Notons que certains doutes subsistent encore, au sujet
6941 Tylor: La civil, prim.it., t. I.
§ 695 LES THEORIES PSEUDO-SCIENTIFIQUES .Wl
de langues pourtant très connues'. Ainsi, pour la morale cliinoise, on nous dit * : « (p. 2) Rien n'est donc plus facile, pour le traducteur, que de céder à la tentation de solliciter le texte pour lui faire dire ce qui lui plait, et, bien entendu, cette tentation est toujours grande quand il s'agit de traductions d'oeuvres de philosophie ou de morale ». Il est donc raisonnable de se demander si les missionnaires et les voyageurs, par l'intermédiaire desquels nous connaissons les faits des peuples sauvages ou même seulement barbares, n'ont pas altéré le sens des termes dans leurs traductions*. Mais enfin toute
695' Nous ne pouvons pas même donner une traduction rigoureuse du terme i^x^, dans les poèmes homt'riques. Dans les œuvres postérieures, on peut traduire par dme : mais chez Homère, il a différents sens qui ne sont pas bien définis. Du Thkil : Dict. iVHom. : « V^jfç, propr. souffle, haleine, et comme celle-ci est le signe de la vie, de ià, esprit c.-à.-d. l" vie, force vitale, àme, esprit : rbv lAzTre r^x^. II. V, 696, l'esprit l'abandonna, c.-à..d. il tomba en défaillance: mais aussi la vie l'abandonna, Od. XIV, 426. (où il est dit d'animaux) ; en outre, il se joint souv. à fiévoç, II. V, 396; a aiùv, II. XVI, 453; à Ov/iôç, II. XI, 334; et au pi. V^^àç Koçdéfievoi, Od. III, 74: II. I, 3, exposant leur vie; on concevait ce principe vital comme une véritable substance; quand l'homme meurt, elle s'exhale par sa bouche. II. IX, 409, ou par une blessure. II. XIV, 518 ; de là les âmes des morts dans les enfers, esprit, âme, ombre : i)vxv 'Aya/ii/ivovoç, Alauroç, l'âme d'Agamemnon, d'Ajax ; cette âme était à la vérité sans corps, mais elle conservait la forme du corps, Od. XI, 207; elle n'a pas les <i>oéveç... II. XXIII, 103; ce n'était donc qu'un fantôme. elàu?.ov, Od. XI, 601 ; aussi les deux mots {ipvx^ koi eléu?x)v) se trouvent-ils réunis. II. XXIII, 103 : Od. XXIV, 14 ; et dans ce sens -ifnix^ est opposé au corps que l'ancien Grec appelle son moi, sa personnalité {avrôç). II. I, 3; Od. XIV, 32; ^x^ n'est jamais employé dans Hom. pour marquer les situations de l'âme ». Quand nous aurons des explications aussi amples sur les termes employés par les peuples barbares, nous pourrons avoir quelque idée des termes que les voyageurs ou les missionnaires traduisent arbitrairement par notre terme âme.
695* F. Farjenel; La mor. chin.. 5.
695» Même des hommes de science parfaitement au courant de la matière peuvent, dans un moment d'inattention, faire usage de termes qui ne correspondent pas au texte qu'ils ont en vue. A. Maury; Hist. des relig. de la Gr., t. I : « (p. 336) L'Elysée, ou mieux le champ Elysée (riliiaiov -âediov), est dépeint par l'Odyssée' comme une terre où le juste coule en paix une vie facile, sous un ciel toujours serein,... » L'auteur cite « ('IV. 561). Or le terme jM«?e ne convient pas à ce passage. On n'y fait aucune allusion à des hommes justes ; on parle de Ménélas, qui ira au champ Elysée, non parce qu'il a é\é juste, mais «parce qu'il a [pour femme] Hélène, et qu'il est pour eux [les immortels] le gendre de Zeus».
(.569) ovvEK ixuç "EKivriv, k(Û a^v ya/i^oç àiôç éaac.
Il est impossible de traduire autrement, et toutes les traductions ont le sens indiqué ; par exemple en latin : quoniam habes Helenam. et ipsis lovis gêner es. Le vers (561) cité de Maury :
(561) .Toi d* ov Oéa^arév iari, ^lorçe^èç ù MevéXae,
et ceux qui suivent font allusion au fait dont la raison est donnée au vers (569) ; il dit que Ménélas ne mourra pas, mais ira au champ Elysée, parce que. etc. Supposons que nous ne connaissions de ce passage de l'Odyssée, que ce qu'en rapporte Maury : nous penserions qu'il contient un principe moral, lequel n'existe vraiment pas.
présomption, fût-elle même raisonnable et probable, doit s'effacer devant les faits. C'est donc à ceux-ci que nous demandons la solution de notre problème.
696. D'abord, nous ne pouvons pas ranger parmi les phénomènes de l'animisme ceux qu'on observe chez nos enfants. Il est certain que ceux-ci parlent au chien de la maison et à leur poupée, comme si chiens et poupées pouvaient comprendre, et cela bien avant que les enfants aient les idées exprimées par les termes êtres et spirituels. Il y a plus ; même parmi les adultes, un chasseur qui tient des discours à son chien, serait ébahi, quand on lui demanderait s'il croit s'adresser à un être spirituel. En réalité, dans tous ces cas, nous avons des actions non-logiques, des expressions de certaines tendances, et non le fruit de déductions logiques ^
697. Mais cela ne prouve rien quant aux sauvages ; aussi devons-nous examiner directement les faits qui se rapportent à eux. Tylor nous avertit que toutes ses recherches sont faites selon deux principes ^ « (p. 495) Les doctrines et les pratiques religieuses examinées sont d'abord considérées comme faisant partie de systèmes théologiques enfantés par la raison humaine sans l'intervention d'agents surnaturels et sans révélation, en d'autres termes, comme des développements de la religion naturelle. Ensuite, ces
6961 Le 25 janvier 1910, un grand nombre de personnes, rassemblées à la Place d'armes, à Turin, attendaient le coucher du soleil pour voir la comète. Celle-ci ne s'ctant pas montrée immédiatement, une partie du public siffla, comme si ce fût au théâtre ! Et pourtant il est certain qu'aucune de ces personnes ne s'imaginait que la comète eût une âme. Il n'y a là pas autre chose qu'un de ces mouvements impulsifs qui nous font traiter de la même manière les hommes, les animaux et les choses. Porter, dans Bibl. univ. desvoy., t. 16, raconte quel plaisir et quelle admiration les indigènes de l'île Madison manifestèrent, après avoir vu tirer le canon : « (p. 171) ils embrassèrent et saisirent le canon, s'inclinèrent devant, le caressèrent avec amour, et finirent par glisser deux longs bâtons pour l'emporter vers la montagne » [selon les ordres de Porter]. Les indigènes ne croyaient pas que le canon fût un être animé ; ils manifestaient seulement certains sentiments d'admiration, qu'ils éprouvaient pour sa puissance. — A. Erm.4.n ; La rel. égypt. Après avoir remarqué combien dififéraient les manières dont les Egyptiens se représentaient le monde, l'auteur ajoute : « (p. 15) C'est de tous ces divers traits que plus tard l'Egypte de l'époque historique composa son tableau du monde et en fit un mélange, au petit bonheur, sans se préoccuper des contre-sens et des impossibilités qu'elle éditait. On représente le ciel sous la forme d'une vache et on fait voyager sur son ventre la barque du soleil ; on le dit un océan et cependant c'est par lui qu'est engendré le soleil ; le dieu-soleil est un scarabée, alors que le soleil est en même temps son œil. Et les noms et les images qui (p. 16) s'adaptent à ces diverses conceptions se déroulent complètement emmêlés les uns aux autres ». On trouve quelque chose d'analogue jusque dans la mythologie grecque.
6971 Tylor; La civil. primit., t. I.
^ 6î)8-6î)t) LES THÉORIES PSEUDO-SCIENTIFIQUES 383
mêmes doctrines et ces pratiques sont considérées au point de vue des rapports existant entre les idées et les rites analogues du monde sauvage et du (p. 4%) inonde civilisé ».
698. Le premier principe tend à résoudre a priori un problème qui ne devrait trouver sa solution que dans l'observation. Rien ne nous permet de voir, dans les doctrines et les pratiques religieuses, que le seul fruit de la raison, en excluant ainsi les actions nonlogiques. Il est clair, d'autre part, que si nous les excluons a priori, nous ne pourrons les trouver ensuite dans les faits. Ce qui suit confirme cette observation, «(p. 4%) Quelle idée les races inférieures se font-elles de lame? Nous pouvons l'expliquer clairement, en reconstituant l'histoire du développement des doctrines animistes ». Dans ce passage, on trouve les erreurs habituelles de ce mode (le raisonnement. 1" On traite de l'abstraction métaphysique ùme, comme si c'était une chose réelle. Tout homme ayant des yeux voit le soleil. On peut donc chercher quelle idée il s'en fait ; — souvent cette idée est très confuse ; — mais avant de connaître l'idée qu'il se fait de Vàme, il faut savoir si, dans son esprit, quelque idée correspond vraiment à ce terme. 2° Nous voilà conduits aux reconstructions de théories des peuples sauvages, faites avec nos idées d'hommes civilisés contemporains. De cette façon, nous obtenons, non pas les théories des peuples sauvages, — si toutefois ils en ont — mais, ce qui est très différent, les théories que nous formerions si, mettant de côté certaines de nos idées, de nos connaissances, nous raisonnions avec notre logique, exclusivement sur les idées et les connaissances qui restent.
699. Voici en effet comment Tylor continue : « (p. 496) L'intelligence humaine, encore à un état de culture peu avancé, semble surtout préoccupée de deux catégories de problèmes biologiques. A savoir : d'abord ce qui constitue la différence entre un corps vivant et un corps mort, la cause de la veille, du sommeil, de la catalepsie, de la maladie, de la mort. Ensuite, la nature de ces forces humaines qui apparaissent en rêve et dans les visions. Méditant sur ces deux ordres de phénomènes, les anciens philosophes sauvages doivent avoir été amenés dans le principe à cette induction toute naturelle qu'il y a dans chaque homme une vie et un fantôme. Ces deux éléments sont en étroite connexion avec le corps. La vie le rend apte à sentir, à penser, à agir ; le fantôme est son (p. 497) image, un second lui-même. Tous deux, aussi, sont nettement séparables du corps, — la vie est susceptible de s'en
retirer, de le laisser insensible ou mort ; le fantôme peut apparaître à des personnes qui en sont éloignées ».
700. Cette façon d'étudier les phénomènes, bien qu'un peu meilleure peut-être, part cependant toujours des mêmes principes que la manière employée par Rousseau (§ 821), qui écarte les faits pour ne se confier qu'à sa seule imagination. Il est certain que si les sauvages ont eu un Aristote, il aura pu raisonner avec cette logique rigoureuse, sur ces abstractions métaphysiques ; mais reste à savoir si cet Aristote a existé. Ajoutons qu'après avoir si bien raisonné, il faut que ces hommes en aient perdu l'habitude, puisqu'aux temps historiques, nous trouvons des raisonnements qui sont bien loin d'être aussi logiques et aussi clairs que ceux dont on gratifie leurs ancêtres sauvages.
701. Nous ne chercherons pas comment les peuples sauvages ou barbares ont dû raisonner, mais bien comment ils raisonnent effectivement. Nous ne voulons pas nous écarter des faits, comme on s'en écarte dans la méthode chère à Rousseau (§ 821) et à ses disciples ; tout au contraire, nous tâchons de nous garder autant que possible de l'imagination, et de nous en tenir le plus étroitement que nous pouvons aux faits. Innombrables sont les faits démontrant que les peuples sauvages ou barbares ne sont que peu ou pas du tout portés aux raisonnements abstraits \ qu'ils sont fort
701 1 GooK ; 3» voyage, Paris, 1785, II. Parlant des habitants de Nootka (Amérique septentrionale), l'auteur dit : « (p. 352) Leurs autres passions, et surtout la curiosité, paraissent absolument engourdies. Ils ne montraient jamais le moindre désir d'examiner les choses qui leur étaient inconnues, et qui auraient produit le plus grand étonnement chez des personnes curieuses. Gontens de se procurer les choses qu'ils connaissaient ou dont ils avaient besoin, tout le reste leur était indifférent ; les personnes, les vêtements, les usages des Européens si différens des leurs, la grandeur même et la construction des vaisseaux, loin d'exciter chez eux de l'admiration, ne fixaient pas même leur attention » . — Pkune.a.u de Pommegorge, dans HovEL.vcQUE ; Les Nègres « (p. 29) Ne pouvant m'imaginer, comme on me l'avait dit, qu'ils [les Sérères] n'eussent aucun culte, et me trouvant un soir au soleil couchant, au bord de la mer, avec cinq à six vieillards, je leur fis demander par mon interprète, s'ils connaissaient celui qui avait fait ce soleil qui allait disparaître... enfin s'ils connaissaient le ciel et les étoiles qui allaient paraître une heure après. A ma question chacun de ces vieillards, comme interdits, se regardait [sic] sans répondre ; cependant, après un instant de silence, un me demanda si moi-même je connaissais tous les objets dont je venais de parler ». L'auteur ignore qu'au point de vue de la science expérimentale, la connaissance qu'il s'imagine avoir de celui qui a fait le soleil a beaucoup moins de valeur que l'ignorance nettement manifestée par les nègres. — Pobter ; dans Bibl. univ. des voy., t. 16. L'auteur parle d'un chef de l'île Madison : « (p. 166) Après qu'il fut demeuré quelque temps sur le pont, je voulus lui faire concevoir une haute idée de notre force ; et en conséquence j'assemblai (p. 167) tout mon équipage : il parut à peine s'en apercevoir. Je fis alors tirer un coup de canon qui ne sembla produire sur lui d'autre effet qu'une sensa-
éloignés de vouloir résoudre des problèmes métaphysiques ou philosophiques, ou même seulement quelque peu abstraits, et que souvent ils sont même très peu curieux.
702. A propos de la tribu nègre dite des Mandingues, Mungo Park dit' : «(p. 21) J'ai souvent demandé à quelques uns d'eux ce que devenoit le soleil pendant la nuit, et si le matin nous (p. 22) reverrions le même soleil, ou un autre que la veille. Mais je remarquai qu'ils regardoient ces questions comme très puériles. Ce sujet leur paraissoit hors de la portée de l'intelligence humaine. Ils ne s'étoient jamais permis de conjectures, ni n'avoient fait d'hypothèses à cet égard». L'auteur dit d'autre part que «(p. 24) la croyance d'un Dieu, ainsi que celle d'un état futur de peines et de récompenses est universelle chez eux ». Mais reste à savoir si Mungo Park n'a pas un peu prêté ses idées à ces hommes, car il ajoute aussitôt des choses qui ne s'accordent pas très bien avec cette croyance. «(24) Si on leur demande (p. 25) pourquoi donc ils font des prières lorsqu'ils voient la nouvelle lune, ils répondent que l'usage en a fait une loi, et qu'ils le font parce que leurs pères l'ont fait avant eux. Tel est l'aveuglement de l'homme que n'a point éclairé la lumière de la révélation». Puis : «(p. 25) Lorsqu'on les
tion douloureuse : il dit que cela lui avait fait mal aux oreilles. Je l'invitai ensuite a descendre dans la cabine, où rien n'attira particulièrement son attention, jusqu'à ce que je lui montrasse quelques dents de baleine... je lui demandai s'il avait vu dans le vaisseau quelque chose qui lui plût, ajoutant que s'il me désignait cette chose, je le prierais de l'accepter. Il me répondit qu'il n'avait rien vu qui lui plût autant que les dents de petites baleines... » — Hovelacquk : Les nègres : « ip. 456l L'abstraction est absolument en dehors de sa faculté de conception [du nègre] : point de mots abstraits dans son langage ; seules les choses tangibles ont le don de le saisir. Quant à généraliser, quant à tirer de l'ensemble des phénomènes matériels une systématisation quelconque, il ne faut pas le lui demander».
702' MoNGo Park : Voy. dans l'ùit. de l'Afr., vol. II. On trouve des considérations analogues chez l'auteur suivant. Bdrchell : dans Bibl. univ. des voy., t. 26. L'auteur parle à un Bachapin : « (p. 440) .le n'eus pas de peine à lui faire concevoir l'état d'une existence future, attendu que les Bachapins avaient quelques notions confuses de cette espèce ; mais jusqu'à quel degré croyaient-ils aux récompenses et aux châtiments que chaque (p. 447) humain doit recevoir après sa mort, voilà ce que je n'ai jamais pu découvrir au juste [on ne peut en effet pas découvrir ce qui n'existe pas]. Il ne m'a pas semblé non plus qu'ils eussent aucune idée très sublime de l'âme et de son immortalité. Quant à l'existence d'un pouvoir suprême veillant sur le monde, ils ne la nient pas précisément [ils ne nieraient probablement pas non plus un théorème de géométrie !] mais la foi qu'ils y ajoutent est tellement mêlée de supposition, qu'elle ne peut guère influer avec avantage sur leur conduite morale ou sur leurs sentiments religieux. Ces notions superstitieuses ne doivent ^tre que le résultat de la faiblesse des esprits, et le respect dont elles continuent à être honorées prouve mieux que tout autre argument combien est faible l'état de l'intelligence et de la raison parmi ces peuples ».
interroge en particulier sur leurs idées d'une vie future, ils s'en expriment avec un grand respect : mais ils tâchent d'abréger la discussion en disant mo o mo inta allô (personne ne sait rien làdessus). Ils se contentent, disent-ils, de suivre, dans les diverses occasions de la vie, les leçons et les exemples de leurs (p. 26) ancêtres ; et lorsque ce monde ne leur offre ni jouissance, ni consolations, ils tournent des regards inquiets vers un autre, qu'ils supposent devoir être mieux assorti à leur nature, mais sur lequel ils ne se permettent ni dissertations, ni vaines conjectures».
703. Tout cela n'empêctie pas qu'il y ait eu des peuples possédant une théorie de l'animisme analogue à celle mentionnée par Tylor^ ; le fait est même certain ; mais cela ne prouve pas le moins du monde, ni que ce phénomène soit 1' « origine » de la religion, ni qu'il soit une forme simple de religions plus complexes.
