pythie prescrivit aux Grecs d'apaiser les vents, au temps de l'invasion perse (Hérod. ; VII, 178). Il vient ensuite à parler d'Empédocle, puis revient à la Bible et cite Psaume 8S; Deut., X. 16, 17; Isa., XL, 26. Il fait cette remarque : «Certains disent que la peste, la grêle, les tempêtes et autres semblables calamités sont occasionnées non seulement par des perturbations naturelles, mais aussi par certains démons ou par la colère de mauvais anges. » Suit l'histoire de ceux qui, à Kiéones, doivent éloigner la grêle ; et l'on nous parle des sacrifices qu'on fait dans ce but (| 194) ; on nous rappelle la puritication d'Athènes par Epiménide et autres histoires semblables.
c'est Diomède qui éleva la statue et donna un nom à la déesse. Les vents les plus violents, soufflant hors de saison, dévastaient la contrée. Diomède adressa des prières à Athéna ; dès lors, la terre ne subit plus aucun dommage des vents. » Ailleurs (II, 12): a Au pied de la colline (puisque le temple a été édifié au sommet), se trouve l'autel des vents, sur lequel, une nuit chaque année, le prêtre sacrifie aux vents. Il accomplit aussi d'autres cérémonies secrètes, dans quatre fosses, afin d'apaiser la fureur des vents ; il chante encore des paroles magiques qui viennent, dit-on, de Médée.» Plus loin (II, 34) : «Je relève encore, chez les Métaniens, ce fait qui m'étonne beaucoup. Le siroco, soufflant du golfe de Saronique sur les vignes qui bourgeonnent, en dessèche les boutons. Aussi, dès que le vent se lève, deux hommes, après avoir dépecé un coq entièrement blanc, courent autour des vignes, chacun portant une moitié du coq ; arrivés au lieu dont ils sont partis, ils les enterrent. Tel est le procédé que ces gens ont découvert. »
Mais il y a mieux encore. Quand les tempêtes abîmaient les moissons, on punissait ceux qui étaient chargés de les éloigner (§194).
Pomponius Mêla ^ parle de neuf vierges qui habitaient l'île de Séna et qui pouvaient, par leurs chants, déchaîner la mer et les vents.
1 90. De ce noyau d'interprétations des actions non-logiques, se détache une ramification qui aboutit à la divinisation des tempêtes. Cicéron (De nat. deor. , III, 20, 51)fait objecter par Gotta à Balbus que le ciel, les astres et les phénomènes météorologiques multiplient le nombre des dieux. Ici, ce cas reste isolé; ailleurs il se subdivise et donne lieu à de nombreuses interprétations, à des personnifications, à des explications ^
189 1 Mêla ; III, 6 . Sena in Britannico mari, Osismicis adversa litoribus, Gallici numinis oraculo insignis est : cuius antistites, perpétua virginitate sanctae, numéro novem esse traduntur : Barrigenas [Gallicenas?] vocant, putantque ingeniis singularibus praeditas, maria ac ventos concitare carminibus, seque in quae velint animalia vertere, sanare quae apud alios insanabilia sunt, scire ventura et praedicare, sed nonnisi deditas navigantibus et in id tantum, ut se consulerent profectis.
Reinagh s'est occupé de ce texte (Cultes, Mythes et religions, t. I). Il croit que Mêla a reproduit des informations trouvées dans des textes grecs. « QueUe que soit la source immédiate de Mêla dans ce qu'il dit de l'île de Sena, on a lieu de supposer que le fond de son récit est fort ancien. Je crois en trouver l'origine dans l'Odyssée même, ce prototype, comme le disait déjà Lucien, de tous les romans géographiques de l'antiquité ». Il se peut qu'il en soit ainsi ; il se peut aussi que les fables de l'Odyssée et les autres aient une origine commune dans l'idée qu'on peut agir sur les vents ; idée qu'on a plus tard expliquée et sur laquelle on a brodé.
190' Dans le monde latin, on a des inscriptions contenant des invocations aux
191. Commander aux vents et aux tempêtes devient un signe de puissance intellectuelle ou spirituelle, comme chez Empédocle, ou de divinité comme chez le Christ, quand il fait taire la tempête'. Les magiciens, les sorciers manifestent ainsi leur pouvoir; et l'anthropomorphisme grec connaît les maîtres des vents, des tempêtes, de la mer.
192. On sacrifiait aux vents. Le sacrifice n'est qu'un développement logique d'une action magique semblable à celle dont nous avons parlé tout à l'heure, à propos du coq blanc. Il suflit, en effet, pour transformer cette action en sacrifice, d'ajouter que le dépeçage du coq blanc est un sacrifice à une divinité. Virgile ^ fait sacrifier une brebis noire à la Tempête, une blanche au Zéphir favorable. Remarquez les éléments de cette opération : 1° Elément principal : l'idée que moyennant certains actes on peut agir sur la tempête et sur les vents; 2" Elément secondaire: explication logique de ces actes, grâce à l'intervention d'une entité imaginaire (personnification du vent, divinité, etc.); 3° Elément encore plus accessoire: déter-
vents. c. I. L. VIII, 26(i9, 2610. Orelli, 1271. lovi O. M. tempestatium divinaruni potenti leg. III. Aug. dedicante... A. Maury ; Hist. des relig. de la Gr., t. I : « (p. It36) Les vents furent aussi adorés par les populations primitives de la Grèce ; mais leur culte, qui joue un si grand rôle dans le Rig-Véda, s'était singulièrement affaibli cliez les Hellènes. Ils continuent sans doute à être personnifiés, mais on ne les invoque plus que par occasion et en (p. 167) certaines localités spéciales ». Plus loin, en note : « (p. 169) (2) Le culte des vents et des montagnes était associé chez les Chinois à celui des cours d'eau ^Tcheou-li, trad. édit, Biot, t. II, p. 86). Lorsque l'empereur passait en char sur une montagne, le cocher faisait un sacrifice au génie de la montagne {Ibid. t. II, p. 249). — (3) Les anciens Finois invoquaient aussi les vents comme des dieux, surtout ceux du sud et du nord. Ils adressaient aux vents froids des formules déprécatoires... »
191 1 Matth. ; 8, 23-27. Surpris de voir cesser la tempête, les disciples s'écrient : « (27) Uoraizôç èariv ovroç, ôti koi oi àveftoc xai^ ÔâÀaaca vizaKovovaiv aÏTçJ; «Quel est celui à qui obéissent même les vents et la mer ? »
lf»2i ViRr,.: Aen.Ml\
(115) Placemus ventos, et Gnosia régna petamus.
(118) Sic fatus, meritos aris mactavit honores,
Taurum Neptuno, taurum tibi, pulcher Apollo ; N'igram Hiemi pecudem, Zephyris felicibus albam.
Servius note : meritos honores] Unicuique aptos... Ratio enim victimarum sit pro qualitate numinum : nam aut hae immolantur, quae obsunt eorum muneribus, ut porcus Cereri ; quia obest frugibus : hircus Libero; quia vilibus nocet. Aut certe ad similitudinem : ut inferis nigras pecudes ; superis albas immolent : tempestati atras ; candidas serenitati. Nigram Hiemi, etc.] Bono usus est ordine, ut prius averteret mala, sic conciliaret optanda. — Aristophane; Gren., 847-848, plaisante sur cet usage et demande qu'on immole un agneau noir pour éloigner la tempête qui menace Eschyle et sa critique d'Euripide. Le scoliaste note : « un ngneau noir\ Parce qu'il s'agit d'un sacrifice au cyclone [Tj-phon], pour faire cesser l'ouragan — un agneau noir]. Puisqu'on en sacrifie un à "Typhon, quand le vent souffle en cyclone... Noir à juste titre et non blanc, parce que le Typhon est noir. »
mination des actes, au moyen de certaines ressemblances entre la brebis noire et la tempête, la brebis blanche et le vent favorable.
193. Les vents protégèrent les Grecs contre l'invasion perse et, pour les remercier, les Delphiens leur élevèrent un autel à Tia^ On sait que Borée, gendre des Athéniens - par son mariage avec Orestie, fille d'Erechtée, dispersa la flotte perse, et mérita ainsi l'autel que les Athéniens lui élevèrent au bord de l'Ilyssus. Cet excellent Borée protégeait aussi d'autres gens que les Athéniens. Il détruisit, la flotte de Denys, qui avait pris la mer pour attaquer les Tyriens *. « C'est pourquoi les Tyriens sacrifièrent à Borée, décrétèrent que le vent était citoyen [de la ville], lui réservèrent une maison et un champ, et célèbrent chaque année une fête en son honneur. » Il sauva aussi les Mégalopolitains assiégés par les Lacédémoniens ; aussi les premiers lui sacrifient-ils chaque année, et l'honorent-ils autant que tout autre dieu *.
Les Mages de la Perse connaissaient, eux aussi, l'art d'apaiser les vents. A propos de la tempête suscitée par Borée pour venir en aide aux Athéniens, et qui infligea de graves dommages à la flotte perse, Hérodote dit : « La tempête sévit trois jours. A la fin, lorsque les Mages eurent sacrifié des victimes et conjuré les vents par la magie, et qu'ils eurent en outre sacrifié à Thétis et aux Néréides, les vents tombèrent le quatrième jour, si ce n'est spontanément. » Ce doute d'Hérodote est remarquable K
194. On trouve souvent chez les auteurs anciens l'idée que la
193 1 Hérodote ; YII, 178.
1932 Hérodote ; VII, 189. A une époque postérieure, on trouve une interprétation qui enlève au fait son caractère surnaturel, qui l'explique logiquement. C'est là un cas particulier d'un fait général. Scholia in Apollonii Argonaut.. I. v. 211. «Chez les Mégariens, Eragora dit que Borée, qui enleva Orestie, était fils de Strimon et non pas un vent ». Il reste à trouver des interprétations analogues pour des cas semblables, dans lesquels, au dire des Athéniens, Borée leur fut favorable ; mais c'est très facile : il y aura eu autant d'autres individus du nom de Borée.
1933 Ael. ; Var. hist., XII, 61.
193* Paus.; VIII, 36.
1935 Hérodote manifeste aussi quelque doute à propos du secours que Borée porta aux Athéniens ; il observe qu'il ne saurait dire si ce fut vraiment grâce aux prières des Athéniens, que Borée frappa la flotte des BarJjares; mais, dit-il, les Athéniens affirment que Borée les secourut à cette occasion comme avant. Hérodote ; VII, 189, 3:olâ' ùv 'Adrivaloi a<pi /.éyovai jSudr/aavTa tov BoQ£r]v ■kqôteçov Kal tôts ÈKElva KareçyâaaadaL.... « Les Ath •niens affirment que Borée les a secourus à cette occasion comme avant et qu'il a fait cela... »
Ji r.ll Li:s ACTIONS NON-LOGIULi:S K»;'.
magie peut susciter la pluie, la tempête et le vent '. Séneque traite longuement des causes des phénomènes météorologiques, et se moque des opérations magiques *. 11 n'admet pas la prévision du temps par l'observation ; ce n'est pour lui qu'un préparatif aux pratiques suivies pour éloigner le mauvais temps. Il raconte qu'à Kléones, il y a des ofïiciers publics appelés observateurs de la grêle. Sitôt qu'ils annonçaient l'approche de l'ouragan, les
194 * Par exemple : Tibulle : 1, 2. L'auteur, parlant d'une magicienne, dit quelle
dissipe les nuages du ciel et fait tomber la neige en été, selon son caprice.
(51) Cum libet, haec tristi depellit nubila eaelo, Cum libet, aestivo convocat orbe iiives.
OvjD. Amorum, I, 8 :
(5) Illa magasartes Aeaeaque carmina noTit,
19^ Cum volait, toto glomerantur nubila coelo, Cum voluit, puro fulget in orbe dies.
Idem ; Met'.im., VII. Cest Médée qui parle :
(201) nubila pello,
Xubilaque induco ; ventos abigoque vocoque, •Seneca ; Med. :
(754) Et evocavi uubibas siccis aqua :
(765) Sonuere fluctas, tumuit insaaum mare Tacente vente...
Idem ; Hercul. Oet., 452 et sv.
LucAiN ; Phars., VI, décrit longuement les opérations magiques de la femme
thessalienne. 11 convient de remarquer qu'elles agissent non par la faveur des
dieux, mais contre leur volonté, en les forçant. En Thessalie :
(440) Ibi plurima surgunt
Vim factura Deis...
A la vois de la magicienne :
(461) Cessavere vices rerum ; dilataque lon^a Haesit nocte dies : legi non paruit aether. Torpuit et praeceps, audito carminé, mundus, .Axitus et rapidis impulses Jupiter urgens Miratur non ire polos. Xunc omnia compleut Imbribtts, et calido preducunt nubila Phoebo : Et tonat ignare caelum love : vocibus isdem Humeutes late nebulas. nimbosque solutis Excassere comis. Ventis cessantibus, aequor Intumuit ; rursus vetitum sentire procellas Conticuit, turbante Xoto. etc.
Philostr. ; Vit. ApolL. III, 14 (p. 53. Didot). Arrivés à l'endroit où étaient les Bracmanes, Apollonius et ses compagnons « virent deux cuves de pierre noire, l'une pour la pluie, Tautre pour les vents. Si l'Inde souffre de la sécheresse, on ouvre celle qui contient la pluie; aussitôt elle envoie des nuages et des pluies à toute la terre. .S'il pleut trop, on la ferme et la pluie cesse. Je crois qu'on emploie la cuve des vents comme l'outre d'Eole ; car si on l'ouvre, il en sort un des vents qui souftle où il faut, et la terre se desséche».
194 ' Sexega ; Nat. quaest., IV, 6-7. (6) Non tempero imihi, quo minus omnes nostrorum ineptias proferam. Quosdam peritos observandarum nubium esse affirmant, et praedicere, cum grando futura sit, et hoc intelligere usu ipso, cum colorem nubium notassent, quam gi-ando toties insequebatur. Illud incredibile. <;ieonis fuisse publice praepositos xa^^o^vkoKoç speculatores futurae grandinis. etc.
habitants couraient au temple et sacrifiaient, qui un agneau, qui un poulet ; et les nuages s'en allaient ailleurs. Celui qui n'avait rien à sacrifier se piquait le doigt et versait un peu de sang. «(7) On a cherché la raison de ce phénomène. Les uns, comme il convient à des hommes très savants, nient qu'il soit possible de marchander avec la grêle et de se racheter de la tempête moyennant de petites offrandes, bien que les offrandes fléchissent les dieux mêmes. D'autres supposent qu'il y a dans le sang quelque force capable d'éloigner les nuages. Mais comment, dans une si petite goutte de sang, peut-il y avoir une force assez grande pour agir là-haut et influencer les nuages? Combien il valait mieux dire: C'est un mensonge et une fable ! Mais à Kléones, on punissait ceux auxquels était confié le soin de prévoir les tempêtes, lorsque, par leur négligence, les vignes étaient frappées et les moissons abattues. Chez nous, les XII Tables défendent qu'on prononce des incantations contre les récoltes d'autrui. L'antiquité inculte croyait que les chants magiques attiraient les nuages et les éloignaient ; ce qui est si clairement impossible, qu'il est inutile d'entrer dans une école philosophique pour l'apprendre ». Mais peu d'auteurs font preuve du scepticisme de Sénèque ; aussi avons-nous une longue suite de légendes sur les orages et les vents, qui persiste jusqu'à une époque voisine de la nôtre.
19S. Les légions romaines conduites par Marc-Aurèle contre les Quades, eurent à souffrir du manque d'eau ; mais un ouragan survint entre temps pour les rafraîchir. Le fait semble certain. Nous n'avons pas à rechercher ici si la légion Fulminée tira son nom de cet ouragan ; cela ne nous importe nullement pour le but que nous voulons atteindre. Et si même l'histoire de l'ouragan n'était pas vraie, l'exemple nous servirait comme avant, puisque nous traitons non du fait lui-même, mais des sentiments manifestés par les histoires, vraies ou fausses, que nous en possédons.
On veut expliquer le comment et le pourquoi de cet ouragan ; et chacun le fait suivant ses sentiments, ses inclinations. Ce peut être l'effet d'opérations magiques. On connaît même le nom du sorcier. Dans ces cas, l'extrême précision ne coûte pas cher. Suidas ^ l'appelle Arnouphis : «Philosophe égyptien qui, se trouvant avec l'empereur des Romains, Marc-Aurèle, le philosophe, quand les Romains souffraient de la soif, fit immédiatement rassembler des nuages noirs et tomber une forte pluie, accompagnée de ton-
1951 Suidas.; s. r. 'Açvovcpiç.
.^ li>Ô LES ACTIONS NON-LOGIQUES 105
nerrcs et de fréquents éclairs; et cela, il le fit avec sa science. D'autres disent que ce prodige fut accompli par Julien le Chaldéen ». Les dieux païens peuvent bien intervenir. Sinon à quoi passeraient-ils leur temps dans le monde? Dion Cassius (LXXI, 8) dit que les Romains, serrés de près par les Quades, souffraient terriblement de la chaleur et de la soif ; « tout d'un coup de nombreux nuages se rassemblèrent, et, non sans l'intervention divine, une grosse pluie s'abattit avec violence. Donc, on raconte qu'un magicien ég}'ptien du nom d'Arnouphis, qui se trouvait avec Marc, invoqua par la magie plusieurs divinités- et principalement Hermès Aérien ; il fit, par ce moyen, tomber la pluie. » Claudien^ croit que l'ennemi fut mis en fuite par une pluie de feu. Pour quelle raison? Les pratiques magiques ou la faveur de Jupiter Tonnant. Capitolinus * sait que Marc-Antonin « dirigea par ses prières le feu du ciel contre les machines de guerre des ennemis, et obtint la pluie pour ses soldats qui souffraient de la soif».
Ce fait de la tempête qui, par la puissance de la magie ou la sympathie divine, favorise un des belligérants, se rencontre dans des pays lointains et des conditions telles que tout soupçon d'imitation est exclue
195- Proprement : démons; mais il faut prendre garde au double sens du ôaifutv païen et du démon chrétien {§ 1613).
195 5 Glaud. ; De VI eons. Honor.
(369) nam flammeas imber in hostem
Decidit
(.374) Tune contenta polo mortalis nescia teli
Pugna fuit ; Chaldaea mago seu carmina ritu
Armavere Deos ; seu, quod reor. omne Tonantis
Obsequium Marci mores potuere mereri.
Notez la transformation morale. Borée intervient uniquement à cause de ses liens de parenté avec les Athéniens. Jupiter Tonnant intervient, non pour favoriser Marc Aurèle, mais à cause de ses vertus. De semblables transformations sont générales.
195* M. Anton. Phil., 24.
lîfe ' Davis ; La Chine, t. II. L'auteur transcrit un passage de V Histoire des trois royaumes : « (p. 66) Liou-peï saisit l'occasion de fondre sur Tchang-pao avec toutes ses forces. Ce dernier, pour le repousser, monta sur son coursier, les cheveux en désordre et agitant l'épée qu'il tenait à la main : puis il se livra à des opérations magiques. Alors le vent s'éleva, le tonnerre gronda avec fracas, et il descendit du haut des cieux un nuage noir dans lequel on voyait aux prises une multitude d'hommes armés. Liou-peï battit aussitôt en retraite et alla consulter Tchou-tsien. qui lui dit : Laissez-le recourir encore aux sortilèges ; je vais préparer du sang de truie, de mouton et de chien... Le lendemain Tchang-pao s'avança... pour oSrir le combat. Liou-peï alla à sa rencontre, mais à peine l'avait-il atteint, que Tchang-pao eut de nouveau recours à ses enchantements; le vent souffla, le tonnerre se fit entendre, un nuage sombre obscurcit le firmament, et l'on crut voir descendre des escadrons de cavaliers. Liou-peï tout aussitôt fit semblant de fuir, et Tchang-pao s'élança à sa poursuite ; mais il n'avait pas encore tourné la colline, que les troupt^s
Chez Lampride *, le fait se transforme de nouveau et revêt un autre aspect. Marc-Antonin avait réussi, par certains procédés magiques, à rendre les Marcomans amis des Romains ; on ne veut pas révéler ces procédés à Héliogabale, par crainte qu'il ne veuille susciter une nouvelle guerre. Finalement, les chrétiens revendiquent le miracle pour leur Dieu. Après le passage de Dion Cassius que nous venons de citer, Sifilinus ^ ajoute que cet écrivain induit en erreur son lecteur , volontairement ou involontairement , mais plutôt volontairement. Il n'ignorait pas en effet l'existence de la légion Fulminante [ou Fulminée], à laquelle l'armée dut son salut, et non au magicien Arnouphis. Voici la vérité. Màrc-Aurèle avait une légion composée entièrement de chrétiens. Pendant le combat, le préfet du Prétoire vint dire à Marc-Aurèle que les chrétiens pouvaient tout obtenir par leurs prières, et qu'il y avait une légion chrétienne dans l'armée. « Marc ayant donc entendu cela, leur demanda de prier leur Dieu. Quand ils l'eurent fait, Dieu les exauça incontinent, et frappa les ennemis de la foudre, tandis qu'il réconforta les Romains par la pluie. » Sifilinus ajoute encore qu'il existe, à ce qu'on dit, une lettre de Marc-Antonin, sur ce fait. D'autres auteurs font aussi allusion à cette lettre, inventée par des gens plus pieux que véridiques ; et l'on va même jusqu'à nous en donner le texte authentique, dans les œuvres de Saint Justin martyr ^.
qui étaient cachées sortirent de leur embuscade, et lancèrent sur leurs ennemis l'impur liquide qu'ils avaient tenu en réserve. L'air parut aussitôt rempli d'hommes et de chevaux de papier ou de paille qui tombèrent à terre pêle-mêle ; le vent s'apaisa et le tonnerre cessa ».
195^ Heliog., 9 : Gum Marcomannis bellum inferre vellet, quos Antoninus pulcherrime profligaverat, dictum est a quibusdam, par Ghaldaeos et magos Antoninuni Marcum id egisse, ut Marcomanni P. R. semper devoti essent atque amici, idque factis carminibus et consecratione : cum quaereret quae illa essent, vel ubi essent, suppressum est. Gonstabat enim illum ob hoc consecrationem quaerere ut eam dissiparet spe belli concitandi...
