Lombards. 10. » » Ravenna
Seven of thèse Kingdoms are thus mentioned by Sigonius... and the Franks, Britains, and Lombards, and you hâve the ten : for thèse arose about the same time with the seven (p. 46-48).
6522 p. Orosii Hist. ad.pag., 1,11: Item anno ante Urbem conditam DGGLXXV [admirez quelle précision !] inter Danai atque Aegj-^pti fratrum filios quinquaginta parricidia una nocte commissa sunt. I, 17 : At vero ante Urbem conditam CGGGXXX anno raptus Helenae, coniuratio Graecorum etconcursus miUe navium.
comment il ramasse toutes les légendes, et les donne, sans le moindre doute, pour des histoires vraies, en leur assignant, par-dessus le marché, une date précise. Pour lui tout est hon, que cela vienne de la Bible ou des mythologies des païens, contre lesquels il écrit pourtant.
603. Nous trouvons jusqu'en 1K02 de ces chronologies. En cette année 1802, Larcher, par de longues et savantes dissertations, détermine encore la date d'une infinité d'événements légendaires ^ Il y a tout un chapitre pour déterminer exactement l'année où Troie fut prise, et l'auteur dit d'abord : « (p. 290) Je pose en fait actuellement que cette ville a été prise l'an 3,444 de la période julienne, 1,270 ans avant l'ère vulgaire, et je le prouverai dans le chapitre concernant cette époque ».
604. Déjà dans l'antiquité, plus encore au moyen âge et même un peu plus tard, beaucoup de peuples trouvaient leur origine dans les pérégrinations des Troyens. Guillaume Le Breton nous dit sérieusement ^ : « (p. 184) Comme nous l'avons appris des chro-
dehinc decennis obsidio ac postremo famosam Troiae excidium praedicatur. — Clem. Alex. ; Strom., I, 21, a de belles et nombreuses connaissances en chronologie ! Par exemple, sous Lyncée, on a le rapt de Proserpine, la fondation du temple d'Eleusis, l'agriculture de Triptolème, l'arrivée de Cadmus à Thèbes, le règne de Minos ; et il continue à citer des dates fantaisistes.
653» Larchek ; Hist. d'Her., t. VII. — Idem : « (p. 576) Les femmes deLemnos, outrées de la préférence des Lemniens pour leurs concubines, massacrent leurs maris. Années av. .J. C. 1355... Œdipe, fils de Laïus, épouse Jocaste sa mère, sans la connoitre, et monte sur le trône. Années av. J. C. 1354 ». Et ainsi de suite.
654 1 Guill. le Bref., apud Guizot. Puis notre auteur dit: « (p. 185) Francion, avec son peuple, parvint jusqu'au Danube, bâtit une ville, appelée Sicambrie, et y régna... Deux cent trente ans s't'tant t'coulés. vingt-trois mille d'entre eux les quittèrent. [Quel savant auteur ! Il sait l'année de l'émigration et le nombre des émigrants !], sous la conduite d'Hybor... ils vinrent dans la Gaule. Là ayant trouvé un endroit très agréable et très commode sur la Seine, ils y bâtirent une ville, qu'ils appelèrent Lutèce, à cause de la bourbe qui remplissait ce lieu, et se donnèrent le nom Parisiens, de Paris, fils de Priam, ou plutôt ils furent appelés ainsi du mot grec Parrhesia, qui signifie audace. [Cet auteur fait même de la critique historique]. Ils y demeurèrent mille deux cent soixante ans... ».
DuGAS MoNTBEL ; Ohs. sur VIliade, t. I, p. 298 (chant VI, i02-3) : « Le fameux poète Ronsard a été bien plus loin que Racine, puisqu'il suppose que ce même Astyanax, étant venu dans la Gaule, fut nommé Francion, et devint la tige des rois de France... On trouve l'origine de cette fable dans un prétendu passage de Manethon rapporté par Annius de Viterbe, lequel, dans ses notes, cite aussi l'autorité de l'historien Vincent de Beauvais, qui prétend qu'après la ruine de Troie Astyanax vint dans les Gaules, épousa la fille du roi, et succéda à son beau-père. Beaucoup de poètes n'ont pas établi leurs fictions sur d'aussi bons fondements historiques». L'origine de la fable remonte peut-être au temps de Lucain. Luc. ; Phars. I : (427) Arvernique ausi Latio se fingere fratres. Sanguine ab Iliaco {.opuli;...
Dans les fragments de Frédégaire, la fable est déjà abondante et bien agencée.
niques d'Eusèbe, d'Idace, de Grégoire de Tours, et de beaucoup d'autres, et du rapport de tous les anciens, Hector, fils de Priam, eut un fils appelé Francion. Troïlus, fils de ce même Priam, roi d'Asie, eut, dit-on, aussi un fils nommé Turc. Après la destruction de Troye, (p. 185) la plus grande partie des habitans s'étant échappée, se divisa en deux peuples, dont l'un se choisit pour roi Francion, ce qui lui fit donner le nom de Franc. Les autres nommèrent pour chef Turc, d'où les Turcs tirèrent leur nom ».
655. En 1829, alors que trois éditions de l'ouvrage de Niebuhr avaient déjà été publiées, les saint-simoniens croyaient encore à Numa ^
656. Mais, parmi ceux qui étudiaient les antiquités romaines, il y avait longtemps déjà que des doutes s'étaient manifestés. Cluvier, en 1624, Perizonius, en 1685, Baufort, en 1738, Charles Lévesque, en 1807, et enfin Niebuhr, en 1811, tendirent peu à peu à montrer la vanité historique des légendes antiques. Mommsen et enfin Pais en ont définitivement débarrassé l'histoire. Grote avait accompli déjà cette œuvre pour la Grèce.
657. Les hommes ne se résignent pas volontiers à abandonner leurs légendes, et essaient au moins d'en sauver la plus grande partie possible. Le procédé généralement en usage consiste à changer le sens de la partie qu'on ne saurait vraiment pas accepter, afin de lui enlever un caractère d'impossibilité trop frappant.
658. On a de très nombreux exemples de mots transformés en choses ou en propriétés de choses ; et souvent on construit toute
Fred. ; Fragm., p. 698 et sv. (p. 705 et sv.). Encore vers la fin du XVI» siècle, un homme comme Pasquier hésitait à nier de semblables absurdités. Estienne Pasquier ; Les mémoires et recherches de la France, livre I, c. 14 : « (p. 68) Au demeurant quant aux Troyens, c'est vrayement grand merveille que chasque nation presque d'un commun consentement s'estime fort honorée de tirer son ancien estre de la destruction de Troye. En cette manière appellent les Romains pour leur premier autheur, un Aenee : les François, un Francion : les Turcs, Turcus : ceux de la grand' Bretaigne, Brutus : et les premiers habitateurs de la mer Adriatique se renomment d'un Anthenor... Quant à moy, je n'ose ny bonnement contrevenir à cette opinion, nj^ semblablement y consentir librement : toutesfois il me semble que de disputer de la vieille origine des nations, c'est chose fort chatouilleuse : parce qu'elles ont esté de leur premier avènement si petites, que les vieux autheurs n'estoient soucieux d'emploier le temps à la déduction d'icelles : (p. 69 tellement que petit à petit la mémoire s'en est du tout esvanouye, ou convertie en belles fables et frivoles ».
655 1 Doctrin. Saint-Sim., Expos.: «(p. 19) Moïse, Numa. Jésus , ont enfanté des peuples morts ou mourant aujourd'hui ».
une légende sur un seul terme dont on interprète le sens extensivement '.
Dans les langues où les noms de choses ont un genre, on personnifie les mâles par des noms masculins, les femelles par des noms féminins (§ 1645 et sv.). Il peut arriver qu'il soit parfois possible de remonter du nom à la chose ; mais il faut prendre bien garde de ne faire cela que si l'on a de bonnes preuves du passage effectué de la chose au nom. Certes, on est très porté, quand on cherche ce que signifie un terme, à l'altérer légèrement, à faire preuve d'ingéniosité, en mettant en lumière des interprétations cachées, et à unir ainsi le nom à une chose; mais l'expérience du passé montre que, de cette manière, on est presque toujours tombé dans l'erreur (§ 547) ; et même d'autant plus facilement que le talent et l'érudition de l'interprète étaient plus grands. Celui-ci est poussé, justement par ces qualités, à tenter des voies inexplorées. Aller du nom à la chose, c'est parcourir à rebours la voie qui mène de la chose au nom ; et le parcours à rebours peut se faire avec quelque sécurité, seulement quand on a au moins une idée plus ou moins claire de la voie directe. Nous traiterons longuement ce sujet au chapitre IX.
6o9. Il y a là un phénomène analogue à celui qu'on a observé
fô8 ' Menzerat, dans le Bulletin mensuel de l'Institut Solvay, mai 1910. L'auteur renvoie aussi à Isa.ac Taylor ; Words and Places, 1902. « (p. '21~i) Les représentations du peuple à l'égard des noms sont des plus bizarres. Ainsi YOrange River aurait de leau de cette couleur, la mer rouge (traduction du lac d'Edôml aurait de leau rouge ; la Floride est considérée comme la terre « pleine de fleurs », en réalité c'est la terre découverte le jour de Pâques {Pasqua Florida). La pensée populaire veut expliquer des choses qu'elle ne comprend pas : c'est l'origine des mythes étiologiques. Ce groom anglais qui avait sous sa garde deux chevaux Otello et Desdemona, et qui les appelait Old Fellotc et Thwsday Morning, peut nous fournir l'exemple de ce que peut cette fantaisie. C'est naturellement toujours un individu qui trouve de semblables indications, au moins en partie. La citadelle de Carthage était Bozra (mot phénicien) ; les Grecs la confondaient avec Pvçaa = la peau de bœuf. La légende qui a suivi est connue. L'exemple classique est celui de Romulus, qui aurait fondé Rome (forme impossible au point de vue linguistique) ; ou encore celui (p. 278l d'Anticerpen (Anvers) = an de werpen (néerlandais) vcerf, allemand Werft) ; la légende en a fait handt icerpen = la main jetée, et les armes d'Anvers ont conservé le souvenir de cette fondation légendaire. Une légende très instructive à ce point de vue est encore celle de l'évêque Hatto de Mayence, soi-disant mangé par les souris dans son bourg au milieu du Rhin, en face de Bingen ; ce bourg s'appelait Maut-Thurm = la tour de la douane : le peuple en a fait Mausthurm. aujourd'hui Màuseturm = la tour des souris. Enfin, il y a près de Grenoble une tour célèbre : la Tour sans venin, et la légende veut savoir qu'aucun animal venimeux ne peut vivre dans ses environs ; cette superstition a son origine dans l'altération : Tour de Sainte- Verena ».
pour l'étymologie. Les anciens tiraient leurs étymologies de ressemblances des termes, souvent très superficielles, et se trompaient presque toujours. Les modernes n'acceptent aucune étymologie qui n'est pas d'accord avec les lois de la phonétique ; c'est-à-dire qu'ils refusent de parcourir à rebours la voie suivie, s'ils n'ont pas de preuve du parcours suivant la voie directe.
