‹ Traité de sociologie généraleChapitre 33 sur 52 · Gfr. Liv. VIII, 9 et X · texte numérisé non relu

Gfr. Liv. VIII, 9 et X

182 ' Texte : Gonfitendum sit de tota coniectione. Ch-onovius : Perinde est ac si dixisset, de tota lite, de tota quaestione.

182» Voir plus loin (§ 960 et suiv.) quelques-unes des nombreuses élucubrations sur les nombres. Notez la tentative de justifier par la logique, l'observation des jours de fièvre, l'imagination non-logique.

§ 183-184 LES ACTIONS NON-LOGigLtS 9^

voyant un scorpion on dit deux, l'insecte s'arrête, et ne pique point *. »

183. Ces actes, grâce auxquels les mots agissent sur les choses, appartiennent à ce genre d'opérations que le langage courant désigne d'une manière peu précise, par le terme d'opérations magiques. Un type extrême est celui de certaines paroles et de certains actes qui, par une vertu inconnue, ont le pouvoir de produire certains effets. Puis, une première couche de vernis logique explique ce pouvoir par l'intervention d'êtres supérieurs, de dieux. En suivant cette voie, on atteint l'autre extrême, qui est celui d'actes entièrement logiques; par exemple, la croyance qu'on avait, au moyenàge, que l'être humain qui vendait son àme à Satan acquérait le pouvoir de nuire à autrui.

Quand on ne conçoit que des actions logiques, et qu'on rencontre des phénomènes semblables à ceux de tout à l'heure, on les omet, on les dédaigne, on les considère comme des états pathologiques et l'on passe outre sans plus s'en préoccuper. Mais quand on sait quel rôle jouent les actions non-logiques, dans la vie sociale, on s'astreint à les étudier aussi avec soin.

Le lecteur observera qu'en ce cas comme en d'autres, notre induction atteint le seuil de certaines études que nous devrons ensuite reprendre longuement. Dans ce chapitre-ci, nous marcherons encore à tâtons, en cherchant à découvrir la voie qui nous permettra de trouver la forme et la nature de la société humaine.

184. Supposons qu'on ne connaisse que les faits qui font dépendre le succès des opérations magiques, de l'intervention du démon. Nous pourrions accepter comme vraie l'interprétation logique, et dire : « Les hommes croient à l'efficacité des opérations magiques, parce qu'ils croient au démon. » Cette conclusion ne serait pas modifiée profondément par la connaissance d'autres faits qui substitueraient une divinité quelconque au démon. Mais elle est réduite à néant, si nous connaissons des faits absolument indépendants de toute intervention divine. Nous voyons alors que, dans ces

182 » Voir en outre : Gic. ; De div., I, 45, 102 : Neque solum deorum voces Pythagorei observaverunt, sed etiam hominum, quae vocant omina. Quae maiores nostri quia valere censebant, idcirco omnibus rébus agendis, « Quod bonum, faustum. felix, fortunatumque essct», praefabantur ; rebusque divinis, quae publiée fièrent, ut «faverenl linguis», imperabatur; inque feriis imperandis, «ut litibus et iurgiis se abstinercnt». Itemque in lustranda colonia, ab eo, qui eara deduceret, et cum imperator exercitum, censor populum lustraret, bonis nominibus, qui hostias daeerent, eligebantur : quod idem in délecta consoles observant, ut primas miles fiât bono nomine.

phénomènes, l'important consiste en actions non -logiques qui unissent certaines paroles, certaines invocations, certaines pratiques, à des effets désirés S et que l'intervention des dieux, des démons, des esprits, etc., n'est que la forme logique donnée à ces faits. Nous avons de nouveau un des nombreux faits envisagés au § 162. La forme logique sert à unir C à B.

Notons que, le fond restant intact, plusieurs formes peuvent coexister chez un même individu, sans que ce dernier ait conscience de la part qui revient à chacune. La magicienne de Théocrite compte sur l'intervention des dieux et sur l'efficacité des pratiques magiques, sans bien distinguer comment agissent ces deux puissances. Elle demande à Hécate de rendre les philtres qu'elle a préparés pires que ceux de Circé, de Médée ou de la blonde Périmède\ Si ellenecomptait que sur l'intervention de la divinité, il serait plus simple qu'elle lui demandât directement le résultat qu'elle attend des philtres. Quand elle répète le refrain: «."loy^ [Oiseau magique], attire cet homme vers ma demeure », elle a évidemment en vue un certain rapport occulte entre loiseau magique et l'effet désiré.