195 î Dio Gass. ; LXXI, 9.
1958 D. lusT. ; Apol., I, 71. L'empereur écrit au Sénat; et le faussaire imagine que Marc-Aurèle dit des chrétiens : «Ils prièrent un dieu que je ne connaissais pas ; aussitôt l'eau du ciel tomba sur nous, très fraîche, tandis qu'une grêle de feu s'abattait sur les ennemis des Eomains». Voyez comment le miracle croît et embellit ! Tertull. ; Apolog., 5 et Eusèbe ; Eccl. hist., Y, 1-6, rappellent le fait et la fameuse lettre. Eusèbe ne parle pas de la demande que Marc-Aurèle aurait adressée aux chrétiens pour qu'ils se missent en prière. Geux-ci s'agenouillent spontanément et prient avant le combat. Les ennemis en furent étonnés; mais il arriva quelque chose de plus merveilleux : un ouragan mit en fuite les ennemis, tandis qu'une pluie bienfaisante réconfortait les Romains. Zonar. ; Ann. XII, 2, répète au contraire à peu près l'histoire du pseudo- Justin. Oros. ; VII, 15 : ...Nam cum insurrexissent gentes inmanitate barbarae, multitudine innumerabiles. hoc est Marco-
196. Ainsi croit et embellit la légende, qui approche du roman; mais les enjolivures extérieures n'augmentent pas seules : les idées iondamentalesse multiplient aussi. Le noyau est un concept mécanique; c'est-à-dire qu'on prononce certaines paroles, on fait certaines opérations, et la pluie tombe. Puis vient le besoin d'expliquer ce prodige. La première explication suppose l'action d'êtres surnaturels. Mais on éprouve aussi le besoin d'expliquer leur intervention, et voilà une seconde explication. Celle-ci se subdivise à son tour suivant les motifs que l'on suppose à cette intervention. Parmi ceux-ci apparaît principalement le motif éthique. On introduit ainsi un nouveau concept qui manquait entièrement à l'opération magique. Le nouveau concept élargit à son tour l'action. La pluie était le but de l'opération magique; elle devient le moyen par lequel la puissance divine récompense ses protégés et frappe leurs ennemis ; ensuite, c'est aussi le moyen de récompenser la foi et la vertu. Enfin, du cas particulier, on passe au général. On ne traite plus d'un fait isolé, mais de faits multiples, d'après une norme commune. Ce passage s'effectue déjà dans Tertullien ^ Après avoir rappelé le fait de la pluie obtenue par les soldats de Marc-Aurèle, il ajoute : « Combien de fois n'avons-nous pas fait cesser la sécheresse par nos prières et nos jeûnes? »
On pourrait rapporter d'autres faits analogues, qui montrent que les sentiments dont ils proviennent sont très communs dans la race humaine'.
manni, Quadi, Vandali, Sarmatae, Suebi, atque omnis paene Germania, et m Quadoram usque fines progressas exercitus, circumventusque al) hostibus, propter aquarum penuriam praesentius sitis quara hostis periculum sustineret : ad invocationem nominis Chrisli, quam subito magna lidei constantia quidam milites etïusi in preces palam fecerunt, tanla vis pluviae efifusa est, ut Romanos quidem largissime ac sine iniuria refecerit, l>arbaros autem crebris fulminum ictibus perterritos, praesertim cum plurirai eorum occiderentur, in fugara coegerit. Voir en outre : NicEPH. ; IV, 12. — Gedr.; I. — Gregor. Xyss. ; Or. II in laud. s. XL Martyt-um.
190 « Tertlll. ; Ad Scopulam, 4 : Marcus quoque Aurelius in Germanica expeditione Christianorum miiitum orationibus ad deum factis imbres in siti illa impetravit. Quando non geniculationil»as et ieiunationibus nostris etiam siccitates sunt dopulsae?
1%* Paus.; VIII,^rt*arf., ;;8: L'auteur fait mention de la fontaine Hagno, sur le mont Lycée. «Lorsque la sécheresse a duré longtemps, et qu'en conséquence les semences confiées à la terre et les arl)res se dessèchent, alors le prêtre du dieu Lycéen, après avoir adressé une prière à la fontaine et lui avoir sacrifié selon les rites, touche, avec une branche de chêne, l'eau de la fontaine, à la surface et non au fond. L'eau étant remuée, il s'élève une vapeur semblable à un brouillard ; peu après elle devient un nuage qui, attirant à lui les autres nuages, fait tomber la pluie sur la terre de r.\rcadie. » Nous verrons plus loin (| 203) que les sorcières, par dest procédés exactement semblables, faisaient pleuvoir et grêler. Les différences sont les suivantes : 1» Au lieu de la
197. Chez les auteurs chrétiens, il est naturel que les explications logiques de la loi générale des tempêtes aboutissent au démon. Clément d'Alexandrie^ nous apprend que les mauvais anges jouent un rôle dans les tempêtes et autres semblables calamités (§ 188 -). Mais prenons garde que c'est là une adjonction servant d'explication au noyau principal ; c'est-à-dire à la croj'ance que, moyennant certaines pratiques, on peut agir sur les tempêtes et sur d'autres calamités semblables ^
divinité de la fontaine, des païens, c'est le démon des chrétiens qui intervient. Il est naturel que chaque peuple fasse intervenir les êtres divinisés de sa religion. 2° Chez Pausanias, l'opération est essentiellement bienfaisante ; chez les chrétiens, elle peut l'être aussi, mais en général elle est malfaisante. Il est naturel aussi que les êtres divinisés agissent chacun selon son propre caractère, et le démon est essentiellement malfaisant. Cet exemple nous montre un même faitjmaginaire, expliqué de façons différentes. Ce sont évidemment les sentiments correspondant à ce fait imaginaire qui sont la partie constante du phénomène, tandis que les explications en donnent la partie variable. — Sch\v.\b ; Le Talrnud de Jérusalem, t. VI. La Mischnâ rapporte comment, par la prière, on fit venir la pluie, «(p. 171). En général, pour toute calamité que l'on voudrait Voir détournée du public, on sonne du cor, sauf en cas d'excédent de pluie (causant des peines inutiles). Il est arrivé que l'on pria Honi, le faiseur de cercles, d'intercéder auprès de Dieu pour olitenir de la pluie. Allez, dit-il, faites rentrer les fours servant à rôtir l'agneau pascal... qu'ils ne fondent pas sous l'eau (tant il était certain du succès); mais malgré sa prière, la pluie ne tomba pas. Il traça alors un cercle, se plaça au milieu et dit: „ Maître de l'univers, tes enfants ont mis leur confiance en moi, jugeant que je suis un de tes familiers ; je jure par ton grand nom que je ne sortirai pas d'ici jusqu'à ce que tu aies pitié de tes enfants ". Des gouttes de pluie commencèrent alors à tomber. " Ce n'est pas là ce que j'ai demandé, s'écria-t-il, mais de quoi remplir des puits, des citernes et des grottes ". La pluie tomba alors à torrents. „ Ce n'est pas ainsi que je la désire, dit-il, mais une pluie agréable, de bénédiction et de faveur ". La pluie tomba alors régulièrement, en telle quantité que les Israélites durent se rendre de Jérusalem à la montagne du Temple pour échapper à l'inondation. „ Comme tu as prié pour que la pluie vienne, lui dit-on alors, supplie qu'elle cesse ". „ Allez voir, leur répondit-il, si la pierre des Tovn a disparu sous l'eau (elle reparaîtra)". Le commentaire explique que cela est impossible, «(p. 173) „0r, leur dit-il, comme il est impossible que cette pierre disparaisse du monde, de même il est impossible de solliciter que la pluie s'en aille; mais aUez et apportez-moi un taureau pour être offert en action de grâce". Ceci fut fait, et Honi lui ayant imposé les deux mains, s'écria : „ Maître de l'univers, lorsque tes enfants ont souffert d'un mal (de la sécheresse), ils n'ont pas pu le supporter ; et lorsque tu leur as envoyé le bienfait (la pluie), ils n'ont pas pu non plus le supporter ; qu'il te plaise donc de leur procurer un soulagement ". Aussitôt, le vent souffla, les nuages furent dispersés, le soleil brilla, la terre devint sèche, et les habitants étant sortis trouvèrent la campagne couverte de champignons. » Les champignons font défaut dans le miracle de la légion de Marc-Aurèle.
197 1 Clément. Alex. ; Strom., VI, p. 755, éd. Pott. ; p. 631, éd. Paris.
1972 Les auteurs dix Maliens dissertent doctement et longuement pour savoir si le démon peut opérer sans le magicien, ou le magicien sans le démon. Prima pars, secunda quaestio : An catholicura sit, asserere quod ad etïectum maleficialem semper habeat daemon cum malefico concurrere, vel quod unus sine altero, ut daemon sine malefico, vel e converso talem effectum possit producere. Il y a de graves problèmes à résoudre. Par exemple, pour prouver que l'homme peut opérer sans l'aide
î^ 198 LKS ACTIONS NON-LO(iigL KS 1(H>
Pour faire triompher ses interprétations, le christianisme victorieux eut à lutter d'abord avec les anciennes pratiques païennes *, puis avec la magie, qui continua une partie de ces pratiques et en imagina de nouvelles; car on avait grand besoin d'éviter les ouragans, et la croyance était tenace, qu'il y avait des procédés pour cela. Aussi, d'une façon ou dune autre, on pourvoyait au besoin et l'on satisfaisait la croyance.
198. Au moyen âge, on appelait re/npes/ar/i ceux qui avaient ce pouvoir. Les lois même s'occupent d'eux. Toutefois l'Eglise n'admit pas de plein gré ce pouvoir de provoquer les tempêtes. Le concile de Braga, en 563, anathématise quiconque enseigne que le diable peut provoquer le tonnerre, les éclairs, la tempête et la sécheresse. Un décret célèbre dénie toute réalité aux imaginations des sorcières^
du démon — ou, plus généralement, la «force inférieure» sans l'aide de la « force supérieure», — on cite d'après Albert le fait que la sauge, putréfiée d'une certaine manière et jetée dans un puits, excite la tempête. Le Maliens ne met aucunement en doute un fait aussi certain, mais il l'explique. Il distingue d'abord les effets en : ministeriales, noxiales, maleficiales et naturales. Les premiers sont le fait des bons anges ; les seconds, des mauvais; les troisièmes, du démon, par le moyen des magiciens ; les derniers ont lieu grâce à l'influence des corps célestes. Cela posé, il est facile de comprendre que le fait de la sauge a lieu sans l'intervention des démons : Et ad tertium de salvia putrefacta et in puteum proiecta dicitur. Quid licet sequatur effectus noxialis absque auxilio daemonis ; licet non absque influentia corporis coelestis.
197' D. Gregor. ïur. ; Vitae patrum, c. XVII; De sancto Xicetio Treverorum episcopo. 5. Saint Grégoire de Tours raconte une histoire arrivée à Saint Nicaise. Un homme vint un jour le remercier de l'avoir sauvé d'un grand péril en mer. Voici comment c'était arrivé : « Il y a peu de temps, m'étant embarqué pour gagner l'Italie, je me trouvai en compagnie d'une foule de païens, au milieu desquels j'étais seul chrétien, parmi cette multititude de campagnards. Une tempête s'étant levée, je me mis à invoquer le nom de Dieu, et à lui demander qu'il la fît cesser par son intercession. D'autre part, les païens invoquaient leurs dieux : tel appelait à grands cris -lupiler, tel autre Mercure ; d'autres imploraient le secours de Minerve, d'autres encore de Vénus. Comme nous nous trouvions déjà dans un péril de mort extrême, je leur dis : « Braves gens! n'invoquez donc pas ces dieux, car ils ne sont pas des dieux, mais des démons. Si vous voulez maintenant vous sauver du désastre présent, invoquez Saint Nicaise, afin qu'il obtienne de la miséricorde de Dieu, que vous soyez sauvés ». Gomme ils s'écriaient d'une seule voix et avec clameur : «Dieu de Nicaise, sauve-nous ! », aussitôt la mer s'apaisa; les vents cessèrent; le soleil reparut, et le navire alla où nous voulûmes ».
198» Corpus iuris canonici; Décret. Grat., II, 2(3, 5. 12. Episcopi. Le sabbat des sorcières est traité de songe : Quapropter Sacerdotes per Ecclesias sibi commissas populo Dei omni instantia praedicare debent, ut noverint haec omnino falsa esse, et non a divino, sed a maligno spiritu talia phantasmata mentibus fidelium irrogari... Quis enim non in somniis. et noctumis visionibus extra se educitor, et multa videt dormiendo, quae nunquam viderat vigilando ? Quis vero tam stultus, et hebes sit, qui haec omnia. quae in solo spiritu fiunt, etiam in corpore accidere arbitretur? Ce décret est pris dans Réoixon; De ecclesiasticis disciplinis et •■fligione christiana. 1. II. c. 36^4 ; et c'est peut-être un fragment d'un capitulaire
Saint Agobard écrivit un livre entier Contre la sotte opinion du vulgaire sur la grêle et les tonnerres. Il dit ^ « (1) Dans cette contrée, presque tout le monde, nobles et vilains, citadins et campagnards, jeunes et vieux, croient que les hommes peuvent provoquer la grêle et les tonnerres selon leur volonté. Aussi s'écrient-ils, sitôt qu'ils entendent le tonnerre et voient des éclairs : « C'est une brise lévatice ». Interrogés sur ce qu'est la «brise lévatice)), ils affirment, les uns avec réserve et comme s'ils en avaient du remords, d'autres avec l'assurance habituelle des ignorants, que la brise est levée par les sortilèges d'hommes appelés Tempestarii, et que c'est pour cela qu'ils disent la brise lévatice... (2) Nous vîmes et nous entendîmes beaucoup de gens atteints d'une si grande folie, et mis hors de sens par une si grande sottise, qu'ils croient et disent qu'il est une certaine contrée qu'ils nomment Magonie, dont viennent, par-dessus les nuages, des navires qui y rapportent les moissons que fauche la grêle et qu'abat la tempête ; les Tempestarii sont payés par ces navigateurs aériens qui reçoivent le blé et les autres récoltes. Nous avons vu beaucoup d'hommes, aveuglés par une si grande sottise; qu'ils croyaient cela possible, et montraient dans une assemblée quatre personnes chargées de chaînes, soit trois hommes et une femme, soi-disant tombés de ces navires. Après les avoir gardés enchaînés quelques jours, enfin, quand l'assemblée fut réunie, ainsi que je l'ai dit, on les exhiba en notre présence, comme s'ils devaient être lapidés. Toutefois, après de nombreuses explications, la vérité l'emporta, et les exhibiteurs mêmes restèrent, suivant l'expression
de Charles le Chauve. Baronii ; Annales, ann. 382-XX. Il dit du pape Damas : Nec non etiam excommunicandos esse omnes maleficiis, auguriis, sortilegiis, omnibusque aliis superstitionibus vacantes : qua sententia praesertim feminas illas plectendas esse, quae illusae a daemone, se putant noctu super animalia ferri, atque una cum Herodiade circumvagari.
198 2 s. Agob\rdi ...lib. de Grandine et Tronitruis, p. 147-148 (Migne). Baluzi note : Tempestuarios etiam vocat Herardus archiepiscopus Turonensis in capite 8 suorum Capitulorum : « De maleficis, incantatoribus, divinis, sortilegis, sommariis, tempestuariis, et brevibus pro frigoribus, et de mulieribus veneficis, et quae diversa fingunt portenta, ut prohibeantur, et publicae poenitentiae raultentur. » Ce scepticisme de Saint Agobard lui a nui auprès d'écrivains ecclésiastiques, qui ont coloré leur hostilité de différents prétextes. Guillon ; Biblioth. chois, des Pères de l'Eglise, t. XXV ; « (p. 2.Ô5) S'il est difficile d'échapper à une sorte d'enthousiasme que produit naturellement l'admiration des belles actions chez un homme d'un grand talent, il ne l'est pas moins de se défendre d'un certain chagrin, qui résulte de l'aspect de mauvaises actions chez des hommes élevés à une grande fortune avec un esprit médiocre. Telle est l'impression qui résulte d'elle-même de ce qui nous est raconté au sujet de Tarcbevêque de Lyon, Agobard. On l'a mis au nombre des saints ; nouveau problème qui se présente à la surprise des lecteurs. »
du prophète, confondus comme le voleur pris sur le fait. » En citant l'Ecriture Sainte, Saint Agobard démontre l'erreur de la croyance d'après laquelle la grêle et le tonnerre sont soumis au caprice de l'homme. En citant aussi l'Ecriture Sainte, d'autres démontreront au contraire que cette croyance mérite l'attention. De tout temps, on a trouvé dans la Bible des preuves contradictoires.
199. Les doctrines qui admettaient le pouvoir des sorcières étaient suspectes à l'Eglise pour deux motifs. Tout d'abord, elles apparaissaient comme une réminiscence du paganisme, aux dieux duquel on assimilait les démons ; ensuite, elles prenaient une teinte de manichéisme, en opposant le principe du mal au principe du bien. Mais, sous la pression des croyances populaires par lesquelles se manifestait l'action non-logique des pratiques magiques, l'Eglise finit par subir ce qu'elle ne pouvait empêcher, et trouva sans peine une interprétation qui satisfaisait le préjugé populaire, sans heurter les principes de la théologie catholique. En somme, que voulaitelle? Que le principe du mal fût soumis au principe du bien. C'est bientôt fait. Nous dirons, il est vrai, que la magie est œuvre du diable, mais nous ajouterons : avec la permission de Dieu. Cette doctrine demeurera définitivement celle de l'Eglise catholique.
200. Les préjugés populaires pesaient non seulement sur l'Eglise, mais aussi sur les gouvernements ; et les gouvernements, sans trop se soucier d'interprétations logiques, procédaient au châtiment de toute sorte de sorciers, y compris les Tempestarii ^
2(;iO»EuNAP. ; Vit.; Aedesius, (p. 462-463, Didot). L'auteur raconte comment il arriva qu'une année, le vent favorable venant à faire défaut, les navires ne purent amener du blé à Byzance. Rassemblé au théâtre, le peuple qui souffrait de la faim, cria à l'empereur Constantin que le philosophe Sôpater était cause du mal; car «il avait lié les vents par sa science transcendante». Persuadé de ce fait, l'empereur Constantin ordonna de tuer cet homme. — Suidas , s. r. Sopater Apamensis, dit que ce philosophe fut tué par Constantin, « afin de rendre évident qu'il [Constantin] n'appartenait plus à la religion hellénique». Ce récit concorde avec le premier, et ce passage de Suidas explique la « persuasion » dont parle Eunapius. — Theod. Cod., IX, 16, 5: Multi magicis artibus ausi elementa turbare, vitas insontium labefactare non dubitant, et manibus accitis audent ventilare, ut quisque suos conficiat malis artibus inimicos : Hos, quoniam naturae peregrini sunt, feralis pestis absumat. La même loi, dans lust. Cod., IX, 18, 6. — Leg. Wisig., VI, 2, 3: Malefici etimmissores tempestatum, qui quibusdam incantationibus grandinem in vineas messesque mittere perhibentur, et hi qui per invocationem daemonum mentes hominum conturbant... ubicumque a indice, vel actore, vel procuratore loci reperti fuerint veldetecti, ducenienis flagellis publiée verberentur, et decalvati deformiter deeem eonvicinas possessiones circuire cogantur inviti, ut eorum alii corrigantur exemplis. — Capitul. sec. anni 805, 25 : De incantatoribus vel ternpestariis. De incantationibus, auguriis, vel divinationibus, et de his qui tempestates vel alia maleficia faciunt, placuit sancto Ooncilio ut ubicunque deprehensi fuerint, videat .\rchipresbyter diocesis illius ut
201. Quand existe un certain état de faits et de croyances, il est rare qu'il ne se trouve personne pour tâcher d'en profiter ; aussi n'y a-t-il pas lieu de s'étonner si les particuliers, les gouvernements et l'Eglise s'efTorcèrent de tirer parti des croyances à la sorcellerie. Saint Agobard rapporte qu'on payait un tribut aux Tempestarii * ; et Charlemagne recommande à ses sujets de payer régulièrement les dîmes à l'Eglise, pour sauver les moissons °.
202. Au moyen âge et dans les siècles suivants, les accusations de provoquer des tempêtes et de détruire les moissons surabondent contre les sorciers. Pendant* nombre de siècles, les hommes vécurent dans la terreur du démon. Quand ils en parlaient, ils semblaient frappés d'aliénation mentale et, à l'instar des gens déséquilibrés, semaient des morts et des ruines.
203. Le Maliens maleficarum résume bien la doctrine en cours au XV^ siècle ; elle datait d'un siècle environ, et persista près d'un siècle encore \
« Les démons et leurs disciples peuvent produire les maléfices des tonnerres, des grêles et des tempêtes, ayant reçu ce pouvoir de
diligentissime examinatione constrigantur si forte confiteantur malorum quae gesserunt...
201 ' D. Agob. ; De grand, et tonit. : (15) Haec stultitia est portio non minima intidelitatis ; et in tantum malum istud iam adolevit, ut in plerisque locis sint liomines miserrimi, qui dicant se non equidem nosse iminittere tempestates, sed nosse tamen defendere a tempestate habitatores loci. His habent statutum quantum de frugibus suis douent, et appellant hoc canonicum. Multi vero sunt qui sponte sacerdotibus decimam nunquam douant, viduis et orphanis caeterisque indigentibus ^-leemosynas non tribuunt, quae iUis fréquenter praedicantur, crebro leguntur, subinde ad haec exhortantur, et non acquiescunt. Canonicum autem quem dicunt, suis defensoribus (a quibus se defendi credunt a tempestate) nullo praedieante nuUo admonente, vel exhortante, sponte persolvunt, diabolo inliciente.