660. Ainsi, nous restons dans le doute quand, de sainte Venise, on veut remonter à Vénus, tant qu'on ne nous donne pas d'autre preuve que la ressemblance des noms ; mais cette dépendance deviendra d'autant plus probable que les preuves qu'on nous donnera du passage direct de Vénus à Venise seront meilleures. C'est justement ce que fait Maury ^ : « (p. 349) La légende de cette sainte, telle qu'elle est rapportée par Petrus Subertus, dans son ouvrage intitulé De cultu vinese Domini, telle qu'elle se lit dans un fragment attribué à Luitprand de Crémone, auteur du dixième siècle, et dans la chronique de Dexter, achève de démontrer l'origine païenne et tout aphrodisiaque de cette sainte qu'on chercherait vainement dans les Actes ».
Au contraire, tant que nous n'aurons pas de preuves de la voie directe, nous ne pourrons pas admettre les explications de certains auteurs sur la naissance d'Orion ^
661 . (B-k2) Changements légers et faciles dans l'expression littérale. On a le type de ce genre d'interprétations dans le procédé employé par Palaephate, pour expliquer les légendes ; procédé si commode et si aisé, que n'importe qui peut l'employer, sans la moindre difficulté ^ Nous l'avons déjà mentionné comme moyen
660 ï A. Maory : Croyances et légendes de l'antiquité.
660 2 Clavier ; Bibliothèque d'Apollodore, notes, t. II : «(p. 49 )L'histoire de la naissance d'Orion est racontée plus au long par le schol. d'Homère d'après Euphorion (IL, XVIII, 486), Palœphate (5), Ovide [Fastes, V, 499) et Hygin {Fab., 195, et Poet. Astron., II, 34). Jupiter, Neptune et Mercure ayant été bien reçus par Hyriéus, fils de Neptune et d'Halcyone fille d'Atlas, qui demeurait à Tanagre en Bœotie. voulurent lui donner des preuves de leur satisfaction. Hyriéus ayant demandé un fils, ils prirent la peau du bœuf qu'il venait de leur sacrifier, et s'étant retirés à part, ils firent dans cette peau, ce que, pour me servir de l'expression d'Ovide, la pudeur défend de dire ; ils fermèrent la peau, l'enterrèrent, et Orion en sortit au bout de dix mois. On lui donna d'abord le nom d'Orion, ôtto tov ovçijaai Tovç deovç év t^ ^vçai) kol yevèadai avTÔv. [Etymolog. magn., p. 823). Cette mauvaise étymologie a peut-être été le seul fondement de la fable que je viens de rapporter, qui était de l'invention des poètes modernes ; car Hésiode, que Phérécydes avait probablement suivi, le disait fils (p. 50) de Neptune et d'Euryale fille de Minos [Erathostenes cataster, 3; 'RxGts, poet. astron., II, 34) ».
661 1 [Note du traducteur]. Viennet ; Epitres et Satires, II. A VErnpereur Napoléon, sur la généalogie que ses courtisans voulaient lui faire : « Toujours la vérité sert de règle à la fable » .
de dissimuler les actions non-logiques (*^348). On conserve littéralement la légende, mais on change le sens des termes, autant qu'il le faut pour éliminer tout ce qui ne semble pas croyable.
Tout le monde connaît la belle description qu'Hésiode fait du combat entre les dieux descendant de Kronos et les Titans; et il est évident que l'auteur n'a pas voulu faire autre chose qu'un simple récit. Les dieux eurent pour alliés Briarée, Cottos et Gyas ; chacun de ces derniers avait cent mains et cinquante têtes. Voici comment s'en tire Palîephate* : «On raconte à leur sujet qu'ils avaient cent mains, tout en étant des hommes. Comment ne pas juger cela une absurdité? Mais voici la vérité. Ils habitaient une ville nommée Cent-mains, située dans la contrée appelée aujourd'hui Orestiade ; aussi les hommes nommaient-ils Cent-mains : Cottos, Briarée et Gyas. Appelés par les dieux, ils chassèrent les Titans, de l'Olympe ».
La fable d'Eole devient facilement de l'histoire'. Eole était un astrologue qui prédit à Ulj'sse quels vents devaient souffler. On disait que la Chimère était lion devant, dragon derrière et chèvre au milieu. Mais c'est impossible : un lion et une chèvre ne pouvaient avoir des aliments communs. La vérité est que la Chimère était une montagne où se trouvaient un lion sur la partie antérieure, un dragon sur la partie postérieure et des bergers au milieu. Si cette explication ne vous satisfait pas, en voici une autre, donnée par Heraclite * : « La forme de la Chimère est ainsi décrite par Homère : Lion devant, dragon derrière, chèvre au milieu. La vérité aura été la suivante : Une femme qui régnait en un pays avait deux frères, appelés Lion et Dragon; ils lui étaient associés.... ». Si l'on veut une autre explication, on la trouvera sans peine.
661 ' I^rcher prend encore au sérieux les élucubrations de Palaephate. Larchkr : Hist. d'Hérod., t III. p. 494 (note a 1. 1V.75) «Médée<PALAEPH.; De incred., 44) introduisit en Grèce Tusage des bains chauds... L'appareil des chaudières et du feu. fit croire qu'elle rajeunissait les hommes en les faisant cuire; et cela d'autant plus qu'elle cachoit sa méthode afin que les Médecins ne vinssent point à l'apprendre. Pélias fut étouflfé par la vapeur du bain ».
661 » Palaeph.; De incred. hist., 20 : Heçl Kârrov mû Bçtâçeoç — 0aaip ovv ireçi TovTuv, ùç laxov iKorbv X'*ǰC, àvéçe^ ivreç . ttùç ai ovk H-^deç to toiovtov; rô àè a>Jidèç ovruç . T7 ff(}Aci ôvofta 'EKorovraxeiçia, èv ^ (Zkow . ^v âè irôAiç r^ç vvv KaXov/itvtiç 'Oçea- Tiââoç . Djyov ovv oi àvdp<jKot, Kôttoç, kgï Bpidçeuç, kcù firyTjç ol ' EKarovrâxttçeç , ^ijdijaavTEÇ roiç deolç, aiTol è^Tuaaav rovç Tirâvaç éx roîi 'OXi/ivov.
661 » Pal.veph. ; De incred. hist., 18. Heçî roi AlâÀov. — Pour la Chimère : 29. Heçl Be?./.epo^6vTov.
661* Hkracliti ; De incred., 15.
Diodore de Sicile voit en Ouranos un roi des Atlantes, qui habitaient les rives de l'Océan. Il eut, de plusieurs femmes, quarantecinq fils, parmi lesquels dix-huit étaient appelés Titans, du nom Tixaia, de leur mère. Après leur mort, Ouranos et Titaia furent adorés, celui-ci sous le nom de Ciel, celle-là sous le nom de Terre.
Encore de nos jours, il s'est trouvé des auteurs qui ont pris au sérieux les interprétations de Palaephate *, et l'on en trouve même des traces dans les théories modernes sur Vorigine de la famille et sur le totémisme.
662. (B-^) Les mythes, etc., renferment une part d'histoire mêlée à une part non-réelle. C'est là un des genres les plus importants. Les explications qui s'y rattachent étaient autrefois fort en usage, et ne sont pas encore tombées en désuétude. Ce genre a le mérite, aux yeux de beaucoup, de concilier l'amour des légendes avec le désir d'une certaine précision historique; en outre, et en général, il est commode, parce qu'il permet d'employer un grand nombre de documents écrits, et en particulier parce qu'il supporte facilement qu'on tire de ces documents ce que veut un auteur déterminé. Comme les règles servant à séparer la partie historique de la partie légendaire ne sont rien moins que précises, chacun, le plus souvent sans s'en apercevoir, les interprète selon le but qu'il a en vue.
663. Maintenant, on y ajoute aussi des considérations éthiques et esthétiques. On prétend faire ainsi une histoire « vivante », par opposition à l'histoire « morte », qui serait celle qui vise exclusivement à être d'accord avec les faits ^ En somme, ce procédé substi-
661 6 Grote ; Hist. de la Grèce, t. II : « (p. 145, note) Le savant M. Jacoh Bryant estime les explications de Palsephate comme si eUes étaient fondées sur des faits réels. Il admet, par exemple, la ville de Nephelê, citée par cet auteur dans son explication de la fable des Centaures. En outre, il parle avec beaucoup d'éloges de Palsephate en général : ,,I1 (Palaephate) écrivit de bonne heure et semble avoir été un esprit sérieux et sensé : il voyait l'absurdité des fables sur lesquelles reposait la théologie de son pays " (Ancient Mythology, vol. I, p. 411-435) ».
« De même aussi, sir Thomas Brown (Enquiry into Vulgar Errors, liv. I, ch. 6, p. 221, édit. 1835) cite Palsephate comme ayant signalé d'une manière incontestable la base réelle des fables ».
663 1 Renan ; Vie de Jésus : « (p. LV) Dans un tel effort pour faire revivre les hautes âmes du passé, une part de divination et de conjecture doit être permise. Une grande vie est un tout organique qui ne peut se rendre par la simple agglomération de petits faits. Il faut qu'un sentiment profond embrasse l'ensemble et en fasse l'unité. La raison d'art en pareil sujet est un bon guide ; le tact exquis d'un Gœthe trouverait à s'y appliquer. La condition essentielle des créations de l'art est de former un système vivant dont toutes les parties s'appellent et se commandent ». Cette définition est celle d'un roman historique.
Renan ; Les Evangiles : « (p. XXXIII) Dans ce volume, comme dans ceux qui
tue le produit de rimagination de Tauteur aux réalités historiques. Au point de vue didactique, il est vrai que cette substitution peut faire naître chez le lecteur une image du passé, laquelle se grave ainsi dans l'esprit, mieux que si l'on employait une autre méthode plus précise. Les dessins des histoires illustrées sont de même utiles aux enfants et à beaucoup d'adultes, pour suppléer par la mémoire visuelle à la mémoire rationnelle. Nous n'avons pas à nous en occuper ici, et nous reviendrons plus loin sur la question de l'histoire (§ 1580 et sv.).