704. La réfutation que Herbert Spencer fait de l'animisme aies mêmes défauts que la théorie qu'il critique. Spencer cite ^ des faits qui montrent que « (185) en nous élevant dans l'échelle animale, nous voyons que la faculté de distinguer l'animé de l'inanimé augmente. D'abord extrêmement vagues, les actes discriminatifs deviennent peu à peu plus définis ; d'abord très-généraux, ils deviennent ensuite plus spéciaux; enfin les actes de classification deviennent moins souvent erronés. D'abord le mouvement, puis le mouvement spontané, puis le mouvement spontané adapté, tels sont les signes auxquels l'intelligence a successivement recours à mesure qu'elle progresse ».
Le fond de ces observations est vrai ; la forme est fausse ; et, malheureusement, dans la suite du raisonnement de Spencer, la forme prévaut. Ce que Spencer appelle classification est bien tel pour nous, mais pas pour les animaux qui la font.
703. Revenons un instant aux expériences que nous avons rappelées, de Fabre (§ 155), sur les cerceris. Afin de pourvoir leurs
703 1 Tylor rejette plusieurs témoignages de voyageurs déclarant que certains peuples avaient une religion, en leur opposant des témoignages contraires d'autres voyageurs. En certains cas, il a raison ; il peut avoir raison en d'autres et peut avoir tort en d'autres encore ; car il n'est pas certain que le second témoignage soit toujours plus croyable que le premier. En tout cas, il n'en reste pas moins vrai que les sauvages s'adonnent généralement peu aux raisonnements abstraits ; et il n'est pas du tout sûr que le concept auquel les voyageurs donnent le nom d'ame. soit identique à celui que nous appelons ainsi. L'exemple certain de la i>vx^j grecque suffit à nous montrer combien il est facile de se tromper dans ces interprétations (1695»).
704 ï H. Spencer; Principes de Sociologie, 1. 1, | 64.
i^ 706 LES THÉORIES PSEUDO- SCIENTIFIQUES 387
larves, d'animaux encore vivants, mais paralysés, ils choisissent certaines espèces de coléoptères. Le terme choisissent appelle une explication. Si nous disons que les cerceris choisissent ces coléoptères, nous exprimons le point de vue objectif, et, en ce sens, la proposition est vraie. Mais personne n'admettrait que les cerceris connaissent nos classifications, et qu'ils choisissent ces espèces de coléoptères, comme pourrait le faire un entomologiste qui classe les insectes. Nous ignorons comment et pourquoi les cerceris choisissent ; mais il est certain que ce n'est pas de la manière rationnelle, scientifique, d'un entomologiste. On peut observer des faits semblables chez les hommes, et l'on ne doit pas confondre ces actions non-logiques avec des actions logiques, comme le sont les classifications scientifiques.
706. Herbert Spencer étend les actions logiques aux animaux. Il dit' : « (p. 184) Il y a encore un signe auquel les animaux intelligents distinguent le vivant du non-vivant : c'est l'adaptation du mouvement à ses fins. Quand un chat s'amuse d'une souris qu'il a attrapée, s'il la voit demeurer longtemps immobile, il la touche du bout de sa grilTe pour la faire courir. Evidemment le chat pense qu'un être vivant qu'on dérange cherchera à s'échapper, et que ce sera pour lui un moyen de recommencer la chasse. Non seulement il s'attend à un mouvement spontané, en ce sens que c'est la souris qui le produira ; mais il s'attend à voir ce mouvement dirigé dans un sens qui éloigne la souris du danger » (§ 63).
En gros, le fait est vrai ; la façon dont il est décrit est entièrement fausse ; et l'erreur consiste à supposer que l'animal raisonne comme un homme logique*. 1° Les animaux n'ont pas la notion abstraite du vivant et du non-vivant. Il suffit d'observer attentivement un chien pour s'en assurer. Les animaux peuvent encore moins savoir ce que sont des fins et une adaptation. 2° Rien ne nous permet de croire que le chat pense qu'un être vivant qui vient à être secoué cherche à fuir. Le chat a l'habitude de toucher avec la patte tout petit objet, et si possible de le faire bouger ; et l'on n'observe pas la moindre difTérence, à ce point de vue, entre un porte-plume qu'il connaît bien, par exemple, et une souris ou un insecte. Il agit très certainement comme s'il n'avait pas ces notions abstraites de vivant et de non-vivant, dont le gratifie Spencer. 3'> De
706' H. Spencer; Principes de Sociologie, t. I, § 63.
706* Voir, sur ce sujet, Tullio Martello ; L'economia moderna e la odierna crisi del dnrvcinismo.
même, il n'a pas de notions qui correspondent aux termes abstraits indiquant un mouvement qui éloigne la souris du danger. Qui veut s'en assurer n'a qu'à prendre une boule de papier, l'attacher à un fil et la faire bouger, en l'approchant ou en l'éloignant du chat. Il verra que celui-ci saute également sur la boule, qu'elle se meuve dans un sens ou dans l'autre. Laissez ensuite la boule immobile, au milieu de la chambre, et vous verrez bientôt le chat s'approcher et la toucher avec la patte, d'une manière tout à fait semblable, identique à celle dont il touche une souris ; il n'y a vraiment pas la moindre différence ; et pourtant, ici l'on ne peut dire avec Spencer qu'« un être vivant qu'on dérange cherchera à s'échapper ». Et si l'on venait à objecter qu'il croit la boule de papier vivante, cela signifierait qu'il est incapable de distinguer le vivant du non-vivant, et tout le raisonnement de Spencer tomberait. En tout cas, on voit clairement que Spencer a simplement traduit dans le langage des actions logiques, les actions non-logiques du chat. D'autres traduisent de la même façon les actions non-logiques des hommes.
707. Le même Spencer passe des animaux aux hommes ^ « (p. 186) Dirons-nous que l'homme primitif est moins intelligent que les animaux inférieurs, moins intelligent que les oiseaux et les reptiles, moins même que les insectes ? A moins de cela, il faut dire que l'homme primitif distingue le vivant du non-vivant, et, si nous lui accordons plus d'intelligence qu'aux bêtes, il faut conclure qu'il le distingue mieux qu'elles ».
Cette manière de raisonner serait excellente si les actions étaient exclusivement logiques ; elle n'a pas la moindre valeur pour les actions non-logiques. Elle prouve trop ; c'est pourquoi elle ne prouve rien. Si elle était valable, elle aurait pour conséquence que l'homme, qui est certainement plus intelligent que les cerceris, doit distinguer mieux qu'eux les espèces de coléoptères dont les cerceris font leur proie. Adressez-vous si vous voulez à un homme très intelligent, même très instruit dans toutes les sciences, sauf en entomologie, et demandez-lui de vous trouver l'un de ces coléoptères. Vous verrez qu'il en est absolument incapable.
708. Spencer a une autre théorie animiste, qui, développée, le conduit à un néo-évhémérisme dont le résultat est le même que celui de l'ancien ; mais la démonstration est différente. L'ancien évhémérisme possédait des preuves pseudo-historiques ; le nouveau
707» H. Spencer; Principes de Sociologie, t. I, | 65.
tire ses preuves des déductions logiques de certains faits qui nous paraissent probables. Il y a quelque analogie avec l'évolution qui, dans la religion, substitue le consentement interne à l'autorité externe.
709. Spencer suppose que le sauvage interprète ses rêves, le phénomène de la catalepsie et celui de la mort, avec une logique rigoureuse. Par une suite de déductions ingénieuses, le sauvage tire la conclusion qu'il existe un double de l'homme, qui peut se séparer du corps ; et il étend cette conclusion aux plantes et aux objets inanimés. Puisqu'on ne voit, dans la syncope et dans la catalepsie, qu'un état temporaire, le sauvage, raisonnant comme Spencer trouve qu'il doit raisonner, croit que la mort est aussi temporaire, ou que si elle est définitive, c'est parce que le double est trop longtemps loin du corps *. « (p. 255) La croyance à la ré-animation suppose la croyance à une vie subséquente ». Par conséquent, toujours suivant la logique, naît l'idée d'un autre monde. « (p. 294, § 114). La transition d'un séjour sur une montagne à un séjour dans le ciel, tel que les hommes primitifs conçoivent le ciel, ne présente aucune difficulté ». Et voilà le ciel peuplé de doubles d'hommes. « (p. 295, §114) Mais, ... l'origine qui fait descendre les hommes d'en haut, qui entraîne à croire que les morts vivent sur des sommets ou dans les cieux, n'est pas la seule origine possible ; il y en a une autre, qui est même probable et qui ne mène pas à la même conclusion ; au contraire, elle réserve cette demeure céleste à une race d'êtres différents à l'exclusion de toute autre ». Cette race est constituée par des « (p. 297, | 114) chefs appartenant à une race d'envahisseurs, importateurs de connaissances, de métiers, d'arts, d'engins, inconnus aux indigènes, passant pour des êtres d'un ordre supérieur, comme les hommes civilisés le sont aujourd'hui aux yeux des sauvages... ». Ces hommes se sont établis sur les sommets, près des nuages, et sont devenus des habitants du ciel, des divinités.
710. L'origine des dieux connue de cette manière, nous expliquons facilement les autres phénomènes religieux ^ «(p. 437, § 162) ... le culte du fétiche est le culte d'un esprit résidant dans le fétiche, ou d'un être surnaturel dérivé du fétiche... ». « (p. 443, § 164) Les sacrifices propitiatoires aux morts, d'abord origine des rites funèbres, plus tard des observances qui constituent le culte d'une ma-
709» H. Spknger ; Principes de Sociologie, 1. 1, % 99. 710» H. Spencer: Principes de Sociologie, t. I.
nière générale, aboutissent donc, entre autres résultats différents, à l'idolâtrie et au fétichisme ».
Nous verrons plus loin (§ 793 et sv.) comment, de sa théorie, Spencer tire aussi l'explication du totémisme et des mythes analogues aux mythes solaires.
711. La théorie de Spencer n'est ni meilleure ni pire que d'autres du même genre qui ont toutes le même caractère ; c'est-à-dire qu'on y prend pour prémisses certains faits supposés, mais qui sont grosso modo d'accord avec les faits observés ; puis on raisonne comme on croit que « l'homme primitif » a dû raisonner, et de ces prémisses on tire certaines conclusions. On est persuadé d'avoir ainsi découvert la façon dont certains phénomènes se sont produits, en des temps pour lesquels tout souvenir historique ou expérimental nous fait défaut.
712. Dans ces théories, il y a une partie expérimentalement vraie. L'erreur consiste à passer du particulier au général, comme le ferait celui qui, ayant vu une forêt de sapins, affirmerait que toutes les forêts sont de sapins. Cette part de vérité expérimentale est notable dans le totémisme. Salomon Reinach propose d'énoncer de la façon suivante le code du totémisme ^ « (p. 17) 1° Certains animaux ne sont ni tués, ni mangés, mais les hommes en élèvent des spécimens et leur donnent des soins (p. 18.) 2° On porte le deuil d'un animal mort accidentellement et on l'enterre avec les mêmes honneurs que les membres du clan. 3° L'interdiction alimentaire ne porte quelquefois que sur une partie du corps d'un animal. 4° Quand les animaux qu'on s'abstient de tuer ordinairement le sont sous l'empire d'une nécessité urgente, on leur adresse des excuses ou l'on s'efforce, par divers artifices, d'atténuer la violation du tabou c'est-à-dire le meurtre, (p. 19) 5° On pleure lanimal tabou après l'avoir sacrifié rituellement, (p. 20) 6° Les hommes revêtent la peau de certains animaux, en particulier dans les cérémonies religieuses ; là où le totémisme existe, ces animaux sont des totems, (p. 21) 7° Les clans et les individus prennent des noms d'animaux ; là où le totémisme existe, ces animaux sont des totems, (p. 22) 8° Nombre de clans font figurer des images d'animaux sur leurs enseignes et sur leurs armes ; nombre d'hommes les peignent sur leurs corps ou les y impriment par les procédés du tatouage, (p. 23) 9° Les animaux totem, lorsqu'ils sont dangereux, passent pour épargner les membres du clan totémique, mais seulement ceux
7121 s. Reinach ; Cultes, Mythes et Religions, t. I.
qui appartiennent à ce clan par la naissance, (p. 24) lO" Les animaux totem secourent et protègent les membres du clan totémique. 11° Les animaux totem annoncent l'avenir à leurs fidèles et leur servent de guides, (p. 25-26) 12° Les membres d'un clan totémique se croient très souvent apparentés à l'animal totem par le lien d'une descendance commune ».
713. Ce code est trop détaillé, trop précis*. On représente mieux les faits, en disant que le totémisme, tel qu'il est compris par différents auteurs (.^718*), est un état d'esprit dans lequel on respecte, on honore, on révère certains animaux, auxquels on croit être uni par certains liens, auxquels on rend des services et dont on en attend.
714. Beaucoup d'auteurs se sont occupés de ces phénomènes, et, comme il arrive habituellement, on a voulu donner un caractère général à ce qui est seulement particulier. Dans le totémisme, on a cru trouver jusqu'à l'origine de la « religion ». Partout où l'on a trouvé quelque fait, même vaguement semblable à celui du totémisme, on a cru démontrer que là existait le totémisme. Salomon Reinach cite un grand nombre de ces preuves. Frazer fait encore pire : l'allusion la plus lointaine à un animal lui suffit pour y voir le totémisme.
715. Probablement sans s'en apercevoir, ces auteurs raisonnent comme le paléontologiste qui, trouvant quelques os fossiles, peut reconstituer l'animal auquel ils appartiennent. Mais les deux cas sont très ditTérents. L'animal est certainement un être unique, dont les parties ont des liaisons nécessaires ; par exemple la dentition et l'alimentation. Il n'existe rien de semblable pour le complexe artificiel auquel on a donné le nom de totémisme. Il est impossible que la mâchoire d'un lion appartienne à un animal
713' Dans un ouvrage récent, Reinach ne défend plus le code complet du totémisme. S. Reinach ; Orpheus : « (p. 20) Définir le totémisme est très difficile. On peut dire, quitte à préciser ensuite, que c'est une sorte de culte rendu aux animaux et aux végétaux, considérés comme alliés et apparentés de l'homme». I. G. Frazer ; Le totémisme : « (p. 3| Un totem est une classe d'objets matériels que le sauvage regarde avec un respect superstitieux, croyant qu'il existe entre lui et chaque membre de cette cla^^ une relation intime et très spéciale... (p. 41 Les rapports entre un homme et son totem ont un caractère d'utilité réciproque : le totem protège l'homme, et celui-ci prouve son respect pour son totem de différentes manières : il ne le tue pas, par exemple, si c'est un animal : il ne le coupe ni le cueille si c'est une plante. Un totem, et ceci le distingue du fétiche, n'est jamais un individu isolé, mais toujours une classe d'objets, généralement une espèce animale ou végétale, plus rarement une catégorie d'objets inanimés naturels, moins souvent encore d'objets artificiels ».
herbivore. Il se peut très bien que le fait d'honorer un animal ne soit pas lié à tous les autres caractères que l'on veut attribuer au totémisme.
716. Comme d'habitude, voyons ce que dit l'expérience (547). Supposons que, dans un grand nombre de siècles, on n'ait que peu de renseignements, recueillis çà et là, sur la république de Florence. On constate que cette république entretenait des lions, que la rue où étaient logés ces animaux s'appelait Via dei Leoni et qu'elle conserva ce nom durant des siècles. En outre, des fouilles pratiquées à l'endroit oîi se trouvait la ville de Florence, ont amené la découverte de nombreux petits lions de pierre appelés marzocchi; et l'on sait aussi que lorsque la république de Florence faisait la conquête de quelque territoire, elle y érigeait une colonne surmontée du marzocco. Quoi encore? Il existe des légendes qui montrent que, comme le veut le code du totémisme, les lions respectaient les citoyens florentins ^ De cette façon, nous avons un faisceau de
716' G. ViLLANi ; Croniche, 1. VI, c. 69. «Au temps du dit peuple de Florence, un magnifique et fort lion fut donné en cadeau à la commune ; il était enfermé à la place de Saint-Jean. Il arriva que, mal surveillé par celui qui le gardait, le dit lion sortit de sa cage, courant par le pays; ce dont toute la ville fut frappée de peur. Il arriva à Orto San Michèle, y prit un enfant et le tenait entre ses pattes. En l'entendant, la mère qui n'en avait pas d'autres et qui portait cet enfant dans son sein quand le père mourut, comme désespérée, poussant de grands cris, échevelée, courut contre le lion et lui arracha l'enfant d'entre les pattes. Le lion ne fit aucun mal ni à la femme ni à l'enfant: il regarda simplement ». N'est-ce pas précisément une conséquence de l'article 9 du code du totémisme (| 712)? Villani continue : « On se demanda ce qui en était : si c'était la noblesse de la nature du lion, ou si la destinée préservait la vie du dit enfant, pour qu'il vengeât plus tard son père, comme il le lit... ». Ce que Villani appelle «noblesse de la nature du lion» n'est-ce pas évidemment la bienveillance du totem pour son clan ? En comparant un grand nombre d'autres explications avec celle-ci, le lecteur verra qu'elles s'appuient sur des preuves beaucoup plus faibles, et qu'elles sont pourtant admises en toute confiance. On remarquera encore que si l'on avait du temps à consacrer à ces recherches, on trouverait facilement d'autres textes à l'appui des conclusions totémiques concernant le lion de Florence. Par exemple le suivant : Ba.yle : Bist. hist., t. II. s. r. Delphinus ; « (267) (A) On a retranché... un endroit curieux qui se trouve dans un Manuscrit de ses Lettres. Le curieux et savant Père Mabillcn nous a fait savoir ce que c'est. Le Passage retranché étoit à la Lettre XXXV du VII livre, et contient ceci. Les habitans d'Arezzo avoient jette dans un puits un lion f de pierre qui étoit au haut de la grande Eglise. On l'en tira quand les François entrèrent dans cette Ville sous Charles VIII, et on le plaça au milieu de la grande rue, et tous les habitans d'Arezzo qui passoient par là furent obligez de se mettre à genoux devant ce lion, et à demander pardon de leur révolte». Si nous ne connaissions que ce texte, Dieu sait quelle belle théorie on en pourrait tirer ! Ce lion était un marzocco. et le fait raconté rentre dans la grande classe de ceux où l'on voit imposer le salut au drapeau insulté. Une note de Bayle met le lecteur à même de comprendre la chose ; mais sans la note, celui qui ne saurait pas que le Marzocco était l'enseigne de Florence, pourrait supposer toute autre chose qu'un salut au drapeau.
f (Note de Baylk) : « C'étoient les Armes de Florence ».