201- Capitulare F7'ancofordiense ...anno Ghrisd DCGXCIV, 23 : ...Et omnis homo ex sua proprietate legitimam decimam ad Ecclesiam conférât. Experimento •enim didieimus, in anno quo illa valida famés irrepsit, ebullire vacuas annonas a daemonibus devoratas, et voces exprobrationi auditas. Exorcisé sur les reliques des saints Marcelin et Pierre, un de ces méchants démons, qui possédait une fillette, explique clairement le fait : «Je suis — dit-il — satellite et disciple de Satan. Longtemps je fus portier de l'enfer ; mais il y a plusieurs années qu'avec onze de mes compagnons, je dévaste le royaume des Francs. Comme cela nous avait été ordonné, c'est nous qui avons détruit le blé, le vin et tous les autres fruits qui naissent de la terre pour l'usage de l'homme ». Cet intelligent démon explique longuement les causes de cette dévastation : Propter malitiam, inquit, populi huius, et multimodas iniquitates eorum qui super eum constituti sunt. Et, montrant le bout de l'oreiUe, il n'oublie pas les dîmes : Rari sunt qui fideliter ac dévote décimas dent. EiNHARDi hist. transi, beat. Christi martyr. Marcell. et Pétri, 50.
2031 Maliens maleficarum. Secunda pars, quaest 1. cap. 15. Super modurn quo grandines et tempestates concitare ac etiam fulgura super hopiines et iumenta fulminare soient.
Dieu, et par sa permission. Cela est prouvé par l'Ecriture Sainte, Job, 1 et 2... Saint Thomas, dans une note sur Job, s'exprime ainsi: « Il est nécessaire de reconnaître qu'avec la permission de Dieu, les démons peuvent produire des perturbations dans l'air, susciter des tempêtes et faire tomber le feu du ciel. Bien que pour prendre des formes, la nature corporelle n'obéisse à la volonté ni des bons ni des mauvais anges, mais seulement à Dieu créateur, toutefois, pour le mouvement local, elle est capable d'obéir à la nature spirituelle. Cela se voit chez les hommes, car, sous le seul empire de la volonté, qui est subjective dans l'àme, ils meuvent leurs membres, pour leur faire accomplir les œuvres imposées par la volonté. Donc, par force naturelle, non seulement les bons, mais aussi les mauvais anges, si Dieu ne le défend pas, peuvent faire toutes les choses susceptibles d'être produites par le seul mouvement local ». Cette dissertation sur le pouvoir des démons continue, et l'on en donne enfin un exemple. Dans le Fourmilier, on raconte que, mis en prison par le juge, un individu auquel on demandait comment les sorciers procédaient pour susciter la grêle et les tempêtes, et si cela leur était facile, répondit : n Nous suscitons facilement la grêle, mais nous ne pouvons pas nuire selon notre volonté, à cause de la protection des bons anges ». Il ajouta : « Nous pouvons nuire seulement à ceux qui sont privés de l'aide de Dieu, mais nous ne pouvons pas nuire à ceux qui s'aident du signe de la croix. La façon dont nous agissons est la suivante. D'abord, par des paroles magiques sur les champs, nous implorons le prince de tous les démons, afin qu'il nous envoie quelqu'un des siens, qui frappe là où nous indiquons. Ensuite, pour avoir la grâce de ce démon, nous lui immolons un poulet noir dans un carrefour, et, le lançant en l'air, il est pris par le démon, qui obéit et qui aussitôt excite la tempête et fait tomber la grêle et le tonnerre, cependant pas toujours là où nous avons indiqué, mais selon la permission de Dieu ». L'auteur continue et rapporte d'autres cas aussi certains qu'admirables. Nous parlerons brièvement d'un seul d'entre eux, raconté dans une autre partie de l'ouvrage.
Les filles des sorcières opèrent souvent comme leur mère*. « Ainsi, il peut arriver, et Ton a souvent observé, qu'une enfant impubère de 8 ou 10 ans a suscité des tempêtes et fait tomber la grêle».
203* Maliens maleficarum. Secunda pars, quaest. 1, cap. 13, in fine. Super modum quo obstetrices nuxleficae maiora damna inferunt, dum infantes aut interimunt, aut daemonibus execrando offerunt. Gap- XIII, in fine.
SOCIOLOGIE g
Et l'auteur en rapporte un exemple : « En Souabe, un paysan, avec sa fille de 8 ans à peine, se désolait en voyant les moissons dans les champs, et la sécheresse de la terre lui faisait penser à la pluie ; il la désirait, disant : Eh ! Quand viendra la pluie ? L'enfant, entendant les paroles du père, dit, en la simplicité de son âme : Père, si tu désires la pluie, je la ferai vile venir. Et le père : Comment, tu sais faire venir la pluie? L'enfant répondit: Certes; et non seulement je sais susciter la pluie, mais aussi la grêle et les tempêtes. Le père : Qui te l'a enseigné? Ma mère, répondit-elle; mais elle m'a défendu de l'enseigner à d'autres ». Le dialogue continue ; enfin le père conduit l'enfant à un torrent : « Fais — lui dit-il — mais seulement sur notre champ. Alors l'enfant mit la main dans l'eau et, au nom de son maître, selon les enseignements de sa mère, la remua. Et voilà que la pluie tombe seulement sur le champ indiqué. Voyant cela, le père dit : Fais tomber la grêle, mais seulement sur un de nos champs. L'enfant ayant de nouveau fait cela, le père, persuadé par ces expériences, accusa sa femme devant le juge. Emprisonnée et convaincue [de son crime], elle fut brûlée. La fille, rebaptisée et consacrée à Dieu, ne put plus opérer».
Bien que Delrio cite le Malleus à côté d'un autre auteur, il rapporte ce récit avec des circonstances quelque peu différentes, spécialement au sujet de la manière dont la pluie est obtenue *. Nous surprenons ici la formation de ces légendes. Il est probable que tout
203 'Delrio; Disq. mag., 1. II, q. 11, t. I, p. 155 : Kecentiora exempla nuperi scriptores protulerunt [En marge: Spranger in Malleo, Remigius li. I daemonola.f c. 25]. Addam duo, iinum lepidum [il appelle plaisant un récit qui se termine par l'envoi d'une femme au bûcher !] horrendum alterum. In ditione Trevirensi rusticusfuit, qui cura filiola sua octenni, caulès plantabat in horto : liliolam forte coUaudavit, quod apte hoc munus obiret. Illa, sexu et aetate garrula, se nosse alla facere,. magis stupenda iactat. Pater, quid id foret sciscitatur, secede paullum, inquit, et in quam voles horti partem subitum imbrem dabo. Miratus ille : âge secedam, ait : quo recedente, scrobem puella fodit, in eam de pedibus (ut cum Hebraeis loquar pudentius) aquam fundit, eamque bacillo turbidat nescio quid submurmurans. Et ecce tibi subito pluviam de nubibus in conditum locum. Quis (inquam obstupefactus pater) te hoc docuit? Mater, respondet, huius et aliorura similium peritissima. Zelo incitatus agricola, post paucos dies, invitatum se ad nuptia» simulans, uxorem cum gnata, festive nuptiali modo exornatas in currum iraponit,. in vicinum oppidum devehit, et iudici tradit maleficii crimen supplicio expiaturas. Hoc mihi fide dignissimorum virorum narratio suggessit. Ubi notandus modus scrobiculam faciendi, et quod in eam ieceris bacillo confutandi. Voici, comme termede comparaison, le passage du texte du Malleus, qui raconte la manière dont la pluie fut provoquée : Tune pater puellam per manum ad torrentera deduxit. Fac, inquit, sed tantummodo super agrum nostrum. Tune puella manum in aquam misit, et in nomine sui magistri, iuxta doctrinam matris movit. Et ecce tantummodo pluvia agrum illum perfudit, quod cernens pater, fac, inquit, et grandinem, sed tantummodo super unum ex agris nostris, etc. L'autre exemple rapporté par Del-
n'est pas inventé. II existe vraisemblablement un fait, qui est amplifié, commenté, expliqué, et dont naît, comme d'une petite semence, une abondante moisson d'inventions fantastiques et bizarres.
204. Martin Delrio ^ donne une longue liste d'écrivains d'une très grande autorité qui prétendent que les sorciers peuvent provoquer la grêle et les tempêtes. Il dit que si l'on y ajoute l'autorité de
rio est celui cité de Pontanus, d'une ville assiégée par le roi de Naples, qui manquait d'eau et en obtint par la pluie, provoquée au moyen d'opérations magiques et sacrilèges. Il est probable que Delrio avait en vue d'autres passages du Fourmilier ou du Maliens. Par exemple, pour ce dernier, le fait rapporté secunda pars, cap. tertium : super modum quo de loco ad locum corporaliter transferuntur. Une sorcière n'avait pas été invitée aune noce; elle invoque l'aide du démon qui, à la vue de certains bergers, la transporte sur une montagne. Là, manquant d'eau, elle emploie son urine, et fait grêler sur les gens de la noce : ipsa indignata, vindicare se aestimans, daemonem advocat, et suae tristitiae causam aperuit, ut grandinem excilare vellet, et cunctos de chorea dispergere petiit, quo annuente, ipsam sublevavit, et per a<ra ad montera prope oppidum, videntibus certis pastoribus transvexit, et ut postmodum fassa fuerat, aqua sibi deesset ad fundendam in foveam, quem modum ut patebit, ubi grandines excitant, observant, ipsa in foveam quam parvam fecerat, urinam loco aquae immisit, et cum digito, more suo, astante daemone movit, et daemon subito illum humorera sursum elevans, grandinem vehementem in lap dibus super chorisantes [sic] tantummodo et oppidanos immisit. Unde ipsis dispersis, et de causa illius rautuo conferentibus, malefica oppidum postea ingreditur, unde suspitio magis aggravatur. At vero cum pastores ea quae viderant recitassent, suspitio vehemens in violentam crevit. Nous rions de ces absurdités, mais les sentiments qu'elles expriment ont causé bien des souffrances et des morts. La pauvre femme dont il vient d'être question fut brûlée. Unde capta, et fassa quod ea de causa, nimirum quia invitata non fuerat, talia perpetrasset, ob moltis etiam aliis maleficiis [peut-être tout aussi certains] ab ea perpetratis, incinerata fuit. Voyez aussi : Nicolai Remigh... daemonolatreiae libri très, lib. I, cap. 25.
•2041 Delrio; Disquis. mag., 1, V, s. 16— t. III, p. 99; 1. II, q. 11 — t. I, p. 152 : Tertio... possunt Magi tempestates sedare, possunt excitare fulgura et tonitrua, grandines, et imbres et similia meteorologica ciere, et in agros quos volunt immittere.... Il reprend ceux qui n'y croient pas, et qui disent que Dieu seul peut le faire : (p. 153) Sed nimirum, Deus haecomnia facit, ut causa efficiens principalis, independens, et universalis : creaturae vero, ut causae efficientes, particulares, dependentes, ac minus principales. Quare sequenda communis, quam proposui. sententia theologorum et iurisconsultorum. Probatur primo, ex S. S., nam ibi Satanas facit ignem de caelo decidere et absumere servos ac pecua lobi ; excitât quoque ventum vehementem, ...Deinde grandinem qua Aegj-ptii puniti, expresse .S. S. dicit per malos angelos immissam... Denique cur ab Apostolo toties vocantur daemones, principes aeris huius? Potissimum (p. 154) propter magnam in aerem potestatem. Hoc confirmât non modo lex vêtus XII tabularum... sed et Iraperatoriae, et P.ontificiae sanctiones. Confirmant et ii quos citavi Patres omnes... Quarto probatur historiis et exemplis. De ventis et tempestate sedata a Magis tempore Xerxis, testis est Herodotus. [Notez qu'il ne parle pas du doute manifesté par Hérodote (5 193)]. De Finnis et Lapponibus sic scribit Olaus : «olim mercatoribus ventes vénales exhibebant, très nodos magica arte sacratos offerentes, quorum primo soluto placidos ventos, secundo vehementiores, tertio vehementissimos sint habituri ». Auparavant (1. II, q. 9, p. 137), il rapporte la fable d'après laquelle un roi faisait venir le vent du côté où il tournait son chapeau : Ericus rex Gotthorum quocumque verteret pileum, inde ventum prosperum eliciebat. C'est pourquoi on appelait ce roi (152) Pileus ventosus.
l'Ecriture Sainte et certains exemples pratiques dont témoignent des personnes tout à fait dignes de foi, il y a certainement des faits capables de vaincre l'incrédulité la plus tenace.
203. Godelmann ^ nous enseigne diverses façons dont les sorcières, instruites par le démon, peuvent susciter la grêle. «Elles jettent un caillou derrière elles, du côté du couchant; quelquefois, elles jettent en l'air le sable des torrents ; souvent elles plongent un balai dans l'eau et le secouent vers le ciel ; ou bien, ayant creusé une petite fosse, et mis de l'urine ou de l'eau dedans, elles la remuent avec le doigt ; ensuite elles font bouillir des poils de porc dans une marmite ; parfois, elles placent des poutres ou des morceaux de bois en travers du rivage ». C'est ainsi qu'elles font croire que la grêle arrive grâce à leurs opérations, tandis qu'elle est l'œuvre du démon, avec la permission de Dieu.
206. Wier ^ dénie tout pouvoir aux sorcières, mais non à l'œuvre diabolique accomplie avec la permission de Dieu ; et c'était l'interprétation par laquelle il cherchait à sauver ces pauvres femmes qu'on voulait envoyer au bûcher. Elle pouvait être crue de celui qui la donnait, et pouvait être imposée par des temps où les coutumes et les lois refusaient la liberté aux manifestations de la pensée. Peu de gens se risquaient aussi loin que Tartarotti, qui met les succès de la sorcellerie au compte des forces naturelles, et ne laisse au démon que le mérite de les prévoir ^ suivant en cela une
2051 Godelmann ; De Magis venificis et iMmiis, II, 6, 21, p. 68.
2061 Wier; Histoires..., 1. III, c. 16, t. I : «(p. ^7) Davantage ces pauvres vieilles sont subtilement trompées par le Diable : car incontinent qu'il a conu et preveu selon le mouvement des elemens, et le cours de nature (ce qu'il faict plustot et plus facilement que ne scauroyent faire les hommes) les mutations de l'air et les tempestes, ou alors qu'il a entendu que quelcun doit recevoir une plaj-e par l'oeulte volonté de Dieu, de laquelle il est en cela exécuteur, il tormente les esprits de ces femmelettes, il les remplit de diverses imaginations, et leur donne des diverses (p. 358) occasions : comme si pour se venger de leur ennemy elles devoyent troubler l'air, esmouvoir des tempestes, et faire tomber la gresle ». Le brave Bodin oppose de sérieuses objections, à ce propos.
BoDiN ; De la demonomanie..., 7'éfutations des opinions de Jean Wier : « (235 b) Quant à ce que dit Wier que les sorcières ne peuvent de soy-mesmes faire tonner ni gresler, je l'accorde, et peut [sic] aussi tuer et faire mourir les hommes par le moyen des images de cire et paroles : Mais on ne peut nier, et Wier en demeure d'accord, que Sathan ne fasse mourir, et hommes, et bestes, et fruicts, si Dieu ne l'en garde, et ce par le moyen des sacrifices, vœuz, et prières des sorciers, et par une iuste permission de Dieu, qui se venge de ses ennemis par ses ennemis ».
206 2 Tartarotti; Del congr. nott. délie Lamie, c. XVI : «(p. 189; Il semble qu'il y ait plus de force démonstrative dans le fait que ces personnes s'étant vantées, par exemple, de faire naître une tempête ou de donner la mort à celui-ci ou celui-là, le fait s'est accompli avec les circonstances précises qui avaient été prédites; et il y
doctrine qui existait depuis des siècles, dans l'Eglise chrétienne (§213). Mais il invoque aussi l'autorité de l'Ecriture, et flatte prudemment la Sainte Inquisition Romaine, en écrivant : «(p. 63) Et je ne pourrais me dispenser ici, sans tomber dans une injustice grave, de rendre hommage au très vénérable et très prudent Tribunal de la Sainte Inquisition Romaine ; lequel se dirige en cette matière avec tant de modération et de prudence, qu'il montre bien l'esprit qui l'anime et le gouverne, et combien les plaintes et les injures que lui jettent les hérétiques sont injustes et sans consistance ».
207. De notre temps, on peut dire ce qu'on veut des sorcières, mais non du péché charnel ; et de même qu'autrefois, par conviction ou pour complaire à des gens qu'à ce point de vue on peut seulement qualifier d'ignorants et de fanatiques, les gouvernements persécutaient ceux qui parlaient librement de la Bible, aujourd'hui, nos gouvernements persécutent, pour de semblables motifs, ceux qui traitent librement de l'acte sexuel. Lucrèce pouvait écrire en toute liberté sur la religion des dieux comme sur la religion sexuelle.
208. Comme d'habitude, autrefois et aujourd'hui, l'hérétique est traité de malfaiteur. Quand on lit ce qu'écrit Bodin ^ contre Wier, on croit entendre ce que dit aujourd'hui M. Bérenger ou ses adeptes, contre ceux qui ont l'esprit moins étroit qu'eux.
209. Parlons d'une autre analogie, qui met en lumière la nature des actions non-logiques. Comme nous l'avons déjà noté (§199), les interprétations durent s'adapter aux préjugés populaires; et cela eut lieu aussi pour les lois et les procédures pénales. Dans un très grand nombre de procès de sorcellerie, on peut constater que la voix publique dénonce les sorciers ; la fureur publique les attaque, les persécute et contraint l'autorité publique à intervenir. Voici un exemple parmi tous ceux qu'on pourrait citer ' :
en a des témoins dignes de foi. Cependant, dans l'hypothèse de l'illusion, ce cas aussi s'explique facilement, si l'on répond que le démon, afin d'inculquer à ses adeptes une haute opinion de son pouvoir, aime à s'attribuer les événements naturels, prévoit toute chose, incite les sorcières à les produire, et que ces événements s'accomplissent ainsi, non grâce à sa puissance, et encore moins à celle des sorcières, mais parce qu'ils étaient dans l'ordre naturel des choses».
208' Bodin; De la demonomanie..., réfutation des opinions de Jean Wier. t (p. 240 6) Il faut donc condamner toute l'antiquité d'erreur et d'ignorance, il faut rayer toutes les histoires et bifer les loix divines et humaines comme faulses et illusoires, et fondées sur faux principes : et contre tout cela opposer l'opinion de Wier, et de quelques autres sorciers, qui se tiennent la main pour establir et asseurer le règne de Sathan (p. 241 a) : ce que Wier ne peut nier, s'il n'a perdu toute honte...».
209' Duval; Procès de sorciers à Viry : « (p. 88) Marguerite... faict plaincte et
En 1546, dans la baronnie de Viry, une certaine Marguerite Moral, femme de Jean Girard, se plaint auprès du châtelain de la baronnie, parce que certaines femmes l'ont attaquée et battue, en l'appelant sorcière (hyrige). Le châtelain procède contre les dénoncées, entend plusieurs témoins dont il apprend que Marguerite est accusée d'avoir causé la mort de certains enfants. Donc, exactement comme on le ferait encore aujourd'hui, il recherche si les faits imputés à Marguerite sont vrais ; et celle-ci, de plaignante, devient accusée. L'accusation s'étend ensuite au mari de Marguerite. De nombreux témoins déposent que les enfants sont morts, croit-on, du fait de Marguerite. Ensuite, par la torture, on lui fait dire ce qu'on veut, ainsi qu'à son mari. Ils avouent l'intervention du diable, comme ils auraient avoué avoir administré du poison, comme ils auraient
partj'e criminelle par devant nous, Claude Dupuis, chastellain dicelle baronnye, en la meilleure force et forme que dénunce se peut faire, contre [suivent les noms de trois femmes], occasion de ce que le vingt-neuviesme jour dapvril, à heure de midy, ladicte Marguerite, venant des champs de monder des febves, estant au curtil caillant des herbes, survindrent lesdictes susnomméez tenantz une chascune délies un pan (pieu) de bois en leurs mains, luy disant semblables (p. 89) parolles : faulse hyrige (sorcière), il te fault aller à Viry ; et commençarent à frapper la dicte dénunceante sur son corps de leur pouvoir et aussy luy attacharent ses bras de une corde, de sorte qu'elle ne se povoit remuer... » On interroge les femmes dénoncées, lesquelles : «(p. 91) ...déclarent ne sçavoir rien et navoir aulcunement batu ladicte Marguerite ny le vouldroit avoir faict. Confesse toutteffois luy avoir dict et appellée hyrige en sa propre présence pourceque plusieurs aultres ainssi la y appeloient et quasi tous ceulx qui la cognoissent pour ce spéciallement que despuis la mort du filz de Pierre Testu dict Grangier, ladicte Marguerite sen est fuye à cause quon disoit quelle lavoit tué... ». Suit le procès, et le châtelain entend plusieurs témoins. Une partie ignore, une autre confirme que Marguerite a été frappée ; mais le châtelain, ses jurés et les femmes accusées de l'agression n'en demeurent pas convaincus. Cependant puisque : «(p. 102) ont confessé avoir dict et reproché à ladicte ]\Iarguerite quelle estoit hiryge, chose qui importe grande diffamation », ils ordonnèrent de procéder au criminel, pour connaître la vérité de cette accusation. Ainsi, de plaignante, Marguerite devient accusée. On interroge plusieurs témoins, qui parlent d'enfants morts, à ce qu'ils disent, par la faute de cette Marguerite. L'un d'eux raconte comment celle-ci s'était disputée avec une certaine femme du nom d'Andrée, « (p. 106) et ung peu après mouroit un sien enfant aussy celuy de Claude son frère de mort estrange». Aujourd'hui, on aurait recherché si elle leur avait donné du poison. Alors, on croyait qu'un tel moyen matériel n'était pas nécessaire pour donner la mort. «(p. 106) ...avant la maladie desdictz enfantz ladicte Marguerite vinct en la maison du dict tesmoingz et sen alla asseoir au milieu et entre les deux bris (berceaux) desditz enfants demandant à ladicte Andrée quelle luy donnast place pour reposer certain chenevas... a laquelle demande ladicte Andrée ne vouUu accorder dont ladicte Marguerite feust marrye et couroucée et incontinentz apprès les dictz enfantz tombarent malades et consequemment se moururent ». D'autres faits semblables sont mis à sa charge. Un témoin dépose «(p. 108) que la famé et renommée est audict villaige de Vers et partout là où Ion la cognoist et que plusieurs gens luy ont dict et impétré en sa face quelle estoit hiryge sans ce quelle en aye fait aucun contre ny instance... »
<5 210-211 LES Ai.ili'.s.^ NON-LOGlUtKS 119
avoué tout ce qu'on aurait voulu d'autre. Ils sont condamnés au bûcher et brûlés.