664. Rejetant les fables de la tradition romaine, Xiebuhr a voulu en tirer pourtant quelque chose; c'est-à-dire que du genre (a), il nous fait passer au genre (j3). Duruy est bien moins scientifique que Niebuhr. Il ne sait vraiment pas se décider à abandonner la tradition, et cherche toute espèce de prétextes pour se rapprocher du genre («). Il va jusqu'à dire ^ : « (p. 62) Ce n'est pas que nous voulions rejeter l'existence de Romulus ; seulement les hymnes chantés encore du temps d'Auguste, et qui conservaient la poétique histoire du premier roi de Rome, ne seront pour nous qu'une légende comme en ont tous les vieux peuples.... ». Voilà que nous approchons des belles interprétations de Palaephate *. Comment
précèdent, on a cherché à tenir le milieu entre la critique qui emploie toutes ses ressources à défendre des textes depuis longtemps frappés de discrédit, et le scepticisme exagéré, qui rejette en bloc et a priori tout ce que le christianisme raconte de ses premières origines ». Sur cette façon d'écrire Thistoire, voir G. Sorel : Le systètne historique de Renan. Tout ce livre est à lire et à étudier attentivement.
S. Reinach : Orpheus : « (p. .332) Peut-on du moins tenter d'extraire des Evangiles les éléments dune biographie de Jésus ? Il est contraire à toute saine méthode de composer — comme l'a fait encore Renan — une vie de Jésus, en éliminant le merveilleux des Evangiles. On ne fait pas de l'histoire vraie avec des mythes, pas plus que du pain avec le pollen des fleurs ». On ne saurait mieux dire ! Mais pourquoi l'auteur oublie-t-il c«la. quand, à son tour, il veut faire de l'histoire vraie avec les légendes, et particulièrement avec les légendes qui lui paraissent appartenir au totémisme 1
t564> DuKLY : Uist. des Rom., t. I. Il a dit d'abord : « (p. 1. note» Nous ne voulons pas discuter les légendes de la période royale. Le lecteur, curieux de ces sortes de jeux d'esprit, pourra consulter les premiers volumes de Niebuhr... Pour nous, aux hypothèses, quelque ingénieuses et érudites qu'elles soient, mais toujours aussi incertaines que les traditions qu'elles combattent, nous préférons l'admirable récit de Tite-Live, sinon comme vérité, du moins comme tableau ». En premier lieu, il faut s'entendre sur le but de l'auteur. S'il veut faire œuvre poétique, il fait bien de choisir le «tableau» qui lui paraît être le meilleur, et quelqu'un d'autre pourra, avec autant de raison, préférer Le Roland furieux de l'Arioste, aux légendes que préfère Duruy. Mais s'il veut écrire un ouvrage historique, il importe vraiment peu de savoir quel est le récit poétique qui plaît le plus à l'auteur ; il importe uniquement, exclusivement, de savoir quel est le récit qui se rapproche le plus des faits.
6642 Pourtant Duruy observe que « (p. 62) il serait aisé de trouver la ressemblance [de la légende de Romulus] dans d'autres traditions nationales. Ainsi,
Duruy fait-il pour admettre l'existence historique de Romulus, tandis qu'il reconnaît le caractère légendaire des seuls documents qui nous en ont conservé la mémoire? Ce ne peut être qu'en vertu du principe non-expérimental, d'après lequel ces légendes ont une origine historique, et au moyen d'une méthode encore moins expérimentale, par laquelle on prétend reconnaître cette origine sous le voile de la légende.
665. A ces affirmations a priori, la science expérimentale ne peut opposer des négations également a priori. Il est nécessaire de rechercher par l'expérience, exclusivement par l'expérience, si la méthode proposée est susceptible, oui ou non, de nous faire trouver la réalité historique sous la légende (§ 547).
666. Pour y arriver, nous avons heureusement une série de faits parallèles : historiques d'une part, légendaires d'autre part. Autrement dit, nous connaissons un fait historique, et nous connaissons la légende à laquelle il a donné naissance. A supposer que l'on connaisse uniquement la légende, nous tâchons d'en tirer le fait historique par une certaine méthode, et nous pouvons vérifier si, de cette manière, nous trouvons vraiment le fait réel ; si oui, la méthode est bonne ; si non, elle ne vaut rien ou presque rien (§547).
667. Commençons par observer que la reconstruction du fait historique doit faire plus qu'affirmer l'existence de personnes dont on ignore tout, y compris le nom ; sans quoi cela ne nous apprend vraiment rien. A quoi sert de croire à l'existence de Romulus, comme y croit Duruy, si nous ne savons rien de lui ? Et quel besoin avons-nous de la légende pour avoir cette connaissance ?
comme Romulus, Sémiramis est fille d'une déesse : comme lui, comme Gyrus exposé dans une forêt et allaité par une chienne, elle est abandonnée dans le désert, nourrie par des colombes et recueillie par un pâtre du roi...». De cette façon, il était sur la voie d'une classification naturelle des légendes (§ 675), et il a déjà noté un élément principal ; c'est-à-dire que les personnages éminents doivent avoir une naissance ou une origine extraordinaire. En continuant, il en pouvait relever d'autres. Il dit très bien : « (p. 62) Ces légendes qu'on retrouve jusque sur les rives du Gange, dans l'histoire de Chandragupta, étaient, avec bien d'autres, le patrimoine commun des peuples de race aryenne ». Mais Duruy fait aussitôt volte-face, et, en disant que la légende de Romulus fait partie d'un cycle légendaire commun aux peuples aryens, il revient à l'interprétation historique qu'il a lui-même exclue. « (p . 62) Pour nous Romulus, que l'on rattachera, si Ion veut, à la maison royale d'Albe, sera un de ces chefs de guerre comme en ont eu (p. 63) l'ancienne et la nouvelle Italie, et qui devint roi d'un peuple auquel la position de Rome, d'iieureuses circonstances... donnèrent l'empire du monde». Non: Romulus. Sémiramis, Gyrus, etc., ne sont que des noms par lesquels on donne une forme concrète aux sentiments dont les nombreuses légendes semblables, notées par Duruy lui-même, tirent leur origine.
Les anciens Romains eurent un chef, comme tous les peuples ont eu des chefs. Admettons-le ; c'est même presque certain ; mais pour le savoir, l'analogie suffit, sans que la légende de Romulus soit nécessaire.
Le problème à résoudre est donc le suivant. Etant donnée une légende, avons-nous un moyen d'en séparer une partie historique, aussi petite soit-elle? Le manque de place ne nous permet pas de traiter ce problème dans toute son ampleur. Voyons au moins un exemple.
668. Virgile est un personnage historique; d'autre part, c'est aussi un personnage légendaire ; et grâce au beau travail de Comparelti \ nous en connaissons bien la légende, ou mieux les légendes. Voyons si nous pourrions reconstruire l'histoire, quand nous ne connaîtrions que ces légendes.
Comparetti distingue deux ordres de légendes : 1° Virgile dans la tradition littéraire ; 2° Virgile dans la légende populaire. C'est seulement de cette dernière partie que nous avons à nous occuper ici. L'idée principale de ces légendes, au moyen âge, est de placer Virgile parmi les magiciens; et beaucoup de ces légendes n'ont d'autre point de contact avec la réalité historique que de faire de Virgile un citoyen romain et de le mettre en rapport avec un empereur. Il faut avouer que c'est bien peu. Voici, par exemple, un livre - qui nous fait connaître < Les faictz merveilleux de Virgille ». Les titres des chapitres suffiront à donner une idée de la nature de la légende.
« I. Comment Romulus occit Remus son frère, et comment le filz de Remus occit Romulus son oncle ». On nous apprend que : « (p. 284) Si advint que Remus quis estoit empereur mourut, et son fîlz qu'il avoit fut empereur après luy. Et celluy chevalier qui avoit espousé la fille du sénateur meut une grant guerre qui moult le greva et fit despendre du sien. Celluy chevalier eut ung filz de sa femme qui à grant peine nasquit, ne naistre ne vouloit, et fut contendue grant temps la nature de la mère, et après nasquit et le convint longuement veiller. Et pourtant fut il nomme Virgille. — II. Du naissement de Virgille et comment il fut mis à lescolle. (p. 285) El quand Virgille nasquit si crousla toute la cité de Romme de l'un des boutz jusques à lautre bout.... Virgille sen etoit allé à Toilette pour ap-
668 ï GoMPARKTTi; Virgilio nel medio evo.
668» Comparetti; loc. cit.. 668», t. II. p. 282 à 300. Les faictz merveilleux de Virgille.
prendre, car il apprenait trop voluntiers, et moult fut sage des ars de nigromance.... — III. Comment Virgille sen vint à Romme et se complaignit à lempereur. — IV. Comment lempereur de Romme assalit Virgille en son chastel. - V. Comment Virgille avoit enclos lempereur et son ost de murs. — VI. Comment lempereur fit paix avec Virgille.... (p. 289) Et tant advint que Virgille ayma une damoiselle,... et ISL fit requérir damour par une vieille sorcière». Cette demoiselle fait savoir à Virgile « (p. 290) que si vouloit coucher avec elle, il convenoit venir tout quoy auprès de la tour où elle gisoit, quant toutes gens seroient couchez, et elle lui avallerait une corbeille à terre bien encordée, et il entreroit dedans, et elle le tireroit à mont jusques en sa chambre. — VII. Comment la damoiselle pendit Virgille en la corbeille ». La demoiselle se joue de Virgile, et celui-ci se venge : « (p. 290) Si print Virgille ses livres et fist tant que tout le feux de Romme fust esteint et n'y avoit nul qui en peust apporter en la cité de dehors Romme.... — VIII. Comment Virgille estaingnit le feu de Romme ». L'empereur et ses barons demandent à Virgile comment ils pourront obtenir du feu ; il répond : « (p. 291) Vous ferez ung escharfault au marché, et en iceluy escharfault vous ferez monter toute nue en sa chemise la damoiselle qui devant hier me pendit en la corbeille, et ferez crier par toute Romme que qui vouldra avoir du feu viennent à lescharfault en prendre, et allumer à la nature dicelle damoiselle, ou autrement ilz n'en auront point. — IX. Comment la damoiselle fut mise en lescharfault et y allait chacun allumer sa chandelle ou sa torche entre ses jambes. — X. Comment Virgille fist une lampe qui tousjours ardoit. — XI. Cy après parle du vergier que Virgille fist à la fontaine de lestang. — XII. Lymage que fist Virgille à sa femme ». Cette image « (p. 293) estoit de telle vertu que toute femme qui lavoit veunavoit voulenté de faire le péché de fournication. Et de ce furent moult courroucées les dames de Romme qui aymoyent par amour.... ». Elles se plaignent à la femme de Virgile; celle-ci jette l'image. — « XIII. Comment Virgille refist lymage et trabucha sa femme et comment il fist ung pont sur la mer ». Une fille du Sultan s'éprend de Virgile, et celui-ci la mène chez lui sur « ung pont en laer par dessus la mer. — XIV. Comment Virgille reporta la damoiselle en son pays. — XV. Comment Virgille fut pris avec la damoiselle et comment il eschappa et emmena la damoiselle. — XVI. Comment Virgille eschappa et ramena la damoiselle et fonda la cité de Naples. — XVII. Comment lempereur de Romme assiégea la cité
de Naples. — XVIII. Comment Virgille fisl peupler la cité d'eseolliers et de marschandises. — XIX. Comment Virgille fist ung serpent à Romnie. — XX. Comment Virgille mourut* ».