§ 717-718 LES THÉORIES PSEUDO-SCIENTIFIQUES i'JiJ
preuves bien plus importantes que celles dont se contentent les partisans du tolétisme, dans des cas semblables ; et si nous devons les suivre dans leurs déductions, nous sommes forcés d'admettre que le lion a été le totem des Florentins, aux temps de leur république. Pourtant, nous sommes tout à fait certains que cela n'a pas été ; et il n'y a pas la moindre probabilité que cela ait eu lieu en des temps plus anciens, et que le marzocco ait été le totem des Florentins, aux temps de la république romaine, ou même à une époque plus reculée. Donc, si, dans ce cas, les preuves recueillies ne démontrent pas le totémisme, comment des preuves moins nombreuses, moins solides, pourraient-elles bien le démontrer, en des cas semblables?
717. On a découvert à Mûri, près Berne, un groupe représentant une déesse (?) et une ourse ; rien de plus. On y voit la preuve de l'existence d'un clan totémique, dont le totem était l'ours ^ Si c'est là une preuve solide, pourquoi ne pourrions-nous pas aussi bien conclure que Venise était habitée par un clan totémique dont le totem "était le lion? C'est plus d'un seul et unique groupe, qu'on y trouve ! A Venise, on en voit beaucoup qui figurent un homme et un lion. Nous savons que l'homme est Saint Marc ; mais si nous ne le savions pas, nous pourrions le prendre pour un dieu, de même que l'image bernoise a été assimilée à celle d'une déesse ; et si celle-ci et son ourse sont la preuve d'un clan totémique, pourquoi l'image de Saint Marc et de son lion ne le serait-elle pas également?
Si le raisonnement touchant le groupe bernois n'avait d'autre but que d'indiquer la voie à suivre dans nos recherches, on pourrait l'accepter, parce qu'en ce cas il s'appliquerait également bien à Florence et à Venise. Pour Berne, nos recherches ne peuvent être poussées plus avant, toute autre preuve faisant défaut, et nous nous arrêtons sans rien conclure. Pour Florence et Venise, il existe des preuves historiques; et nous allons de l'avant, jusqu'à conclure qu'il n'y a pas trace de totémisme.
718. Tel qu'il est entendu par plus d'un auteurS le totémisme possède plusieurs caractères : A, B, C, D,... Nous venons de voir que si A se trouve chez un certain peuple, on ne peut conclure que
717" S. Reinach; Cultes. Mythes et Religions, t. 1, p. 55-58.
718 1 Rappelons qu'il nexiste pas une chose à laquelle on ait donné le nom de totémisme, comme il existe un animal auquel on a donné le nom d'éléphant. Il existe différents états d'âme, que certains auteurs ont réunis en une classe, à laquelle ils ont donné le nom de totémisme. La composition de cette classe est arbitraire, entre certaines limites.
B, C, D,... existent aussi... Vice-versa, si A n'existe pas, on ne peut conclure que B, C, D,... n'existent pas non plus.
719. Cette considération enlève toute efficacité à certaines critiques que Foucart adresse au totémisme. Par exemple, il observe que^ «(p. 72) tous les membres de la tribu indienne se disent descendants et parents de l'animal totem. Seul le (p. 73) chef égj^ptien est le descendant du dieu animal. Le Pharaon de l'époque historique est le seul qui soit le fils de l'Epervier, qui porte son nom, et qui, en cette qualité, soit l'héritier du royaume de l'Epervier et le prêtre de l'Epervier. Le reste des hommes de la nation ne sont pas et ne prétendent pas être Eperviers ». On pourrait objecter que les chefs ont peut-être usurpé et se sont approprié exclusivement ce qui jadis était à tous. Mais même si l'on néglige cette observation, et toute autre semblable, la critique de Foucart prouverait seulement qu'il existe une variété de totémisme, qui a le caractère indiqué par lui ; tandis qu'elle ne prouve rien contre le totémisme en général. Pour qu'elle puisse prouver quelque chose dans ce sens, il faudrait que le totémisme fût un corps indivisible. Nous pouvons répéter cela pour d'autres critiques. En somme, Foucart a démontré que le code totémique de Salomon Reinach ne s'appliquait pas à l'Egypte, telle que nous la connaissons; mais il n'a pas du tout démontré que les Egyptiens n'ont pas eu avec les animaux, des rapports semblables à ceux que le totémisme nous a fait connaître.
On peut faire des observations semblables au sujet de la théorie qui voit dans la magie l'origine de la religion.
719' Foucart: La méth. comp. dans l'hist. des relig. L'auteur dit : «(p. 52) Ces cultes [des animaux] si constants, si solidement fixés dans leurs traits caractéristiques, paraissent aussi anciens que la religion égyptienne. Ils remontent à ses origines mêmes, s'il est permis de parler d'un temps que personne ne connaîtra jamais directement):. Et plus loin : « (p. 54) Voilà donc, en Egypte, les caractères de la zoolâtrie ; des dieux ayant la forme animale et des chefs humains qui sont leurs descendants directs. Gomment s'était formée cette conception ? Elle était née des croyances des Egyptiens et de leurs idées sur le monde sensible au milieu duquel ils se mouvaient». Ainsi ces braves gens commencèrent par faire une théorie du monde sensible et créèrent ensuite leurs dieux. C'est la manie des interprétations logiques. Et quelle théorie subtile ils avaient, suivant l'auteur ! «(p. 54) A leurs yeux, tout vivait dans la nature, même les objets que nous appelons inanimés. Elle se composait de deux éléments [ils connaissaient aussi les éléments /] : une enveloppe matérielle qui était le corps et un autre élément plus subtil, invisible, mais également matériel, auquel on donnait des noms divers : âme, esprit, double. Leur union était indispensable pour qu'un être fût vivant». Il ne manque plus à ces hommes vivant en un temps très reculé, «que personne ne connaîtra jamais directement», que d'avoir aussi inventé l'algèbre, et le tableau sera parfait Gfr. I 701, 695».
§ 720-723 LES THÉOKIfcS fSELUO-SCIENTIFIQUES 395.
720. (B-^ 3) Les faits historiques sont des déviations d'un type ou constituent une série ayant une limite^. Souvent, pour les auteurs de ces théories, elles ont un principe supérieur à l'expérience, et devraient par conséquent prendre place dans le genre (7) de la I' classe; mais elles sont exposées uniquement comme des théories expérimentales, et rentrent donc dans ce genre*.
721. Nous avons l'hypothèse d'un état primitif de perfection religieuse. Cette perfection se retrouve dans une des religions contemporaines, qui est naturellement la vraie religion. Les autres, que l'histoire nous fait connaître, sont des déviations corrompues du type. Nous avons aussi rhyfK)thèse contraire. Les diverses religions historiques sont des tentatives imparfaites, qui approchent peu à peu de la perfection. Cette perfection est au terme dont nous nous approchons avec les déviations. Dans l'hypothèse précédente, elle était à l'origine, et les déviations nous éloignaient de la perfection. Les controverses touchant un état primitif de perfection religieuse importent surtout pour l'attaque et la défense des religions juive et chrétienne; elles sont donc en partie étrangères au domaine de la sociologie.
722. Pendant de longs siècles, en Europe, cet état de perfection était un dogme que l'on ne pouvait mettre en doute sans danger. Puis est venue la réaction ; et à ce dogme on en a substitué un autre, qui n'est pas encore imposé directement par le bras séculier, et qui place l'état de perfection au terme de l'évolution.
723. Nous devons rester étrangers à cette controverse, et nous tenir exclusivement dans le domaine de la science expérimentale. Celui qui a la foi peut aussi rester dans ce domaine, pourvu qu'il veuille séparer la foi de l'expérience. C'est du moins ce que le
720* Série et limite sont pris ici au sens mathématique.
790* On voit bien ce contraste des deux genres, dans le passage suivant. Doctrine S. Simonnienne. Expos., p. 82 : «Nous devons montrer à un siècle qui se dit, pard'essus tout, raisonneur, que nos croyances sur lavenir de l'humanité révélées, par une vive sympathie, par un ardent désir de contribuer à son bonheur, sont justifiées par Vobservation la plus rigoureuse des faits... (p. 68) Nous avons dit dès le début que la conception de Saint-Simon était vérifiable par l'histoire ; n'attendez de nous ni la discussion des faits partiels, ni l'éclaircissement des détails consignés dans d'obscures chroniques ». C'est la façon habituelle de raisonner : on feint d'admettre l'expérience, pour la repousser aussitôt. «Nous ne porterons nos regards que sur les lois générales qui dominent tous ces faits : lois simples et constantes comme cj'lles qui régissent l'organisation de l'homme... S.kint-Simon eut pour mission de découvrir ces lois, et il les légua au monde comme un sublime héritage. Notre mission, à nous qui sommes ses disciples, est de continuer sa révélation, de développer ses hautes conceptions, et de les propager». [Les termes soulignés le sont aussi dans le texte.]
p. Marie-Joseph Lagrange affirme vouloir faire dans son livre : Etudes sur les religions sémitiques ; et c'est ce que n'affirment ni ne font certains sectaires du dieu Progrès, comme MM. Aulard, Bayet et O^
723 ' Le Père Marie Joseph Lagrange, des Frères prêcheurs ; Etudes sur les religions sémitiques. Paris. 1903 : avec imprimatur de l'Archevêque de Paris : « (p. 1) En étudiant la religion des Sémites, nous nous proposions seulement d'éclairer quelques points obscurs de la religion des peuples voisins ou parents d'Israël. Ce domaine est encore peu exploré et cependant les découvertes épigraphiques retendent chaque jour davantage. Le plus sage serait donc assurément de se borner à recueillir les faits nouveaux et à tirer les conclusions particulières les plus certaines. Pour notre part nous nous sommes efforcé d'éloigner de notre esprit toute idée préconçue. Nous ne nous cro3"ons pas tenu de faire entrer en ligne la Révélation primitive, puisque l'Ecriture qui nous l'enseigne ajoute qu'elle a été oblitérée [théorie de la décadence du type]. Jamais nous n'avons cédé à la tentation d'insister plus que de raison sur les symptômes de décadence religieuse ». Nous n'avons pas à vérifier ici comment cette promesse a été tenue: en tout cas, on voit par le livre du P. Lagrange que l'auteur était de bonne foi en la faisant.
Comparez maintenant ce programme avec celui de l'historiographe officiel de la Révolution française : M. Aulard. A. Aulard ; Hist. polit, de la Rév. franc. : « (p. V.) Dans cette histoire politique de la Révolution française, je me propose de montrer comment les principes de la Déclaration des droits furent, de 1789 à 1904, mis en œuvre dans les institutions, ou interprétés dans les discours, dans la presse, dans les actes des partis, dans les diverses manifestations de l'opinion publique». M. Aulard ne s'aperçoit peut-être pas qu'il imite Bossuet. Celui-ci, dans son Discours sur Vhistoire universelle, déclare avoir pour but de montrer comment les desseins de la Providence ont gouverné les institutions et les mœurs. « Ainsi tous les grands empires que nous avons vus sur la terre, ont concouru par divers moyens au bien de la religion et à la gloire de Dieu, comme Dieu même l'a déclaré par ses prophètes ». (ïlJe partie, chap. 1) M. Aulard continue : « La conséquence logique du principe de l'égalité, c'est la démocratie. La conséquence logique du principe de la souveraineté nationale, c'est la république [pauvre logique ! que de sottises on t'attribue !] Ces deux conséquences ne furent pas tirées tout de suite [voilà le malheur des hommes de ce temps-là, qui n'ont pas eu un savant logicien comme M. AulardJ. Au lieu de la démocratie, les hommes de 1789 établirent un régime censitaire bourgeois. Au lieu de la république, ils organisèrent une monarchie limitée ». M. Bayet a publié, dans la collection de M. Aulard, pour l'enseignement élémentaire, un petit manuel intitulé : Leçons de morale. Cours moyen, Paris, 1909. Il nous avertit (p. I) qu'il montre «la différence entre les vérités scientifiques que l'ignorant seul peut refuser d'admettre, et les croyances religieuses et métaphysiques (p. Il) que chacun de nous a le droit d'accepter, de rejeter ou de modifier à sa guise ». C'est là la métaphysique de la Science; car on méconnaît le caractère essentiellement contingent des vérités scientifiques. Si M. Bayet avait quelque connaissance de la science expérimentale, il saurait qu'elle est dans un continuel devenir, et il aurait appris que la science progresse justement parce que des hommes de science «refusent d'admettre» certains principes tenus jusqu'à eux pour dés «vérités scientifiques». Parmi ces «vérités scientifiques» de M. Bayet, se trouve une belle théorie de la religion et une non moins belle théorie de son origine.
« Comme on ne peut pas savoir scientifiquement ce qu'il y aura après la mort, les hommes ont essayé de le deviner [c'est M. Bayet qui souligne], et ils ont fait à ce sujet, un grand nombre de suppositions. Les uns ont dit qu'après la mort il n'arrivait rien du tout. Mais d'autres ont cru qu'après la mort les hommes se
724. Si nous voulons nous en tenir exclusivement aux faits, nous verrons que le phénomène n'est pas uniformément croissant, ab, ou décroissant, mais qu'il suit une ligne ondulée pq r s t,q\i\ tantôt monte, tantôt descend.
72o. Les mythologies d'Hésiode et d'Homère sont certainement moins abstraites, moins subtiles que la religion de Platon, laquelle l'est encore plus que celle de l'Evangile et des premiers Pères de l'Eglise. Il paraît probable que la Grèce ancienne, après une période archaïque de civi- «' lisation, a eu un moyen-âge, suivi pig. 13.
d'une renaissance ; et l'on a ainsi un
phénomène analogue à celui qui s'est produit en Europe, depuis les temps de la république romaine jusqu'aux nôtres.
726. L'étude de la religion égyptienne paraît conduire aussi à des résultats semblables. Elle nous révèle plusieurs oscillations. Etudiant la dernière religion de l'ancienne Egypte, Erman dit^ : « (p. 238) Qui a suivi jusqu'à ce moment le développement de la religion ég^'ptienne pourrait penser qu'elle marchait à sa complète dissolution et à une fin rapide. Le peuple égyptien, épuisé dans ses forces et semblant se sui^ivre, était devenu une proie pour les conquérants étrangers. Et cependant, ce peuple vieillard se releva encore une fois et sa religion reprit avec lui une vie nouvelle, sinon une nouvelle jeunesse. Vers la fin du huitième siècle, nous rencontrons ce symptôme remarquable d'une envolée vers les idées du peuple... (p. 239) A ce retour vers l'ancien esprit égyptien, la religion gagna elle aussi une nouvelle force, et plus que jamais elle pénétra l'existence entière du peuple, comme si elle était l'unique objet de cette vie... (p. 239) Mais justement, c'est au milieu de ces disposi-
trouvaient en prt'sence d'un être étemel, souverainement bon, souverainement juste : Dieu. Ils ont cru que Dieu jugeait les hommes, les récompensait ou les punissait. A cause de cela, ils ont dit que les hommes devaient honorer et prier Dieu, et ils ont fixé les prières qu'il faut dire pour le prier, et les cérémonies qu'il faut célébrer pour l'honorer. Ainsi, ils ont fondé un certain nombre de religions». Cet auteur aurait un besoin urgent de lire quelque manuel, même très élémentaire, d'histoire des religions. Avant d'enseigner aux autres, il est bon d'apprendre pour son propre compte. Il est remarquable que ces éminentes personnes, ne pouvant persuader autrui par le raisonnement, font des procès à qui n'admire pas leur profonde science.
726» A. Erman ; La religton égypt.
lions que le côté étrange de la foi égyptienne, tel que la vénération des (p. 240) animaux prend son développement le plus excessif».
727. Si l'on raisonnait a priori, on serait porté à croire que l'adoration des animaux a commencé par comprendre toute l'espèce, puis s'est restreinte. Au contraire, du moins pour l'une des oscillations que l'on a pu observer, l'adoration d'un animal s'est étendue à tous les autres animaux de la même espèce. Prenons garde, d'autre part, que cela ne démontre pas le moins du monde que cette oscillation n'ait pas été précédée d'une autre en sens contraire.
728. La théorie qui place la perfection au terme de l'évolution est généralement unie à une autre, que nous avons souvent rappelée, et suivant laquelle les sauvages contemporains sont très semblables aux ancêtres préhistoriques des peuples civilisés (§ 291). De cette manière, on a deux points fixes, pour déterminer la ligne de l'évolution ; et, en la prolongeant suffisamment, on obtient, ou l'on croit obtenir, la limite ^ dont l'évolution s'approchera désormais.
729. Par exemple, Spencer veut s'opposer à la théorie qui attribue le culte des ancêtres aux races inférieures. Il objecte^ qu'il est étrange que «(p. 401) les partisans de la doctrine évolutionniste admettent et même affirment une différence aussi profonde entre les esprits des diverses races humaines». « Ceux qui croient que la création est une œuvre de mains peuvent sans contradiction admettre que les Aryens et les Sémites ont été dotés par voie surnaturelle de conceptions plus élevées que celles des Touraniens : si les espèces animales (p. 402) ont été créées avec des différences fondamentales, pourquoi n'en serait-il pas de même des variétés humaines ? Mais il faut une inconséquence rare pour affirmer que le type humain est sorti par évolution des types inférieurs, et pour nier ensuite que les races humaines supérieures soient sorties par évolution, mentale aussi bien que physique, des races inférieures, et qu'elles aient dû posséder jadis les conceptions générales que les races inférieures possèdent encore».