210. Les interprétations jouent ici un rôle très accessoire. La partie principale est constituée par l'idée que l'on peut donner la mort d'une manière mystérieuse ; et cette conception agit principalement sur l'esprit du peuple. Les juges l'admettent aussi; mais sans l'autre préjugé, que l'on peut obtenir la vérité par la torture, il est impossible de prévoir quelle issue aurait eue le procès. Enfin, il apparaît clairement que c'est l'opinion publique qui pousse lesjuges, et que, sans son intervention, ils ne se seraient pas émus. De même, nos gouvernements n'ont pris des mesures contre l'hérésie sexuelle, qu'après y avoir été sollicités depuis longtemps par les esprits étroits qui s'assemblent dans les sociétés pour la morale, €t dans les congrès contre la pornographie ; et les législateurs, comme aussi les juges, ne cèdent souvent qu'à contre-cœur, et tâchent d'atténuer au moins les fureurs hystériques des vertuistes.
211. Jusqu'au XVIII* siècle, on continua à condamner les sorcières, et les gouvernements comme l'Eglise secondaient en cela le préjugé populaire, et, de cette façon, contribuaient à le fortifier, mais n'en étaient certainement pas les auteurs.
Loin d'avoir imposé, à l'origine, la croyance en ces actions non-logiques, l'Eglise l'a, au contraire, subie en lui cherchant des interprétations logiques; et ce n'est que plus tard qu'elle l'a entièrement acceptée, avec le correctif de ces interprétations.
Un auteur qu'on ne peut suspecter de partialité envers l'Eglise catholique dit ^ : « (p. 522) Un fait nous montre combien l'Eglise,
211 » Lka ; Hist. de l'inq., trad. Reinach, t. III, p. 434 de l'édition originale. Fertile est aussi de cet avis. Fertile; Stor. del dir. ital., t. V : « (p. 447) Et l'Eglise procédait avec douceur, excommuniant ceux qui pratiquaient la magie, les soumettant aux pénitences canoniques... Elle ne se désista pas de ce système, même plus tard, quand, au XIII* siècle, la foi s'étant affaiblie par un retour vers le paganisme, et par la diffusion d'un nouveau manichéisme dans les sectes des cathares et -lies patarins, les anciennes superstitions surgirent de nouveau, plus fortes que jamais». Mais ici, l'auteur, qui écrit pourtant de nos jours, croit devoir justifier ces croyances qu'il appelle superstitions : « (p. 447) Lesquelles étaient vraiment tout à fait honteuses; (p. 448) elles consistaient non seulement dans la persuasion d'avoir commerce avec le diable, de pactiser avec lui, en lui donnant son âme, et d'agir par son intermt'diaire en l'invoquant, en se consacrant à lui et en l'adorant, mais, ce qui est pire, dans l'abus des choses les plus saintes... ». Brave homme, ce que tu appelles honteux, d'autres le considèrent comme ridicule, objectivement, et comme pathologique, subjectivement! Voyez quel pouvoir a le préjugé. Voici un auteur laïque qui écrivait vers la fin du XIX* siècle, et qui parait croire à la réalité des pactes avec le diable, très honteux, selon lui, tandis que les théologiens modernes manifestent tout au moins de nombreux doutes. Dict. encycl. de la théol. cath., s. r.
120 CHAPITRE II §21î
au XIII* siècle, prêtait encore peu d'attention à la magie. Quand l'Inquisition fut organisée, cette catégorie de crimes resta longtemps distraite de sa juridiction. En 1248 le concile de Valence... ordonna de livrer les magiciens aux évêques qui les emprisonneront ou les puniront de quelque autre manière. Ensuite, pendant une soixantaine d'années, la question fut agitée dans divers conciles... En 1310, notamment le concile de Trêves, qui énumère avec grand soin les arts réprouvés, ordonne bien aux prêtres paroissiaux de prohiber ces coupables pratiques ; mais il ne fixe aucun châtiment, en cas de désobéissance, que le retrait des sacrements, suivi, à l'égard des criminels endurcis, de l'excommunication et des autres sanctions légales dont disposent les Ordinaires épiscopaux. C'est là en vérité une mansuétude presque inexplicable. D'ailleurs l'Eglise était portée à se montrer plus sensée que le peuple, comme le prouve un incident qui se passa, en 1279, à Ruffach, en Alsace. Une Dominicaine était accusée d'avoir baptisé une figurine de cire, à la façon des magiciennes qui veulent faire périr un ennemi ou gagner le cœur d'un amant. Les paysans la traînèrent dans un champ et l'auraient brûlée vive, si des moines
Magie, t. XIV : « (p. 100) La principale question... est de savoir s'il est possible que les démons entrent au service spécial d'un homme... On ne peut a priori répondre négativement à la question posée... Une seconde question est de savoir de quelle manière s'établit cette relation de service entre le démon et l'homme. La foi populaire répond en admettant que le diable peut être conjuré et être obligé par là à servir Ihomme. Mais cette imagination populaire est inadmissible... Les histoires par lesquelles on s'abusait volontiers autrefois à cet égard... ont sans aucun doute leur source dans la fanfaronnade ou l'imagination maladive des prétendus possesseurs, et aucune ne mérite la moindre croyance. Une autre opinion, admise par beaucoup de théologiens, et qui joua un rôle important dans la période des procès de sorcellerie, est celle qui prétend que l'homme peut contracter un pacte avec le diable et le contraindre ainsi à lui rendre certains services. La conclusion d'un pareil pacte est considérée comme un procédé tantôt objectif et réel, tantôt subjectif mais réel encore, tantôt implicite, tantôt explicite. Quant à la réalité objective, on peut concevoir ce pacte comme ayant été contracté par l'homme en santé ou dansl'état maladif de l'extatique... (p. 101) Quant à admettre un commerce direct avec le diable..., cette opinion est tellement grossière que nous pensons pouvoir ne pas nousy arrêter plus longtemps ». L'auteur admet le pacte dans l'état extatique : « Mais on voit facilement qu'il ne peut être question d'un pacte que dans un sens impropre. ...En outre il se peut que le prétendu pacte ne soit autre chose qu'un phénomène subjectif : c'est le cas des malades d'esprit qu'on appelle démonomanes. Dans ce cas le malade s'imagine avoir conclu un pacte avec le diable, et son imagination n'a absolument rien qui lui corresponde dans la réalité... Quant au moyen par lequel un démon peut être lié au service d'un homme pour l'aider à exercer un pouvoir magique, nous affirmons qu'il n'existe pas, et que si le démon se met au service de l'homme, il le fait librement attiré qu'il est par l'affinité élective qui existe entre sa méchanceté et celle de l'homme. . . ». En outre: « . . .le démon n'est pas audessus des lois de la nature,... lui aussi ne peut produire que ce qui est naturellement possible en soi».
n'étaient venus la délivrer.» Et plus loin : «(p. 523) Ainsi jusque fort avant dans le XIV'^ siècle, l'Eglise se montra disposée à traiter avec une singulière indulgence les pratiques vulgaires de la sorcellerie et de la magie ».
212. Elle est donc fausse, l'idée de ceux qui, voyant partout des actions logiques, rendent la théologie catholique responsable des procès de sorcellerie. Remarquons plutôt, en passant, qu'ils furent aussi nombreux chez les protestants que chez les catholiques S et que la croyance à la magie existe de tout temps et chez
212» G.vuzoss; La magie et la sorc, t. III : « (p. 64) ...l'ouvrage de Delrio est un des ouvrages catholiques auxquels on dut le plus de victimes... Nous disons « des ouvrages catholiques », parce que les Réformés eurent une large part aux procès de sorcellerie. S'il est difficile de prouver qu'ils brûlèrent plus de sorciers que les catholiques, il est tout aussi difficile de démontrer qu'ils en brûlèrent moins. Ce (p. 65) qui est bien certain, c'est que la persécution des malheureux magiciens sévit intense en Allemagne et en Angleterre, bien plus sérieuse qu'en Espagne, qu'en Italie et même qu'en France, où cependant les bûchers flambèrent nombreux, surtout à certaines époques et dans certains districts ».
[Note du traducteur]. Il semble bien que les protestants se soient souvent montrés plus impitoyables que les catholiques envers les sorciers. Ils n'admettaient pas qu'une sincère pénitence du coupable pût effacer sa faute. Voici deux exemples pris presque au hasard, dans la riche collection qu'en possèdent les Archives cantonales vaudoises, à Lausanne. (Procès criminel de Anthoyne Cuender [femme], originelle de Mesire [Mézières] ...détenue au chasteau de Lausanne, 21 déc. 1620). « De tous lesquelz maléfices et forfaictz par ladicte détenue confessez, icelle comme bien pénitente et repentante, en demande mercy et pardon a Dieu, a nosditz Seigneurs et a la noble Justice, declairant vouloir vivre et mourrir en sesdictes confessions, lesquelles elle a soustenues a la corde [au supplice de la corde] véritables. — Sur ce s'est présenté le Prénommé Procureur fi[s]cal..., lequel a demandé, pour s'estre ladicte détenue de tant desnaturée et oubliée, que d'avoir renoncé Dieu son Créateur pour prendre le Diable ennemy du genre humain pour son maistre, ayant de luy reçues graisses et démoniaque pour affliger et faire mourir gens et bestes. Ce quelle auroit faict en plusieurs et diverses personnes et bestes qui seroyent actes et faicts exorbitantz et 'dignes de mort exemplaire, mesmes contrariant aux loix divines et humaines icelle détenue debvoir estre pourtant remise entre les mains de l'Exécuteur de la Haulte Justice, lequel lui ayant lié les mains et mis une corde au col, la doibgt mener et conduyre au lieu accoustumé supplicier semblables délinquants. Et illec montée sus ung eschauffault de bois et attachée a une eschelle icelle renversée, doibgt mettre le feu aux quattre boutz d'iceluy, entant que l'ame de ladicte détenue soit separ»»e de son corps, et iceluy reduict en cendres, et ce pour chastimcnt desesdictz maléfices et forfaictz, et estre en exemple a semblables malfaicteurs, ses biens commis et confisquez... ». Les juges admettent les conclusions du Procureur fiscal. — Le 29 janvier 1610, Jaques Pasquier d'Escublens, puni une fois déjà du collier, est condamné à I^usanne, pour sorcellerie. Il a spontanément fait confession de son hommage au Diable, et reconnu avoir fait mourir plusieurs personnes en complicité avec d'autres sorciers. Sa propre femme aurait été sa victime. Le jugement porte : « Iceluy détenu debvoir estre remys entre les mains de lexecuteur de la haulte Justice, lequel après lui avoir lié les mains et mis une corde au col le doibgt conduire au lieu accoustumé d'exécuter tels malfaiteurs et délinquants, Et illec le mettre à la renverse sus des congruyns [bâtis] de bois attachez en terre. Et la briser les os de ses membres avecques une roue, Et delà trainer le dict délinquant tout vif sus un eschaulTault de bois, ou l'ayant attachez en une eschelle, et
tous les peuples. Les interprétations sont soumises aux faits et ne les dominent pas. D'autres personnes, comme Michelet, trouvent dans la féodalité la cause de la sorcellerie. Mais où était la féodalité, quand, à Rome, les XII Tables parlaient de ceux qui enchantaient les moissons? quand on croyait aux sorcières thessaliennes? quand on accusait Apulée de s'être fait aimer, grâce à des opérations magiques, de la femme qu'il épousa, et dans une infinité d'autres cas du même genre ? Ici, nous avons simplement une interprétation semblable à celle des chrétiens; mais le «grand ennemi» a changé de nom : au lieu de Satan, il s'appelle féodalité.
213. Revenons aux interprétations chrétiennes. Même si l'on admettait que le démon n'avait pas le pouvoir de faire naître les tempêtes, on n'était pas contraint pour cela de le chasser entièrement de ces phénomènes. On avait un moyen de le faire intervenir d'une autre façon, en disant qu'il les prévoyait et pouvait ainsi les annoncer. On trouve cette explication dès les premiers temps du christianisme jusqu'à nos jours.
En somme, on admet que les démons ont un corps aérien, se meuvent très rapidement, possèdent une longue expérience, parce qu'ils sont immortels, peuvent par conséquent savoir et prédire nombre de choses, sans compter qu'ils prédisent souvent ce qu'eux-mêmes feront \
Reste à expliquer comment certaines pratiques peuvent bien attirer les démons. N'ayez pas peur! Des explications, il y en aura autant qu'on voudra. Saint Augustin nous dit que les démons sont attirés
renversée contre terre doibge mettre le feu audict eschauffault et le faire consumer avec le corps dudict délinquant, en sorte qu'il soytreduict en cendre, et l'ame séparée d'iceluy,... ». (Pièce non classée.) Les conclusions du Procureur fiscal sont admises par les juges.
213 1 D. AuG. ; De divinatione daemonum, c. 3, 7 : Daemonum ea est natura, ut aerii corporis sensu terrenorum corporum sensum facile praecedant ; celeritate etiam propter eiusdem aerii corporis superiorem mobilitatem non solum cursus quorumlibet hominum vel ferarum, verum etiam volatus avium incomparabiliter vincant. Quibus duabus rébus quantum ad aerium corpus attinet praediti, hoc est, acrimonia sensus et celeritate motus, multa ante cognita praenunciant vel nuntiant, quae homines pro sensus terreni tarditate mirentur. Accessit etiam daemonibus per tam longum tempus quo eorum vita protenditur, rerum longe maior experien-, tia, quam potest hominibus propter brevitatem vitae provenire... — c. 5, 9 : Quae cum ita sint, primum sciendum est, quoniam de divinatione daemonum questio est, illos, ea plerumque praenuntiare quae ipsi facturi sunt... Comme le médecin prévoit le cours de la maladie, grâce aux signes extérieurs, sic daeraon in aeris affectione atque ordinatione sibi nota, nobis ignota, futuras praevidet tempestates. — Tertull.; Apolog., 22 ...Habent de incolatu aëriset de vicinia siderum et de commercio nubium caelestes sapera paraturas, ut et pluvias, quam iam sentiunt, ropromittant.
«non par la nourriture, comme les animaux, mais comme des esprits, par des signes correspondant à leur affection, par divers genres de pierres, d'herbes, de bois, d'animaux, de chants, de rites ». De sa grande autorité. Saint Thomas confirme cette opinion *.
214. Dès les premiers temps des interprétations à propos de démons, une grave question se posa : celle de savoir si aux sortilèges mal intentionnés on pouvait opposer les sortilèges bien intentionnés. Constantin l'admet ; mais Godefroy reprend cet empereur, dans son commentaire, parce que, dit-il, on ne saurait faire de mauvaises choses, pour en provoquer de bonnes'. Telle fut aussi la doctrine de l'Eglise.
21 o. D'autre part, on ne manque pas de nombreux remèdes licites, outre les exorcismes et les exercices spirituels; et tous les démonologues en dissertent longuement. Par exemple, le Maliens nous enseigne que ^ : « Contre la grêle et les tempêtes, outre le signe de la croix, comme il est dit, on emploie le remède suivant. On jette au feu trois grains de grêle, sous l'invocation de la très sainte Trinité ; on y ajoute l'oraison dominicale, avec la salutation angélique, deux ou trois fois, plus le verset de Jean : In principio erat Verbum, en faisant le signe de la croix de tous côtés contre la tempête, devant et derrière, et en se tournant dans toutes les directions de la terre. Alors, après avoir enfin récité trois fois : Verbum caro factum est, et répété trois fois ensuite les paroles de l'Evangile, on
213» D. AuG. : De civ. dei, XXI, 6, 1. — D. Thom. : Summa theoL. 1», 115, 6. •
214' Theod. Cod., IX, 16, 3 : De incantamentis , quatenus eaprohibita sint vel permissa. Costantini M. Lex — Eorum est scientia panienda, et severissimls merito legibus vindicanda, qui magicis accincti artibus, aut contra hominum moliti salutem, aut pudicos ad libidinem deflesisse animos detegentur : Xullis vero crinainationibus implicanda sunt remédia humanis quaesita corporibus, aut in agrestibus locis, ne maturis vindemiis metuerentur imbres, aut mentis grandinis lapidatione quaterentur, innocenter adhibita suffragia, quibus non cuiusque saius. aut existimatio laederetur, sed quorum proficerent actus, ne divina munera et labores hominum stemerentur. — La même loi se trouve dans : lust. Cod., IX, 18, 4. Cette constitution fut abrogée par l'empereur Léon, Xovell. 63, Ad Sttflianum, de incantaCorum poena.
215» Maliens malef.. Pars II, quaest. 2, cap. 7 : Super remédia contra grandînes et fulmina, ac etiam super iumenta malefieiata. Mais il jr a encore d'autres remèdes. Le juge demande à une sorcière an per aliquem modum tempestates a maleûcis concitatae sedari possent. Respondit, possunt, per hoc, videlicet : Adiuro vos grandines, et ventos, per quinque vulnera Ghristi, et per très clavos, qui eius manus et pedes perforarunt, et per quatuor evangelistas sanctos, Mathaeum. Marcum, Lucam et loannem. ut in aquam resoluti descendatis. L'auteur traite aussi de l'usage fort ancien de sonner les cloches. Aujourd'hui, on y a substitué, avec des r»^3ultats pas très différents, les canons paragrêles.
dit : Que cette tempête fuie. Elle cessera immédiatement, si elle est produite par maléfice. Ces faits sont considérés comme des expériences très véridiques et non suspectes. Mais si l'on jette les grains [de grêle] au feu, sans invoquer le nom divin, on estime que c'est une superstition. Si l'on dit : Sans les grains, ne peut-on faire cesser la tempête? On répond : Certainement, avec d'autres paroles sacrées. En jetant les grains, on veut molester le diable, tandis que, grâce à l'invocation de la très sainte Trinité, on entreprend de détruire son œuvre. On jette les grains plutôt dans le feu que dans l'eau, parce que plus vite ils se fondent, plus vite aussi l'œuvre du diable est détruite ; toutefois, l'effet est remis à la volonté divine ». Suivent d'autres fantasmagories sur la manière dont on peut faire tomber la grêle, et sur le moyen de la repousser. Delrio fournit une infinité de remèdes naturels, surnaturels, licites, illicites,, par lesquels on peut éloigner les maux de la sorcellerie.
216. Nous pouvons nous arrêter ici, non que la matière fasse défaut; elle pourrait au contraire remplir plusieurs gros volumes; mais ce que nous avons dit jusqu'à présent suffit à nous faire connaître les caractères essentiels de la famille de faits que nous avons examinés, de même qu'un certain nombre de plantes suffisent à faire connaître les caractères de la famille des papilionacées.
Nous aurons à faire de nombreuses autres études semblables à celle-ci ; c'est-à-dire que nous aurons à examiner de nombreuses familles de faits, pour trouver en chacune les parties constantes et les parties variables, et les classer ensuite, en les divisant en ordres, classes, genres, espèces, encore comme fait précisément le botaniste.
Dans cette étude, nous avons estimé profitable de présenter au lecteur, à titre d'exemple, une partie pas très grande, il est vrai, mais pourtant notable, des faits que nous avons étudiés pour en tirer nos conclusions. Mais l'espace nous manque pour continuer à le faire dans toutes les autres études analogues; et le lecteur voudra bien se rappeler que nous lui soumettons seulement une petite partie, et souvent une infime partie des faits qui nous servirent dans les inductions que nous lui présentons.
217. De l'étude précédente, on déduit clairement les caractères suivants (§ 514') :
1" Il existe un noyau non-logique formé simplement par l'union de certains actes, de certaines paroles, qui ont des effets déterminés, tels qu'un ouragan ou la destruction d'une récolte.
2° De ces noyaux partent de nombreuses ramifications d'interprétations logiques. Il est impossible de ne pas reconnaître qu'en général les interprétations ne sont imaginées que pour rendre compte du fait que les tempêtes sont provoquées ou conjurées, les récoltes détruites ou préservées. On observe seulement d'une manière tout à fait exceptionnelle le phénomène opposé, c'est-àdire celui d'après lequel ce serait la théorie logique qui aurait conduit à la croyance aux faits.
Ces interprétations ne sont pas toujours clairement distinctes ; elles s'entrelacent souvent sans que la personne qui les écoute sache avec précision quelle part revient à chacune.
3" Les interprétations logiques assument les formes les plus en usage au temps où elles se produisent. On pourrait les comparer aux costumes que portent les hommes du temps.
4" Cette évolution n'est pas du tout directe, comme celle de la figure 5, mais a la forme que représente la figure 6. L'action purement non-logique ne s'est pas transformée en une action à forme logique ; elle subsiste en même temps que les autres actions qui en dérivent.
On ne peut déterminer la „. ^ ^. ^
^ Fig. 5. Fig. 6.
façon dont s'est produite cette
transformation, en cherchant à fixer, par exemple, que de la simple association d'actes et de faits fétichisme , on ait passé à une interprétation théologique, puis à une interprétation métaphysique, et enfin à une interprétation positiviste. Cette succession chronologique n'existe pas. Les interprétations que l'on pourrait appeler fétichistes, magiques, expérimentales ou pseudo-expérimentales, se confondent d'ailleurs souvent, sans qu'il soit possible de les distinguer, et sansque très probablement celui qui les accepte puisse les distinguer. 11 sait que certains actes doivent avoir pour conséquence certains faits, et ne se préoccupe pas beaucoup de savoir comment cela arrive.
50 Certainement, à la longue, le degré d'instruction des hommes en général influe sur le phénomène ; mais il n'y a pas de relation constante. Les Romains ne brûlaient ni sorciers ni magiciennes ; et pourtant leur développement scientifique était sans aucun doute
moindre que celui des Italiens, des Français, des Allemands, etc. du XVIP siècle, qui faisaient mourir en grand nombre tant cellesci que ceux-là. C'est ainsi que vers la fin du XII« siècle et le commencement du XIIP, ces malheureux n'étaient pas du tout persécutés. Toutefois, il est incontestable que le développement intellectuel et scientifique de ce temps était de beaucoup inférieur à celui du XYII® siècle.