669. Supposons que nous ne connaissions de Virgile que cette longue légende. Quelle réalité historique pourrions-nous en tirer ?
6683 Plusieurs traits de cette légende sont attribués à d'autres personnages, dans d'autres récits. Par exemple, dans l'histoire de Joseph d'Arimathie, on attribue à Ipocras l'incident de la corbeille, que suivit la vengeance : ce fait ne diffère que par la forme. P. Paris: Les rom. de la Table ronde, t. I : «(p. 246) L'histoire des philosophes atteste qu'Ipocras fut le plus habile de tous les hommes dans l'art de physique. Il vécut longtemps sans être grandement renommé ; mais une chose qu'il fit à Rome répandit en tous lieux le bruit de sa science incomparable ». Il arrive à Rome au moment où l'on y pleure pour mort Gaius, neveu de l'empereur Augustus César. Il s'aperçoit que la mort de Gaius n'est qu'apparente et le guérit : aussi est-il grandement honoré et choyé par l'empereur. Il s'i'prend d'une dame venue de Gaule à Rome. Celle-ci feint de répondre à ses vœux, et le persuade de se mettre dans une corbeille, afin d'être tiré en haut, jusqu'à la chambre de l'objet aimé et de pouvoir en jouir. « (p. 255) I..a dame et sa demoiselle étaient en aguet à leur fenêtre : elles tirèrent la corde jusqu'à la hauteur de la chambre où Ipocras pensait entrer : puis elles continuèrent à tirer, si bien que le corbillou s'éleva plus de deux lames au-dessus de leur fenêtre. Alors elles attachèrent la corde à un crochet enfoncé dans la tour, et crièrent : Tene2-vous en joie. Ipocras, ainsi doit-on mener les musards tels que vous ». Le matin, tous voient Ipocras, qui est couvert de honte. Il pourvoit ensuite à sa vengeance. Il remet à un nain sale et contrefait une herbe au contact de laquelle la belle femme devient amoureuse du nain, l'épouse et demeure avec lui. L'auteur, qui paraît n'avoir pas eu beaucoup d'imagination, copie de nouveau cette aventure, pour faire mourir son Ipocras. Dardane, neveu d'Antoine, roi de Perse, était tenu pour mort. Ipocras le guérit et, en compagnie d'Antoine, va chez le roi de Tyr dont il épouse la fille : mais celle-ci, irritée de ce mariage, finit, après diverses tentatives demeurées vaines à cause de la science de son mari, par employer cette même science et par l'empoisonner. Le roi Antoine se désespère et demande s'il y a un remède. Ipocras répond : « (p. 271) Il y en a bien un ; ce serait une grande table de marbre qu'une femme entièrement nue parviendrait à chauffer au point de la rendre brûlante. — Eh bien! faisons l'essai et, puisque votre femme est la cause de votre mort, c'est elle que nous étendrons sUr le marbre... La dame fut donc étendue sur le marbre, et, le froid de la pierre la gagnant peu à peu, elle mourut dans de cruelles angoisses, une heure avant Ipocras... ».
Le fond de ces histoires gît dans certains sentiments qu'on revêt de formes plus ou moins élégantes et ingénieuses ; puis, sur les fables ainsi construites, on met le nom d'un homme connu. Ici nous avons trois sentiments principaux : 1' le sentiment que l'homme sage ou puissant est abattu par de petites causes ; ce sentiment naît des contrastes qu'on observe souvent dans la vie : 2* un sentiment misogyne, suivant lequel la femme est l'instrument de la ruine de l'homme sage et de l'homme puissant ; 3* le sentiment de la vengeance. Les histoires qui ont leur origine dans ces sentiments sont en nombre infini. Agamenmon, guerrier très courageux, vainqueur des Troyens, fut tué dans son bain par une faible femme : suit la vengeance consommée par le fils. Le magicien Virgile est dupé par une simple femme, et en tire une cruelle vengeance. I^e très savant Ipocras, qui guérit les morts, ne sait se garder du poison que lui a donné sa femme, mais finit par en tirer vengeance. Les noms d'Agamemnon, de Virgile, d'Ipocras ou d'autres personnages semblables sont tout à fait accessoires, et peuvent être remplacés par d'autres, à volonté. Les circonstances mêmes des faits importent peu, et varient suivant la fantaisie de l'auteur, qui imagine ou copie des légendes déjà connues.
Vraiment aucune. Le récit sera beau, admirable, plein de vie autant qu'on voudra ; mais il demeure tout à fait étranger aux faits.
670. Si nous voulons nous lancer en plein dans les interprétations, nous pouvons, par des raisonnements qui peuvent paraître bons, mais ne conduisent à rien de conforme à la réalité historique, tirer ce qu'il nous plaît de cette légende. On pourrait y voir le souvenir d'une guerre entre Rome et Naples, comme dans V Iliade on voit le souvenir d'une guerre entre les Grecs et les Asiatiques. Les aventures erotiques pourraient faire placer Virgile parmi les dieux de la génération, dont il serait une forme romaine... ou napolitaine. La difficulté de sa naissance pourrait nous induire à voir en lui une des formes d'Hercule, ou, si nous préférons, de Bacchus. Naples étant une colonie grecque, ces hypothèses ont une confirmation historique, et l'on peut écrire un beau et long chapitre, pour montrer que notre légende est du grand nombre de celles qui font allusion à l'invasion des dieux de la Grèce en terre romaine. Il serait bon de rappeler le sénatus-consulte des Bacchanales, et de rapprocher des obscénités de ces mystères de Bacchus la façon obscène dont Virgile — qui pour la légende est une forme de Bacchus — fait rallumer le feu à Rome. De nombreuses interprétations de légendes s'appuient sur des preuves beaucoup plus faibles que celles dont nous pourrions faire état dans cette interprétation, entièrement fausse, nous le savons.
D'autres méthodes d'interprétation nous donneraient d'autres résultats, qui seraient tous étrangers à la réalité (§ 789).
671. D'autres légendes peuvent avoir été formées diversement; mais il est possible aussi qu'elles aient été formées comme celles-ci ; et, tant que nous n'avons pas quelque document historique, pour distinguer si la légende dont nous voulons tirer une réalité historique appartient à cette classe-ci ou à celle-là, nous ne pouvons rien, absolument rien en tirera
Des légendes analogues, il y en a tant qu'on veut dans l'antiquité, au moyen âge et jusqu'aux temps modernes. Nous voyons d'une manière certaine le roman se mêler à l'histoire ^ ; aussi bien,
671 1 G. SoREL ; Le syst. hist. de Renati, 1. 1 : « (p. 41) L'interprétation des apocalypses devait jouer un grand rôle dans le travail que Renan voulait entreprendre en 1848 ; nous avons vu que cette interprétation devait aboutir à retrouver l'histoire sous la légende ; je ne crois pas qu'il y ait de sophisme plus dangereux que celui qui suppose une telle entreprise ; une légende peut être très précieuse pour connaître la manière de penser d'un peuple, mais elle ne peut nous fournir des faits, et ce sont des faits que Renan voulait demander aux apocalypses ».
671 2 Ghassang ; Hist. du roman... dans l'ant. grecque et latine: « (p. 432)
en conséquence, quand nous ne connaissons que le mélange, nous demeurons dans le doute sur la manière dont il a été composé.
672. Un procédé d'interprétation souvent employé consiste à éliminer d'un récit toute la partie qui semble fabuleuse, et à conserver le reste comme de l'histoire. Employé non comme interprétation, mais seulement comme manière d'éliminer des parties accessoires de textes qui ont, dans leurs autres parties, le caractère d'histoire, ce procédé est non seulement utile, mais indispensable même, en nombre de cas. Bien rares sont les textes anciens dans lesquels le merveilleux ne se mêle pas à la réalité historique ; et si ce merveilleux devait nous faire rejeter le reste, nous ne saurions plus rien de l'antiquité, ni même de temps plus rapprochés.
673. Mais prenons bien garde aux deux conditions posées. Il faut que la fable soit accessoire, et que la partie qu'on tient pour historique possède d'autres caractères et d'autres témoignages qui la fassent accepter comme telle. Si la partie fabuleuse prévaut, si la partie historique est dépourvue de l'appui d'autres témoignages ou au moins d'une probabilité notable, la méthode, qui devient de la simple interprétation, est tout à fait trompeuse (§ 258). Enfin, les motifs qui font accepter le témoignage d'un auteur doivent être intrinsèques à la personne et à l'ouvrage ; l'on ne doit pas être mu par le motif extrinsèque de séparer la partie vraisemblable de celle qui ne l'est pas. Il ne suffit pas qu'une chose soit vraisemblable pour être vraie.
674. Il y a plus. Il est des cas où, en éliminant de cette façon la partie sur laquelle tombe quelque soupçon de fable, et en conservant celle qui paraît être de l'histoire, on élimine précisément la partie qui, si elle n est pas vraie, peut du moins être telle, et l'on conserve celle qui est certainement fausse.