730. C'est là un raisonnement suivant la métaphysique et non suivant la science expérimentale. D'abord, on ne peut enfermer les rapports des faits présents et des faits passés, dans le dilemme : ou création ou évolution unique (§ 344). Puis, en admettant même
7281 Cette limite est semblable à l'asymptote d'une courbe géométrique. 729* H. Spencer; Principes de Sociologie, t. I, 1 150.
pour un instant la doctrine de l'évolution unique, il n'est pas prouvé que les races inférieures contemporaines soient identiques à nos ancêtres préhistoriques ; au contraire, il est plutôt probable qu'elles en diffèrent beaucoup, ne serait-ce que pour la raison qu'elles manquent de ces dispositions qui ont produit la civilisation de nos races. Il n'y a pas de preuve non plus que l'évolution mentale doive être parallèle à l'évolution physique. Enfin, même si elle lui était parallèle, pourquoi l'évolution mentale n'aurait-elle pas pu, d'un tronc commun M, pousser deux branches A et B, dont l'une aurait abouti au culte des ancêtres, et l'autre à une croyance différente? Une évolution semblable a certainement eu lieu pour le physique, si l'on admet un tronc commun M; puisque nous avons maintenant au moins les trois branches des races blanche, noire et rouge. Fig. 14.
731. La théorie suivant laquelle les sauvages contemporains sont identiques ou au moins semblables aux ancêtres préhistoriques des peuples civilisés, rencontre maintenant beaucoup de contradicteurs ^ Mais, comme il arrive généralement, on est allé d'un extrême à l'autre, en affirmant que les sauvages représentent la sénilité des races humaines, plutôt que leur enfance. On voit ici l'effet de la croyance qui place l'état parfait au commencement de r« évolution», au lieu de le placer à la fin. Mais les faits échappent à ces idées a priori. Si, pour les anciens Gaulois d'avant la conquête romaine, on ne veut d'autres points de com-
7;il * J. DE MoROAN ; Les prem. civ. : « (p. 45) UHomo < Pithecanthropusj alalus, privé encore de la parole, VHomo 4<upirfu* d'Haeckel, les Anthropopithecus Hourgeoisi et Ribeiroi de Mortillet sont des êtres hypothétiques, dont l'existence ne repose que sur des suppositions, sans bases scientifiques précises. Cette théorie implique Tunité originelle de l'espèce humaine ; ce qui semble vrai pour les races vivant aujourd'hui, mais peut aussi ne pas l'avoir été pour d'autres disparues. Ces hypothèses, dont la gratuité ne fait absolument aucun doute, ont cependant pris, dans la pensée de beaucoup, la valeur d'axiomes sur lesquels s'échafaudèrent, en ces dernières années, nombre de théories où la fantaisie tient lieu de raisonnement scientifique *. Il ne manque pas de savants, ou de soi-disant tels, qui considèrent le Pithecanthropus comme notre ancêtre ; alors que rien ne prouve cette ascendance; qu'aucune donnée ne permet d'affirmer que ce fut une forme ancestrale de l'homme; qu'il est apparenté, même d'une façon très éloignée, à notre espèce**». Notes de Morgan :
• « Cf. eutre autres El. Reclus qui, dans \ Homme et la terre, a poussé les choses à l'extrême ridicule. Il va jusqu'à considérer les animaux domestiques (se basant sur leurs perfectionnements) comme des candidats à l'humanité . . ».
" c Une antre théorie tend à considérer les Simiens comme des branches dégénérées de la race humaine. Cf. J. H. P. Koblbruoqk, Die Morphologisehe Abstammung des Menschen, Stuttgart. 1908».
paraison que les sauvages, ou les Français contemporains, il est manifeste qu'ils se rapprochent plus du premier terme de comparaison que du second ; et l'on ne peut admettre que les sauvages contemporains s'éloignent plus que les anciens Gaulois, de nos Français contemporains.
732. La « série historique » des saint-simoniens S quand on l'envisage au point de vue de la démonstration expérimentale qu'ils croient pouvoir en donner, appartient à ce genre, de même aussi la théorie des trois états de A. Comte. Ajoutons-y la théorie de la prémorale, de Herbert Spencer. Il veut tirer la morale de l'expérience, et tombe sur des faits qui ne s'accordent pas avec ses idées. Pour les exclure, il dit qu'ils n'appartiennent pas à la morale, mais à la prémorale.
733. (B-^ 4) Les mythes, etc., sont des imitations d'autres mythes semblables. D'après ce principe, partout où l'on rencontre deux institutions semblables, on admet que l'une est la copie de l'autre. Ici aussi l'erreur consiste seulement à vouloir généraliser un fait qui est tout à fait vrai dans des cas particuliers, et à dépasser ainsi l'expérience.
734. Comme d'habitude, employons la méthode indiquée au § 547. Nous avons des exemples remarquables d'institution, presque identiques, et qui ne paraissent vraiment pas avoir été copiées l'une de l'autre. Pétrone décrit de la façon suivante une coutume de Marseille ^ : « Quand les Marseillais étaient affligés de la peste, un pauvre s'offrait pour être entretenu, durant une année entière, par les deniers publics et avec les meilleurs mets. Puis, orné de verveine et couvert de vêtements sacrés, on le portait par toute la ville, accompagné de malédictions, afin que tous les maux de la ville retombassent sur lui ; enfin il était jeté [dans la mer] ».
735. Au Mexique, les Aztèques avaient chaque année une cérémonie semblable. Ils choisissaient un jeune homme parmi les pri-
732' Doctrin. S. Simon; Expos, .-«(p. 18) Mais quelle est cette nouvelle manière d'envisager l'histoire, de faire, pour ainsi dire, raconter au passé l'avenir de l'humanité? De quelle valeur est donc cette preuve apportée par nous à l'appui de nos rêves d'avenir ? Une science nouvelle, une science tout aussi positive que toutes celles qui méritent ce titre, a été conçue par Saint-Simon : cette science est celle de l'espèce humaine: sa méthode est la même que celle qui est employée en astronomie, en physique; les faits y sont classés par séries de termes homogènes, enchaînés par ordre de généralisation et de particularisation, de manière à faire ressortir leur TENDANCE, (p. 19) c'est-à-dire à montrer la loi de croissance et de décroissance à laquelle ils sont soumis ».
7841 Petr.; p. 109. Servius : Ad. Virg. Aen., III, 57.
sonniers. «(p. 125) Désigné pour mourir une année à l'avance, ce jeune homme, à dater de ce jour, portait les mêmes vêtements que l'idole [du dieu Tezcatlipoca. II parcourait la ville à son gré, mais toujours escorté de gardes, et on l'adorait comme l'image de la divinité suprême. Vingt jours avant la fête, on mariait ce malheureux à quatre jeunes filles et, durant les cinq derniers jours, on lui procurait tous les plaisirs possibles. Le matin de la fête, on le conduisait au temple en grande pompe, et, un instant avant d'y arriver, il adressait ses adieux à (p. 126) ses femmes. Il accompagnait l'idole dans la procession.,.; puis, l'heure du sacrifice venue, on rétendait devant l'autel, où le grand prêtre, avec des façons respectueuses, lui ouvrait la poitrine et lui arrachait le cœur '».
736. L'idée commune d'une année entière de délices, suivie de la mort, n'a pas été transmise des Marseillais aux anciens Mexicains ou vice versa ; elle est née spontanément aux deux endroits. Cette même idée fait partie d'une autre, plus générale, qui plait beaucoup aux hommes ; c'est le désir de combiner des choses contraires, opposées (§ 910 et sv.). De là partent une infinité de branches qui, d'une origine commune, aboutissent à divers phénomènes concrets.
737. Frazer puis Reinach remarquèrent l'une de ces branches, laquelle, à son tour, se divise en d'autres ^ Reinach commence par rappeler «(p. 332) une coutume périodique analogue à celle des Saturnales romaines et caractérisée par la suspension momentanée des lois civiles et morales... Leur trait caractéristique des Saturnales était la licence permise aux esclaves, qui devenaient pour
7?.5» LccrEN Biart: Les Aztèques, p. 125-126. — A. Rêviij:.e: Les rel. du Mex., etc.: «<p. 13.5) On lui avait endossé les insignes et les vêtements de Tezcatlipoca, et, lorsqu'il parcourait la ville, escorté de huit pages à la livrée royale, le penple l'adorait comme s'il eût été la divinité elle-même. On prenait de lui les soins les plus attentifs, on le baignait, on le parfumait, on le coiffait, on renouvelait son uniforme divin, et on lui donnait pour compagnes quatre belles jeunes filles, portant des noms de déesses et qui recevaient pour instruction de ne rien négliger pour rendre leur divin époux aussi heureux que possible. Dans les vingt jours qui précédaient la fête, ces marques d'honneur allaient encore en augmentant.... Mais la veille du dernier jour de fête, le substitut de Tezcatlipoca était embarqué sur un canot royal, lui, ses huit pages et ses quatre déesses, et conduit de l'autre côté du lac. Le soir ses déesses quittaient leur pauvre dieu, et les huit pages le menaient à deux lieues de là vers un teocalli solitaire dont il gravissait les degrés en brisant ses flûtes. .\u sommet il était ip. 136i saisi par les prêtres qui l'attendaient, étalé brusquement sur la pierre du sacrifice, éventré. et son cœur palpitant était offert au soleil ».
737» Fbazer: Le rameau d'or. t. II. — S. REtSACH: Cultes, Mythes et Religions, t I.
un temps les maîtres de la maison ». Voilà le contraste. Au moyen âge, nous aurons un autre contraste analogue mais non identique, dans la fête des fous ^ « (p. 333) En province, les choses se passaient de même, mais avec des traits, si l'on peut dire, plus archaïques [cela peut être; mais Reinach ne donne aucune preuve de cet archaïsme]. Nous connaissons les détails de la fête des Saturnales dans une troupe de soldats romains campés sur le Danube, à Durostolum, sous les règnes de Maximien et de Dioclétien ; ils se sont conservés dans une relation du martyre de saint Dasius, publiée en 1897, d'après un manuscrit grec de la Bibliothèque Nationale, par M. Cumont [cette source est peut-être un peu suspecte ; dans les actes des martyrs, il y a souvent plus de foi que de vérité historique!.
Trente jours avant la fête, les soldats désignaient au sort un beau jeune homme qu'ils habillaient en roi et qui, censé représenter le bon roi Saturne, paradait entouré d'une brillante escorte,
7372 Jacob; Curiosités de l'histoire de France. Beletus appelle la fête des fous « (p. 14) la liberté de décembre, à l'instar des Saturnales païennes. Cette liberté consistait à intervertir les rôles et les rangs du clergé, qui, pendant les fêtes de Noël et de l'Epiphanie, commettait toutes sortes de folies dans l'intérieur des églises : les clercs, diacres et sous-diacres officiaient à la place des prêtres; ceux-ci dansaient et jouaient aux dés, à la paume, à la boule et à d'autres jeux de hasard devant l'autel : les enfants de chœur, masqués et couverts de chapes, occupaient les stalles des chanoines; la veille des Innocents, ils (p. 15) élisaient un évêque parmi eux, le revêtaient d'habits épiscopaux, le sacraient et le promenaient par la ville au son des cloches et des instruments, (p. 17) ... le jour de la Circoncision les gens d'Eglise assistaient à l'office, les uns en habit de femmes, de fous, d'histrions ; les autres en chape et en chasubles mises à l'envers [remarquez le principe du contraste]; la plupart avec des masques de figure monstrueuse; ils élisaient un évêque ou un archevêque des Fous... (p. 31) ...à Antibes... les acteurs de cette fête, semblables à des fous furieux, se revêtaient d'ornements sacerdotaux mis à l'envers [toujours le contraste] ou déchirés, pour occuper les stalles du chœur ; ils tenaient des livres d'heures à rebours, et faisaient semblant de lire avec des lunettes dont les verres étaient remplacés par des écorces d'oranges ; ils s'encensaient avec de la cendre ou de la farine... ». — Dugange; s. r. Kalendae. L'auteur cite des lettres de Charles VII, roi de France, données le 17 avril 1445. « Charles, etc. Notre amé et féal conseiller l'évesque de Troyes nous a fait exposer en complaignant, que combien que... par le décret (du Concile de Basle) est expressément deffendu aux gens et ministres de l'église certaine dérisoire et scandaleuse feste, qu'ils appellent la feste aux fols, laquelle en plusieurs églises cathédrales et autres collégiales estoit accoustumé de faire, environ les festes et octave de Noël, en laquelle faisant iceux gens d'église irrévérences et dérisions de Dieu nostre créateur,, et de son saint et divin office, au très grand vitupère et diffame de tout Testât ecclésiastique, faisoient toutes églises et lieux saints, comme dehors et mesmement durant le divin office plusieurs grandes insolences, dérisions mocqueries, spectacles publics, de leurs corps déguisements, en usant d'habits indécents et non appartenants à leur estât et profession, comme d'habits et vestements de fols, de gens d'armes et autres habits séculiers, et les aucuns usants d'habits et vestements de femmes, aucuns de faux visages... »
§ 737 LES THlnUlhs l'Shl ln>-SClhM"IFlQUES 403
avec le droit d'user et d'abuser de sa puissance. Le trentième jour, on l'obligeait à se tuer sur l'autel du Dieu Saturne qu'il personnifiait... Le roi des Saturnales à Rome n'est plus, à l'époque classique, qu'un roi de théâtre, un pitre inoffensif; mais l'histoire de saint Dasius paraît prouver qu'à une époque plus ancienne ce roi perdait la vie avec la couronne... ». Et voilà Terreur habituelle, de vouloir que l'évolution puisse se faire seulement suivant une ligne continue (^ 344). A supposer que le fait de saint Dasius soit vrai, pourquoi donc ce fait, arrivé après l'institution des Saturnales, à Rome, doit-il représenter un fait arrivé avant, et dont les Saturnales seraient la conséquence? Et dans cette ligne continue, où plaçons-nous le fait des Mexicains? Il est plus probable que celui-ci, le fait de Marseille et d'autres analogues, sont comme les extrémités A, B, C, D..., de branches qui divergent d'un tronc commun T, et parmi lesquelles il peut s'en trouver, comme les Saturnales E et la fête des fous F, qui donnent effectivement une évolution en ligne continue. Reinach ajoute : «(p. 334) Des coutumes analogues aux Saturnales romaines existaient en Crète, à Thessalie, à Olympie, à Rhodes et ailleurs... Plus singulière encore était la fête des Sacaea, qui durait cinq jours à Babylone. Comme à Rome, les esclaves y devenaient les maîtres et, dans chaque maison, un esclave habillé en roi et portant le titre de Zoganes exerçait un éphémère pouvoir. En outre un condamné était habillé en roi et autorisé à se conduire en conséquence, jusqu'au point d'user des concubines royales ; à la fin de la fête, il était dépouillé de ses beaux vêtements, flagellé et pendu ou crucifié ». Puis Reinach remarque aussi la ressemblance de ces faits avec le récit d'Esther, avec celui d'une autre fête qu'on célébrait en Perse, et y ajoute ensuite le récit d'un fait historique, arrivé à Alexandrie, et raconté par Philon. De ces ressemblances, étendues au récit de la Passion du Christ, Reinach tire argument pour considérer ce récit comme mythique *.
737* .S. Keinach ; Orpheus, p. 337 : «Eotin et surtout, les circonstances de la Passion ressemblent, d'une manière tout à fait suspecte, à des rites usités fort antérieurement dans certaines fêtes. A celle dite des Sacaea, en Babylonie et en Perse, on promenait en triomphe un condamné habillé en roi ; à la fin de la fête, il était dépouillé de ses beaux vêtements, flagellé, pendu ou crucifié. Nous savons par Philon que la populace d'.Uexandrie qualifiait de Karabas un de ces rois improvisés, qu'on accablait d'honneurs dérisoires pour le maltraiter ensuite. Mais Karabas n'a de sens ni en araméen. ni en grec : il faut (p. 338) restituer Barabas, qui
738. Il aurait pu étendre beaucoup plus les analogies qu'il avait remarquées, et aurait facilement trouvé une grande quantité de faits, de récits, de légendes, où l'on oppose le comble du bonheur au comble de la misère ; ou bien dans lesquels, par ironie ou pour un autre motif, on attribue des insignes de puissance au misérable, ou vice versa. La littérature de tous les pays puise largement à cette source ; et, sans se préoccuper de faits réels, elle nous donne, autant que nous voulons, des fables et des nouvelles. On pourrait, par exemple, citer le récit des Mille et une nuits, suivant lequel le pauvre Aboul-Hassân jouit, un jour, de tous les délices qui sont l'apanage du souverain, puis est bâtonné le lendemain, comme s'il était fou^ Dans les romans grecs, on trouve habituellement une trame tissée dans le but de provoquer ce sentiment de contraste ; elle servit à Boccace pour les nouvelles de la cinquième journée, dans lesquelles « on traite de ce qui advint heureusement à un amant, après quelques graves et fâcheux accidents ».
Traitant des faits cités par Reinach, le P. Lagrange ^ a très bien vu que les Sacées et autres fêtes analogues peuvent avoir des origines communes, mais qu'elles n'ont pas de rapport direct qui, par imitation ou autrement, fasse venir l'une de l'autre.
739. Jusqu'ici, ce sont des produits de l'imagination. Mais les hommes aiment à placer le plus possible leurs fables dans la réalité, même sous de vaines apparences ; aussi a-t-on tiré de ces fictions diverses représentations théâtrales, toujours inoffensives à
signifie en araméen, «le fils du père»... Il résulte de ces rapprochements que Jésus aurait été mis à mort, non de préférence à Barabas, mais en qualité de Barabas. Les Evangélistes n'ont compris ni la cérémonie qu'ils racontaient, ni la nature des honneurs dérisoires rendus à Jésus... ».