6° Ce n'est pas par un artifice logique, que l'Eglise, les gouvernements ou d'autres personnes ont imposé la croyance en ces actions non-logiques ; c'est au contraire ces actions non-logiques qui ont imposé les artifices logiques, pour leur explication. Ce qui n'empêche pas qu'à leur tour, ces artifices aient pu renforcer la croyance dans les actions non-logiques, et même la faire naître là où elle n'existait pas.
Cette dernière induction nous prépare à comprendre comment des phénomènes analogues peuvent avoir lieu, et comment nous nous trompons quand, ne connaissant les actions non logiques que par leur vernis logique, nous donnons à ce vernis une importance qu'il n'a pas.
218. Dans tous les faits que nous avons vus à propos des tempêtes, il y a quelque chose de commun, de constant : c'est le sentiment que, par certains moyens, on peut agir sur les tempêtes. Il y a en outre une partie mobile, variable : c'est justement ces moyens et leur raison d'être.
La première partie est évidemment la plus importante. Quand elle existe, les hommes découvrent la seconde sans trop de peine. Il se pourrait donc que pour la détermination de la forme sociale, les parties semblables à celles dont nous venons de noter la constance, aient une importance plus grande que d'autres. Pour le moment, nous ne pouvons rien décider. L'induction nous révèle seulement une voie qu'il faut essayer.
Comme il arrive souvent avec la méthode inductive, nous avons trouvé non seulement ce que nous cherchions, mais encore autre chose que nous ne cherchions pas.
Nous voulions savoir comment les actions non-logiques prennent une forme logique; et, en considérant un cas spécial, nous avons vu comment cela se produisait. Mais nous avons vu en outre comment ces phénomènes ont une partie constante ou presque constante et une autre partie très variable. La science recherche justement les parties constantes des phénomènes, pour arriver à la
connaissance des uniformités. Nous devrons donc étudier spécialement ces parties, et le ferons aux chapitres suivants (i 182*).
219. En attendant, d'autres inductions surgissent à notre esprit, non pas encore comme certaines, parce qu'elles résultent de trop peu de faits, mais plutôt comme des propositions à vérifier en élargissant le champ de nos investigations :
l'Si, pour un moment, nous envisageons les faits exclusivement sous l'aspect logico-expérimental, l'œirvre de l'Eglise, à l'égard de la magie, est tout simplement absurde; et toutes ces histoires de démons sont ridiculement puériles. Ceci posé, il y a des gens qui, de ces prémisses, tirent la conclusion que la religion de l'Eglise est aussi absurde, et qu'elle est par conséquent nuisible à la société» Pouvons-nous accepter cette opinion ?
Remarquons tout d'abord que le raisonnement s'applique non seulement à la religion catholique, mais à toutes les autres religions, même à toutes les métaphysiques; en un mot, à tout ce qui n'est pas science logicoexpérimentale. Or, il est impossible d'admettre cette conclusion, et de considérer comme absurde la majeure partie de la vie des sociétés humaines jusqu'à nos jours. Prenons garde ensuite que si tout ce qui n'est pas logique est nuisible à la société et par conséquent aussi à l'individu, il ne devrait pas y avoir des cas comme ceux observés chez les animaux, et comme d'autres que nous verrons chez les hommes, où certaines actions non-logiques sont au contraire utiles et même très utiles. Les conclusions étant erronées, le raisonnement doit l'être aussi ; où est l'erreur ?
Les syllogismes complets seraient : a) Toute doctrine qui contient une partie absurde est absurde; la doctrine de l'Eglise contient une partie absurde : celle qui a trait à la magie ; donc, etc. b) Toute doctrine qui n'est pas logico-expérimentale est nuisible à la société ; la doctrine de l'Eglise n'est pas logico-expérimentale, donc, etc.
Les propositions qui probablement vicient le raisonnement qui précède sont : a) toute doctrine qui contient une partie absurde est absurde ; b) toute doctrine qui n'est pas logico-expérimentale est nuisible à la société.
Il nous faut donc les examiner de près, et voir si elles concordent avec les faits ou les contredisent. Mais pour cela, il faut tout d'abord avoir une théorie des doctrines et de leur influence sur les individus et sur la société ; et c'est ce dont nous devrons nous occuper dans les chapitres suivants (§ 14).
2° Des questions analogues à celles qui se posent maintenant pour les doctrines surgissent aussi à propos des hommes.
Si nous considérons leur œuvre sous l'aspect logico-expérimental, nous ne trouvons pas d'autre nom que celui de sot pour qualifier un auteur qui écrit les énormes sottises exposées par Bodin dans sa Démonomanie. Et si nous considérons cette œuvre au point de vue du bien ou du mal causé à autrui, le vocabulaire ne renferme que des termes synonymes de malfaiteur et de criminel, pour désigner ceux qui, grâce à de pareilles insanités, ont infligé des souffrances si terribles à tant de gens et même la mort à un grand nombre.
Mais nous ne tardons pas à nous apercevoir que nous appliquons ainsi au tout, ce qui en réalité se rapporte seulement à la partie. Une infinité d'exemples montrent qu'un homme peut être déraisonnable en certaines choses, raisonnable en d'autres; malhonnête dans certains de ses actes, honnête en d'autres.
De ce contraste résultent deux erreurs de même origine, en apparence opposées. Les propositions suivantes sont également fausses : « Bodin a dit des insanités et a fait tort à autrui ; donc c'est un sot et un coupable. — Bodin était un homme intelligent et honnête; donc ce qu'il écrit dans sa Démonomanie est sensé, et l'œuvre qu'il a accomplie est honnête ».
Nous voyons ainsi qu'il nous est impossible de juger de la valeur logico-expérimentale et de l'utilité des doctrines, parla considération facile de l'autorité de leur auteur, et qu'il faut au contraire suivre la voie ardue et difficile de leur étude directe. Nous voilà de nouveau amenés à la conclusion que nous avons tirée de l'examen des doctrines elles-mêmes (§ 1434 et sv.).
Nous parlerons amplement de tout cela plus loin. Pour le moment, continuons à nous occuper des actions non-logiques.
220. La forme logique donnée par les Romains à leurs relations avec les dieux est digne de remarque. C'est en général celle d'un contrat clair et précis, qui doit être interprété d'après les règles du droit. Si l'on s'arrêtait à cet aspect, on découvrirait dans ces faits une simple manifestation de ce qu'on appelle l'esprit juridique des Romains. Mais on observe des faits semblables chez tous les peuples. Même de nos jours, la bonne femme qui promet une petite obole à Saint Antoine de Padoue, s'il lui fait retrouver un objet perdu, agit envers lui précisément comme les Romains envers leurs dieux. Ce qui distingue les Romains, c'est la richesse
«t la précision des détails ; c'est la forme qui l'emporte sur le fond ; c'est, en un mot, la force de cohésion des actes entre eux. Nous voyons ainsi une manifestation de l'état psychique de ce peuple.
221 . L'Athénien Platon ne se préoccupe pas de ces associations d'idées et de faits, qui empêchent de séparer logiquement ces derniers. Dans l'Euthyphron, il s'indigne de ce qu'on puisse supposer que la sainteté soit la science de demander aux dieux '■. Au contraire, pour les Romains, surtout pour l'homme d'Etat romain, c'est là toute la science des relations entre les dieux et les hommes. Cette science est difficile. Tout d'abord, il faut savoir à quelle divinité l'on doit s'adresser, dans une conjoncture donnée, puis connaître exactement son nom ; et comme il pourrait y avoir des doutes à ce propos, on a des formules pour lever la difficulté -; par exemple: « lupiter optime, maxime, sive quo alio nomine te appellari volueris».
222. Aulu-Gelle^ observe qu'on ignore quelle divinité il faut invoquer en cas de tremblement de terre. Voilà un embarras très
'221' Plat. : Euthyphr., p. 14-17 : 'E-urrr/fir/ àpa alr^aeuç koî âôaeoç Oeoîç 7 ôai&njç àv elT] £K TovTov Tov Myov. C'était en somme l'opinion d'un grand nombre de Grecs. Il convient de rappeler ce que nous avons dit à propos de la différence existant ■entre Athènes et Rome, à savoir qu'elle réside plus dans l'intensité de certains sentiments que dans leur nature.
2212 Macrob. : Satur., III, 9 : « On sait que toutes les villes sont protégées par ■des dieux, particuliers ; et c'était une coutume antique des Romains, inconnue de beaucoup, que lorsqu'ils assiégeaient une ville ennemie, et pensaient être sur le point de la prendre, ils en invoquaient les dieux tutélaires par une certaine incantation ; car autrement ils ne croyaient pas pouvoir prendre la ville ; ou, s'ils l'avaient pu, ils estimaient impie d'avoir fait prisonniers les dieux. Pour la même raison, les iîomains voulurent que le nom du dieu qui protégeait Rome et le nom latin, luimême, de la ville, restassent inconnus ».
Macrobe donne ensuite une formule pour invoquer les dieux d'une ville assiégée, et une autre pour consacrer les villes et les armées, après en avoir invoqué les dieux. Mais il avertit que seuls les dictateurs et les empereurs pouvaient s'en servir : Dis pater, Veiovis, Mânes, sive vos quo alio nomine fas est nominare... Il faut que les paroles de la formule soient accompagnées de gestes déterminés : Cum Tellurem dicit, manibus terram tangit, cum lovem dicit, manus ad coelum tolliL Cum votum recipere dicit. manibus pectus tangit. S'il ne s'agissait que de se faire comprendre des dieux, ce serait ridicule; au contraire, c'est raisonnable, si les paroles et les gestes ont une vertu propre. — Virg. ; Aetieid., II, 351 : Excessere omnes adytis arisque relictis Di. — Servius note : Quia ante expugnationem evocabantur ab hostibus numina, propter vitanda sacrilegia. Inde est quod Romani celatum esse voluerunt, in cuius dei tutela Urbs Roma sit : et iure Pontificum cautum •est, ne suis nominibus dii Romani appellarentur, ne exaugurari possint. Et in Oapitolio fuit clypeus consecratus, cui scriptum erat : Genio Urbis Romae sive mas sive foemina. Et Pontifices ita precabantur : lupiter optime maxime, sive quo alio nomine te appellari volueris ; nam et ipse ait : Sequimur te, sancte deorum, quisquis es (Aeneid., IV, 576-377).
222 « Gellius ; II, 28.
grave. C'est pourquoi «les anciens Romains, qui étaient fort exacts et prudents dans tous les devoirs de la vie et spécialement en ce qui regarde la religion et les dieux immortels, édictaient des cérémonies publiques, quand ils avaient connaissance d'un tremblement de terre; mais ils s'abstenaient de nommer — comme c'était leur coutume — le dieu en l'honneur duquel on célébrait ces fêtes, afin qu'en nommant un dieu pour un autre, il ne leur arrivât pas de compromettre le peuple par un faux culte ».
223. Quand on offre du vin à une divinité, il faut dire : «Accepte ce vin que j'ai dans les mains S). On ajoute ces derniers mots, pour éviter une erreur possible, et pour qu'il n'arrive pas de consacrer à la divinité, sans le vouloir, tout le vin qui se trouve dans la cave. « Dans la doctrine des augures, existe le principe que les imprécations et les auspices, quels qu'ils soient, sont privés de valeur pour ceux qui, au début d'une entreprise quelconque, déclarent n'y attacher aucune importance; c'est un des plus grands bienfaits de la bonté divine -». Tout cela semble absurde et ridicule, si l'on veut argumenter logiquement sur le fond, mais devient au contraire raisonnable, si l'on prend certaines associations d'actes et d'idées comme prémisses. N'est-il pas évident que si l'on évite réellement la piqûre d'un scorpion en prononçant le nombre deux (§ 182), il est nécessaire de savoir d'abord avec précision s'il s'agit vraiment d'un scorpion, quand on rencontre un insecte et qu'on en veut éviter la piqûre ? Si c'est l'acte qui a plus de valeur que n'importe quoi d'autre, il est clair que, quand on offre du vin à la divinité, il faut exécuter exactement l'acte fixé, et non un autre. Mais quelle que soit la valeur de ces raisonnements, ils n'ont été faits qu'a posteriori, pour justifier des actions non-logiques.
224. La divination ne différait pas moins que la religion, à Rome et à Athènes, et les différences se manifestaient dans le même sens. A Rome S la divination consistait en «(p. 176) une simple demande, toujours la même, et visant uniquement le pré-
223* Arnob. ; Adv. Gent., VII, 31. — Orelli fait la remarque suivante : Veteres, cum aliquid consecrabant, caute et accurate loquebantur legesque semper et conditiones expresse addebant, ne qua se tacita religione obligarent ; quod ex pluribus inscriptionibus patet. Et il en donne un exemple.
223 2 Plin. ; N. H., XXVIII, 4, 3, (2). — Gigeron ne comprend plus ces associations d'idées : I)e Divin., II, 86 ; parlant de M. Marcellus : Et quidem ille dicebat, si quando rem agere vellet, ne impediretur auspiciis, lectica operta facere iter se solere. Huic simile est, quod nos augures praecipimus, ne iuge auspicium obveniat, ut iumenta iubeant diiungere.
224* Bouché-Leglercq ; Hist. de la divin, dans l'ant., t. IV.
sent ou l'avenir immédiat qui le suit. Cette demande pourrait se formuler ainsi : «les dieux ont-ils pour agréable, oui ou non, l'action que va faire le consultant ou qui va se faire sous ses auspices?» Elle ne pose que cette alternative et n'accepte que des signes positifs ou des signes négatifs... Quant aux méthodes divinatoires réglementées par le rituel augurai, elles étaient aussi simples et aussi peu nombreuses que possible. L'observation des oiseaux en faisait le fond et serait restée l'unique source des auspices si le prestige de l'art fulgural des Toscans n'avait décidé les Romains à observer le ciel, et même à attribuer au signe mystérieux de la foudre une énergie supérieure. La divination officielle ne connaissait ni les oracles ou sorts, ni l'inspection des entrailles, elle se refusait à entrer dans la discussion et l'appréciation des signes fortuits, n'en tenant compte que s'ils survenaient dans la prise des auspices ; à plus forte raison s'abstenait-elle d'interpréter les prodiges ».
225. Ce que les Romains ne pouvaient trouver chez eux, ils le demandèrent à la Grèce et à l'Etrurie, où l'imagination, plus libre, créait de nouvelles formes de divination. L'importance donnée à la simple association d'actes et d'idées explique une des règles les plus extraordinaires de la divination romaine : celle qui donne à l'auspice inventé la même efficacité qu'à l'auspice réellement observé, «(p. 202) L'auspiciant pouvait... se contenter du premier signe, s'il était favorable, ou laisser passer les indices fâcheux pour en attendre de meilleurs. Il pouvait encore, ce qui était plus sûr et devint l'usage ordinaire, se faire annoncer par l'augure assistant que les oiseaux attendus volaient ou chantaient dans les conditions requises. Cette annonce (renuniiatio) faite suivant une formule sacramentelle, créait un auspice ominal, équivalent pour celui qui l'entendait à l'auspice réel » *.
225 * Bouché- Leclercq ; loc. cit. Le même auteur, p. 170, traduit ainsi le rituel diguvium : «Que celui qui va observer les oiseaux propose ainsi de (p. 171 1 son siège à l'auspiciant : « Je stipule que tu observes l'épervier à droite, la corneille à droite, le pic à gauche, la pie à gauche, les oiseaux volants de gauche et les oiseaux chantants de gauche étant favorables». Que l'auspiciant stipule ainsi : «Je les observe, l'épervier à droite, la corneille à droite, le pic à gauche, les oiseaux volants de gauche et les oiseaux chantants de gauche étant favorables pour moi, pour le peuple Iguvien, dans ce temple déterminé». — Cic. ; De div., II, 33, 71 ; Etenim, ut sint auspicia, quae nulla sunt ; haec certe, quibus utimur, sive tripudio, sive de coelo, simulacra sunt auspiciorum, auspicia nullo modo. — 34, 71 : « Q. Fabi, te mihi in auspicio esse volo ». Respondet, « audivi ». Hic apud majores nostros adhibebatur peritus, nunc quilibet. Peritum autem esse necesse est eum, qui, silentium quid sit, intelligat : id enim silentium dicimus in auspiciis, quod omni vitio caret :
226. Les Romains arrangeaient le fond suivant leur convenance, tout en respectant la forme, ou plutôt certaines associations d'idées et d'actes. Les Athéniens modifiaient le fond et la forme. Il répugnait aux Spartiates de changer l'une et l'autre.
Avant la bataille de Marathon, les Athéniens envoyèrent demander des secours à Sparte ^ a (p. 189) Les autorités Spartiates s'empressèrent de promettre leur aide, mais, par malheur, c'était alors le neuvième jour de la lune. Une (p. 190) ancienne loi, ou un ancien usage, leur défendait de marcher, ce mois-là du moins, pendant le dernier quartier avant la pleine lune ; mais après la pleine lune, ils s'engagèrent à marcher sans délai. Un retard de cinq jours à ce moment critique pouvait être la ruine totale de la ville en danger ; cependant la raison alléguée ne paraît pas avoir été un prétexte de la part des Spartiates. Ce n'était qu'un attachement opiniâtre et aveugle à une ancienne habitude, ténacité que nous verrons diminuer, sinon disparaître complètement, à mesure que nous avancerons dans leur histoire ».
Les Athéniens auraient changé le fond et la forme. Les Romains modifiaient le fond en respectant la forme. Pour déclarer la guerre, le fécial devait jeter un dard sur le territoire ennemi. Comment faire pour accomplir ce rite et déclarer ainsi la guerre à Pyrrhus, dont les états étaient si éloignés de Rome? Rien de plus simple. Les Romains avaient capturé un soldat de Pyrrhus. Ils lui firent acquérir un petit terrain, au cirque de Flaminius ; et c'est là que le fécial
{72) hoc intelligere perfecti auguris est. Illi autem, qui in auspicium adhibetur, cum ita imperavit is, qui auspicatur, « Dicito, si silentium esse videbitur ; » nec suspicit, nec circumspicit ; statim respondet : «Silentium essevideri». Tum ille, «Dicito, si pascuntur. Pascuntur». — Voir dans Tite-Live, X, 40, l'histoire d'un auspiee qui, bien qu'inventé, est favorable par le seul fait qu'il est annoncé. Le consul Papirius répond à celui qui l'avertit que l'auspice est inventé : Tu quidem macte virtute diligentiaque esto : ceterum qui auspicio adest, si quid falsi nuntiat, in semet ipsum religionem recipit. Mihi quidem tripudium nuntiatum, populo romano exercituique egregium auspicium est.
226 1 Grote ; Hist. de la Grèce, trad. franc., t. VI. — Les Argiens abusaient de ces dispositions de leurs voisins, les Spartiates. Au temps de la guerre contre Epidaure, tandis que les Spartiates restaient inactifs pendant tout le mois Karneios, les Argiens abrégèrent arbitrairement ce mois, de quatre jours, et commencèrent les hostilités. Thucyd., V, 54. Dans d'autres occasions, au contraire, ils créaient iin mois Karneios fictif, pour obtenir une trêve des Lacédémoniens. C'est pourquoi Agésipolis, sachant qu'il devait diriger son armée contre Argos, commença par aller demander, à Olympie et à Delphes, s'il devait accorder cette trêve ; ■et il lui fut répondu d'une façon concordante qu'il pouvait la refuser. Xénoph. ; MelL, IV, 7.
jeta le dard. L'association d'idées du peuple romain, entre le jet du dard et une guerre juste, était ainsi respectée *.
227. On rencontre, dans le vieux droit romain, les mêmes caractères que nous avons relevés dans la religion et dans la divination ; ce qui renforce l'impression qu'il s'agit d'une qualité intrinsèque de l'esprit romain ; qualité qui se manifeste dans les différentes branches de l'activité humaine. Dans le droit comme dans la religion et dans la divination, il y a encore des différences de qualité, que nous aurons à examiner, en comparant Athènes à Rome ' « (p. 134) Le mot, soit écrit, soit solennellement exprimé (la formule), apparaît aux peuples enfants comme quelque chose de mystérieux, et la foi naïve lui attribue une force surnaturelle. Nulle part cette foi au mot ne fut plus robuste que dans la Rome ancienne. Le culte du mot pénètre tous les rapports de la vie publique et de la vie privée, de la religion, des usages et du droit. Pour le Romain ancien, le mot est une puissance ; il lie et délie. S'il ne transporte pas des montagnes, il a du moins le pouvoir de déplacer les moissons d'un champ sur un champ appartenant à autrui ; il est assez puissant pour évoquer (p. 135) les divinités (devocare), et pour leur faire abandonner la ville assiégée (evocatio deorum)y>.
Ihering n'a raison qu'en partie ; ce ne sont pas seulement les paroles qui ont ce pouvoir, mais les paroles et les actes. D'une façon plus générale encore, ce sont certaines associations de paroles, d'actes, d'effets, qui persistent et ne se disjoignent pas facilement. Dans l'exemple cité tant de fois, de Gains, où l'on voit un demandeur perdre sa cause parce qu'il avait appelé par leur nom ses
226» Serv. ; Ad Aeneid., IX, 53 : Posttertium aatem et trigesimum diem, qoam res repetissent ab hostibus, Feciales hastam mittebant. Denique cum Pyrrhi temporibus adversuni transmarinum hosteni bellum Romani gesturi essent, nec invenirent locum, ubi banc solennitatem per Feciales indicendi belli celebrarent, dederant operam, ut unus de Pyrrbi militibus caperetor, quem fecerunt in Girco Flaminio locum emere, ut quasi in hostili loco ius belli indicendi implerent: denique in eo loco ante pedem Bellonae consecrata est columna. Le chef d'une armée devait régulariser ses auspices; et cela ne pouvait avoir lieu qu'au Capitole. Comment faire, quand l'armée se trouvait dans des pays lointains ? La chose est très simple. On construisait un Capitole fictif, sur le sol étranger, et l'on y prenait les auspices. — Skrv. ; Ad Aeneid., II, 178 : Tabemacula aut eligebantur ad captanda auspicia; sed hoc servatum a ducibus Romanis, donec ab his in Italia pugnatum est, propter vicinitatem ; postquam vero imperium longius prolatum est, ne dux ab exercitu diutius abesset, si Romam ad renovanda auspicia de longinquo revertissent, constitutum, ut unus locus de captivo agro Romanus fieret in ea provincia, in qua bellabatur, ad quem, si renovari opus esset auspicia, dux rediret.