Par exemple, dans un recueil de récits, on lit l'histoire suivante ^ : a (p. 229) On list es croniques que l'an vint et deuxiesme
Qu'on parcoure seulement les chroniqueurs byzantins, on y verra partout le souvenir des anciens romans... Zonaras, par exemple, connaît 1 histoire de Gyrus d'après Hérodote et d'après Xénophon, et il préfère ce dernier, parce que, dit-il, ,, c'est un abrégé qu'il écrit, et qu'il lui suffit de donner les récits les plus vraisemblables " iZonaras, III, 2.j). Ainsi, grâce à Zonaras, la Gyropédie qui (p. 433) pour Cicéron était un roman, fait son entrée dans l'histoire. Gédrénus, mieux inspiré, suit Hérodote ; mais au récit de l'historien d'ilalicarnasse, il mêle quelques fables juives ou chrétiennes. Ges fables se retrouvent avec plus de développement encore, dans J. Malalas; il est vrai que Malalas a son autorité, et une autorité grave : c'est Jules l'Africain qui, parmi les sources où il a puisé, signale YHistoire de la guerre entre les Samiens et Cyrus, par le sage Pythagore ! »
674 ' Le Violier des Histoires romaines, ancienne traduction française des Gesta romanorum, chap. 89.
de la fondation de Rome, les Romains firent ériger une columne de marbre dedans le capitolle de la cité, et sus la columne misrent l'ymage de Julius César, et sus l'ymage son nom escript».
« Mais celluy ci César eut trois signes merveilleux devant que mourir. Le centiesme jour devant sa mort, la fouldre tomba devant son ymage, rasant de son nom suscript la première lettre. La nuyt de sa mort précédente, les fenestres de sa chambre furent si impétueusement ouvertes qu'il estimoit que la maison tomboit. Le mesme jour qu'il fut tué, comme il entroit au Capitolle, baillées lui furent des lettres indices, et (p. 230) qui luy demonstroient sa mort, lesquelles s'il les eust leues il fust évadé de son occision et meurtre».
Dans ce récit, si nous voulons garder la partie qui semble être de l'histoire, et éliminer celle qui paraît fabuleuse, nous devrons conserver le fait que César vivait en l'an 22 de la fondation de Rome, et qu'en ce temps une colonne portant son image et son nom fut érigée au Capitole ; ce qui est entièrement faux. Nous devrons d'autre part éliminer les trois faits qui précédèrent la mort de César, et qui, de l'aveu de l'auteur, appartiennent au merveilleux. Mais ces faits ont justement un fondement dans les histoires d'un temps proche de celui de César '^ ; ils peuvent être faux, mais peuvent aussi bien être vrais, au moins en partie.
675. Dans la légende de Virgile, rappelée tantôt, nous avons un exemple de la manière dont les récits de mythes se constituent en général. Cette manière ressemble à celle dont se forment les cristaux. Jetez un petit grain de sable dans une solution saturée d'alun, et vous verrez se former autour du grain de gros et nombreux cristaux. De même, autour d'un récit qui n'a rien de réel, mais qui est une simple expression concrète d'un sentiment, d'autres récits semblables et diverses fioritures se groupent et s'agglomèrent avec le premier. Parfois, les personnages sont dépourvus de tout caractère historique, et parfois on les choisit parmi les personnes historiques, auxquelles l'aventure paraît s'appliquer plus ou moins bien. Après avoir ainsi choisi un personnage, historique ou non, il arrive souvent qu'il devient un type qu'on fait intervenir dans d'autres aventures, imaginées d'une manière analogue. Il est évident que
674^ SuET. ; Caesar, 81 : ...ac subito cubiculi fores sponte patuerunt... quinta fere hora progressas est : libellumque insidiarum iadicem, ab obvio quodam porrectum, libellis céleris, quos sinistra maau teaebat, quasi mox lecturus, commiscuit. — Cfr. Dio G\ss. : XLIV. 18. — Plut. : Caes., 63.
ces personnages et les aventures elles-mêmes constituent une partie accessoire du récit, dont la partie principale gît, au contraire, dans les sentiments qu'il exprime. Mais habituellement, quand on étudie ces récits, on intervertit l'importance des parties; on prête principalement attention aux personnages et aux aventures, et l'on néglige les sentiments dont l'expression fait naitre les récits '. De cette façon, on fait aussi une classification artificielle des récits, en mettant ensemble, par exemple, tous ceux qui se rapportent à un même personnage, et qui ne se ressemblent que dans cette partie subordonnée ; tandis qu'une classification naturelle mettrait ensemble tous ceux qui expriment les mêmes sentiments, et qui, par conséquent, se ressemblent dans la partie principale ; et l'on ne se préoccuperait pas davantage des noms employés pour donner une forme concrète à l'expression des sentiments (S 684^). De même encore, autour d'un fait historique, si insignifiant qu'il se réduit souvent à un nom seul (Virgile), on dispose une riche et abondante floraison de récits qui n'ont rien, vraiment rien à voir avec l'histoire. Quand ensuite nous étudions ces légendes et voulons en trouver l'origine, nous ne pouvons la découvrir dans la partie pseudo-historique ; mais nous devons la rechercher dans la partie principale, qui est la manifestation de certains sentiments.
676. Il arrive donc qu'autour d'un seul nom se rassemblent des aventures variées. Cela s'est produit pour les dieux du paganisme. Quand, plus tard, à la naissance de la critique, on a vu qu'il était impossible d'attribuer toutes ces aventures à une même personne, on a cherché une façon quelconque d'expliquer la légende. Mais au lieu de reconnaître le mode de formation indiqué tout à l'heure, on a préféré dédoubler ou même diviser en trois ou plusieurs personnes, le dieu ou le héros auquel toutes ces aventures étaient attribuées. Ainsi, comme dans les interprétations de Palaephate, on respecte la lettre de la légende, en en changeant le
675' On procède généralement de même, quand on juge les raisonnements et les théories qui ont cours dans la société ; c'est-à.dire qu'on donne la première place à l'exposition logique et à la pseudo-expérience, qui sont des parties accessoires ; tandis qu'on met à l'arrière-pian ou qu'on néglige entièrement les actions non-logiques, qui forment la partie principale du phénomène.
Le présent traité de sociologie vise à replacer ces parties dans leur ordre naturel ; c'est pourquoi nous avons commencé par l'étude des actions non-logiques ; c'est pourquoi nous avons apporté, nous apportons ici et nous apporterons de nouveau dans la suite, des exemples de l'interversion qu'on fait dans l'ordre de ces parties, jusqu'à ce que, séparées et jugées suivant leur importance, nous puissions les étudier à fond, dans les chapitres VII à X. Tant que nous n'aurons pas fait cela, nous n'aurons pas les éléments réels de l'équilibre social.
sens. Cicéron énumère trois Jupiter, cinq Vulcain, trois Esculape, etc. ^
677. Il est incontestable que certaines divinités de divers peuples se sont fondues ensemble, et ont pris un même nom. Il suffit de se rappeler l'exemple de l'assimilation des divinités grecques aux divinités romaines. Mais l'erreur consiste à vouloir que toutes les légendes aient une origine semblable.
678. Comme d'habitude, recourons à l'expérience pour savoir comment ces légendes se constituent (§ 547). Nous avons de nombreux cas dans lesquels il est certain que le nom d'une personne, à laquelle on prête diverses aventures, n'est pas du tout celui de deux ou plusieurs personnes qui se sont fondues ensemble. Par exemple, on attribue à M""^ de Talleyrand une aventure assez comique ^ ; mais si l'on tâche de vérifier le fait, on voit qu'elle était déjà connue avant la naissance de M'"^ de Talleyrand. Celle-ci avait la réputation d'une femme stupide, et on lui attribuait les aventures qui conviennent aux femmes stupides. Au contraire, son mari avait la réputation d'un homme d'esprit, avisé, intelligent ; et par le même procédé, on lui attribuait tous les bons mots qu'on pouvait trouver. Après avoir dit que Talleyrand s'attribuait souvent les bons mots de V Improvisateur français, E. Fournier ajoute ^ : «(p. 267) M. de Talleyrand était souvent approvisionné d'esprit avec moins de peine encore. Il lui en arrivait de partout, sans quil y songeât, sans même qu'il le sût. Tout mot bien venu prenait son nom pour
676» GiG. ; De nat. deor., HT, 22.
678* B. DE Lagombe; La vie privée de Talleyrand : « (p. 197) ...Témoin cette autre histoire dont Napoléon faisait encore des gorges chaudes à Sainte-Hélène (O' MÉA.RA ; Napoléon en exil, 1822, I, p. 413) : Talleyrand avait invité à dîner régyptologue Denon ; pour préparer à sa femme un sujet de conversation, il lui conseilla de parcourir un des livres de son convive ; M™» de Talleyrand se trompa de volume; elle prit, dans la bibliothèque, les Aventures de Robinson Crusoé ; elle les dévora d'une traite avec passion ; le soir venu, à table, toute pleine de sa lecture, elle n'eut rien de plus pressé que de parler à Denon de ses aventures prodigieuses : € Ah ! Monsieur, par quelles émotions vous avez dû passer ! Ce naufrage ! Cette île déserte ! Et que vous deviez avoir une drôle de figure avec votre chapeau pointu ! » Le savant n'y comprenait rien et restait abasourdi. Enfin le mystère s'éclaircit ; M"" de Talleyrand l'entreprenait sur son compagnon de misère, le fameux Vendredi... Le malheur de cette anecdote, dont on a voulu tour à tour que Denon, Humboldt et un sir Georges Robinson fussent les héros, c'est qu'elle n'a pas même été inventée pour M"" de Talleyrand ; des années avant sa naissance, paraît-il, les conteurs de salon la colportaient déjà : ils n'y faisaient qu'une variante : ils attribuaient le quiproquo à un abbé. Avec les historiettes qui courent sur la princesse de Bénévent, on écrirait tout un volume ».
678 2 E. Fournier ; L'Esprit dans l'histoire.
§679-680 LES THlioiUKS PSEUDO-SCIENTIFIQUES 371.
enseigne, et ainsi recommandé ne faisait que mieux son chemin, en raison de cette nonchalante habitude des causeurs que Nodier définit ainsi : «C'est le propre de l'érudition populaire de rattacher toutes ses connaissances à un nom vulgaire*». Un mot ne lui venait quelquefois à lui-même que harassé, défloré. L'apprenant après tout le (p. 268) monde, il en riait naïvement comme d'une nouveauté, quand chacun était las d'en rire».
679. Voici encore une personne historique, mais de l'antiquité, à laquelle on prête nombre d'aventures chronologiquement impossibles. C'est la courtisane Laïs. Comme d'habitude, pour écarter les difficultés de la narration, on suppose deux Laïs. «La conjecture — dit Bayle* — de ceux qui disent qu'il y a eu deux courtisanes nommées Laïs est fondée sur ce que la chronologie ne souffre pas que l'on applique à la même femme tout ce qui se dit de Laïs».