Les gens crurent pendant des siècles et des siècles à de semblables fables, présentées sous des formes diverses, et même aujourd'hui, il y a des gens qui les prennent au sérieux. Seulement, depuis deux ou trois siècles, le nombre s'est accru, des gens qui en rient comme en riait déjà Lucien ^ Mais les faits du spiritisme, de la té-

184 ' [Note du traducteur.] Un exemple entre beaucoup d'autres. On peut entendre des protestants invoquer saint Antoine de Padoue, pour qu'il leur fasse retrouver un objet perdu. Ces mêmes personnes ont une profonde pitir pour les catholiques qui croient aux saints.

184 2 Théocr. ; Idyll., II, 17. Il y a, tant qu'on veut, des exemples de ce genre, chez tous les peuples ; on n'a que l'embarras du choix. Ainsi les incantations qu'enseigne Caton ne semblent avoir aucun rapport avec les dieux ; elles agissent par leur vertu propre. Gat. ;. De re rust., 160. Luxum si quod est, hac cantione sanum fiet. Harundinem prende tibi viridem. P. IV, aut V, longam. Mediam difftnde, et duo homines teneant ad coxendices. Incipe cantare in alio. s. f. motas vaeta, daries dardaries astataries dissunapiter, usque dum coeant. Ferrum insuper iactato. Ubi coierint et altéra alteram tetigerit, id manu prende, et dextra sinistra praecide. Ad luxum, aut ad fracturam alliga, sanum fiet. Pline rappelle cette recette magique donnée par Caton, et en ajoute d'autres. Plin. ; Nat. hist., XXVIII, 4, 7, (2) : Cato prodidit luxatis membris carmen auxiliare; M. Varro podagris. Gaesarem dictatorem post unum ancipitem vehiculi casum, ferunt semper, ut primum consedisset, id quod plerosque nunc facere scimus, carminé ter repetito securitatem itinerum aucupari solitum.

1843 Luc. ; Philopseudes, 14 : Un magicien hyperboréen, pour complaire à Glaucus, amoureux de Chrysis, fait venir celle-ci. « Enfin l'Hyperboréen forma un petit amour de terre glaise. «Va — lui dit-il — et amène Chrysis». La figurine de terre glaise s'envola. Bientôt après, frappant à la porte, Chrysis se présenta et, étant

§ 185-180 LES ACTIONS NOS-LKjKiiijL E^ V> -

lépathie, de la Christian science (^ 1965') et autres semblables Muiisent à faire voir quel empire ont encore ces sentiments et d'autres analogues.

18o. «Ton bœuf ne mourrait pas si tu n'avais un mauvais voisin * », dit Hésiode ; mais il n'explique pas comment ce fait a lieu. Les lois des XII Tables parlent de «celui qui jettera un sortilège contre les moissons...» * et de «celui qui prononcera un maléfice...», mais sans expliquer en quoi consistent exactement ces opérations. Cette forme d'actions non-logiques subsista pourtant à travers les siècles, et se manifeste encore de nos jours par la foi aux amulettes. Dans le Napolitain, nombreux sont ceux qui portent une corne de corail suspendue à leur chaîne de montre, pour se préserver du mauvais œil. Beaucoup de joueurs possèdent des amulettes ou exécutent certains actes qu'ils estiment capables de les faire gagner*.

ma. Bornons-nous à examiner une seule des actions non-logiques: celle de provoquer ou d'empêcher les orages et de détruire ou de préserver les récoltes. Laissons de côté ce qui se rapporte à des pays étrangers au monde gréco-latin, pour éviter le doute qui règne, quand on prend au hasard les faits un peu partout, et qu'on les réunit artificiellement. Nous étudierons simplement un phénomène

entn'-e, elle embrassa Glaucus comme folle d'amour et demeura avec lui jusqu'à ce que nous entendîmes le chant du coq. Alors la lune s'envola au ciel, H<'cate s'enfonça sous terre, les autres fantômes s'évanouirent, et nous renvoyâmes Chrysis, quand commençait à poindre l'aurore. (15) Si tu avais vu ces faits, Tichiade, tu ne nierais plus qu'il y a beaucoup de choses utiles dans les enchantements. — Tu as raison — dis-je — je les croirais si je les voyais : mais actuellement j'estime être digne d"excuse, si je n'ai pas, pour ces choses, la vue aussi perçante que la vôtre. Je connais bien la Ghrj-sis dont tu parles ; c'est une femme amoureuse et facile. Je ne vois pas pourquoi vous aviez besoin de lui envoyer un ambassadeur de terre glaise, un magicien hyperboréen et la lune même, quand avec vingt drachmes on peut l'amener jusqu'aux Hyperboréens. Car c'est grâce à ces enchantements que cette femme se livre entièrement ; et elle éprouve des impressions toutes contraires à celles des fantômes; car, si ceux-ci entendent le bruit du bronze ou du fer. ils s'enfuieut — du moins c'est vous qui le dites — mais elle, si elle entend sonner de l'argent, elle ac- ^;ourt au bruit. »

Page 1