227 « Ihering ; Espr. du dr. rom., t. III.
vignes, qu'il aurait dû nommer arbres, tel étant le terme employé dans la loi des XII Tables, on ne peut découvrir aucun pouvoir aux paroles. Il s'était simplement formé certaines associations d'idées, que les Romains répugnaient à disjoindre. Ce peuple développait son droit, tout en respectant ces associations. On créait un droit nouveau, en conservant la forme des actions de la loi.
« (p. 104) - La théorie des modes volontaires d'acquisition était, dans le droit romain, bien différente de ce qu'elle a été dans le droit attique. 11 existait, en effet, à Rome, des modes solennels d'acquisition, à savoir la mancipatio et Vin iure cessio, ayant par euxmêmes une vertu translative, indépendamment de toute tradition. Or, à Athènes, on ne rencontre rien de semblable. Si, dans quelques autres cités de la Grèce, la vente est accompagnée de formalités rappelant celles de la mancipation, elle est, dans le droit attique, un contrat purement consensuel et translatif ipso iure de la (p. 105) propriété inter partes. D'un autre côté, la tradition qui joue un si grand rôle à Rome comme mode de translation de la propriété, n'a, dans le droit attique, que la valeur d'un simple fait. Elle y est dépourvue de toute qualité translative, et n'apparaît que comme un simple moyen d'exécution des obligations ; l'acquisition de la propriété étant déjà antérieurement réalisée par l'effet de la convention ». Le droit attique, lui non plus, n'a pas subordonné la perfection du contrat à l'observation de certaines formes solennelles. La loi athénienne n'exigeait, d'autre part, aucune des formalités que l'on voit être pratiquées ailleurs, comme la présence d'un magistrat, l'intervention des voisins, les sacrifices, etc. La vente avait lieu par le seul fait de l'échange des consentements, même sans que la présence de témoins ou la stipulation d'un acte écrit fussent nécessaires.
228. Mais le caractère le plus remarquable du vieux droit romain n'est pas la fidélité à la lettre, à la forme, mais bien le progrès qu'il accomplit, tout en respectant les associations d'idées. Ihering l'a assez bien reconnu, quoiqu'il considère un autre aspect. Après avoir cité plusieurs cas dans lesquels il semblait que les jurisconsultes anciens eussent sacrifié le sens à l'expression littérale (loc. cit.), il ajoute : «(p. 151) Ces exemples semblent mettre hors de doute que la jurisprudence ancienne, dans l'interprétation des lois, s'en est rigoureusement tenue au mot. A mon avis cependant, il faut absolument rejeter cette opinion. Pour nous en convaincre,
2'21î- Beauchet ; Hist. du dr. priv. de la Rép. Athén., t. III.
nous allons énumérer une série de cas dans lesquels la jurisprudence s'est incontestablement écartée du mot».
Le vieux droit romain était tout forme et mécanisme, et réduisait au minimum l'arbitraire des parties et du magistrat. Les actions de la loi ressemblaient à un moulin : on mettait le grain d'un côté; de l'autre sortait la farine.
Girard dit ^ : « (p. 973)... il est nécessaire de bien comprendre le rôle du magistrat. Il ne juge pas. Ce serait presque exagérer de dire qu'il organise l'instance. Il donne simplement par son concours une sorte d'autlienticité indispensable aux actes des parties, spécialement à ceux du demandeur. Comme dans la procédure extrajudiciaire, c'est le demandeur qui réalise son droit en accomplissant la legisaclio... (p. 974). Quant au magistrat, son rôle est un rôle d'assistant, sinon purement passif, au moins à peu près mécanique*. Il doit être là, prononcer les paroles que la loi lui ordonne de prononcer. Mais c'est à peu près tout. Il ne peut ni accorder l'action, quand la loi ne l'accorde pas, ni, à notre sens, la refuser ^denegare legis actionem), quand la loi la donne, * et, s'il y a un procès, ce n'est pas lui qui le juge... l'instance organisée in iure devant le magistrat est tranchée in iudicio par une autorité différente. La tâche du magistrat finit par la nomination du juge, faite encore beaucoup plus par les parties que par lui-même ».
229. Nous pourrions continuer cet exposé, parce que dans toutes les parties du droit romain, on peut découvrir la manifestation de cet état psychique qui accepte le progrès tout en respectant les associations d'idées. Après avoir vu cela dans le système de la legis actio, nous en rencontrerions des traces dans le système formulaire. Nous le verrions dominer toute la matière des fictions. Ces dernières se retrouvent chez presque tous les peuples, à une certaine époque de leur histoire ; mais, dans la Rome antique comme dans l'Angleterre moderne, leur développement et leur persistance sont remarquables.
230. Dans les manifestations de la vie politique, nous trouvons des phénomènes semblables à ceux que nous venons d'observer. Par l'effet d'une évolution commune à la majeure partie des villes
228» F. GiAARO ; Manuel élém. de dr. rom.
228» L'auteur cite Cic. ; Pro Mur., 12, 26.
228 ' Ici l'auteur fait allusion à une controverse que nous n'avons pas besoin de résoudre, étant donné notre but qui est seulement de montrer, sans entrer dans les détails, la partie presque mécanique, exécutée par le magistrat.
grecques et latines, le roi a été remplacé par de nouveaux magistrats, à Athènes comme à Sparte et à Rome S mais à Athènes, on change complètement le fond et la forme. A Sparte, le changement de l'une et de l'autre a été moindre. A Rome, il a été notable dans le fond, moindre dans la forme.
Pour conserver certaines associations d'idées et d'actes, à Athènes, les fonctions sacerdotales du roi passèrent à l'archonte-roi, et à Rome, elles passèrent au rex sacrorum ; mais ni l'un ni l'autre de ces deux personnages n'ont d'importance politique. Sous cet aspect, à Athènes, le roi disparaît complètement ; à Sparte, il subsiste partiellement ; à Rome, il se transforme avec les moindres changements possibles dans la forme. La magistrature suprême devient annuelle et se dédouble entre deux consuls ^ qui sont égaux, chacun pouvant agir isolément, chacun pouvant arrêter l'action de l'autre. « (p. 246) 3 La constitution réservait aux consuls le droit de compléter leur collège, en particulier en cas de guerre, par l'adjonction d'un troisième membre ayant un droit plus fort, d'un dictateur. Et à la vérité l'élection populaire n'est intervenue pour la dictature que tardivement et à titre isolé. Le dictateur est nommé (p. 247) par l'un des consuls, comme le roi l'était probablement autrefois par l'interroi ; cette nomination royale n'a qu'une barrière, c'est que les consuls et leurs collègues les préteurs restent en fonction à côté
2801 Mommsen; Hist. rom., trad. franc., II, p. 5 : « Partout : et à Rome, et chez les Latins, et chez les Sabeliens, les Etrusques et les Apuliens, dans toutes les cités italiques enfin, comme dans les cités grecques, des magistrats annuels remplacent tôt ou tard les magistrats à vie». Parmi les cités grecques, il faut naturellement excepter Sparte. Il convient de remarquer que Rome et les cités italiennes n'ont pas eu la période des tyrans, comme la Grèce ; et il est prol)able que l'absence de cette période, en Italie, est due précisément, au moins en partie, à l'état psychique des populations italiennes ; état psychique que nous trouvons spécialement à Rome. A Sparte, les deux rois devaient la dignité royale à la succession ; ils présidaient les conseils, administraient la justice, commandaient l'armée et servaient d'intermédiaires entre Sparte et les dieux.
2302 La tradition est unanime à montrer que les consuls héritent presque de tous les pouvoirs des rois. Liv. ; II, 1 : Libertatis autem originem inde magis, quia annuum imperium consulare factum est, quam quod deminutum quidquam sit ex regia potestate, numeres. Omnia iura, omnia insignia primi consules tenuere... — Gic. ; De rep., II, 32 : Tenuit igitur hoc in statu senatus rempublieam temporibus illis..., atque uti consules potestatem haberent tempore dumtaxat annuam, génère ipso ac iure regiam. Dionys., IV, 78, 74, 75.
Peu importe, étant donné notre but, que ces traditions soient plus ou moins authentiques. De toute façon, elles nous révèlent l'état d'âme de ceux qui les ont arrangées ou partiellement inventées; et c'est justement cet état d'Ame que nous^ voulons remarquer.
230 8 Mommsen ; Le droit publ. rom., t. I.
5i 231-232 LES ACTIONS NON-LOGIQUES 137
(lu dictateur, bien qu'en cas de conflit ils s'inclinent devant le dictateur».
Îi31. Dans la constitution romaine, il est plus que singulier que les hauts magistrats, bien qu'ils soient en réalité nommés par les comices, paraissaient l'être par leurs prédécesseurs. « (p. 116) ^ L'élection populaire la plus ancienne n'était pas un choix librement exercé parmi les personnes capables ; elle a été probablement liée à l'origine par le droit de proposition du magistrat qui dirigeait le vote. 11 est vraisemblable qu'à l'origine la plus ancienne, on soumettait au peuple juste autant de noms qu'il y avait de personnes à élire et que, dans le principe, les votants ne pouvaient qu'accepter ou repousser purement et simplement la personne proposée tout comme la loi proposée ».
Même aux temps plus récents de la république, le magistrat qui dirige la votation peut agréer une candidature (nomen accipere), ou la refuser (nomen non accipere). En conséquence, il faut aussi que le magistrat qui préside à la votation consente à f renuniiare * l'élu -, et s'il s'y refuse, personne ne peut l'y contraindre.
232. A Athènes, nous ne trouvons rien de tout cela. Il y avait bien un examen, pour juger si les archontes, magistrats désignés par le sort, les stratèges, magistrats élus, et les sénateurs étaient aptes à exercer leur charge. Mais c'est une espèce de vérification des pouvoirs très différente de la renuntiatio. Athènes accorde la forme et le fond. A Rome, on passa de la royauté à la république, en divisant les fonctions des magistrats ; on revint au principal, en les concentrant de nouveau. Dans les innombrables transformations constitutionnelles qui ont eu lieu entre ces deux limites extrêmes,
231 • MoMMSES ; Le droit publ. rom., t. II.
231 - Val. Max.; III, 8, 3, nous raconte comment G. Pison se refusa à <i renuniiare » M. Palicanus, homme fort séditieux, qu'il estimait indigne du consulat : In lioc miserando pariter et erubescendo statu civitalis, tantum non manibus tribunorum pro rostris Piso collocatus. cum hinc atque iUinc eum ambissent, et : An Palicanum suffragiis populi constilem creatuni, renuntiaiurus eise^ interrogaretur, primo respondit : Non existimare se, tantis tenebris offusam esse rempublieam, ut hue indignitatis veniretur. Deinde, cum perseveranter instarent, ac dicerent : Age, si ventum fueHt? — Non renuntiabo, inquit. — Gell. ; VI, 9 : At aedilis, qui comitia habebat, ne$;at accipere ; neque sibi placere, qui scriptura faceret, eum aedilem fieri. — Le même fait se trouve dans Liv. ; IX, 46. Il j' a du reste de nombreux autres exemples de ce genre. Liv. ; XXXIX, .39 : L. Porcins consul primo in ea sententia esse, ne nomen eius acciperet...
La Lex lui. mun., 1, 132, défend expressément de irenuntiare» certains individus réputés indignes : ...neve quis eius rationem comitieis conciliove Tiabeto, neive quis quem, sei adversus ea comitieis conciliove creatum est, renuntiato ;... (les mots imprimés en italique sont une reconstitution de Momrasen).
on a conservé autant que possible la forme, tout en modifiant le fond.
233. Vers la fin de sa vie, César parut vouloir se soustraire à cette règle. Un peuple comme celui d'Athènes n'aurait rien vu là que de très raisonnable. Les quelques Romains qui étaient encore imbus des vieilles conceptions, furent indignés de cette dissociation d'idées et d'actes, qu'on voulait opérer. C'est seulement en prenant la partie pour le tout, qu'on a pu dire que ce furent les honneurs excessifs que César s'était fait décerner, qui occasionnèrent sa ruine ^ Ces honneurs étaient seulement une partie d'un ensemble de faits qui indisposaient les citoyens romains, dont l'état psychique était encore celui de leurs ancêtres. Auguste sut mieux respecter les traditions. Dans l'inscription d'Ancyre, il ment effrontément, quand il dit - : « Dans mes sixième et septième consulats, après avoir éteint les guerres civiles, j'ai restitué au Sénat et au peuple romain les pouvoirs que j'avais reçus du consentement universel. En reconnaissance, un sénatus-consulte m'a donné le nom d'Auguste... Car, bien que je fusse au-dessus de tous par les honneurs, je n'avais pas de pouvoirs plus étendus que mes collègues ». Velleius Paterculus, qui décerne les plus grandes louanges à Auguste et à Tibère, dit qu'Auguste rendit aux lois leur force, aux juges leur autorité, au Sénat sa majesté, aux magistrats leur pouvoir ^
234. Sous l'empire, il y a encore des consuls et des tribuns ; mais ce ne sont plus que de vains noms. Il y a de même, encore sous Auguste, des comices pour l'élection des magistrats ; et, ce qui est plus surprenant et démontre encore mieux l'affection des Romains pour certaines formes, on trouve, jusque sous Vespasien, une
233 1 Cic. ; Philipp., II, 34. — Dion. ; XLIV, 1-3. — Velleius ; 56 : Gui magnam invidiam conciliarat M. Antonius omnibus audendis paratissimus, consulatus collega, imponendo capiti eius Luperealibus sedentis pro rostris insigne regium, quod ab eo ita repulsum erat, ut non offensus videretur .
2332 Reconstitution de I. Franzius : In consulatu sexto et septimo [postquam bella civilija extinxeram, per consensum universorum [civium mihi tradita]m rempublicam ex mea potestate in Senatu[s populique Romani ajrbitrium transtuli, quo pro merito meo Sena[tus consulto Augustus appel]l[at]u[s] sum, et laureis postes aedium mearum v[inctae sunt p]u[bli]c[e] su[pe]rque eas ad ianuam meam e[x] qu[erna fronde co]r[o]n[a ci]v[ic]a posi[ta ob servatos civejs, qu[ique es]se[t pe]r [inscriptione]m [t]e[stis meae] virtutis, clementiae, iustitiae pietatis, est p[osit]us clupe[us aureus in curia a Senatu populoque R]o[mano quo]d, quamquam dignitate omnibus praestarem, potestatem tamen nih[ilo] araplio[rem liaberem quam] con[l]e[gae mei.
2333 Vell. ; II, 89 ; Restituta vis legibus, iudiciis auctoritas, senatui maiestas, imperium magistratuum ad pristinum redactum modum.
loi votée par les comices pour investir le prince, du pouvoir! A ne juger les choses que superficiellement, on trouve qu'il fallait vraiment avoir beaucoup de temps à perdre, pour jouer de semblables comédies. « (p. 150) * La puissance tribunicienne a été conférée de la même façon à Auguste en 718, et ensuite à ses successeurs; à la suite de la décision du Sénat, un magistrat, probablement un des consuls en fonction, présentait la rogation déterminant à la fois les pouvoirs et la personne du prince, aux comices... (p. 151) en sorte que le Sénat et le peuple concouraient l'un et l'autre à cet acte... La forme était donc celle dans laquelle des magistrats extraordinaires ont été institués sous la république par une loi spéciale et par une élection populaire... (p. 152) Le transfert des élections des comices au Sénat, opéré en l'an 14 après J. C, ne changea rien quant aux comices impériaux, car ce transfert ne concernait que la nomination des magistrats ordinaires, mais il était étranger à celle des magistrats théoriquement extraordinaires».
23 o. On découvre là l'inanité de certains motifs logiques, que les hommes donnent à leurs actions. C'est sérieusement, sans jouer sur les mots, que les jurisconsultes nous disent que «l'on n'a jamais douté que la volonté du prince n'obtînt force de loi, puisque l'empereur reçoit lui-même l'empire dune loi ^ ». A la vérité, la force des prétoriens et des légions comptait aussi pour quelque chose 1 Dans la légende, une simple femme raisonnait mieux que le grave Ulpien, quand elle disait à Caracalla : « Ne sais-tu pas qu'il convient à un empereur de faire des lois et non d'en recevoir ■ ? »
234' MoMMSEN ; Le droit publ. rom., t. V.
235 1 Gaics ; I, 5 : Gonstitutio principis est, quod imperator decrelo vel edicto vel epistiila constituit. Nec unquam dubitatum est, qiiin id legis vicem obtineat. cum ipse imperator per legem imperium accipiat. — Ulp. ; Dig.. 1, 4, 1 : Quod principi placuit, legis habet vigorem : utpote cum lege regia, quae de imperio eius lata est, populus ei et in eum omne suum imperium et potestatem conférât.
Les Tnsti tûtes de Justinien (I, 2, 6) répètent la même chose. En ces temps-là, c'était vraiment de rarchéologie.
235' HisT. AuG. ; Caracall., 10 : Interest scire quemadmodum novercam suam Iuliam uxorem duxisse dicatur. Quae cum esset pulcherrima,et quasi per negligentiam se maxima corporis parte nudasset, dixissetque Antoninus : Vellem, si liceret, respondisse fertur : Si libet, licet. An tiescis te imperatorem esse, et leges dare, non acciperet
AcR. VicT.; De Caesar., XXI : Il dit de Caracalla : ...pari fortuna. et eodemmatrimonio, quo pater. Namque Iuliam novercam, cuius facinora supra memoravi, forma captus, coniugem adfectavit ; cum illa faetiosior adspectui adolescentis, praesentiae quasi ignara, semet dedisset intecto corpore adferentique, vellem, si liceret, nti : petulantius multo (quippe quae pudorem velamento exuerat) respondisset : libet ? plane licet.
Sous cette forme, l'histoire doit avoir été inventée. Julie était mère, non bellemère de Caracalla.
236. On a déjà observé que les Grecs n'ont pas de terme qui corresponde exactement au mot « religio ». Sans vouloir entrer dans des discussions étymologiques, qui seraient d'ailleurs de minime utilité, nous nous bornerons à observer que, même à l'époque classique, un des sens de «religio» est indubitablement celui de soins minutieux, scrupuleux, diligents ^ C'est un état d'esprit par lequel s'établissent certains liens qui s'imposent fortement à la conscience. Si donc on voulait absolument choisir un terme, parmi ceux qui existent, pour exprimer l'état psychique dont nous avons parlé précédemment, celui qui semblerait le plus topique, sans être toutefois parfaitement exact, serait le terme «religio ». Cependant, même si on lui conservait la forme latine, on n'éviterait pas, soit à cause de la ressemblance avec le terme français « religion », soit en raison d'autres sens que possède le terme latin, qu'on ne le prit dans une acception tout à fait différente de celle que nous voulons lui attribuer. L'expérience nous enseigne qu'il n'est pas de précaution suffisante, pour éviter qu'un terme ne soit pris dans son sens courant et sans tenir compte de la définition qu'en a donné l'auteur, si explicite et claire qu'elle soit.
237. Une anecdote racontée par Tite-Live ^ met bien en relief
2361 Breal et Bailly, Dict. étym. latin, s. r. lego, dérivent religio de lego : « (p. 157) Religio signifiait « le scrupule », et particulièrement « le scrupule pieux ». Liv. ; VIII, 17 : Religio deinde incessit, vitio eos o'eatos. Ter. ; Andr., V, 4, 38... GiG. ; Caec, 33... Id. Div., I, 35 : Nec eam rem habuit religioni. Ter. ; Heaut., II, 1, 16 : Hoc facere religio est. De ce premier sens sont dérivés tous les autres du mot religio ». Or cette étymologie n'est plus acceptée ; mais cela importe peu, puisque, ni maintenant ni jamais, nous ne voulons déduire les propriétés des choses, de l'étymologie de leurs noms. — Forgellini est dans l'erreur, quand il donne comme dérivé un sens qui est plutôt primitif ; mais il exprime bien ce sens, s. r. Religio, en disant : (10) Translate est minuta et scrupulosa diligentia et cura : exactitude. — Gic. ; Brut., 82 : Eius oratio nimia religione attenuata. Id., Orat. : Atheniensium semper fuit prudens sincerumque iudicium, nihil ut possent, nisi incorruptum audire et elegans, quorum religioni cum serviret orator, nullum verbum insolens, nullum odiosum ponere audebat : délicatesse. (11) Item iusta muneris functio : ponctualité. Id., 5, Ven., 1... — Il convient de noter que la signification primitive de « superstitio » n'est pas du tout celle que nous exprimons par «superstition», mais simplement un excès de religion, quelque chose qui sort de l'ordre, de la régularité qu'aimaient les Romains. Gell., IV, 9, cite un vers d'un poème ancien : « Religentem oportet esse ; religiosum nefas ». Gela signifie, explique-t-il, qu'on doit être religieux, non pas superstitieux. A ce propos il cite Nigidius : Hoc, inquit, inclinamentum semper huiuscemodi verborum ; ut : vinosus, mulierosus, religiosus, nummosus, significat copiam quamdam immodicam rei, super qua dicitur. Quocirca religiosus is appellabatur, qui nimia et superstitiosa religione sese alligaverat, eaque res vitio assignabatur. Sed praeter ista, quae Nigidius dicit, alio quodam diverticulo significationis religiosus pro casto atque observanti cohibentique sese certis legibus finibusque dici captus.
2371 Liv. ; II, 32 : Et primo agitatum dicitur de consulum caede, ut solverentur
j^ j:.>vj:.».) lks actions non-logiques 141
rattachement scrupuleux aux liens, attachement qui l'emporte sur tout autre sentiment. Quelques soldats qui ne voulaient pas obéir aux consuls, commencèrent par examiner si, en tuant les consuls, ils se délieraient du serment qu'ils leur avaient prêté. Mais ensuite ils se persuadèrent qu'un délit ne pourrait annuler un engagement sacré, et recoururent à une espèce de grève. Peu importe que ce soit de l'histoire ou de la fable. Si c'est une fable, celui qui l'a inventée savait que ceux qui l'entendraient raconter trouveraient très naturel qu'on examinât si tuer la personne à laquelle on a prêté serment, est un moyen de se délier; et qu'on pouvait se décider pour la négative, non par répugnance pour l'homicide en lui-même, mais parce qu'il ne serait pas un moyen valable de se délier du serment. Toute cette discussion sur la manière d'éviter les conséquences d'un serment appartient à la « religio», dans le sens indiqué.