Mais cela ne suffit pas; et pour accepter les faits du récit, Bayle fait voir qu'il faut admettre trois Laïs. D'ailleurs, ajoute-t-il très justement, il est préférable de supposer qu'on a attribué à Laïs les aventures d'autres courtisanes.
680. Il y a des légendes dont l'origine est historique. Par exemple, la Chanson de Roland, étudiée par G. Paris ^ Un fait histo-
' « Questions de littérature légale, p. 68. — L'homme qu'on choisit ainsi pour lui faire endosser l'esprit de tout le monde, est pour les badauds de Paris, lit-on dans la Revue Britannique )oct. 1840, p. 316), ce que la statue de Pasquin est pour les oisifs de Rome, une sorte de monument banal où chacun s'arroge le droit d'afficher ses saillies bonnes ou mauvaises » (Note de Foumier).
679' Bayle; Dict. Hist., s. r. Lais, t. III. En note : « (p. 35) On conjecture qu'il y a eu deux courtisanes nommées Lais. Celle dont je parle fut transportée à Gorinthe, lorsque Nicias commandoit l'armée des Athéniens dans la Sicile, c'est-àdire l'an 2 de l'Olympiade 91. Elle avait alors sept ans, si nous en croyons le scholiaste d'Aristophane. Or puis que Demosthène n'osa aller à Gorinthe qu'en cachette afin de jouir de Laïs ; il fallait qu'il ne fût pas un jeune Ecolier, mais un homme qui avait acquis beaucoup de réputation. On doit donc supposer que pour le moins il avait trente ans ; ainsi Laïs aurait eu alors soixante-sept îins. 11 n'y a donc nulle apparence, ni que Demosthène se fût soucié de la voir, ni qu'elle lui eût demandé une grosse somme. Ce fut donc une autre Laïs qui la demanda à Demosthène. Il y a donc eu deux courtisanes nommées I^aïs. La difficulté * sera très-grande, quand même on supposera que Demosthène fit ce voyage de Gorinthe à l'âge d'environ vingt ans; car notre I^ïs eût été presque sexagénaire... Plutarque, parlant de Laïs, fille de la concubine d'Alcibiade, dit expressément qu'elle était native d'Hyccara en Sicile, et qu'elle *>n fut transportée esclave. Ainsi selon Plutarque la même Laïs, qu'Athénée nomme la jeune, est celle qui était née en Sicile avant la 91 Olympiade : de sorte que si celle qui demanda une grosse somme à Demosthène, est différente de celle-ci. il faudra qu'il y ait eu trois Laïs... Pour moi, au lieu d'admettre deux Laïs, j'aimerais mieux dire que les auteurs grecs, qui observoient mal la chronologie, ont appliqué à la courtisane de ce nom une aventure de Demosthène, qui concernait une autre fiUe de joie ».
680 > Gaston Paris ; Légendes du moyen âge.
rique paraît certain : «(p. 3) Le 15 août 778, l'arrière-garde de l'armée que le roi des Francs, Charles, ramenait d'Espagne après une expédition à moitié heureuse, fut surprise dans les Pyrénées par les Basques navarrais — avec lesquels les Francs n'étaient pas en guerre ouverte et entièrement détruite ». Le roi revint en arrière, mais ne put venger le désastre des siens, et dut continuer sa route. « (p. 3) Telle est la version que donnent les Annales (p. 4) royales et la Vie de Charlemagne d'Einhard ; c'est celle qu'ont adoptée tous nos historiens. La version arabe est toute différente, d'après Ibnal-Athîr... ce furent les musulmans de Saragosse — ceux-là même qui avaient appelé Charles en Espagne — qui firent subir à l'armée franque, lorsqu'elle était hors du territoire arabe et se croyait en pleine sûreté, le grave échec dont il s'agit».
Sur ce fondement historique fort étroit, est construit un vaste édifice de légendes, sans qu'aucun caractère extrinsèque nous autorise à remonter de ces légendes à la réalité historique. Après avoir essayé de reconstituer l'histoire du combat, G. Paris observe : «(p. 53) De cette image du combat telle que nous pouvons nous la former, il ne reste pas grand'chose (p. 54) dans nos poèmes ». Et il conclut : «(p. 61) Il résulte de toutes ces remarques... que la Chanson de Roland repose certainement, à l'origine, sur une connaissance directe des faits, des hommes et des lieux, et présente même en certains points une concordance tout à fait remarquable avec les renseignements fournis par l'histoire; mais que la forme où elle nous est arrivée, postérieure de trois siècles à la forme première, est extrêmement éloignée de celle-ci et est due en très grande partie aux inventions successives d'amplificateurs (p. 62) et remanieurs, qui se souciaient uniquement de l'effet poétique, et qui d'ailleurs, en dehors de la Chanson même, n'avaient aucun moyen..,, de se procurer des renseignements sur les faits célébrés dans le poème». Mais à quoi sert de savoir qu'une légende a un fond historique, si les moyens de le reconnaître sous le voile de la légende nous font défaut? La Chanson de Roland avait un fond historique. Induits en erreur par l'analogie, voudrions-nous étendre cette conclusion à toutes les légendes du cycle de Charlemagne?''. Ce serait une
680 2 Beaucoup de légendes du cycle de Charlemagne n'ont rien de commun avec la réalité. On lit, par exemple, dans Menagiana : « (p. 110) Une des plus grandes naïvetez qu'on ait jamais écrites, c'est dans le Roman de Galien restauré, la réception que le Roi Hugon Empereur de Constantinople, fit à Charlemagne accompagné de ses douze Pairs, et ce qui s'en suivit. Charlemagne et ses douze pairs, au retour du S. Sépulcre, passant à Constantinople, y furent reçus au palais du Roi
grossière erreur, car il y en a beaucoup auxquelles ce fond historique fait défaut.
Nous concluons donc que si le critère consistant à tenir pour légendaire tout ce qui sent le surnaturel, peut avoir quelque succès pour les œuvres principalement historiques, il est au contraire presque toujours trompeur pour les légendes ; nous en avons des preuves en grand nombre. On ne peut donc tirer que peu ou point de réalité historique, et plutôt point que peu, des légendes dépourvues d'autres adjonctions historiques extrinsèques.
681. (B-/3 1) Les mythes, etc., ont une origine historique, et le récit a été altéré avec le temps. Les observations que nous venons de faire pour le genre p s'appliquent aussi à l'espèce (p 1), qui fait partie de ce genre. Un type de cette espèce est l'évhémérisme, que nous appellerons ancien, pour le distinguer du néo-évhémérisme de Spencer.
682. L'histoire d'Evhémère ne nous est pas bien connue. On y peut distinguer deux parties : une interprétation, et les preuves qu'on en donne. L'interprétation, qui voit dans les dieux des hommes divinisés, est en partie vraie, sinon dans les cas signalés par Evhémère, du moins dans d'autres analogues. Les preuves n'ont pas la moindre valeur. Evhémère affirmait être parvenu dans ses voyages à une ile nommée Panchea, qui était entièrement consacrée aux dieux, et y avoir vu un temple de Zt-vç Toicfv/.toç, édifié par ce dieu en personne, tandis qu'il habitait la terre. Dans ce temple, il y avait une colonne d'or sur laquelle étaient écrits les faits attribués à Ouranos, à Chronos, à Zeus, qui tous trois avaient vécu et régné. Evhémère remplissait entièrement un livre, intitulé 'hod 'Arayoaffr^, des exploits d'hommes devenus dieux.
En fin de compte, nous ne savons pas si ces voyages étaient donnés comme preuves, ou s'ils étaient une simple fiction pour exposer une théorie qui disposait d'ailleurs de preuves meil-
Hugon, qui après un magnifique festin, où étaient la Reine son épouse, et les deux princes Henri et Tibère ses fils, et la belle Jaqueline sa fille, les fit conduire dans une superbe salle pour s'y reposer». Avant de s'endormir. Cbarlemagne et ses pairs s'amusent à se vanter d'entreprises impossibles. Ayant appris ces vantardises, le roi Hugon contraint Cbarlemagne et ses pairs à les mettre à exécution. Avec l'aide du ciel, Cbarlemagne coupe en deux un homme entièrement armé: et ainsi de suite. Supposez qu'une histoire semblable se trouve dans Suidas, au lieu d'être dans Menagiana, et qu'elle se rapporte aux héros de la Grèce, et soyez certains qu'on n'en finirait plus de la commenter de mille manières, en y cherchant quelque réalité historique... qui n'y est certainement pas. Otez, si vous le voulez .tout le merveilleux de cette légende; réduisez-la au simple fait historique du passage de Cbarlemagne à Constantinople ; même ce fait est entièrement faux.
leures. Plusieurs écrivains anciens ont considéré les récits d'Evhémère comme de simples mensonges. Strabon est de cet avis. Après avoir rappelé certains récits qu'il tient pour fabuleux, il ajoute*: «Tout cela diffère peu des fables de Pittéas, d'Evhémère et d'Antiphane ; mais à eux on les leur pardonne ; ces charlatans s'entendaient bien à leur métier... ». Polybe aussi semble avoir tenu Evhémère pour un vrai menteur ; mais ce n'était que les preuves d'Evhémère qu'il rejetait, car, au sujet de l'interprétation, Polybe voyait aussi des hommes dans les dieux. Il dit, par exemple - : (5) «Eole enseignait aux navigateurs comment ils devaient se comporter dans le détroit [de Sicile], fait en serpentin et d'une issue difficile, à cause du flux et du reflux. C'est pourquoi il fut appelé dispensateur des vents et tenu pour leur roi». Il continue en citant des cas semblables, et finit par dire : (8) « Ainsi nous trouvons qu'en chacun des dieux on honore l'inventeur de choses utiles».
683. Polybe connaissait d'ailleurs des faits réels qui démontraient comment on avait divinisé des hommes. Il observe (X, 10, 11) que près de Carthagène il y a trois petites collines. «Celle qui est au levant est appelée colline d'Hèphaestos ; celle qui est voisine porte le nom d'Alestos. On dit que ce dernier a obtenu d'être honoré comme un dieu, pour avoir découvert des mines d'argent. La troisième est appelée colline de Chronos ».
684. Les Pères de l'Eglise, qui, en général, n'employaient guère la critique historique, devaient accueillir favorablement la théorie et les preuves d'Evhémère, qui faisaient justement leur affaire.