7381 Mardrus; 7>e livre des inille et une nuits, t. X; Histoire du donneur éveillé, p. 179-263. Le Calife endort Aboul-Hassân et le met à sa place. Aboul- Hassân « (p. 195) se vit d'abord dans un lit magnifique dont la couverture était recouverte d'un brocart d'or rouge... Et il jeta les yeux autour de lui et se vit entouré de jeunes femmes et de jeunes esclaves inclinés, d'une beauté ravissante... Et tout près de lui, sur tabouret, il reconnut, à leur couleur, les habits, le manteau et le turban de l'émir des Croyants ». Le lendemain, Aboul-Hassân est reconduit à sa maison; et comme il persiste à se croire le Calife, on le traite de fou «(p. 221) ...le porteur de l'hôpital des fous, suivi de deux solides gardiens, arriva avec tout un attirail de chaînes et de menottes, et tenant à la main une cravache en nerf de bœuf... le portier commença par lui appliquer sur l'épaule deux ou trois coups de son nerf de bœuf. Après quoi... (p. 222) ils le chargèrent de chaînes de fer et le transportèrent à l'hôpital des fous, au milieu d'un grand rassemblement de passants qui lui donnaient les uns un coup de poing et les autres un coup de pied...»
738^ L-igrange: Quelques remarques sur l'Orpheus de M. Salomon Reinach, p. 39 à 52.
notre époque, mais qui, dans la Rome ancienne S infligèrent parfois des souffrances réelles aux acteurs, et firent couler le sang. On prend ici sur le fait la transformation en actes de ce sentiment qui pousse à vouloir les contrastes, et qui donne naissance tant aux représentations sanglantes de Rome qu'à celles du Mexique.
740. Tous ces récits, toutes ces représentations de faits ou ces faits eux-mêmes ont un noyau commun. C'est un autre exemple d'un phénomène dont nous avons déjà traité à propos de la faculté de produire ou d'éloigner les tempêtes (§ 186 et sv.), et qu'au chapitre suivant nous verrons être général. Nous retrouverons alors le noyau remarqué ici (§ 913 et sv.). Mais les récits, les représentations, les faits dans lesquels existe un caractère commun, ont aussi d'autres caractères qui les rendent différents et leur font constituer diverses catégories. On peut, par conséquent, les séparer en plusieurs genres, et cela de plusieurs manières, suivant le critère qu'on choisit pour la classification.
74 1 . La réalité peut être un premier critère. Nous placerons donc les simples fictions, comme les nouvelles de Boccace, dans une catégorie (a). Une autre catégorie, (b), contiendra les représentations scéniques de fictions. Nous y mettrons les tragédies, les drames, où l'on n'accomplit pas pour de vrai le fait d'Alexandrie raconté par Philon, la fête des fous, etc. Il y aura une catégorie (c), où la représentation est mêlée de réalité, où elle se fait pour de bon. Nous y mettrons, d'une part, les Saturnales, et d'autre part, les représentations sanglantes du cirque romain. Enfin viendra une catégorie (rf), où la réalité est complète et où le sentiment des contrastes donne seul la forme. Nous y mettrons les faits de Marseille et du Mexique.
Le critère peut être tout autre ; c'est-à-dire qu'on peut considérer
739» FRIEDL41WDER ; McKurs romaines, t. II, parle de représentations théâtrales dans l'arène, où figuraient des condamnés. « (p. 161) On les instruisait et exerçait spécialement pour leur rùile, dans lequel ils ne feignaient pas de subir, mais souffraient bien réellement la mort et les tourments. Ils paraissaient couverts de tuniques somptueuses et brochées d'or... quand soudain s'échappaient de ces magnifiques vêtements, comme de ceux de Médée, des flammes destructives qui consumaient ces malheureux, au milieu d'horribles souffrances. ...(p. 1621 Des chrétiens furent obligés de subir le martyre en costume de prêtre de Saturne... des chrétiennes travesties en prêtresses de Cérès. Il n'y avait guère de forme de torture et de supplice, mentionnée avec effroi par l'histoire ou la littérature, qui ne fût employée, pour l'amusement du peuple, à ces représentations. ...(p. Ifô) Ces exécutions, à Rome, avaient généralement lieu de bon matin, et nous savons, par Philon, qu'il n'en était pas autrement à Alexandrie». Voir en outre Martial, L'âne de Lucien, le livre X des Métamorphoses d' Apulée.
jusqu'où le contraste est poussé. Nous aurons ainsi une catégorie (1), dans laquelle le contraste consiste seulement à attribuer aux hommes ou aux choses des caractères qui ne jurent pas avec la réalité. Dans cette catégorie figureront le fait d'Alexandrie, la fête des fous, un très grand nombre de récits où le niais se montre homme d'esprit, ou vice versa, etc. (§ 668 ^ 737 "). Dans une autre catégorie, (2), le contraste est poussé à l'extrême : un état heureux est suivi du pire malheur, eu vice versa. Les tragédies grecques renferment des parties importantes qui appartiennent à cette catégorie ; et c'est surtout la puissance de ce sentiment de contraste qui leur donne le sublime. Dans cette catégorie, nous placerons aussi les faits de Marseille et du Mexique. Au fond, le sentiment de contraste, qui naît de la vue du puissant et glorieux Agamemnon tombant sous la hache de Clytemnestre, n'est pas très différent du sentiment qu'on éprouve du fait d'un jeune homme qui est tué, après avoir joui, durant une année, de tous les plaisirs de la vie. On pourrait choisir d'autres critères, qui donneraient d'autres classifications, toujours au point de vue des sentiments ou des actions non-logiques.
D'autres points de vue, tels que ceux des actions logiques ou de la réalité expérimentale, nous transporteraient dans un tout autre domaine et sépareraient entièrement les objets qui, au point de vue des actions non-logiques, font partie d'une même catégorie. Par exemple, la tragédie d'Agamemnon et le fait du Mexique devraient se trouver dans des classes différentes.
742. Dans les faits concrets, on peut trouver des mélanges de ces types. En outre, d'autres sentiments, certaines déductions logiques, des ornements de rhétorique, etc., s'y ajoutent (chap. VI et VII). Nous ne nous en occupons pas pour le moment ; nous voulions seulement donner un exemple des branches nombreuses et variées qui se séparent du tronc d'un même sentiment.
743. En attendant, on voit, et l'on verra mieux par de nouveaux exemples (§ 746 à 763), qu'il n'y a que peu de chose ou rien à inférer de la similitude de certains faits, en ce sens que l'un serait imité d'un autre, ou qu'il tirerait son origine d'une autre transformation directe ; et l'on ne peut pas traiter d'artificielle ou de mythique la ressemblance de ces faits : elle peut fort bien être réelle, reproduisant ainsi le sentiment dont elle a pris naissance ^
743' [Note du traducteur]. Michel Revon; Anthol. japonaise, des orig. au XX' siècle. L'auteur donne entre autres la traduction de plusieurs passages du
744. C'est pourquoi le V. Lagrange a raison de rejeter le raisonnement par lequel Salomon Heinach voudrait prouver que le récit évangélique de la Passion du Christ est une simple reproduction d'une légende ou d'un rite païen'. Il cite divers faits de malheureux
Kojiki (Livre des choses anciennes), qui est en quelque sorte la Bible du Japon. Pages 39-42, IX. Le pays des ténèbres, M. Revon note, au cours de sa traduction, des ressemblances frappantes entre le mythe japonais et le mythe grec, mais il ne se croit pas obligé d'en conclure à une imitation. Le dieu Izanaghi, désolé de la mort d'Izanami, qui est à la fois sa sœur et son épouse, descend aux Enfers. « Désirant revoir sa jeune sœur l'auguste Izanami, il la suivit au Pays des Ténèbres... Alors l'auguste Izanami répondit : .,11 est lamentable que tu ne sois pas venu plus tôt : j'ai mangé à l'intérieur des Enfers! ♦ Néanmoins, ô mon auguste et charmant frère aîné, touchée de l'honneur de ton entrée ici. je voudrais revenir ; et je vais en conférer avec les divinités des Enfers. Ne me regarde pas ! '• ** ». Izanaghi n'a pu s'empêcher de regarder son épouse. Mais l'aspect de la déesse est affreusement repoussant. « Alors, comme l'auguste Izanaghi, terrifié à cette vue, s'enfuyait en arrière, sa jeune sœur, l'auguste Izanami : ,, Tu m'as remplie de honte !" Et ce disant, aussitôt elle lança à sa poursuite les Hideuses-Femelles des Enfers... *** Ensuite, elle lança à sa poursuite les huit espèces de dieux du Tonnerre, avec mille cinq cents guerriers des Enfers. Mais, tirant le sabre de dix largeurs de main dont il était augustement ceint, et de sa main le brandissant derrière lui ****, il fuyait en avant; ...(p. 41| C'est pourquoi l'auguste Izanami est appelée la Grande-divinité-des-Enfers ***** ». Par ci par là, dans le Jvojiki, M. Revon relève encore d'autres ressemblances entre la mythologie des Japonais et celle des Grecs, des Hébreux ou d'autres peuples éloignés du Japon. C'est ainsi qu'on rencontre le dieu forgeron Ama-tsou-ma-ra qui, comme les Cyclopes, n'a qu'un seul œil. Page 54. note 3. l'auteur fait la remarque suivante : <' D'une manière générale, les descentes aux Enfers peuvent se ramener à deux motifs principaux : désir de revoir un être aimé (Orphée, Izanaghil, ou désir de consulter un personnage fameux, de préférence un ancêtre (Ulysse, Oh-kouni-noushi) ».
[Notes de M. Revon].
* Lorsqu'un vivant avait goûté aux aliments du monde souterrain, il ne pouvait pins revenir à la lumière. Comp. la grenade de Perséphonè ou de Proserpine.
** Cette défense est aussi le nœud du mythe d'Orphée, qui doit remonter au jour sans se retourner, tandis qu'Eurydice marche derrière lui.
*** Les Erinnyes du mythe japonais.
**♦* Il a soin de ne pas se retourner. Comp. l'attitude des anciens Grecs sacrifiant aux dieux souterrains.
***** De même que Proserpine devient la reine des Enfers oii elle a été retenue.
744* M. J. Lagrange: Quelq. rem. sur l'Orph., fait les objections suivantes : 1« Il ne faut pas confondre l'épisode de Karabas et le rite des Sacées. « (p. 38) Quand le jeune roi Agrippa !•'... passa à Alexandrie, les indigènes de cette ville résolurent de lui donner un charivari... (p. ;î9) On s'empara donc d'un pauvre fou, nommé Karabas. Philon, n'étant point un évangéliste, n'a pas dû se tromper en lui donnant ce nom... On pousse le pauvre idiot au gymnase, on le met bien en vue... Quand il est revêtu des insignes de la royauté, «à la façon des mimes au théâtre», des jeunes gens se font ses gardes ducorps... La populace l'acclame Marin, c'est-àdire Seigneur, en syriaque, pour bien montrer qu'elle se jouait d' Agrippa. Ce fut, on le voit, une scène de bouffons, attentatoire au respect dii à une pauvre créature humaine, mais du moins il n'y eut ni coups, ni sang versé». Ce fait, raconté par Philon, in Flaccum, parait vraiment étranger à l'argumentation que veut faire Reinach. « (p. o9l Néanmoins, dira-t-on, cela ressemble beaucoup (p. 40) à la scène du corps de garde de Jérusalem. — Je le crois bien! aussi depuis que Grotius a signalé ce passage de Philon, en 1641. il traîne dans tous les commentaires. Rien
auxquels on accordait des plaisirs et l'on faisait fête, pour les maltraiter ensuite. L'un de ces faits, celui d'Alexandrie, raconté par Philon, doit être exclu; car il ne fait pas partie des catégories (c) et (d) (§ 741) dont Reinach se prévaut, pour démontrer que le récit de la Passion du Christ est un mythe imité de fêtes existantes. Ceux qui restent prouvent bien peu de chose ; ils ne prouvent même rien, si ce n'est que dans la Passion du Christ se manifeste le sentiment de contraste, qui apparaît dans une infinité d'autres faits (§ 913 et sv.).
Si le raisonnement de Reinach était solide, pourquoi justement le récit de la Passion du Christ serait-il seul imité des autres récits, et pourquoi une partie de ceux-ci ne seraient-ils pas également imités d'autres récits ? Ensuite, si tous les faits où apparaît le sentiment de contraste, manifesté dans les Sacées ou en d'autres cérémonies analogues, devaient être considérés comme mythiques, il resterait en vérité peu de réel dans une grande partie de l'histoire. Je n'entends nullement résoudre ici le problème de la vérité de tous ces faits; je dis seulement que, de leur ressemblance, on ne
de plus propre à mettre dans son jour historique la conduite des soldats de Pilale. Des deux côtés on veut se moquer des Juifs et des prétentions d'un Juif à la couronne [c'est-à-dire que nous avons des branches d'un même tronc, comme dans la fig. 15]. A Alexandrie Agrippa n'est maltraité pour ainsi dire qu'en effigie, dans la personne de Karabas, dit Barabbas — ; à Jérusalem, c'est un prétendant à la couronne qui est livré aux soldats, au moment où cette prétention est un crime capital; il est déjà condamné. Aussi, tandis qu'à Alexandrie on s'amuse, à Jérusalem la plaisanterie se termine dans le sang ». Le fait des Sacées rentre au contraire dans la catégorie dont Reinach peut faire état. Le P. Lagrange dit : «(p. 40) Cette fête des Sacées nous est connue par Bérose (Athen. ; XIV, p. 639 c). Elle durait cinq jours avec des allures de carnaval. Les maîtres obéissaient à (p. 41) leurs domestiques, on promenait solennellement un individu habillé en roi. Quoique Bérose ne donne pas beaucoup de détails, il est assez piquant qu'il nous fasse connaître le sobriquet imposé au roi de comédie. Ce «Barabas» se nommait Zoganès !... Plus tard, Strabon nous montre la fête des Sacées intimement liée avec le culte de la (p. 42) déesse persane Anaïtis (Strab.; XI, 8, 5)». Le P. Lagrange rappelle que, suivant Dion Ghrysostôme (De Regno, IV, 66), Diogène aurait fait H Alexandre la description de cette fête. « (p. 42) Les Perses prennent un prisonnier condamné à mort et le font asseoir sur le trône du roi ; on le revêt de l'habit royal ; on le laisse commander, boire, s'amuser, en prendre à son aise pendant ces journées avec les concubines du roi, et personne ne l'empêche de faire tout ce qui lui plaît. Après cela on le dépouille, on le flagelle et on le pend ». « (p. 47) Le texte de Dion avait été cité en marge de l'évangile par Wetstein en 1752. Personne n'avait exagéré l'importance du rapprochement. Ce qui lui a donné un regain de nouveauté, c'est la publication, par M. Cumont, des actes de saint Dasius. Ce soldat chrétien refusa de jouer le rôle de roi des Saturnales, et dut à cause de cela subir le martyre. Or ce roi prétendu représentait Saturne, et, s'il pouvait, pendant trente jours, se permettre tous les excès, il devait, au jour de la fête, s'immoler sur l'autel du dieu».
peut rien déduire pour nier la vérité d'une partie d'entre eux et pour l'accorder à d'autres.
745. On peut apporter beaucoup d'autres exemples d'institutions semblables, bien que non imitées l'une de l'autre. Hérodote rappelle une fête des lanternes, en Egypte S qui ressemble à une fête chinoise, et que nous pouvons trouver semblable à celle des rificolone, à Florence. Il est certain qu'entre elles n'existe pas le rapport d'une imitation.
746. L'institution des Virgines Vestales, à Rome, est parfaitement semblable à celle des Vierges du Soleil, au Pérou. A Rome, le pontifex maximus choisissait les Vestales. Au Pérou, un rôle semblable était rempli par une femme, qui était chef de ces vierges. A Rome et au Pérou, les vierges ainsi choisies conservaient le feu sacré et devaient observer une chasteté très stricte. Si elles y manquaient, elles étaient ensevelies vivantes. Naturellement, ceux qui expliquent tout par la logique savaient et savent le pourquoi de ce genre de supplice, comme aussi de tout autre détail de ces deux institutions.
747. D'abord, pourquoi élisait-on des vierges? On a donné plusieurs explications, parmi lesquelles nous pouvons choisir à volonté. Denys d'Halicarnasse nous dit que Numa éleva un temple à Vesta et qu'il y confia le culte à des vierges, suivant l'usage des Latins. « Quelques difficultés surgissent à propos de ce qu'on garde dans le temple, et sur la raison pour laquelle le soin en est confié à des vierges. D'aucuns disent qu'on ne garde autre chose que le feu qui est visible à tout le monde, et que la garde en est confiée à des vierges plutôt qu'à des hommes, à cause de la ressemblance ; parce que le feu est sans tache, comme la vierge est pure, et qu'au plus chaste des dieux la chose la plus pure des mortels est agréable^ ».
745* Hérod. ; II, 62 : « Quand, dans la ville de Sain, les gens se réunissent pour des sacrifices, une nuit déterminée, tous allument des lanternes, en plein air autour des maisons. Ces lanternes sont de petits vases pleins de sel et d'huile, surmontés d'un lumignon qui brûle toute la nuit. Ils donnent à cette fête le nom de lampes allumées f ».
t (Note de Larcmer) : Cette fête qui ressemble beaucoup à celle des lanternes établie à la Chine depuis uu temps immémorial, pourrait servir à confirmer le sentiment de M. de Guignes, qui a soupçonné l'un des premiers que la Chine n'était qu'une colonie de l'Egypte».
Voilà l'une des nombreuses idées erronées, que donne le principe qui attribue une origine commune aux choses semblables.
747» DioNYS. Hal. ; II, 66.
Ovide ' pose la question : « Pourquoi la déesse a-t-elle des vierges comme ministres de son culte? » et il répond que c'est parce que Vesta est vierge. « Qu'v a-t-il d'étrange à ce qu'une vierge veuille des vierges pour la servir et accomplir avec des mains chastes les cérémonies du culte? Tu ne dois voir en Vesta qu'une flamme vive, et tu n'as jamais vu un corps naître de la flamme. Il est donc juste que celle qui ne produit ni ne reçoit aucune semence soit vierge, et qu'elle ait des compagnes de virginité ».
Cicéron est plus pratique ^ « Que des vierges accomplissent son culte '^de Vesta], afin qu'elles veillent plus facilement à la garde du feu, et que les femmes sentent toute la chasteté que leur nature peut supporter ».