238. C'est comme des manifestations de cette même «religio», que nous devons considérer les innombrables faits qui nous montrent les Romains précis, exacts, scrupuleux, aimant l'ordre et la régularité jusqu'à l'excès, dans toute leur vie privée. C'est ainsi que tout chef de famille avait un journal dans lequel il notait non seulement les recettes et les dépenses, mais tous les faits d'une certaine importance, qui avaient lieu dans la famille: quelque chose de semblable à un journal de comptabilité commerciale, que la loi impose, en France et ailleurs, aux commerçants S mais où l'on ajoutait des faits étrangers à la simple administration du patrimoine.
239. Il semblerait que la religion des Grecs, où la raison et l'imagination jouent le rôle principal, aurait dû être plus morale que celle des Romains, qui se réduisait à une série de fictions, dans lesquelles la raison n'a aucune part. Ce fut pourtant le contraire ^ Ne
sacramento ; doctos deinde, nallam scelere religionem exsolvi, Sicinio qaodam auctore, iniussu consolum in Sacrum montem secessisse...
•2381 Cic. ; Ven:,I, 23,60, explique «qu'on a entendu dire qu'un homme n'a pas tenu de registres. On Ta dit faussement d'Antoine, car il les a tenus très exactement. Il y a pourtant quelque exemple de cette conduite blâmable. Nous avons entendu dire que d'autres ne les ont tenus qu'à partir d'une certaine époque. Il y a des motifs qui justifient cette conduite. Mais ce qui est nouveau et ridicule, c'est ce qu'il [Verres] nous a répondu, quand nous lui avons demandé ses registres : qu'il les avait tenus jusqu'au consulat de M. Terentius et de G. Cassius, puis avait cessé de les tenir». A propos de ce passage, Asconius observe cMoris autem fuit, unumquenque domesticam rationem sibi totius vitae suaeperdies singulos scribere, ex quo appareret, quid quisque de redditibus suis, quid de arte, foenore, lucrove seposuisset quoque die, et quid item sumptus damnive fecisset... ». — On avait demandé à M. Celius, ses registres. Gicéron répond, pro M. Coelio, 7, 17 : Tabulas, qui in patris potestale est, nullas conficit.
239 > Dion Hal. ; II, 19, dit que « chez les Romains, on n'entend pas parler d'Ura-
nous arrêtons pas aux aventures scandaleuses des dieux. Voj^ons la religion dans son action sur les actes de la vie journalière. Pour les Romains, les actes extérieurs du culte sont tout, l'intention rien. Les Grecs, eux aussi, ont connu un semblable état, à une époque archaïque. L'homicide s'expiait moyennant une cérémonie tout extérieure. Mais ils dépassèrent, ou pour mieux dire, leurs penseurs dépassèrent bientôt cette morale matérialiste et formaliste. «De même qu'il n'y a pas de remède à la perte de la virginité — dira Eschyle ^ — tous les fleuves réunis ensemble ne réussiraient pas à purifier les mains tachées de sang, de l'homicide». A une si grande délicatesse de sentiment doit certainement correspondre une grande rectitude dans les actions. Pourtant on observe le contraire. Rome finit par devenir aussi peu morale que la Grèce ; mais, à l'origine, et à une époque récente comme celle des Scipions, Polybe ' pouvait dire : « Ainsi, sans parler d'autre chose, si l'on confie un seul talent à ceux qui ont, chez les Grecs, la manipulation des deniers publics, quand même ils ont dix cautions, dix sceaux et un nombre double de témoins, ils ne respectent pas la foi jurée; tandis que chez les Romains, ceux qui, comme magistrats ou ambassadeurs, disposent de sommes considérables, respectent la parole donnée, à cause de leur serment * ».
nus émasculé par ses propres fils, de Saturne qui dévore ses enfants, de Jupiter qui chasse Saturne et le fait prisonnier, ni de guerre ni de blessures ni de chaînes mises aux dieux, ni de leur esclavage chez les hommes... » ovâé ye ■KÔlefj.oi koI Tçav/iara Kol âecfiol Kaï d^relai 6sû)v naç>' àvdçùnoLç. D'après notre auteur, le culte aussi était plus moral à Rome qu'en Grèce.
2392 EscH. ; Choeph. 71-74 i
OlyovTi é" ovTi vvjMpiKûv éâo)?iiuv
ÔKoç, nÔQOL Te nâvreç èk fuàç ôâoîi
PaivovTeç rov x^ÇOfiva^
éàvov Kadaiçovreç ïovaav aTTjv.
Bota traduit, suivant le scoliaste : « Nec vero expugnatori virginalium thalamorum remediumest, et si omnes ex uno loco fontes confluèrent ad abluendum, qui manus occisoris polluit, sanguinem, frustra lavaret». — Le scoliaste note : (71) vvfKpiKùiv éôukiuv : tô ywaiKeiov aiôolov T^éyei,. (71) oùn-àKoç] ûcTzeç tù èiri^àvri vvfi^iK^c kAîvtjç o'vk ëcTLv laaiç nçbç àvaTraçôévevaiv Ttjç kôqtjç, ovtuç ovâè tùj ^ovei nâçecm nôpoç ■n-çbç àKsaiv tov (pôvov. « De même que celui qui entre dans le lit d'une vierge n'a aucun moyen de rendre à la jeune fille sa virginité, ainsi le meurtrier n'a aucun moyen d'effacer l'homicide ». (72) nâvreç èk fuàç] Trâvreç ol norafiol sic iv aweçxà/ievoi. SoPH. ; Oed. rex, 1227-1228 : « Je ne crois pas que les eaux de l'Ister et du Phase pourraient laver les délits commis dans ce palais. Une épigramme de VAnt. Palat., XIV, 71, nous donne un oracle de la Pythie : « Etranger, entre avec une âme pure dans un temple pur, après avoir touché l'eau des Nymphes ; car une gouttelette suffit aux hommes vertueux ; mais l'homme pervers ne pourrait se laver avec tout l'Océan».
2393 Polybe; VI, 56, 13.
239* [Note du traducteur]. On peut faire la même observation, au sujet delà
§ 240 LES ACTIONS no5j-logiques 143
Les poulets sacrés pouvaient bien être ridicules ; mais ils ne causèrent jamais aux armées romaines un désastre comparable à celui qu'eut à subir l'armée athénienne, en Sicile, par la faute de ses devins.
240. Rome n'eut pas de procès pour impiété à comparer à ceux pour àaï^Bua à Athènes, et beaucoup moins aux innombrables procès religieux dont le christianisme aflligea l'humanité. Si Anaxagore avait vécu à Rome, il aurait pu affirmer tant qu'il l'aurait voulu que le soleil était un bloc incandescent, sans que personne se souciât de ses proposa Quand, en l'année 155 avant J. C, les Athéniens envoyèrent à Rome une ambassade composée de trois philosophes: Critolaos, Diogène et Carnéade, les philhellènes de Rome admirèrent fort l'éloquence captieuse de ce dernier; mais Caton le Censeur, représentant l'esprit des vieux Romains, trouvait plus que suspects tous ces discours subtils, et demanda au Sénat de terminer au plus tôt l'affaire qui avait amené ces ambassadeurs à Rome: «afin qu'ils retournassent disserter dans leurs écoles devant les enfants grecs, et que les jeunes Romains écoutassent comme avant les magistrats et les lois - ».
Notez bien que Caton ne veut pas le moins du monde discuter les doctrines de Carnéade ; il ne s'inquiète en aucune façon de savoir si elles procèdent ou non de bonne logique; il les juge extérieurement. Toutes ces argumentations captieuses lui paraissent n'avoir
colonisation espagnole en Amérique. D'un côté, une population sauvage et incapable de saisir les finesses de la morale chrétienne, mais brave et d'une loyauté que ses ennemis ont toujours vantée ; de l'autre, des hommes civilisés, très catholiques, mais d'une brutalité au moins égale à celle des sauvages, et d'une mauvaise foi consommée. L'histoire des colonisations est riche de faits semblables.
240 * Il convient de noter que, selon Plutarque (Xicias, 23, 3l, Anaxagore ne faisait connaître ses théories sur les éclipses qu'à un petit nombre de personnes. Mais alors, de telles investigations n'étaient pas tolérées à Athènes. « Protagoras fut exilé, Anaxagore mis en prison et relâché avec peine par Périclés, et Socrate, bien qu'il ne s'occupât pas de physique, fut mis à mort à cause de sa philosophie ». Plut. ; Périclés, 32, 2 : K%i ^<^iaiia /iio-tidi)^ éyça^ev eujayyé?J.eadat tovç rà Oeia fùj vofii^ovraç fj Uyovç îrepî tûv fteraçciuv âiàâcTKOvraç, àrrepetéôftevoç eii Ileçuûiàa ôi ' 'Ava^ayôçov TÎfv izôvoiav : « Une loi proposée par Diopétès met au nombre des délits tombant sous le coup d'une action publique, (elaayye/Mi) le fait de nier l'existence des dieux et de discuter sur les choses célestes; ce qtii jetait le soupçon sur Périclés, à cause d'Anaxagore ». DiOG. Làerce(II, 12, .4«ax.) dit qu' Anaxagore fut accusé d'impiété par Cléon» pour avoir dit que le soleil était une masse incandescente. Plat. {Apol., p. 26) suppose que Mélitos accuse Socrate d'avoir dit qu« le soleil est une pierre et la lune une terre. A quoi Socrate répond : 'Ava^ayôpov oUi Korrjyoçéiv, à àRe Alé/ure. « Tu crois accuser Anaxagore, ami Mélitos ».
240* Plut. ; Cat. mai., 22, 6 '."Oiroç ovrotftèv «ri ràç axoXàç rçttirâuepot Sta^éyuvrat wauiîv 'Eà^^vov, ol ôè 'Pufiaiuv véoi tûv véftuv luù rûv àpx^vrov ùç wç&reçov àxomiat.
aucune valeur, et il croit inutile et dangereux pour les jeunes Romains de les écouter.
Grand aurait été l'étonnement de Caton, s'il avait su qu'un jour, les hommes répandraient leur sang pour affirmer ou nier la consubstantialité du Verbe ou de la seconde personne de la Trinité* ; et c'eût été bien à raison qu'il aurait remercié lupiter optimus maximus, d'avoir préservé les Romains d'une semblable folie ; laquelle pourtant, en certains cas, recouvrait un fond raisonnable.
241. Le droit athénien, essentiellement logique, qui se proposait de résoudre les questions dans leur ensemble, et qui n'était pas embarrassé d'un vain formalisme, ni de fictions trop nombreuses, devrait être de beaucoup supérieur au droit romain. Et cependant, c'est juste le contraire, «(p. 75)^ L'intellect grec, avec toute sa mobilité et son élasticité, était entièrement incapable de se confiner lui-même dans le vêtement d'une formule légale ; et si nous pouvons en juger par les tribunaux populaires d'Athènes, dont nous avons une connaissance certaine, les tribunaux grecs montrèrent une forte tendance à confondre la loi et le fait (p. 76). De cette manière, un système de jurisprudence durable n'était pas possible. Un peuple qui n'avait jamais aucune répugnance à modifier les règles du droit écrit, chaque fois qu'elles étaient un obstacle sur la voie de la réalisation d'un idéal de perfection, dans des décisions de cas particuliers, ce peuple, s'il léguait un corps de principes juridiques à la postérité, ne pouvait lui en laisser qu'un, formé des conceptions du juste et de l'injuste, tels qu'on désirait les voir triompher en ce temps ».
Jusque-là, nous sommes d'accord avec Sumner Maine ; mais nous ne pouvons partager son avis, quand il attribue la perfection du droitromainàlathéorieque lesRomains avaient du droit naturel. Cette théorie est venue s'ajouter, à une époque relativement récente, au vieux fond du droit romain. Ihering serre de plus près le problème. La description du phénomène est excellente ; quant à ses causes, ce qu'il appelle « la logique rigoureuse de l'esprit conservateur » n'est pas autre chose que l'état psychique dont nous avons parlé précédemment, combiné avec des déductions logiques et pratiques, qui apportent les moindres modifications possibles à certaines associations d'idées et d'actes.
240 3 C'est l'hérésie des Ariens.
241 1 Sir Henry Sumner Maine ; Ancwnt Laïc.
Nous reproduisons le passage de Ihering -, en mettant entre parenthèses les modifications que nous croyons opportun d'y faire: « (p. 328) Si la science juridique romaine a trouvé tout fait un droit simple et logique, elle le doit moralement au peuple romain antique qui, malgré son esprit de liberté, s'était laissé imposer pendant des siècles le joug d'une logique impitoyable [des conséquences logiques des associations d^ idées et d'actes, quon voulait respecter]... Ce que nous venons de dire se manifeste dans la manière particulière des Romains, si familière à tous ceux qui connaissent le droit romain, de concilier la logique gênante certaines associations d'idées et d'actes avec le besoin de la pratique, au moyen d'artifices, de toute espèce : actes apparents, moyens détournés, fictions. L'aversion morale des Romains pour toute violation d'un principe une fois reconnu résultant des associations d'idées et d'actes , stimule et presse, en quelque sorte, leur intelligence à déployer toute sa sagacité, afin de découvrir les voies et les moyens pour opérer cette conciliation de la logique et de la nécessité pratique. La nécessité rend inventif... (p. 329) La seconde qualité nationale des Romains, que nous avons nommée plus haut, leur esprit conservateur conseruateur de la forme, innovateur du fond , exerça exactement la même influence, et fut, elle aussi, un puissant levier pour leur génie inventif juridique. Concilier les nécessités du présent avec les traditions du passé, rendre justice aux premières sans rompre, ni dans la forme ni dans le fond, avec les principes traditionnels du passé, discipliner le commerce juridique, conduire la force progressive du droit dans sa véritable voie, telle fut pendant des siècles, à Rome, la mission véritablement noble et patriotique de la science juridique laissons de côté la mission, la noblesse et le patriotisme . Elle grandit en proportion des difficultés qu'elle rencontra ».
242. Quant à la politique, il y a mieux encore. C'est le cas de se demander comment a jamais pu fonctionner un sj'stème si absurde, au point de vue logique. Ces magistrats, égaux en droits, tels que les deux consuls et les deux censeurs ; ces tribuns qui peuvent arrêter toute la vie juridique et politique ; ces comices avec les complications des auspices ; ce Sénat sans attributions bien déterminées ; tout cela semble constituer les organes d'une machine difforme, qui n'a jamais pu fonctionner. Et pourtant elle a été en action pendant des siècles et des siècles, et a donné à Rome la do-
241 * Ihering ; L'espr. du dr. rom., t. I.
mination du monde méditerranéen; et quand elle s'est détraquée, c'est arrivé parce qu'elle était employée par un peuple nouveau qui n'avait plus la « religio » de l'ancien (§ 247). Grâce aux liaisons (sens mécanique) des actions non-logiques, et grâce à des forces innovatrices, Rome a su concilier la discipline avec la liberté, et s'est tenue dans un juste milieu entre Athènes et Sparte.
243. Le discours que Thucydide ^ attribue à Périclès et celui de Cicéron sur la réponse des aruspices, forment un contraste qui frappe.
L'Athénien parle comme un homme moderne. La prospérité d'Athènes est due à la démocratie, à de justes lois, au bon sens des citoyens, à leur courage. Ces qualités des Athéniens font qu'Athènes est supérieure aux autres cités de la Grèce.
Le Romain loue beaucoup moins la science et le courage de ses concitoyens - : « Quel que soit l'amour que nous ayons pour nousmêmes. Pères Conscrits, nous n'avons été supérieurs ni aux Espagnols par le nombre, ni aux Gaulois par la force, ni aux Carthaginois par la ruse, ni aux Grecs par les arts, ni aux Italiens euxmêmes et aux Latins par le bon sens naturel de notre pays. Mais nous avons vaincu tous les peuples et toutes les nations par la piété et par la religion, et aussi par la sagesse qui nous a fait reconnaître que tout est dirigé et gouverné par les dieux immortels ». Il semble que ce soit là le langage du préjugé ; et c'est, au contraire, celui de la raison, surtout si l'on prend le mot « religion » au sens que nous avons indiqué. La cause de la prospérité des Romains fut un certain nombre de liaisons, de areligionesy), qui conservaient la discipline à ce peuple. Il est vrai que Cicéron ne l'entendait pas ainsi ; il se proposait de parler de la puissance des dieux immortels ; mais le concept de la règle, des liaisons, ne manquait pas chez lui. Il a commencé par louer la sagesse des ancêtres, « qui ont pensé que les rites sacrés et les cérémonies regardent les pontifes ; les présages heureux, les augures ; que les antiques prédictions d'Apollon sont
243 1 Thucid. ; II, 35 et sv.
2432 Gic. ; De harusp. resp., IX, 19 : Quam volumus licet, patres conscripti, ipsi nos amemus : tamen nec numéro Hispanos, nec robore Gallos, nec calliditate Poenos, nec artiJjus Graecos, nec denique hoc ipso huius gentis ac terrae domestica nativoque sensu, Italos ipsos ac Latinos, sed pietate ac religione, atque hac una sapientia, quod deorum immortalium numine omnia régi gubernarique perspeximus, omnes gentes nationesque superavimus. Dans le /)e nat. deor.. Il, 3, 8, Gicérou fait dire à Balbus : Et, si conferre volumus nostra cum externis, ceteris rébus aut pares, aut etiam inferiores reperiemur ; religione, id est cultu Deorum, multo superiores. — Notez qu'il explique que la religion est le culte des dieux.
contenues dans les livres sybillins, et que l'explication des prodiges appartient à la doctrine des Etrusques'». C'est là une conception vraiment toute romaine de l'ordre et de la régularité.
244. Parmi les peuples modernes, les Anglais ressemblent plus que tout autre peuple aux Romains, pour l'état psychique\ du moins jusque vers la fin du XIX*' siècle. Leur droit est encore plein de fictions. Leur organisation politique conserve les mêmes noms, les mêmes formes arriérées, tandis que le fondchange continuellement. Il y a encore un roi en Angleterre, comme au temps des Plantagenets, des Tudors, des Stuarts; mais il a fini par avoir moins d'autorité, moins de pouvoir que le président de la république des Etats- Unis d'Amérique. Sous Charles h^, on voit éclater une guerre civile que le roi, dans son parlement, faisait au roi, dans son camp. Jamais les Romains n'avaient imaginé une aussi ingénieuse fiction.
Aujourd'hui encore, les cérémonies pour l'ouverture du parlement sont archaïques au point de paraître comiques. On voit arriver aux Communes un grave personnage, appelé the gentleman usher of the black rod, qui les invite à se présenter à la Chambre des Lords, pour entendre le discours du trône. Les députés vont à la Chambre des Lords, puis retournent à leur place, où le speakerleur raconte avec le plus grand sérieux ce qu'ils ont entendu aussi bien que lui. Il faut immédiatement donner lecture d'un bill, seulement pour la forme, afin de sauvegarder le droit du parlement, de discuter en premier les affaires, sans examiner les motifs de la convocation.
Cette organisation politique s'adapte aux besoins du peuple anglais, comme l'organisation politique de l'ancienne Rome s'adaptait aux besoins du peuple romain ; et tous les peuples modernes ont cherché à la copier plus ou moins fidèlement. Cette organisation a permis à l'Angleterre de rester victorieuse dans les guerres de Napoléon !«', et assura aux Anglais une liberté plus grande que celle dont jouirent la plupart des peuples européens. Tout cela tend
243' Cic. ; De harusp. resp., IX, 18: ...qui statas solemnesque caerimonias, pontificatu ; rerum bene gerendarum auctoritates, augurio : fatorum veteres praedictiones Apollinis, vatum lihris ; portentomm explanationes, Etruscoram disciplina contineri putamnt...
'^Ai ' Cette restriction est nécessaire ; car après la première décade du XX» siècle, 1^ gouvernement de l'Angleterre a été confié à des Gallois et à des Irlandais fanatiques. Si cela indique un changement dans la nature du pays entier, si ce n'est pas un phénomène temporaire, l'Angleterre de l'avenir ne ressemblera pas à l'Angleterre du passé. C'est de cette dernière, qui, seule, nous est encore bien connue aujourd'hui, que nous voulons parler, quand nous nommons l'Angleterre.
maintenant à se modifier, grâce à des coutumes et des habitudes nouvelles, qui semblent prendre pied en Angleterre.
245. Dans l'exposé fait jusqu'ici, nous avons dû nous sei*vir des termes du langage ordinaire, qui, de leur nature, sont peu rigoureux. Pour le moment, nous ne nous occuperons que des termes : Athéniens, Romains, etc., employés plus haut.
Que représentaient précisément ces termes? Certainement, pour les peuples antiques, ils ne représentaient que les citoyens, tandis que les esclaves, les pérégrins étaient exclus. Mais nos propositions s'appliquent-elles vraiment à tous les citoyens ? De certains faits, de certains actes, de certaines lois ou coutumes, nous avons déduit l'état psychique de ceux qui exécutèrent ces faits et ces actes, qui acceptaient ces lois et ces coutumes. C'est légitime ; mais dire que ceux-ci constituaient la totalité ou même la majorité numérique de la nation, ne le serait pas du tout.
246. Tout peuple est gouverné par une élite ^ et, pour être exact, nous devons dire que c'est justement l'état psychique de cette élite que nous avons observé. Tout au plus pouvons-nous ajouter que l'impulsion qu'elle a donnée était admise par le reste de la population.
Une élite peut se modifier par le changement des hommes qui la composent, ou de leurs descendants, ou aussi par l'infiltration d'éléments étrangers, qui peuvent provenir de la nation elle-même ou d'une autre. A Athènes, quand seuls les fils des citoyens athéniens étaient citoyens, Yélite a pu se modifier uniquement parce que ses membres changeaient, ou qu'elle en recevait d'autres du corps des citoyens athéniens.