Saint Augustin (De civ. dei, VII, 18) pense que l'opinion la plus croyable, au sujet des dieux, est l'hypothèse qu'ils ont été des hommes. Chacun d'eux, suivant ses aptitudes, ses habitudes, ses actions et les hasards, a obtenu de ses admirateurs d'être considéré comme un dieu et d'avoir un culte et des cérémonies. Il dit ailleurs (De civ. dei, VI, 7) : « Que pensaient du même Jupiter ceux qui placèrent sa nourrice au Capitole ? Ne sont-ils pas d'accord avec Evhémère, qui écrivit, non sous forme d'un bavardage fabuleux, mais avec le souci de l'histoire, que tous ces dieux avaient été hommes et mortels?»
Lactance prend au sérieux ce que dit Ennius, interprète d'Evhémère, au sujet des règnes d'Uranus et de Saturne ^ Minucius Félix
682» Strab ; II, 3, 5, p. 102, Didot, 84.
6822 PoLYB.: XXXIV, 2, 5 (apud Stra.b. ; I, 2. 15, p. 23, Didot, 19).
6841 Lact.; De falsa relig., XIII, XIV. Ibidem, XI : Antiquus auctor Evhe-
(XXI) dit : «Lis les écrits des historiens ou des philosophes; tu reconnaîtras avec moi que les hommes ont été déifiés, à cause de leurs mérites ou de leurs largesses, comme le raconte Evhémère, qui nous fait connaître leurs dates de naissance, leurs patries, leurs tombeaux, dont il indique le lieu, comme pour Jupiter Diktéen, Apollon Delphien, Isis de Faria, Cérès d'Eleusis. Prodicus dit qu'on a déifié ceux qui, secourant les pays et trouvant de nouvelles utilités aux produits, les révélèrent aux hommes. Persée est aussi du même avis ; il ajoute qu'on donna leurs noms aux découvertes ; d'où vient le plaisant dicton : Vénus languit, sans Liberuset Cérès».
683. Très nombreuses furent et sont toujours les interprétations qui appartiennent à ce genre, et par lesquelles on cherche à enlever les parties les moins croyables d'un récit, pour pouvoir sauver le reste. Aussi les naissances miraculeuses, par exemple, se changentelles en naissances naturelles.
686. A ce genre appartiennent les théories d'après lesquelles on peut, d'un nom, déduire la nature et les propriétés de la chose qui porte ce nom (chap. X). Ces théories ont pour prémisses, au
merus, qui fuit ex civitate Messene. res gestas lovis et caeterorum, qui dii putantur. coUegit. historiamque coutexuit ex titulis et inscriptionibus. sacris quae in antiquissimis templis habebantur, maximeque in fano lovis Tryphilii, ubi auream columnam positam esse ab ipso Iotc, titulus indicabat : in qua columna gesta sua perscripsit, ut monimentum esset posteris rerum suarum. ...Ennius in Sacra historia, descriptis omnibus, quae in vita sua gessit, ad ultimum sic ait : «Deinde luppiter. postqnam terram quinquies circuivit. omnibusque amicis atque cognatis suis iraperia divisit, reiiquitque hominibus leges; mores frumentaque paravit. multaque alia bona fecit, immortali gloria memoriaque aflfectus sempiterna monimenta suis reliquit : aetate pessum acta. in Creta vitam commutavit, et ad deos abiit : eumque Curetés, tilii sui, curaverunt, décora veruntque eum, et sepulcrum eius est in Creta, in oppido Cnoso : et dicitur Vesta hanc urbem creavisse : inque sepulcro eius est inscriptum antiquis litteris Graecis : ZAN KPONOY. id est latine .- luppiter Saturni». Hoc certe non poetae tradunt. sed antiquarum rerum scriptores... Lygophr., dans la Cassandre, 1194, fait allusion à la région où naquit Zeus. TzETZE observe sur ce vers que les savants savent que les rois portèrent le nom de Zeus et passèrent pour dieux, et qu'ils naquirent en Crète, en Arcadie, à Thébes et en mille autres lieux — koi év hépoiç /ivçioiç tôitoiç — et qu'on leur dédia des inscriptions. Nous avons le phénomène habituel des mêmes sentiments qu'on exprime de diverses manières (| 675).
Cfr. Arsob. : Ad. gent., IV, 14. — D. Ctpr.: De idol. vanit. : Antrum lovis in Creta visitur, et sepulchrum eius ostenditur. D. Epiph. : Ancoratus, 108. Il dit de Zeus : « Dont nombre de gens connaissent le sépulcre, puisqu'en Crète, sur la montagne appelée Lasio de nos jours encore, on le montre du doigt, p — Clem . Alex. ; Protrep., p. 24, Potter, p. 18 .Paris. — Les auteurs païens en parlent aussi : Gic. : De nat. deor., 21. 53.— Lucian. : De sacrif.. 10. — Stat. : Theb.. I, 278-279.— Lucas. : Phars., VIII, 872. — Calumaque ; In lov., 1-9, taxe de mensongers de semblables récits : « Zeus, les uns disent que tu es né sur le mont Ida [en Grète"i. les autres en .Arcadie. Qui, ô père, est menteur? Les Cretois mentent toujours. En effet, à toi. maître, ils t'ont construit un sépulcre ; tu n'es pas mort : tu es éternel».
moins implicites, qu'à l'origine, on a donné aux choses un nom qui correspond précisément à leur nature. A ces prémisses, les métaphysiciens peuvent en ajouter d'autres, toujours implicitement; car, estimant que les choses sont comme se les imagine l'esprit humain, ils croient qu'il est indifférent de raisonner sur le nom ou sur la chose. En somme, c'est un des très nombreux cas dans lesquels on donne une existence objective à des sentiments subjectifs. Cette théorie atteint le comble de l'absurde dans le Cratyle de Platon.
687. Laissons de côté ces considérations a priori et, comme d'habitude, recourons à l'expérience. Il est vrai que, de nos jours, les hommes de science tâchent de donner aux choses nouvelles des noms nouveaux, qui en indiquent quelque propriété. Dans ce cas, l'étymologie pourrait donc être utile pour trouver, sinon les propriétés réelles des choses, du moins l'idée qu'en avait celui qui a découvert la chose. Ainsi, le nom oxygène nous indique non pas que ce corps est le seul générateur d'oxydes, mais que tel se le figuraient ceux qui lui donnèrent ce nom.
Les noms donnés par le vulgaire, et par conséquent la majeure partie des termes du langage courant, n'ont pas même cet usage limité, et dépendent de circonstances accidentelles, qui n'ont souvent rien ou presque rien à faire avec le caractère des choses ^ Voyons un exemple.
688. Parmi les interprétations rigoureusement étymologiques, il y en a une qui est demeurée célèbre. Longtemps on a dit et répété que servus, c'est-à-dire esclave, venait de servare, c'est-à-dire conserver, maintenir sain et sauf; et, de cette étymologie, on a tiré une superbe théorie de l'esclavage. Les Institutes de Justinien disent ^ : « Les esclaves (servi) sont ainsi appelés parce que les
687 ' A. Darmesteter : La vie des mots. Parlant de la qualité d'un objet, qui sert à lui donner un nom, l'auteur dit : « (p. 41) Chose curieuse, cette qualité n'a nullement besoin d'être essentielle et vraiment dénominative. Ainsi cahier est, étymologiquement, un groupe de quatre choses (ancien français caier, caern, cadern, du latin quaternum, groupe de quatre — s. e. feuillets)... (p. 42| La confiture est tout simplement une préparation {confectura). « Le chapelet n'est autre chose qu'une petite couronne (de chapel, chapeau, guirlande) ». — R. Tôpffer ; Nouv. voy. en sizag, Voy. à la grande Chartreuse : «(p. 10) Nous l'avons déjà dit, faites vivre ensemble, voyager ensemble, pendant quelques jours seulement, une société de gens, et vous verrez toujours se former des mots et des acceptions de mots exclusivement propres à cette société, et cela si certainement, si naturellement, qu'en vérité, au rebours de ce que pensent les doctes, il paraît bien plus difficile d'expliquer comment il pourrait se faire qu'un langage ne naquît pas là où des liommes vivent ensemble, qu'il ne l'est de se figurer comment il y naît ».
688 * Inst. Iustin. ; I, 3, 3 : Servi autem ex eo appellati sunt, quod imperatores.
généraux ordonnaient de vendre les prisonniers; c'est pourquoi on avait riiabilude de les conserver (servare) et non de les tuer », Mais aujourd'hui, cette étymologie ne vaut plus rien. A ce qu'il parait, servus veut dire gardien de la maison. Ainsi est anéantie cette excellente théorie de l'esclavage. C'est vraiment dommage ! S'il y a des gens qui ont à mettre au jour une théorie de l'esclavage, déduite de l'étymologie de servus, ils feront bien de se dépêcher, parce que bientôt l'étymologie que nous venons de donner pourrait de nouveau changer '.
689. En Italie et dans les pays où travaillent beaucoup d'ouvriers italiens, on emploie le nom de Kroumir, pour désigner les ouvriers qui travaillent tandis que leurs compagnons font grève.
captivos vendere iubent, ac per hoc servare, nec occidere soient. M. Bréal et A. Bailly : Dict. étym. latin, s. r. servus : « Servus veut dire littéralement «gardien ». Il correspond au grec oiçoç (pour * hçFoç), d'où o'ikovçôç et <j>çovçôç. L'esclave est considéré comme le gardien de la maison. V. J. Darmesteter, Mem. Soc. Ling., II, 309. Cette origine du mot ayant été peu à peu oubliée, servus a signifié simplement « esclave», et ce sens est le seul qui ait passé dans les dérivés tels que servio et servitus.— L'étymologie de servus. entendu comme le prisonnier de guerre dont on a épargné la vie, est donc à rejeter ».