Plutarque a des explications en abondance. Dans Numa*, il nous dit que ce roi confia aux Vestales la garde du feu immortel, « (5) soit parce qu'il voulait donner la garde de la nature pure et incorruptible du feu à des corps intacts et purs, soit parce qu'il estimait la stérilité et l'infécondité du feu en accord avec la virginité ^ ». Puis dans Camille^, voici apparaître d'autres explications; et l'on nous dit (3) que le roi Numa institua le culte du feu parce qu'il est le principe de toute chose, et qu'il est l'image de la puissance éternelle qui gouverne tout. D'autres disent (6) que les
7472 OviD. ; Fast., VI :
(289) Quid mirum, virgo si virgine laeta ministra
Admittit castas in sua sacra manus?
Nec tu aliud Vestam, quam vivam intellige flammam :
Nataque de flamma corpora nulla vides, lure igitur virgo est, quae semina aulla remittit,
Nec capit : et comités virgiaitatis habet.
7473 CiG. ; De leg., II, 12, 29 : Gumque Vesta, quasi focus urbis, ut graeco nomine est appellata (quod nos prope idem graecum interpretatum nomen tenemus) consepta sit, ei colendae virgines praesint, ut advigiletur facilius ad custodiam ignis, et sentiant mulieres in natura feminarum omnem castitatem pati [al. peti]. Si l'on admet la leçon : pefi, les femmes devraient être chastes, en voyant que la chasteté plaît aux dieux. Duruy paraît être de cet avis. Hist. rom., I : «(p. 103) Mais à l'idée religieuse qui avait d'abord déterminé les conditions imposées aux prêtresses s'était ajouté, comme conséquence, une idée morale. Cette flamme éternelle qui symbolisait la vie même du peuple romain, des vierges seules pouvaient l'entretenir; l'institution du collège des vestales était donc une glorification involontaire de la chas teté, et, en des temps de ferveur, cette croyance devait avoir une influence heureuse sur les mœurs». L'histoire écrite de cette manière devient un recueil de fables morales à l'usage des enfants.
747* Plutarch. : Numa, IX.
7475 Plutarque ajoute : « (6) Et, à la vérité, en Grèce, là où l'on conserve le feu inextinguible, comme à Delphes et à Athènes, ce ne sont pas des vierges qui le gardent, mais des femmes qui ont cessé d'être aptes aux rapports sexuels».
7476 Plutarch. ; Camillus, XX.
§748-750 LES THÉORIES PSEUDO-SCIENTIFiQUES 411
Romains, comme les Grecs, font brûler le feu devant les choses sacrées, à cause de sa pureté.
748. Mais le fait de la virginité des Vestales est loin d'être unique, et toutes ces explications logiques tombent d'elles-mêmes. Un courant de sentiment — non pas de logique — se fait sentir depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, mettant en rapport la virginité et le service des dieux ou de Dieu. La Pythie devait être vierge. Il va sans dire que les explications logiques ne manquent pas; quand font-elles jamais défaut ? Loin de manquer, pour un seul fait il y en a plusieurs ; toutes bonnes, voire excellentes, il s'entend. « On dit qu'autrefois les prophétesses étaient vierges, à cause de leur nature sans tache et de leur ressemblance avec Artémis [qui était vierge , et parce qu'elles étaient aptes à garder le secret des oracles ^ ». Mais un Thessalien du nom d'Echécrate ayant enlevé et violé une Pj'thie dont il s'était épris, les habitants de Delphes firent une loi par laquelle, au lieu d'une vierge, c'était une femme de plus de cinquante ans qui devait être prophétesse. Mais il paraît que plus tard on recommença à donner cet emploi à de jeunes femmes. Tel est du moins ce qu'on peut déduire d'un passage de Plutarque *.
749. Au temps de Pausanias, il y avait, sur les confins du pays des Orchomènes, dans les environs de Mantinée, un temple d' Artémis Imnia. Une jeune vierge était autrefois prêtresse de ce temple. Un certain Aristocrate, qui est quelque peu légendaire, viola cette vierge, qui s'était réfugiée dans le temple, auprès d'Artémis. Les Arcadiens le lapidèrent, et fixèrent ensuite comme loi qu' ' «au lieu d'une vierge, ils donnaient pour prêtresse à Artémis une femme qui avait eu des rapports avec des hommes ».
7oO. Un autre temple d'Artémis Imnia avait un prêtre et une prêtresse qui devaient vivre dans la chasteté. Semblable était le devoir de ceux qui, à Ephèse, présidaient aux cènes, dans le temple
748 » DiOD. Sic. ; XVI, 26. 6.
748' Plctarch. ; De Pyth. orac, 22 : 'Sotteq tj vvv tù Ofù /.aTçeiovaa ytyove /ièv elTiçàXkoç évTovda vofd/iuç kcù ko/^, Ktû 0e^iuKev evrâKruç. Aiasilsi Pythie qui sert le dieu est née de famille régulière et bonne autant que toute autre, et vit avec décence ». L'auteur continue en disant que cette jeune fille est selon le désir de Xénophon, qui voulait que lorsque l'épouse allait habiter chez son mari, elle eût vu et entendu le moins de choses possible. C'est peut-être pourquoi Bouché-Leclkrc ; Hist. de la dit., III, p. $3, dit : « Le dieu qui devait être désormais son seul époux, la voulait belle et chaste. Toute souillure l'eût rendue indigne de Tunion mystique que les polémistes chrétiens se sont trop complus à ridiculiser par leurs allusions indécentes... * Ainsi voilà une nouvelle explication logique!
749* Paus.; YIII. .') : 'Avrlyàç iraçdévov oiâôa'Ji rj 'AçTe/uài uçeiavyi'vaÏKa o/xûûaç àvôçûv àiroxçàvTuç éxovaav.
d'Artémis; mais ils ne restaient en charge qu'un an\ Dans le temple de la Terre, près du fleuve Cratès, il y avait une femme qui devait avoir eu des rapports avec un seul homme, avant d'être nommée prêtresse, puis n'en devait plus connaître aucun ^
751. Au contraire, d'autres prêtresses restaient dans le temple tant qu'elles étaient vierges S et cessaient d'être prêtresses quand elles se mariaient. Plus prudents étaient les Tégéens, qui donnaient à Athéna une prêtresse qui gardait cet emploi seulement jusqu'à l'âge de la puberté ^ A Athènes, la femme de l'archonte-roi devait avoir été épousée par lui, vierge \ On sait que chez les Israélites, le prêtre devait épouser une vierge *.
752. La virginité n'était pas la seule qualité exigée d'une Vestale : il fallait encore qu'elle n'eût pas de défauts corporels, qu'elle ne fût ni sourde ni muette. A l'âge où elle était prise par le pontife pour le service de Vesta, elle devait avoir son père et sa mère vivants, ou, comme disaient les Latins, être matrima et patrima ; elle devait être de famille honorable, etc. ^ De même, les victimes offertes aux dieux devaient être parfaites. Ce sentiment de la perfection des personnes et des choses mises au service des dieux, ou qui leur sont offertes, persiste depuis l'antiquité jusqu'à nos jours ^
7501 Paus.; VIII, 13.
7502 Paus. ; VII, 25.
751 1 Paus. ; VII, 19 ; VII, 26 ; II, 33. .
751 8 Paus.; VIIT, 47.
75P AuGTOR. (Demosth.); G. Near. 75.
7514 Levit., 21, 13.
7521 Gell. ; I, 12, nous donne, suivant Labéon, les conditions que devait remplir la jeune fille que le -pontifex maximus prenait pour être Vestale : Qui de [veslali] virgine capienda scripserunt, quorum diligentissime scripsit Labeo Antistius, minorem quam annos VI, maiorem quam annos X natam, negaverunt capi fas esse; item quae non sit patrima et matrima; item quae lingua debili sensuve aurium deminuta aliave qua corporis labe insignita sit ; item quae ipsa aut cuius pater emancipatus sit, etiam si vivo pâtre in avi potestate sit ; item cuius parentes alter ambove servitute servierunt ; aut in negoliis sordidis diversantur.
752- On sait que les prêtres catholiques doivent vivre dans la chasteté et ne pas avoir de défauts corporels importants. P. Lancellotto ; Institutiones iuris canonici, I, 25 : I 19 Bigamus [qui s'est marié deux fois de suite régulièrement], et qui uxorem duxit viduam, eiectam, vel meretricem, ordinari non possunt. ■§ 22. Corpore vitiatus, nisi modica sit laesio, ordinari non potest. Corp. iur. can. Dec. Grat. pars I, dist. 33, c. 2 : Maritum duarum post baptismum matronarum Clericum non ordinandum, neque eum, qui unam quidem, sed concubinam, non matronam habuit : nec illum, qui viduam, aut repudiatara, vel meretricem in matrimonium assumserit ; nec eum, qui semetipsum quolibet corporis sui membro indignatione aliqua, vel iusto, vel iniusto timoré superatus truncaverit : nec illum qui usuras accepisse convincitur aut in seena lusisse dignoscitur : nec eum, qui publica
703. Il est tout à fait manifeste que ce n'est pas dans cette variété d'explications logiques que nous devons chercher la cause de ces faits, et que nous la trouverons uniquement si nous dirigeons nos recherches vers certains sentiments, dont les dits faits tirent origine, de même que les explications qu'on en donne.
704. Passons maintenant au fait du supplice identique pour les Vestales, à Rome, et pour les Vierges du Soleil, au Pérou, qui étaient ensevelies vivantes si elles manquaient à leur vœu de chasteté. A Rome, on portait la Vestale coupable* «(p. 28) dans une bière au campus sceleratus à (p. 29) la porte Colline ; là on la fustigeait, puis on l'enterrait toute vivante, sans oser la tuer, parce qu'on regardait comme un nefas de faire périr d'une mort violente une personne vouée à la divinité».
Si cette explication ne vous satisfait pas, en voici une autre : on brûle les morts. Ne serait-il pas injuste de brûler celle qui n'a pas bien gardé le feu? * En voulez-vous une autre? On remettait la coupable aux dieux, en leur laissant le soin de la châtier.
73o. Si vous n'êtes pas encore satisfaits, nous trouverons autre chose. A. Réville a découvert l'explication suivante, qui peut servir pour Rome et pour le Pérou ^
t N'est-il pas étonnant que le supplice réservé ^au Pérou] à celles
poenitentia mortalia crimina deflevit : neque illam, qui in fariam aliqaando versus insanivit, vel afflictione diaboli vexatus est : neque eum. qui per ambitionem ad imitationem Simonis magi pecuniam obtulerit. Ibid. Dist. 3"2, c. 12 : Nemo ad sacrum Ordinem permittatur accedere, nisi aut "virgo, aut probatae sit castitatls, et qui usque ad Subdiaconatum unicam. et virginem uxorem habuerit. Cette dernière disposition est la même que celle en vigueur pour l'archonte-roi, à Athènes. Rabb. ; Leg. crim. du Tal., p. 190 : « Mischnah. Sont condamnés à la peine du fouet... un grand-prêtre qui prend une veuve {Levit.. XXT. 14) : un prêtre qui prend une femme divorcée ou celle qui a pratiqué la cérémonie du déchaussement {Deut., XXV, 9)... ». Decr. Grat.. pars. I, dist. 55. c. 4 : Si quis abscidit semetipsum. id est, si quis amputavit sibi virilia, non fiat Glericus : quia sui est homicida, et Dei conditionis inimicus. % 1. Si quis cum Glericus fuerit. absciderit semetipsum, omnino damnetur; quia sui est homicida. G. 5: Hi. qui se. carnali vitio repugnare nescienteS: abscindunt; ad Glerum pervenire non possunt. Au contraire les prêtres de Cybèle étaient eunuques.
754» Mabodardt: Le Culte, t. II.
754* Plutajich; Quaest rom., 96. Il donne aussi ce motif et le suivant, indiqué dans le texte.
755» Réville ; Les relig. du Mex. etc., p. 967. Fest. : Probrum Virginis Vestalis, ut capite puniretur. vir qui eam incestavisset, verberibus necaretur, lex fixa in atrio Libertatis cum mnltis aliis legibus incendie consumpta est, ut ait M. Gato in ea oratione, quae de Auguribus inscribitur. Adicit quoque virgines Vestales sacerdotio exauguratas, quae incesti damnatae, vivae defossae sunt, quod sacra Vestae matris polluissent : nec tamen, licet nocentes. extra urbem obruebantur, sed in campo proxime portam GoUinam, qui Sceleratus appellatur.
qui le violaient [le vœu de chasteté] Mt exactement le même que celui qui punissait à Rome la vestale impudique ! Elles étaient enterrées vivantes. Cette ressemblance tient à ce que dans les deux pays la coupable était considérée comme odieuse désormais aux divinités du jour, de la lumière ; elle avait provoqué leur colère, il ne fallait pas continuer à leur infliger la vue d'un être digne de tous leurs ressentiments, elle ne pouvait plus qu'être vouée aux dieux souterrains de l'obscurité, de la mort, dont elle était devenue la servante ».
756. Les Romains avaient d'autres motifs pour punir les Vestales. Il paraît qu'ils cherchaient principalement à éviter des malheurs qui les menaçaient. «Plusieurs indices apparaissent — dit Denys d'Halicarnasse ^ — quand le service divin n'a pas été régulier ; principalement l'extinction du feu ; chose que les Romains craignent plus que tout autre malheur, parce que, quelle qu'en soit la cause, ils croient que c'est un présage de ruine pour la ville ».
757. On raconte^ — histoire ou légende, peu importe — que vers l'an 481 av. J.-C, des prodiges manifestèrent, à Rome, la colère des dieux. On découvrit alors que la Vestale Opimia n'était plus vierge. Elle fut enterrée vive. Ensuite, les sacrifices redevinrent favorables, et la colère divine fut apaisée.
A une autre époque, légendaire aussi, soit en l'an 470 av. J.-C, une maladie fit mourir un grand nombre de femmes, à Rome^ On ne savait à quel remède recourir, quand un esclave informa les pontifes que la Vestale Urbinia n'était plus vierge, et qu'elle offrait des sacrifices pour la ville avec des mains impures. Cette Vestale fut ensevelie vivante. L'un de ses amants se tua, l'autre fut tué. «L'épidémie des femmes et les morts fréquentes cessèrent aussitôt que ces choses furent faites».
758. En des temps historiques, c'est-à-dire après la défaite de Cannes, on vit des prodiges effrayants \ Les Romains furent
7561 Dion. Hal.; II, 67.
7571 Dion. Hal. ; VIII, 89. Une autre légende nous donne rétj-mologie du Campus sceleratus, ainsi nommé parce qu'en l'an 334 av. J.-C, on y ensevelit vive la Vestale Minucia, coupable d'avoir perdu sa virginité. Liv. VIII, 15 : Eo anno Minucia Vestalis, suspecta primo propter mundiorem iusto cultum, insimulata deinde apud pontifiees ab indice servd; cum decreto eorum iussa esset sacris abstinere, familiamque in potestate habere ; facto iudicio, viva sub terram ad portam Collinam dextra via strata defossa Scelerato campo ; credo, ab incesto id ei loco nomen factum.
757 2 Dion, Hal. ; IX, 40.
7581 Liv.; XXII. 57.
atterrés par le fait que, dans l'année, « deux Vestales, Opimia et Floromia, avaient été convaincues d'avoir transgressé leur vœu de chasteté. L'une avait été ensevelie vivante, suivant l'usage, près de la porte Colline ; l'autre s'était donné la mort ». Leurs amants furent frappés de verges jusqu'à la mort. Tout cela ne suffit pas pour dissiper la terreur. Alors on ouvrit les livres sybillins, qui prescrivirent des sacrifices extraordinaires. « Un homme et une femme gaulois, un homme et une femme grecs furent ensevelis vivants au forum boarium, en un lieu entouré de pierres, où avaient eu lieu d'autres sacrifices humains ; ce qui est indigne de la religion romaine ».
7o9. Ici, il n'y a pas à dire que ces êtres humains. Gaulois et Grecs, aient été ensevelis vivants parce qu'ils étaient considérés comme odieux aux divinités du jour, de la lumière. Nous voyons la nature des actions non-logiques, qui se manifestent par ces sacrifices et par ceux des Vestales. C'est l'instinct de conservation, qui veut unir des remèdes extrêmes à des maux extrêmes (§ 929 et sv.). C'est le même instinct qui pousse à sacrifier des êtres humains, pour le succès d'opérations magiques (§ 931).
760. La Vestale était ensevelie dans une petite cellule, avec très peu de provisions, soit un peu de pain, d'eau, de lait et d'huile ^ Ce genre de mort n'était pas propre uniquement aux Vestales coupables. Nous le trouvons cité dans une tragédie de Sophocle '. Certaines traditions veulent que le genre de mort des Vestales coupables n'ait pas toujours été le même. Suivant Zonara ', ce serait Tarquin l'Ancien qui aurait prescrit de les ensevelir vivantes.
761. Sous l'empire, les lois anciennes ne furent pas toujours observées. Suétone raconte de Domitien ^ : « Il réprima par des
7t50' Plutargh. ; Numa, lu, 8. L'auteur donne comme cause de cette façon de procéder, qu'il serait impie de laisser mourir de faim des corps consacrés par des cérémonies sacrées.