247. A Rome, non seulement on peut observer des changements analogues, maisily aaussi une infiltration de peuples étrangers, soit de Latins et d'Italiens, par l'extension du droit de cité, soit de toute sorte de peuples, même barbares, grâce aux affranchis et à leurs descendants. P. Scipion Emilien pouvait déjà dire aux individus composant la plèbe qui se livrait à un tumulte, qu'ils n'étaient pas même Italiens ^ Nous devons donc nous tenir en garde contre des conclusions hâtives qu'on pourrait tirer des exemples que nous
246 1 II ne faut pas chercher à déduire le sens de ce terme, de son étjmologie. Il sera défini au chapitre XII.
247 1 Vell. Paterc, II, 4 : ...et cum omnis concio adclamasset, «Hostium — — inquit — armatorum totiens clamore non territus, qui possum vestro moveri, quorum noverca est Italia? »
avons cités. Nous avons bien trouvé les caractères de certaines e/i7es ; mais nOus n'avons pas résolu le problème de leur composition.
248. Ces considérations nous conduisent à la limite au delà de laquelle on pénètre dans une matière d'une nature différente de celle dont nous nous sommes occupés jusqu'à présent. Il serait prématuré de pousser plus avant, et dangereux de le faire sans avoir terminé d'abord l'étude commencée. Revenons-y donc. L'excursion de tout à l'heure était nécessaire, pour nous faire connaître au moins l'existence de cette autre matière. Nous l'étudierons dans les derniers chapitres.
Les actions non-logiques dans l'histoire des doctrines.
249. Outre certaines inductions accessoires, l'étude accomplie au chapitre précédent nous a fait connaître les faits suivants :
1° L'existence et l'importance des actions non-logiques. Cela est contraire à beaucoup de théories sociologiques, qui dédaignent ou négligent les actions non-logiques, ou leur donnent peu d'importance, en s'efforçant de rendre toutes les actions logiques. La voie à suivre pour étudier les actions des hommes en relation avec l'équilibre social sera différente, suivant qu'on donnera une importance plus grande aux actions non-logiques ou aux actions logiques. Il faut donc maintenant que nous pénétrions dans cette matière.
2° Les actions non-logiques sont généralement considérées au point de vue logique par ceux qui les accomplissent ou par ceux qui en traitent, qui en font la théorie. De là la nécessité d'une opération de prime importance pour notre étude, laquelle tend à lever ces voiles et à retrouver les choses qu'ils dissimulent. C'est aussi contraire à beaucoup de théories qui s'arrêtent aux voiles, non tenus pour tels, mais pris pour la partie fondamentale des actions. Nous devons examiner ces théories ; parce que si nous les trouvions vraies, — c'est-à-dire d'accord avec l'expérience, — nous devrions prendre une tout autre voie que celle qu'il conviendrait de suivre, si nous reconnaissions que la partie fondamentale est au contraire la chose voilée.
3° La vérité expérimentale d'une théorie et son utilité sociale sont des choses différentes. Une théorie expérimentalement vraie peut être utile — ou nuisible — à la société, comme aussi une théorie expérimentalement fausse. Un très grand nombre de personnes le nient. Il ne faut donc pas nous contenter des quelques aperçus du chapitre précédent, et moins que jamais de la simple affirmation du § 34 ; mais nous devons voir si l'observation des faits confirme ou dément l'induction faite (§ 14).
^250-253 LES ACTIONS NON-LOGIQUES DANS L'HISTOIRE, ETC. l')!
4« Il existe des différences entre les hommes, ou, si l'on envisage les choses en gros, entre les classes sociales, à propos des actions logiques et non-logiques. Il existe aussi des différences entre les degrés d'utilité que les théories expérimentalement vraies ou fausses et les sentiments manifestés par les actions non-logiques, peuvent avoir pour ces individus ou ces classes. Beaucoup nient cette différence, qui excite même l'indignation d'un assez grand nombre de gens. Il sera, par conséquent, nécessaire de poursuivre l'étude à peine commencée sur cette matière, et de bien voir ce que nous disent les faits.
2i>0. En attendant, l'élude qui vient d'être faite nous donne déjà une idée, superficielle c'est entendu, des réponses à faire aux (juestions effleurées aux ^ 13 et 14, et nous voyons que certaines distinctions faites dans ces paragraphes ne sont pas seulement hypothétiques, mais correspondent à la réalité.
251. Dans le présent chapitre, nous nous occuperons surtout de déceler les actions non-logiques, dans les théories ou les descriptions des faits sociaux, données par diff"érents auteurs ; de cette manière, nous acquerrons aussi une idée approximative des voiles qui cachent ces actions non-logiques.
202. Si vraiment les actions non-logiques ont l'importance suggérée par l'induction du chapitre précédent, il serait étrange, en vérité, que les hommes intelligents qui se sont occupés de l'étude des sociétés humaines n'y eussent prêté aucune attention. Ils peuvent les avoir entrevues, distraits par des préjugés, détournés par des théories erronées; mais il est difficile de croire qu'ils n'aient réellement rien vu de ce que nous trouvons maintenant si important. Cherchons donc ce qui en est.
203. Pour cela, il faut envisager les choses d'une façon encore plus générale ; c'est-à-dire chercher comment la réalité se trouve transformée dans les théories et narrations qu'en donnent les auteurs. Nous avons une image sur un miroir courbe, et nous voulons retrouver la forme de l'objet, altérée par le miroir. Pour le moment, laissons de côté les cas les plus simples, par exemple des auteurs qui reconnaissent que les actions des hommes dépendent, au moins en partie, du territoire où ils vivent, du climat, de la race, des occupations, des inclinations. Il est manifeste que l'action déterminée par ces causes n'est pas le fruit du raisonnement pur, mais que c'est une action non-logique. Et pourtant, les auteurs mêmes qui ont admis ces causes ne s'en rendent souvent pas compte.
Il y aurait donc chez eux une contradiction ; mais parfois elle disparaît, car lorsqu'ils admettent ces causes, les auteurs étudient ce qui est ; quand ils veulent que toutes les actions soient logiques, ils étudient ce qui, d'après eux, devrait être. Ils passent d'une étudescientifique à un prêche.
254. Abordons des cas moins simples, et commençons par ceux dans lesquels il est plus facile de reconnaître la vérité expérimentale, sous des expressions imparfaites et en partie erronées, pour procéder ensuite à l'étude d'autres cas, dans lesquels cette recherche est plus difficile.
Voici par exemple un livre : La Cité Antique, de Fustel de Coulanges. Nous y lisons : «(p. 73) De toutes ces croyances, de tous ces usages, de toutes ces lois, il résulte clairement que c'est la religion domestique qui a appris à l'homme à s'approprier la terre, et qur lui a assuré son droit sur elle». Mais il est vraiment singulier que la religion domestique ait précédé la possession du sol. L'auteur n'en donne aucune preuve. Il se pourrait aussi que ce fût le contraire, ou que la religion et la possession se fussent développées ensemble. Il est manifeste que l'auteur a l'idée préconçue que la possession doit avoir une cause. Ceci posé, il la cherche et la trouve dans la religion. Ainsi, posséder devient une action logique, déduite de la religion qui, à son tour, pourra se déduire logiquement de quelque autre chose.
Par une circonstance singulière, notre auteur nous donne ici,, lui-même, la rectification que nous devons apporter. Il avait écrit un peu plus haut : «(p. 63) Il y a trois choses que, dès l'âge le plus ancien, on trouve fondées et solidement établies dans ces sociétés grecques et italiennes : la religion domestique, la famille, le droit de propriété ; trois choses qui ont eu entre elles, à l'origine, un rapport manifeste, et qui paraissent avoir été inséparables».
Comment l'auteur n'a-t-il pas vu que ces deux passages étaient en contradiction ? Si trois choses A, B, C, sont « inséparables », l'une d'elles, par exemple A, ne peut en produire une autre, par exemple B ; car si A produit B, cela veut dire qu'elle en était alors séparée.
Il faut donc nécessairement faire un choix entre ces deux propositions du même auteur. Si nous voulons conserver la première, il convient d'éliminer la seconde ou vice-versa. Or, nous devons adopter ce dernier choix, c'est-à-dire éliminer la proposition qui place la religion et la propriété dans une relation de cause à effet, et conserver la proposition qui met ces choses en relation de mutuelle
§ 255-256 LES ACTIONS NON-LOGIQUES DANS l'hiSTOIRE, ETC. 153
dépendance (§906). Les mêmes faits, cilcs par Fustelde Coulanges, nous imposent ce choix. Quand il écrit : « (p. (54) Et la famille, qui par devoir et par religion reste toujours groupée autour de son autel, se fixe au sol comme l'autel lui-même », spontanément surgit l'observation : « Oui, pourvu que ce soit possible ». Supposons un état social, tel que la famille ne puisse se fixer au sol, et, dans ce cas, ce sera la religion qui devra se modifier. Il est manifeste qu'il y a eu une série d'actions et de réactions, sans qu'on puisse déterminer comment elles ont commencé. Le fait qu'il est arrivé à certains hommes de vivre en familles séparées et fixées au sol, a eu comme manifestation une certaine forme de religion ; laquelle, à son tour, a contribué à maintenir les familles séparées et fixées au sol.
2oo. Nous découvrons, dans le cas présent, un exemple d'une erreur très générale, qui consiste à substituer des relations de cause à effet à des relations de mutuelle dépendance (§ 137). Cette erreur en produit une autre, en plaçant dans la classe des actions logiques, Tefifet que l'on prend à tort pour une conséquence logique de la cause.
2o6. Quand Polybe nous donnera la religion comme une des causes de la puissance romaine, nous accepterons cette remarque, qui a une grande valeur ; mais nous repousserons l'explication logique qu'il donne du fait (§ 313^).
Dans YAncient Laiv de Suniner Maine, nous trouvons un autre exemple, semblable à celui de Fustel de Coulanges. Sumner Maine observe que les sociétés antiques étaient constituées par des familles. C'est une donnée de fait que nous ne voulons pas discuter^. De là, il tire la conséquence que le droit antique était adapté (adjusted) - « (p. 126) à un système de petites corporations indépendantes». Cela aussi est bien ; les institutions s'adaptent à l'état de choses. Mais plus loin, voici que le concept des actions logiques s'insinue en tapinois*, «(p. 183) Les hommes sont considérés et traités non comme individus, mais toujours comme parties d'un groupe spé-
256 * Les recherches sur les origines sont en grande partie hypothétiques. Nous acceptons les données de Sumner Maine à titre d'hypothèses, sans vouloir les examiner ici.
256* Sir Henry Sdmner Maine; Ancient Lavo, c. V : (p. 126) It is so framed as to be adjusted to a System of small independent corporations. Courcelle Seneuil traduit adjusted par conçu, ce qui implique l'idée des actions logiques. Courcelle Seneuil ; L'ancien Droit : « |p. 119) Ce droit est conçu pour un système de petites corporations indépendantes».
256» Loc. cit. 256", c. VI : (p. 183) Men are regarded and treated, not as indi- Tiduals, but always as members of a particolar group.
cial ». Il serait plus précis de dire que telle est la réalité, et que, par conséquent, le droit se développe comme s'ils étaient considérés et traités comme parties d'un groupe spécial.
Avant cette dernière observation, l'intromission des actions logiques est plus manifeste. Après le passage que nous avons cité, où l'on observait que la société antique était composée de petites corporations indépendantes, l'auteur ajoute^ : «(p. 126) Les corporations ne meurent jamais, et par conséquent le droit primitif considère les entités dont il s'occupe, c'est-à-dire les groupes patriarcaux de familles, comme perpétuels et inextinguibles». De là, Sumner Maine tire comme conséquence l'institution de la transmission, au décès, de Vuniversitas iuris, que nous trouvons dans le droit romain. Cela peut bien être d'accord avec une analyse logique postérieure, d'actions non-logiques antérieures, mais ne représente pas précisément les faits. Pour nous en approcher, il faut intervertir quelques termes des observations précédentes. La succession de Vuniversitas iuris ne procède pas du concept d'une corporation qui ne s'éteint jamais; c'est au contraire celui-ci qui procède de celle-là. Une famille ou un autre groupe ethnique occupait un terrain, avait des troupeaux, etc. Le fait de la perpétuité de l'occupation, de la possession, est, suivant toute probabilité, antérieur à tout concept abstrait, et à tout concept de droit de succession, puisque nous le voyons même chez les animaux. Les grands félins occupent un certain territoire de chasse, qui demeure propre à la famille, si l'homme ne vient pas la déranger \ La fourmilière est perpétuelle ; et il ne paraît pas probable que les fourmis aient le concept de la corporation ni celui de la succession. Chez l'homme, au contraire, le fait engendra le concept. Puis, l'homme étant un animal logique, il voulut trouver le pourquoi du fait; et parmi toutes les explications qu'il imagina, il peut bien y avoir eu aussi celle que donne Sumner Maine.
Cet auteur est l'un de ceux qui ont le mieux montré la différence qui existe entre le droit- fait et le droit-théorie; et pourtant il l'oublie à chaque instant, tellement est ancrée l'idée qui fait voir partout des actions logiques. Le droit-fait est constitué par un ensem-
256 * Loc. cit. 256 2, c. V.
256 * Sur les rives du Léman, on peut voir des groupes de cygnes, qui occupent chacun un espace différent de la surface du lac. Si un cygne de l'un des groupes tente d'envahir l'endroit occupé par un autre groupe, il est assailli, frappé, repoussé. Les vieux cygnes meurent, les jeunes naissent et grandissent, et le groupe demeure comme unité.
§257-258 LES ACTIONS NON-LOGIQUES DANS L'hISTC»IRE, ETC. 1').'
ble d'actions non-logiques qui se répètent régulièrement. Le ilroilthéorie comprend deux parties, soit 1" une analyse logique — ou pseudo-logique ou même imaginaire — de ces actions non-logiques ; 2" des conséquences des principes que cette analyse a déduits. Le droit- fait n'est pas seulement primitif; il vit à côté du droitthéorie, s'insinue à la dérobée dans la jurisprudence et la modifie; puis vient un jour où l'on fait la théorie de ces modifications ; la chenille devient papillon ; le droit-théorie possède un nouveau chapitre.
207. Quand Duruy ^ écrit, à propos de l'assassinat de César : « (p. 411) Depuis la fondation de la république, l'aristocratie romaine avait adroitement nourri dans le peuple l'horreur pour le nom de roi », nous reconnaissons aussitôt le vernis logique des actions non-logiques. Et quand ensuite notre auteur ajoutera : «(p. 411) Si la solution monarchique répondait aux besoins du temps, il était à peu près inévitable que le premier monarque payerait de sa vie sa royauté, comme notre Henri IV a payé de la sienne sa couronne», nous verrons bientôt dans les «besoins du temps», une de ces bonnes fictions que l'on veut nous donner pour quelque chose de concret ; et quant à la loi suivant laquelle les premiers monarques de chaque dynastie doivent être assassinés, comme l'histoire ne nous en donne pas la preuve expérimentale, nous y verrons une simple réminiscence du fatum, et nous l'enverrons tenir compagnie aux nombreux et fantaisistes produits semblables de l'imagination.
208. Nous éliminerons de l'histoire, sans chercher à les interpréter, les prodiges que Suétone n'oublie jamais de raconter, à l'occasion de la naissance ou de la mort des empereurs; parce que nous verrons combien cette voie serait trompeuse (§ 672 et sv.); et nous retiendrons seulement les faits qui sont ou du moins paraissent être historiques. Nous en ferons autant dans tout autre cas semblable, par exemple pour les histoires des Croisades.
Mais il faut prendre garde ici que nous sommes engagés sur une voie dangereuse ; et nous verrons que si l'on prenait comme règle absolue de diviser un récit en deux parties, l'une miraculeuse, incroyable, que l'on rejette, et une autre, naturelle, croyable, que l'on conserve, on irait certainement au devant de très grosses erreurs (§ 674). Il faut que la partie que l'on accepte ait des proba-
257 « Doruy; But. des Rom., t. III.
bilités extrinsèques de vérité, soit à cause des qualités connues de l'auteur, soit par l'accord d'autres témoignages.
2a9. Nous ne pouvons rien tirer d'historique de la légende. Mais nous pouvons en déduire quelque chose, et souvent beaucoup, quant à l'état psychique des hommes qui l'ont créée ou acceptée. Or notre étude a justement la connaissance de ces états psychiques pour fondement. Aussi nous arrivera-t-il souvent de citer des faits sans rechercher s'ils sont historiques ou légendaires ; car, pour ce que nous en voulons tirer, ils nous servent également bien, dans l'un et l'autre cas ; quelquefois même, les faits légendaires nous sont plus utiles que les faits historiques.
260. L'interprétation logique d'actions non-logiques devient à son tour une cause d'actions logiques, et quelquefois même d'actions non-logiques. On doit par conséquent l'envisager aussi, pour déterminer l'équilibre social. A ce point de vue, l'interprétation du vulgaire a généralement plus d'importance que celle des théoriciens. Pour étudier l'équilibre social, il importe beaucoup plus de savoir ce que le vulgaire entend par vertu, que de connaître ce qu'en pensent les philosophes.
261. Il y a fort peu d'auteurs qui omettent entièrement d'envisager les actions non-logiques. Elles apparaissent généralement dans la considération de certaines inclinations naturelles, que, bon gré mal gré, l'auteur doit pourtant reconnaître aux hommes. Mais l'éclipsé des actions logiques dure peu : chassées ici, elles reparaissent là. On réduit ces inclinations au minimum, et l'on suppose que les hommes en tirent des conséquences logiques et agissent d'après elles.
262. Cela d'une façon générale; mais en particulier les théoriciens ont de plus un autre motif, très puissant, pour substituer les actions logiques aux non-logiques. Si nous supposons que certaines actions sont logiques, il devient beaucoup plus facile d'en faire la théorie, que si nous les supposons non-logiques; car chacun de nous a dans son propre esprit l'instrument qui fait les déductions logiques ; aussi n'a-t-il pas besoin d'autre chose ; tandis que pour les actions non-logiques, il faut recourir à l'observation de nombreux faits, étendre en outre les recherches dans l'espace et dans le temps, et prendre garde de n'être pas induit en erreur par des documents imparfaits. En somme, c'est un travail long et difficile, que doit accomplir celui qui veut édifier une théorie, pour trouver en dehors de lui les matériaux que son esprit lui offrait directe-
§ 263-267 LES ACTIONS NON-IAHiigLES DANS LllISTOnŒ, 1 IC. 107
ment par le secours de la logique seule, dans le cas des actions logiques.
263. Si l'économie politique est beaucoup plus avancée que la sociologie, cela dépend en grande partie du fait qu'elle étudie des actions logiques '. Elle aurait été dès le début une science très bien constituée, si elle n'avait rencontré un grave obstacle dans le fait que les phénomènes étudiés étaient mutuellement dépendants, alors que les personnes qui s'adonnaient à cette étude étaient incapables de suivre l'unique voie qui nous soit connue, pour tenir compte de la dépendance mutuelle. L'obstacle indiqué fut surmonté, au moins en partie, quand on employa la mathématique dans l'étude des phénomènes économiques; et l'on constitua de cette manière une science, c'est-à-dire l'économie mathématique, qui peut aller de pair avec d'autres sciences naturelles.
264. D'autres motifs agissent pour éloigner les théoriciens, du champ des actions non-logiques, et pour les refouler dans celui des actions logiques. La majeure partie de ces théoriciens ne se contentent pas d'étudier ce qui est, mais veulent savoir, et surtout enseigner à autrui ce qui devrait être. Dans cette dernière recherche, la logique est pour eux souveraine ; et sitôt qu'ils ont reconnu l'existence des actions non-logiques, au lieu de suivre la voie sur laquelle ils se sont engagés, ils dévient, souvent paraissent oublier ces actions non-logiques, généralement les négligent et suivent la voie qui conduit aux actions logiques.
26o. On élimine de même les actions non-logiques, en les considérant, — à l'ordinaire sans le dire explicitement, — comme une chose blâmable ou pour le moins hors de propos, et qui ne devrait pas se voir dans une société bien policée. On les considère, par exemple, comme des superstitions qui doivent être extirpées par l'usage de la raison. Personne, en pratique, n'agit comme s'il croyait que le physique et le moral d'un homme n'avaient au moins une part dans la détermination de ses actes. Mais quand on fait une théorie, on admet volontiers que l'homme doit être mu seulement par la raison, et l'on ferme volontairement les yeux sur ce que la pratique journalière vous enseigne.
266. L'imperfection scientifique du langage ordinaire contribue aussi à élargir les interprétations logiques d'actions nonlogiques.
267. Elle n'est pas étrangère à la confusion que l'on a coutume 263 1 Manuel, III. 1.
de faire, quand on prend deux phénomènes comme cause et effet, seulement parce qu'on les rencontre ensemble. Nous avons déjà fait allusion à cette erreur (§ 16); mais il faut maintenant que nous pénétrions un peu plus avant dans son étude, car elle n'est pas de menue importance pour la sociologie.
Soit comme au § 166, C, une croyance, D, certaines actions. Au lieu de dire simplement : «Certains hommes font D et croient C», le langage ordinaire ajoute quelque chose, en exprimant que «certains hommes font D, parce qu'ils croient C ». Prise dans son sens rigoureux, cette proposition est souvent fausse ; et la proposition suivante l'est moins souvent : « Certains hommes croient C, parce qiiUs font D ». Mais il y a aussi de nombreux cas dans lesquels on peut dire seulement : « Certains hommes font D et croient C».
On peut aussi faire disparaître la rigueur logique du terme parce que, employé dans la première des trois propositions précédentes, en excluant qu'il établisse, dans cette proposition, un rapport de cause à effet entre C et D ; on dira donc : «Nous pouvons admettre que certains hommes font D, parce qu'ils ont une croj'^ance C, par laquelle se manifeste justement les sentiments qui les poussent à faire D» ; c'est-à-dire, en se rapportant à la fig. 3, parce qu'ils ont un état psychique A, manifesté par C. Sous cette forme, la proposition approche beaucoup de la vérité, comme nous avons vu au § 166.