(588 2 [Note du traducteur]. En attendant, voici un exemple tout récent de cette fai^on de reconstituer l'histoire. Les interprétations de la première étymologie sont, il est vrai, hypothétiques, mais elles montrent bien la méthode de l'auteur, qui laisse errer son imagination au gré de sa fantaisie. Il s'agit d'abord du nom d'un petit village des hautes Alpes valaisannes. Gazette de Lausanne, 5 août 1913, Etymologies. (Signé H. M.) : « Evoléne Evù?.evoç. Qu'est-ce donc que ces «jolis bras »? A quelle légende, à quelle tradition, à quelle aventure dramatique ou romanesque peuvent-ils bien faire allusion? Car enfin il doit en être de ce terme comme de tant d'autres noms de lieux dont la signification ou l'origine s'est dès longtemps perdue ; je veux dire que cette poétique dénomination n'est point le fait du hasard, mais qu'elle eut jadis sa raison d'être. Où est l'historien, le folklorisle. l'hellénisant qui nous la retrouvera ? N'y faudrait-il voir peut-être qu'une aimable fantaisie d'érudit. une manière de madrigal, que sais-je, dédié aux belles filles de l'endroit? Ah ! dame, voilà qui serait fort admissible, après tout. Ou bien s'agit-il de quelque souvenir rapporté de la croisade quatrième? .J'imagine qu'à cette époque, aussi bien que de nos jours, il devait être de mise, très bien porté même, d'employer des vocables provenant des lointains pays où Ton avait guerroyé : cela vous posait un personnage! Mais encore... Chillon, lui. comme on sait, s'explique de reste : c'est le château du « rivage » rô Af^îXoç , et ce même mot désignera plus tard la contrée de la « côte » par excellence, le Chili, où je note, en passant, la ville de « Ghillan ». Voyez aussi Evian, qui prétend venir de evuûvu, je réjouis, c je guéris» (vieille noblesse!) etc. Tandis qu'Evolène... les bras jolis... énigme!... » Quelques jours après, Ibid., y août, Etyrnologies (non signé}, un autre étymologiste propose dautres étymologies pour expliquer les mêmes noms, en se fondant sur un ouvrage d'autorité. L'auteur de cet ouvrage : « fait dériver Evolène (Evelina en 1250i du celtique Eice = eau et du latin Lenis = tranquille. Donc : eau tranquille ; et il ajoute que la Borgne, qui y coule, est effectivement à peu prés paisible. Le nom Chillon viendrait du patois et signifierait « plateforme de rocher». Castrum Quilonis (11^1 signifierait donc « château construit sur un chillon ». c'est-à-dire sur une plate-forme de rocher. Evian dériverait des racines celtiques Ewe = eau et Ona = rivière, de même que « Evionnaz », Evunna vers 1030 ».
Si ce mot était ancien, on en pourrait tirer de belles théories étymologiques. Kroumir pourrait venir de xqovo), heurter, frapper, qui donne xçovfia, coup, meurtrissure; ainsi l'étymologie nous apprendrait que les Kroumirs sont frappés par leurs compagnons. Beaucoup d'étymologies qui ont eu et ont encore cours sont pires que celle-là '■. Mais nous savons d'où vient ce nom. Les Kroumirs étaient une tribu de la Tunisie. Les Français prirent prétexte de prétendues déprédations de cette tribu pour envahir la Tunisie. Le mécontentement éprouvé de ce fait en Italie fit que le nom de Kroumir se trouva associé à des sentiments désagréables ; et quand les ouvriers éprouvèrent d'autres sentiments désagréables envers ceux dont ils pensaient être trahis dans les grèves, ils employèrent sans autre ce mot de Kroumir.
690. Ce cas est le type d'une classe très étendue. Tous les jours, nous voyons se former des mots et des locutions qui ont pour origine des associations d'idées souvent tout à fait fortuites ^ Celui qui, dans les siècles futurs, voudrait connaître par ces mots et ces locutions les choses qu'ils désignaient, tomberait certainement dans l'erreur. Il est par conséquent manifeste que si nous voulons suivre maintenant cette méthode pour connaître l'antiquité, peutêtre pouvons-nous être parfois dans le vrai, mais nous tomberons facilement dans l'erreur.
089 1 [Note du tradugteubJ. Rabelais se moque de ces étymologies : Œuvres, t. II, Pantagruel, 1. V, chap. XXXV, (éd. Flammarion) p. 250. Pantagruel demande pourquoi la ville de Ghinon, en Touraine, serait la première du monde : « Je, dy. trouve en l'Escriture sacrée que Gayn fut premier bastisseur de villes ; vray donques semblable est que la première, il, de son nom, nomma Caynon, comme depuis ont à son imitation tous autres fondateurs et instaurateurs de;villes imposé leur nom à icelles. Athené, c'est en grec Minerve, à Athènes: Alexandre à Alexandrie ; Constantin à Gonstantinople : Pompée à Pompeiopolis, en Gilicie ; Adrian à Adrianople : Canaan aux Cananéens ; Saba aux Sabeians ; Assur aux Assyriens : Ptolomaïs, Cesarea, Tiberium, Herodium, en Judée».
690 1 La Liberté, 10 décembre 1910 : « Du Cri de Pains : Elle sait où est le cmnpteur : C'est la nouvelle locution à la mode. On l'entend dans les petits théâtres et les cafés-concerts. On ne dit pas d'une femme « elle est la maîtresse de M. X... », on dit : — Elle sait où est le compteur. Tout le monde comprend. Mais peu de personnes connaissent l'origine de cette expression. Hâtons-nous de l'expliquer à nos lecteurs. Un de nos auteurs dramatiques, jeune et riche, avait convié quelques actrices fort jolies, et quelques camarades, à venir entendre la lecture d'une pièce nouvelle dans un pied-à-terre élégant qu'il préfère dans certains cas à son domicile officiel. Les invités pénètrent en bande dans une pièce où règne l'obscurité la plus complète. L'auteur dramatique frotte une allumette, tourne une clef et s'écrie : — Zut, le gaz est fermé ! Aussitôt, sans l'ombre d'une hésitation — il est vrai qu'il n'y avait pas de lumière — une des jeunes femmes présentes ouvre un placard et découvre le compteur. La lumière se fit dans la salle et dans l'esprit des assistants, qui connurent ainsi l'élue du moment. — Bon, se dirent-ils, elle sait où est le compteur ! — Et la locution fit fortune » .
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(>9 1 . L'opération étymologique directe tire le nom, des propriétés des choses ; l'opération inverse attribue aux choses certaines propriétés, simplement à cause de leur nom. Cette opération inverse paraît avoir joué un grand rôle dans la mythologie, et beaucoup d'événements semblent avoir été inventés à cause des noms'. Pourtant, en de nombreux cas, il n'y a que de légères probabilités, et l'on n'a pas de preuves certaines.
L'étymologie sert aussi dans un autre genre d'interprétations : c'est dans le genre (7) de la classe B, comme nous le verrons plus loin (§780 et sv.).
692. (B-^ 3) Les mythes, etc., sont le produit d'expériences mal interprétées, de déductions fausses de faits réels. Ce genre diffère du précédent en ce qu'on donne une plus grande place à l'expérience, sinon en réalité, au moins en apparence, et que les déductions pseudo-expérimentales sont plus longues, plus ingénieuses et plus subtiles.
693. La théorie de Vanimisme appartient à ce genre. Elle prend plusieurs formes. Sous sa forme la plus précise, elle affirme que les peuples primitifs sont persuadés que l'homme, les animaux, les végétaux, même les êtres non-vivants ont une àme; et d'après elle, les phénomènes religieux tirent leur origine et leur développement des déductions logiques de cette croyance. Sous une forme moins précise, on dit : « Nous pouvons affirmer que l'enfant et le sauvage sont animistes; c'est-à-dire qu'ils projettent à l'extérieur la volonté qui agit en eux, qu'ils peuplent de vie et de sentiments semblables aux leurs le monde et en quelque sorte les êtres et les objets qui les entourent ».
Ni ici ni ailleurs, nous ne voulons résoudre le problème des « origines », au point de vue chronologique (§ 885 et sv.). Les documents font défaut pour cette étude, qui devient ainsi une œuvre de pure imagination. Nous voulons seulement chercher à décomposer les phénomènes complexes en d'autres plus simples,
691» Ddgas Montbel: Obs. sur l'Iliade, t. II, (XVIII. 486) : «(p. 145) Quant à Orion. il a été dans la suite le sujet d'une aventure fort dégoûtante, et racontée très-crûment par Voltaire [Dict. phil., s. r. Allégorie) qui nomme cela une allégorie. Ce n'est point le désir d'imaginer une allégorie qui a fait concevoir cette turpitude: elle n'est due qu'au rapport qui existe entre le nom d"iiçiuv et celui d'oipoi», Urina. Ainsi donc, ce n'est point non plus à cause de son aventure qu'il fut nommé Orion, comme le disent les petites scholies, mais, au contraire, ce fut à cause de son nom qu'on imagina l'aventure. La preuve c'est que toutes ces vilenies n'ont été inventées qu'après Homère, qui cependant connaissait le nom ». La preuve n'est pas très solide, mais le fait est probable.
et à en étudier les rapports. Il se peut que les phénomènes simples aient précédé chronologiquement les phénomènes composés ; il se peut aussi que c'ait été le contraire. Pour le moment, nous ne nous en occupons pas.
Dans la première forme d'animisme, il y a évidemment des déductions plus étendues que dans la seconde ; mais elles ne manquent pas non plus dans celle-ci. Pour la ramener à des sentiments correspondant à des actions non-logiques, il faut en changer les termes et dire que l'enfant et le sauvage en nombre de cas, et même parfois l'homme civilisé, agissent de la même manière envers les êtres humains, les êtres vivants, et même les objets avec lesquels ils sont en rapport.
694. Quand on veut donner une teinte logique à ces actions non-logiques, on ajoute des déductions. On peut dire : « J'agis de cette façon, parce que je crois que les animaux, les plantes, les objets avec lesquels je suis en rapport, ont une volonté comme moi j'en ai une et comme en ont les autres hommes ». Ou bien on peut allonger les déductions, en attribuant une cause à cette volonté, en en faisant un caractère essentiel d'une entité nommée âme, et en affirmant que d'autres êtres ont une àme, comme l'homme a une àme.
Tylor va même un peu plus loin ^ Il dit : « (p. 493) La croyance à des êtres spirituels, tel est, dans sa plus large acception, le sens du mot spiritualisme ; c'est dans le même sens que nous employons ici le terme animisme ». Puis il ajoute : « (p. 494) L'animisme caractérise les tribus les plus inférieures dans l'échelle de l'humanité; puis, de ce premier échelon, modifié profondément dans le cours de son ascension, mais, du commencement à la fin, gardant une continuité parfaite, il monte et s'élève jusqu'à la hauteur de notre civilisation moderne ».
Ce serait donc une évolution de ces sentiments non-logiques — ou de leur expression — que décrit notre auteur. A vrai dire, on est surpris que « les tribus les plus basses » de l'humanité aient déjà une théorie aussi subtile que celle de l'existence d'êtres spirituels. Leur langue même doit être assez perfectionnée pour pouvoir exprimer les abstractions être et spirituel. Il faut en outre qu'elle soit assez bien connue des voyageurs, pour qu'ils puissent en traduire avec précision ces termes dans nos langues.