7»303 SoPH. ; Antig., 773-780. Créon dit d'Antigone : «Conduite en un lieu désert et sans trace d'hommes, je l'enfermerai vivante dans une caverne, avec assez de vivres pour parer au sacrilège, et pour que la cité évite le crime». Le scoliaste observe que c'était une ancienne coutume, «afin qu'il ne parût pas qu'on faisait mourir de faim ; ce qui est impie » — ...tva ft^ éoKùai Âifiû àvaiçelv tovto yàç àae^éç,
760» ZoNAH. ; VII, 8. Il raconte comment Tarquin l'Ancien fit ensevelir vivante, avec une couchette, une lanterne, une table et de la nourriture, une Vestale qui avait perdu sa virginité; et il ajoute : « Et c'est ainsi que dés lors, il devint de règle de punir celles des prêtresses qui n'avaient pas gardé leur virginité ». Kai oirru ràç t^v ■zaçdeviav [it/ Tjjçrjaâaa^ tC/v leçeiùv é.f tKeivov Ti/iuçetaBai KetcçàTr/Kev
761» SoET. ; Domit.; 8. — Dio Gass.; LXVII, 3. Il raconte un peu différemment la punition des Vestales. Plin. ; Epist., IV, 11 : Xam cum Gomeliam, maxi-
peines diverses et sévères, d'abord parla peine capitale, puis par le supplice selon l'usage ancien, les incestes des vierges Vestales, négligés par son père et son frère». Il permit aux sœurs Ocellata et à Varronilla aussi, de choisir le genre de leur mort, et il exila leurs complices. La grande Vestale Cornelia, naguère acquittée, ayant été accusée à nouveau et convaincue, il la fit enterrer vive, et fit battre de verges, jusqu'à la mort, ses complices, à l'exception d'un ancien préteur, contre lequel manquaient les preuves, et qui fut exilé. Caracalla fit aussi enterrer vives des Vestales".
762. On peut remarquer comme une coïncidence fortuite, qu'au Pérou les Vierges du Soleil pouvaient avoir des rapports avec les Incas, qui étaient fils du Soleil, et qu'à Rome, Héliogabale, qui était empereur et prêtre du Soleil, osa célébrer son mariage avec une Vestale, et dire^ : « J'ai fait cela afin que des fils divins naissent de moi, souverain pontife, et d'elle grande Vestale».
763. Voici une autre singulière coïncidence. Au Pérou, les vierges du Soleil pétrissaient une farine très pure, pour faire certains pains offerts aux Incas, lors d'une fête du Soleil. A Rome, les vierges Vestales préparaient un brouet de farine (mola salsa), pour l'offrir à la déesse Vesta^ Tous ces exemples confirment que,
mam Vestalem, defodere vivam concupisset, ut qui illustrari saeculum suum eiusmodi exemple arbitraretur,...
761 2 Dio Gass. ; LXXVII, 16. — Herod. ; IV, 6 : tûç re ttjç 'Earîaç ieçiaç Çûaaç KarùçvTTEv, ûç fit/ (pvlaTTomaç ri/v iraçBeviav. « Il fit enterrer vives des Vestales, comme si elles n'avaient pas gardé leur virginité ».
7621 Dio Gass.; LXXIX. 9. — Herod.; V, 4. Il s'en excusa dans une lettre au Sénat, en disant : « qu'il était soumis aux passions humaines, et qu'il avait été pris par l'amour de la jeune fille ; que l'union d'un prêtre et d'une prêtresse était bien assortie ». — Réville ; Les rel. du Mex., etc., p. 366 : « les Vierges du Soleil vivaient cloîtrées, dans une retraite absolue, sans aucun rapport avec le reste de la société, {p . 367» surtout avec les hommes. Seuls. l'Inca et sa principale épouse, la Goya pouvaient pénétrer dans le couvent. Or ces visites de l'Inca n'étaient pas précisément désintéressées. C'est là. en effet, qu'il recrutait ordinairement son sérail. Fils du Soleil et pouvant épouser ses sœurs, il choisissait ainsi dans sa famille. Pourtant les jeunes vierges étaient astreintes à la chasteté la plus rigoureuse et s'engageaient par serment à n'y jamais manquer. Mais leur vœu consistait en ceci qu'elles n'auraient jamais d'autre époux que le Soleil ou celui à qui le Soleil les donnerait».
7&3 1 G.vRGiLLASSo DE LA Vega : Hist. des Incas, II ; (p. 147) « La principale des quatre fêtes du Soleil que les Rois Incas célébroient, se nommoit iîaî/mt ; eUe arrivoit au mois de juin... (p. 149) Les prêtres Incas qui dévoient faire les sacrifices, préparoient la veille de la fête les moutons et les agneaux qui dévoient y servir, aussi bien que les vivres et le breuvage que l'on devoit présenter au Soleil... Les femmes du Soleil employoient cette même nuit à pétrir une pâte nommée Cancu; elles en faisoient des petits pains de la grosseur d'une pomme... (p. 150) Les Vierges élues pouvoient seules pétrir la farine dont on
{^ 764-7(i6 LES THKOHIES PSEUDO-SCIENTIFIQUES 417
comme nous l'avons vu déjà, au § 744, la ressemblance de certains rites n'est en rien une preuve que l'un procède directement de l'autre.
764. (B-7) Les mythes, etc., sont entièrement irréels. Dans ce genre, nous avons les nombreuses et importantes théories de l'allégorie, y compris celles du mythe solaire et d'autres semblables. Toutes ces théories, très en usage par le passé, ont encore des adeptes aujourd'hui. Elles sont chères aux esprits ingénieux, subtils, prompts à imaginer, désireux de découvertes inattendues. En outre, elles constituent une transition utile entre la foi aveugle et l'incrédulité : on abandonne ce que l'on ne peut plus défendre, et l'on tâche de sauver le plus possible des mythes anciens.
76o. Pourtant il arrive souvent, en réalité, qu'on ne sauve que peu de chose ou rien. L'expérience du passé fait voir que l'on ne gagne pas beaucoup à tâcher de rendre plus « raisonnable » une ancienne croyance ; et c'est même souvent le moyen d'en hâter la ruine. Les raisonnements abstraits, subtils, ingénieux, agissent très peu pour maintenir les sentiments non-logiques qui forment le fond des croyances ^
766. Il est nécessaire de se rappeler, ici en particulier, ce que
faisoit les pains, i>rincipalement ceux que l'Inca et les Princes du Sang dévoient manger ; elles accommodoient aussi toutes les autres viandes : car il t'-tait supposé Âjue ce jour-là le Soleil traitoit ses enfans ». Servius: ad. Egl.. VIII, 82 Sparge molam. Far et salem. Hoc nomen de sacris tractum est : far enim pium. id est, mola Costa, salsa (utrumque enim significat) ita fit : virgines Vestales très maximae ex Nonis Maiis ad pridie Idus Maias [date très peu difiFérente de celle de la fête du Pérou, simplement parce que c'étaient des fêtes de printemps] altemis diebus spicas adoreas in corbibus messuariis ponunt ; easque spicas ipsae virgines torrent, pinsunt, molunt, atque ita molitum condunt. Ex eo farre virgines ter in anno molam faciunt : Lupercalibus. Vestalibus. Idihus Septembribus : adiecto sale cocto. et sale duro.
7t55' G. Sorkl; Quelques prétentions juives, dans l'Indépendance, 15 mai 1912: jc (p. 292l Xu. cours du XIX» siècle le catholicisme a singulièrement renforcé sa situation, en suivant une voie toute différente de celle que lui conseillaient de prendre les hommes habiles: il a développé sa théologie, il a multiplié ses instituts monastiques, il a accordé au miracle une importance qu'on ne lui avait pas reconnue depuis le Moyen- Age...» G. Sorel ajoute en note : « ip. 193) Bernard T.azare s'était terriblement trompé quand il avait écrit : ., La religion chrétienne disparaît comme la religion juive, comme toutes les religions, dont nous voyons la très lente agonie. Elle meurt sous les coups de la raison et de la science... Nous perdons de jour en jour le sens et le besoin de l'absurde, par conséquent le besoin religieux, surtout le besoin pratique, et ceux qui croient encore à la divinité ne croient plus à la nécessité, ni surtout à l'efficacité du culte". (L'antisémitisme, pages 359-360). Bernard Lazare a paraphrasé ici des textes de Renan, sans examiner personnellement la question ; d'ailleurs les choses ont bien changé depuis 1894 î » Le passage transcrit ici de Bernard Lazare est en absolu et complet désaccord Avec les faits.
nous avons exposé déjà, d'une façon générale (§ ()35 et sv.), sur le but de ce chapitre. Etant donné un texte dans lequel on suppose que les mythes, les allégories, etc., ont une part plus ou moins grande, ici nous recherchons surtout si et comment on peut remonter du texte aux idées de l'auteur, ou aux faits qu'il a voulu décrire.
767. Grote a excelleniment jugé l'interprétation allégorique et historique des anciens mythes grecs. Il dit^ : « (p. 167) La doctrine que l'on suppose avoir été symbolisée primitivement et postérieurement obscurcie dans les mythes grecs, y fut en réalité introduite pour la première fois par l'imagination inconsciente d'interprètes plus récents. C'était une des diverses voies que prenaient des hommes instruits pour échapper à la nécessité d'admettre littéralement les anciens mythes, et pour arriver à quelque nouvelle forme de croyance plus conforme aux idées qu'ils se faisaient de ce que devaient être les attributs et le caractère des dieux ». « (p. 169) Le même conflit de sentiments qui amenait les philosophes à décomposer les mythes divins pour les changer en allégories, poussait les historiens à réduire les mythes héroïques en quelque chose qui ressemblât à une histoire politique continue, avec une longue suite chronologique calculée sur les généalogies héroïques. L'un de ces procédés, aussi bien que l'autre, était une œuvre d'explications conjecturales et sans critérium ni témoignage quelconque justificatif. Tandis qu'on faisait ainsi disparaître la beauté caractéristique du mythe, en le réduisant en quelque chose d'antimj'^thique, on cherchait à arriver à l'histoire et à la philosophie, par des routes impraticables ».
768. Le commentaire des poésies homériques, dont Héraclide est l'auteur \ peut être cité comme type des interprétations allégoriques. L'auteur a pour but de rendre raisonnables, moraux, pieux, les récits d'Homère. Ainsi, à propos du passage (//. I, 396 et sv.), où il est dit que les dieux voulaient enchaîner Zeus, Héraclide remarque que « Pour ces vers, Homère mériterait d'être chassé non seulement d'une république de Platon, mais au-delà des lointaines colonnes d'Hercule et de l'inaccessible océan ». Après l'avoir démontré, Héraclide ajoute : « Au reste, pour excuser cette impiété, il n'y a qu'un seul remède : nous prouverons que le mythe est allégorique ». Suivent de longues explications, suivant lesquelles Zeus-
767 » Grote ; t. II.
7(58' Her.vglidis PONTiGi; allegoriae Homeri.
est l'éther, Hèra est l'air, Poséidon, Teau, Athéna, la terre, Thétis, la Providence. Quand Homère dit que Thétis a délivré Zeus qu'Hcra, Poséidon et Athéna voulaient enchaîner, il exprime la perturbation des éléments, empêchée par la Providence.
769. Dans VOdyssée (V, 121), on dit que l'Aurore aux doigts de rose enleva Orion. Héraclide croit qu'Homère a voulu exprimer « qu'un jeune garçon a été enlevé par le destin, à la fleur de l'âge. En effet, c'était une coutume des anciens, quand un homme mourait, de ne transporter son corps ni la nuit ni à la chaleur de midi, mais de le transporter à l'aurore, quand les rayons du soleil n'étaient pas encore chauds. Aussi, quand mourait un jeune homme bien né et illustre par sa beauté, c'est avec à propos qu'ils appelaient enlèvement du jour son transport matinal, comme s'il n'était pas mort, mais qu'il avait été enlevé en raison d'un désir amoureux ». Ces allégories et d'autres semblables n'ont pas plus de réalité que les interprétations de Palaephate. Il vaudrait tout autant dire qu'une reine du nom d'Aurore a enlevé un jeune homme du nom d'Orion.
770. Nous avons une infinité d'autres explications allégoriques des poésies d'Homère ; et, des temps anciens à nos jours, on en exhibe une à chaque instant. Eustache en a plusieurs, et peu à peu on arrive à un certain Hagon\ pour lequel les poésies d'Homère sont une prophétie de la Passion du Christ, et à Croës *, pour lequel elles sont une histoire allégorique du peuple hébreu.
771. C'est de la même façon et pour les mêmes motifs que Virgile a eu aussi ses explications allégoriques. Comparetti relève comment, dans les œuvres de Virgile, on vit une prophétie de la venue du Christ', «(p. 134) L'interprétation la plus répandue, de cette nature, se trouve dans une allocution tenue par l'empereur Constantin, devant une assemblée ecclésiastique... la traduction (p. 13.3) de l'églogue la IV* en vers grecs, telle qu'on la lit aujourd'hui dans ce discours, révèle l'ancien défaut des sibyllistes ; en plusieurs endroits, elle s'écarte arbitrairement de l'original, en altère le sens, avec l'intention évidente de l'adapter à l'interprétation chrétienne qui est développée dans le discours. Examinant
77U > J. Huoos : Vera historia romana, seu origo Latii, vel Italiae, ac Romanae l'rbis, e tenebris longae vetustatis in lucem producta, Romae 16^.
770* Homet-us Hebraeus. sive historia Hebraeorum ab Homero hebraiei* iiominihus ac sententiis conscripta in Odyssea et Iliade, exposita, illustrataque studio ac opéra Gerardi Groesi. Dordreci, 1704.
771' Comparetti ; Virg. nel média evo, I, p. 134 et sv.
dans ses différentes parties cette composition de Virgile, l'empereur y trouve la prédiction de la venue du Christ, désignée avec plusieurs circonstances. La vierge qui revient, c'est Marie ; la nouvelle progéniture envoyée par le ciel, c'est Jésus, et le serpent qui n'existera plus, c'est le vieux tentateur de nos pères, etc. ».
772. Une autre interprétation passablement fantaisiste est celle de Fulgentius \ « (p. 144) Le De contînentia Virgiliana, où Fulgentius déclare ce que contient, ou mieux ce qui est caché dans le livre de Virgile, est l'un des plus étranges et des plus curieux écrits du moyen âge latin... (p. 145) Dans un préambule, l'auteur se hâte de déclarer qu'il limitera son travail à ïEnéide seule, car les Bucoliques et les Géorgiques contiennent des sens mystiques si profonds, qu'il n'y a presque pas d'art capable de les pénétrer entièrement. C'est pourquoi il y renonce, le fardeau étant trop lourd pour ses épaules, et trop de science étant nécessaire ; car le premier sens des Géorgiques est tout astrologique ; le second, physionomiste et médical ; le troisième se rapporte entièrement à l'art des aruspices, etc. ».
773. Toujours de la même manière et toujours pour le même motif, on a cherché et trouvé des allégories dans l'Ancien Testament et dans l'Evangile. L'œuvre ainsi accomplie par les Pères de l'Eglise et leurs successeurs protestants, catholiques, modernistes, est immense. Philon le Juif a écrit les Allégories des lois sacrées, qui vont de pair avec les allégories homériques, avec les allégories virgiliennes, et avec les allégories que les modernistes ont aujourd'hui découvertes dans l'Evangile. En ce dernier cas, il est étrange
772* GoMPARETTi ; Virg. nel medio evo, I, p. 144 et sv. — Fulgent. ; Exp. Virg. cont. (Mythographorum latinorum tomus alter, p. 147 — éd. Teubner., R. Helm, p. 89-90). L'auteur feint que Virgile lui parle et dit : ...trifarius in vita humana gradus est, Primum habere : deinde regere quod habeas : tertium vero ornare quod régis. Ergo très gradus istos in uno versu nostro considéra positos : id est, Arma, virum et primus. Arma, id est virtus. pertinet ad substantiam corporalem : Virum, id est sapientia, pertinet ad substantiam sensualem ; Primus vero, id est princeps, pertinet ad substantiam ornantem. Quo sit huiusmodi ordo : habere, regere, ornare. Ergo sub figuralitate historiae plénum hominis monstravimus statum ; ut sit prima natura : secunda doctrina, tertia félicitas. Il y a trois degrés dans la' vie humaine : le premier, c'est avoir; le second, c'est régir ce qu'on a ; le troisième, orner ce qu'on régit. Ces trois degrés, tu les retrouves dans mon vers. Ar>na, c'est-à-dire la force, se rapporte à la substance corporelle. Virum. c'est-à-dire le savoir, se rapporte à la substance intellectuelle. Prirnus, c'est-àdire le principe, se rapporte à la substance ornante. De sorte que tu as ici par ordre : avoir, régir, orner. Ainsi, nous avons esquissé, dans le symbole d'un récit, la condition normale de la vie humaine : d'abord la nature, puis la doctrine, troisièmement le bonheur » .
55 774 LES THÉORIES l'SEUDO-SCIENTIFIQUES 421
qu'on appelle moderne un retour à l'antiquité, et cela ressemble un peu à la découverte que l'on ferait de lAmérique, au XX« siècle.
774. Voulez- vous savoir ce que signifient ces paroles de la Bible' : « Adam et sa femme étaient tous deux nus »? Philon va vous le dire. Elles signifient que « l'esprit ne pensait pas, et que la sensation ne sentait pas ; mais celle-ci était privée et nue de pensée ; celui-là de la faculté de sentir ». On ne saurait être plus clair ni plus précis.
Voulez-vous savoir ce que signifie le miracle de l'eau changée en vin, ou celui de l'aveugle qui voit et du mort qui ressuscite? L'abbé Loisy* vous le dira avec non moins de clarté et de précision que Philon. L'eau changée en vin signifie l'Evangile substitué à la Loi. L'aveugle qui voit et le mort ressuscité représentent l'humanité appelée à la « vraie » lumière et à la « vraie vie » du Verbe incarné, qui est lui-même la lumière et la vie. L'abbé Loisy tance vertement ceux qui n'acceptent pas d'emblée ces explications lumineuses. Il dit : «(p. 52) Les théologiens de nos jours sont si éloignés (p. 53) de la mentalité de lévangéliste Jean", et, en même temps, ils ont si peu le sens du possible et du réel en matière d'histoire, qu'il faut renoncer à leur faire comprendre que les récits comme le miracle de Cana, la guérison de l'aveugle-né, la résurrection de Lazare, inintelligibles, absurdes ou ridicules comme matière de foi, à moins qu'on y voie des tours audacieux de prestidigitateur, sont d'une interprétation facile et simple quand on se sert des clefs fournies par l'évangéliste lui-même, et qu'on reconnaît dans l'eau changée en vin la Loi remplacée par l'Evangile, dans l'aveugle qui voit, et dans le mort qui ressuscite, l'humanité appelée à la véritable lumière et à la véritable vie par le Verbe incarné, qui est luimême la lumière et la vie ». On peut malheureusement répéter
774» Phil. Iod.: Sacr. leg. alleg., <ed. Richter, II, 16 éd.; Mang.. p. 78; éd. Par., p. 1098) : oiVc o vo'vç kvôei, ovre 7 diaBrimç ijadâvero, àXX çv o fùv tov voâv ^PVMÔÇ "c «a2 yvfivoç, 17 éè tov (ùaffâveadai.
774» A. Loisy; Simples réflexions, etc., p. .52 et av. Plus loin, l'auteur se plaint rie ce que son idée est travestie par le Saint-Office ; il dit : « (p. .55) Je fais entendre que Jean pouvait se dire le témoin du Christ, étant le témoin de sa vie dans l'Eglise. La S. Congrégation me fait dire que Jean n'aurait pas dû se présenter en témoin du Christ, puisqu'il n'était qu'un t.'moin de la vie chrétienne. Sous la ressemblance des textes, les deux idées sont différentes». Pour se faire comprendre, notre auteur ne ferait pas mal de s'expliquer mieux. Au point de vue historico-expérimental, il semble en effet que si l'on dit : « Pline le Jeune est un témoin de Trajan ; Suétone est un témoin de plusieurs empereurs; Jean est un témoin du Christ», on entend que Pline a connu, vu Trajan. Suétone, les empereurs, Jean, le Christ. Si l'on veut dire autre chose, il faut le faire clairement comprendre.
cela pour toutes les interprétations allégoriques de la mythologie ; et il est très difficile de foire un choix, pour en admettre une partie et rejeter le reste '.
775. Y a-t-il des allégories dans l'Evangile selon St-Jean? Cela se peut ; c'est même probable. Mais tout critère nous foit défout pour pouvoir discerner la partie allégorique de la partie historique ^; et il se pourrait encore que l'auteur même de l'Evangile ne discernât pas clairement ces parties. Cela ne suffit pas. A supposer que nous puissions savoir avec certitude qu'un récit est allégorique, il nous reste encore à savoir quelle est précisément l'allégorie que l'auteur avait dans l'esprit. A ce sujet, il suffira de citer l'exemple de l'Apocalypse, laquelle est certainement allégorique. Mais quelle peut être l'allégorie? Il y a des siècles qu'on la cherche, et l'on n'a rien découvert de certain.
776. L'abbé Loisy a une étrange façon de comprendre la valeur des preuves historiques. Il dit^ : « (p. 70) Otez de l'Evangile l'idée du grand avènement et celle du Christ-Roi, je vous défie de prouver
7743 Un autre auteur nous explique l'allégorie des noces de Cana. Jean D'Alma: La contr. du quatr. éva>ig., « (p. 59), 6. Il y a six urnes de pierre posées à terre selon le mode de puritication des Juifs, et d'une capacité d'environ deux ou trois mesures. Si l'on veut chercher encore quel sens l'évangile spirituel accorde à ce symbole, il (p. (iOl faut rapprocher le festin de Cana de celui que Jésus lit, après avoir rassemblé ses cinq premiers apôtres dans la maison de Lévi-Matlhieu. C'est là que, n'-pondant à une question des Pharisiens sur la différence de sa discipline et de celle des disciples de Jean, il se donne comme l'époux qui vit avec ses amis et qui ne met pas son vin dans de vieilles outres (Marc II, 2'2}. Or les cinq disciples qu'il vient de réunir et qui, avec l'époux de Cana. sont portés au nombre de six, ne sont point des outres de cuir, mais bien des urnes de pierre, fondements de l'Eglise». Si les disciples avaient éti'' au nombre de six, on n'aurait pas tenu compte de l'époux, et l'on aurait eu également les six urnes. Si les disciples avaient été quatre, il n'y aurait pas eu grand mal : on leur ajoutait l'époux et l'épouse, et l'on avait encore le nombre six. «(p. 62», 11. Tel fut, dit l'évangéliste, le début des miracles de Jésus... Il serait étrange que le christianisme eût un miracle matériel de ce genre pour point de départ...» Avec des preuves de ce genre, on démontre tout ce qu'on veut.
775* Je.an D'Alma: La contr. du quatr. évang. L'auteur reconnaît que l'histoire et l'allégorie s'entrecroisent, dans l'évangile selon Saint-Jean. « (p. 25), 19 Ayant achevé son [)rologue, l'évangéliste entre aussitôt dans l'exposition du drame qu'il vient d'annoncer. Voici la première rencontre des ténèl)res et de la lumière. Ce n'est pas que Jean soit la lumière, mais c'est un témoin, un flambeau ardent et brillant. Il baptise : les Juifs envoyent vers lui, de Jérusalem, ceux qui sont officiellement chargés parmi eux de la religion, c'est-à-dire les prêtres et les lévites. Faut-il prendre à la lettre ce récit? Ou est-il absolument allégorique? Il peut être historique à la fois et allégorique ». L'auteur a raison. Mais c'est justement pourquoi il est inutile de chercher, comme il le fait, à séparer l'histoire, de l'allégorie et. ajouterons-nous, de l'invention et de l'imagination.
776* A. Loisy: Autour d'un petit livre.
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l'existence historique du Sauveur ; car vous aurez enlevé toute signification historique à sa vie et à sa mort ». Par conséquent, ce serait l'idée contenue dans un récit qui démontrerait la réalité historique de ce récit !
777. C'est la confusion habituelle entre les preuves subjectives et les preuves objectives. Il faut se décider. Ou bien un récit est du ressort de la foi, et dans ce cas les preuves objectives sont superflues ; ou bien c'est un récit historique d'éléments expérimentaux ; et dans ce cas, les preuves subjectives, les « idées », les croyances n'ont pas rang parmi les preuves. On peut faire la même objection aux néo-chrétiens comme Piepenbring, qui s'efforcent de toute manière d'éliminer de l'Evangile le surnaturel et le miracle ^ Si
777 > Piepenbring: Jésus historique. L'auteur loue beaucoup l'abbi- I^isy. Il <;herche à deviner ce qu'était l'Evangile primitif, et ne s'aperçoit pas que, dans son œuvre entièrement hypothétique, il ne trouve que ce qu'il lui plaît tVy mettre. C'est ainsi qu'il peut conclure : «(p. 181) Si maintenant nous jetons encore un coup d'œil rétrospectif sur le ministère de Jésus, il convient de dire que, dans les sources de nos Evangiles, les miracles ne jouent qu'un rôle minime et se réduisent à quelques guérisons opérées par Jésus. La prédication fut donc de beaucoup l'élément principal de son ministère. Il en est tout autrement dans les parlies récentes des Evangiles. Une comparaison attentive de celles-ci avec les sources premières prouve que les miracles sont allés en augmentant dans l'histoire évangélique. et qu'ils ont pris un caractère toujours plus extraordinaire». Où sont ces «sources»? De l'aveu de Piepenbring lui-même, elles se réduisent aux Logia. ■dont il dit : « (p. 40) On voit que les Logia nous sont parvenus dans un état décousu et que certains textes n'y sont plus tout à fait primitifs, mais portent déjà l'empreinte de la théologie apostolique...» C'est un proto-Marc, que personne n'a jamais vu. et dont beaucoup mettent l'existence en doute. C'est sur ces fondements fragiles que l'auteur élève tout son édifie*. « (p. 73) Gomme il nest pas à supposer qu'en dehors des Logia et du j>roto-Marc. il n'y ait aucun autre élément authentique dans nos Evangiles synoptiques, il y a lieu de les examiner attentivement pour recueillir ceux de ces éléments qui s'y trouvent réellement». C'est la même opération qu'on a tentée pour Y Iliade et pour d'autres récits légendaires, mais avec peu ou point de succès. Il n'y a pas moyen de n»soudre ces devinettes. Parmi les plu> belles transformations d'un texte connu en un prétendu texte primitif entièrement inconnu, il faut placer celle accomplie par Bascoul. pour le texte de la célèbre ode de Sapho. Il affirme que le texte que nous connaissons est une parodie. Jusque-là, passe encore; mais ensuite, sans l'aide d'aucun autre document que du même texte, il trouve le texte primitif qui a été parodié, et qui est de nature entièrement diCFérente de celui que nous connaissons ! Espérons que cet auteur emploiera sa méthode pour nous donner une Iliade primitive, grâce à laquelle nous connaîtrons la véritable histoire de la guerre de Troie, et qu'il mènera ainsi à bonne fin l'audacieuse 4întreprise tentée en vain par Thucydide, par Dion Chrysostome et par tant d'autres auteurs. I. M. F. Bascoul : La chaste Sappho. L'ode n'est plus erotique: au contraire, elle est « (p. 30) ...la description... des émotions que provoquent l'apparition «t les chants d'un poète-musicien, rival de Sappho et de son école. Ici l'histoire nous indique Stésiehore. [C'est vraiment une bien belle chose que de pouvoir deviner si facilement l'histoire!] C'est lui qui, en sa qualité de grand poète, et de rénovateur de la poésie lyrique, devait fatalement [quand on sait ce qui doit arriver, on sait aussi ce qui est arrivé] produire aoe grande impression sur Sappho qui. proscrite
l'on doit envisager l'Evangile simplement comme un texte historique, son accord avec les sentiments de certaines personnes, « l'expérience du chrétien », n'ont aucune valeur. L'erreur de ces personnes consiste à croire que leurs conceptions humanitaires ont une plus grande valeur objective que la foi au miracle.
778. Au point de vue de la réalité objective, on ne comprend pas ce que plus loin l'abbé Loisy veut dire par ces mots : « (p. 93) Ce Christ [de l'Evangile de Jean , sans doute n'est pas une abstraction métaphysique, car il est vivant dans l'âme de l'évangéliste » (§ 1630'). Toute abstraction métaphysique quelque peu puissante est « vi* vante» dans l'esprit du métaphysicien. En face de l'Eglise romaine, l'abbé Loisy se pose en représentant de la critique historique et scientifique, alors qu'il est un théologien plus métaphysicien, plus subtil, plus abstrait que les théologiens romains ^
779. Pour ajouter quelque chose de réel à l'allégorie, on fait appel à l'étymologie ; et l'on a ainsi des méthodes d'interprétation dont il y a des exemples jusqu'en nos temps, où l'une d'elles, la méthode d'interprétation qui conduit au mythe solaire, a obtenu un grand crédit \ Pour la sociologie, la valeur intrinsèque de la
avec sa fille, le rencontra en Sicile [quel dommage que l'auteur ne nous dise pas le jour précis] ; et c'est pour émouvoir l'indifférence de sa fille, que Sappho lui chanta ce chef-d'œuvre de description naturelle et sublime des émotions que provoque : D'abord l'apparition des Dieux... (p. 31) Ensuite l'inspiration... Enfin Tenthousiasme...».
778* La dispute a aujourd'hui tourné principalement à la politique; et il ne s'agit pas tant de critique historique, que d'attaquer ou de défendre l'Eglise romaine. S. Reinagh. Orpheus, p. 328 : «La comparaison de nos Evangiles et la distinction des couches successives qui les ont formés prouvent que même la légende de Jésus, telle que l'enseigne l'Eglise, n'est pas appuyée dans toutes ses parties par les textes qu'elle allègue». Reinach a raison; mais les interprétations qu'il admet, de l'abbé Loisy, ne valent pas mieux. Elles manquent de preuves autant que les interprétations d'Homère par Héraelide. Nous ne sommes pas enfermés dans le dilemme : ou d'accepter l'Iliade comme un récit historique, ou d'y substituer les interprétations d'Hèraclide.
779» G. Fodgart; La méth. comp. dans l'hist. des relig. «(p. 18) Au siècle dernier, la découverte de la littérature védique suscita dans le monde savant un enthousiasme dont il est difficile de se faire aujourd'hui une idée. On s'imagina posséder, transmis fidèlement par la tradition, les chants des pasteurs de la première humanité, célébrant leurs dieux en menant paître leurs troupeaux. C'étaient, croyait-on, les (p. 19) ancêtres des races aryennes, et dans leurs monuments on allait trouver la clef de toutes les langues, de toutes les religions des peuple» indo-européens. Celles de la Grèce eurent particulièrement à souffrir de cette illusion ; pendant cinquante ans, la méthode philologique, qui avait la prétention de révéler la nature véritable des dieux helléniques, les mythes solaires, les phénomènes météorologiques empêchèrent tout progrès sérieux. Le mythe solaire, surtout, semble la maladie inévitable que traversent, pendant leuf croissance, les» sciences religieuses en formation. L'Egyptologie est encore infectée des rêveriei?-
méthode importe moins que la manière dont elle a été accueillie, qui est un indice d'un état mental important; lequel démontre la tendance anti-scientifique, qui prévaut encore dans les études des traditions et des institutions des temps passés.
780. Max Muller et ses disciples ont poussé jusqu'à ses extrêmes limites la méthode des interprétations allégorico-étymologiques. Leur procédé consiste à profiter, pour leurs démonstrations, du sens douteux et très étendu de certains mots, que Max Muller tire généralement du sanscrit, et d'en déduire, par des raisonnements peu ou pas précis, des conclusions bien délimitées et rigoureuses.
781. Voici un exemple. Max Muller veut interpréter la fable de Prokris \ Il la décompose en éléments. « (p. 111) Le premier de ces éléments est : Képhalos aime Prokris. Pour expliquer Prokris, il faut recourir à une comparaison avec le sanscrit, où prush et prish signifient ,, arroser", et sont employés spécialement pour désigner les gouttes de pluie. Par exemple dans le Rig-Véda (I, clxviii, 8) : „ Les éclairs sourient à la terre, quand les vents versent par ondée la pluie sur la terre". La même racine, dans le (p. 112) langage teutonique a pris le sens de ,, gelée" et Bopp identifie prush avec l'ancien haut-allemand frus, frigere. En grec, nous devons rapporter à la même racine Towi, ngoyxog, une goutte de rosée, et aussi Prokris — IJqôxou — la rosée. Ainsi la femme de Képhalos n'est qu'une répétition de Hersé, sa mère; Hersé, rosée, étant également dérivée du sanscrit vrish, arroser ; Prokris, rosée, qui se rattache
fumeuses de la première école, dont on vit se perpétuer jusqu'en ces dernières années le galimatias mystique. Pour les religions helléniques, les traités les plus récents sont encore tout imprégnés des vieilles erreurs propagées par Max Muller et son école». Malheureusement la méthode «comparative» de Foucart a aussi de graves défauts, comme toute méthode a priori.
781> Max Muller; Ess. sur la méth. comp., p. 111 et sv. Dans le texte, j'ai ajouté la forme grecque de Prokris. L'auteur continue : «(p. 113) I^e second élément est : .. Eos aime Képhalos". Ceci n"a ix)int besoin d'explication; c'est le vieux conte répété cent fois dans la mythologie aryenne : ., L'Aurore aime le Soleil". Le troisième élément est: ,, Prokris est infidèle; cependant son nouvel amant, quoique sous une autre forme, est toujours Képhalos ". On peut interpréter ceci comme une expression poétique des rayons du soleil réfléchis en diverses couleurs par les gouttes de rosée. Prokris est embrassée par beaucoup d'amants ; cependant tous sont Képhalos. déguisé, puis enfin reconnu. Le dernier élément est : .. Prokris est tuée par Képhalos", c'est-à-dire la rosée est absorbée par le soleil. Prokris meurt à cause de son amour pour Képhalos, et il doit la tuer parce qu'il l'aime. L'absorption graduelle et inévitable de la ros»»e par les rayons brûlants du soleil est exprimée, avec beaucoup de vérité, par le trait fatal de Képhalos, lancé (p. 114) sans intention sur Prokris, cachée dans le buisson de la forêt ». N'oublions pas que de seml^lables interprétations ont été admises et admirées par un grand nombre de gens.
à la racine sanscrite prush, ayant le même sens. La (p. 113) première partie de notre mythe signifie donc simplement : Le Soleil baise la rosée du matin ». Il se peut qu'on raisonne ainsi quand on est à moitié endormi ; mais on ne peut vraiment rien démontrer — ou l'on peut tout démontrer — de cette façon. Dans une note, l'auteur défend ses étymologies de Prokris et de sçar^ qui ont été attaquées. Il nous dit que « (p. 112, note) Prishat, féminin prishati, signifie arrosé, en latin gutiatus, et s'applique à un daim moucheté, à une vache mouchetée, à un cheval moucheté ». Quand on dispose d'un terme qui, à lui seul, veut dire goutte de pluie, flocon de givre, rosée, animal tacheté, et d'autres termes d'une égale précision, il n'est pas difficile d'en tirer tout ce qu'on veut ^
782. Il serait trop simple de voir dans les centaures un produit de l'imagination, qui a créé ces monstres comme elle en a créé tant d'autres. Il doit y avoir quelque mystère sous ce terme, et l'étymologie nous permettra de choisir entre de nombreuses interprétations.
II peut désigner '■ « une population de bouviers; car ce nom est dérivé de xevreîr, piquer, et tccvqoç, taureau ; il rappelle l'usage où sont les conducteurs de bœufs de mener «ces animaux avec l'aiguillon ». Si cette étymologie ne vous plaît pas, en voici surle-champ une autre ^ « Une autre étymologie, celle-ci moderne, associe au mot xevTstr celui à'avQog, lièvre, et fait des centaures des piqueurs de lièvres». Vous n'êtes pas encore satisfait? ^«La mythologie comparée, en leur supposant une origine asiatique, les a rapprochés des Gandharvas de l'Inde, dieux velus comme des singes, aimant, eux aussi, le vin et les femmes, cultivant la médecine, la divination, la musique, comme les ont cultivées les centaures de la mythologie hellénique. Ce rapprochement avec les Gandharvas (ce nom signifie cheval en sanscrit), tendrait à faire des centaures, ces hommes-chevaux, des personnifications des rayons solaires, que l'imagination arj^enne comparait à des chevaux ; ou, comme on l'a dit aussi, des nuages qui semblaient chevaucher autour du soleil».
781 * Je ne sais pas le sanscrit, et n'ai par conséquent rien à dire sur les assertions étymologiques de MuUer. Je les accepte, les yeux fermés : mais malheureusement, même si on les accepte sans conditions, le raisonnement auquel elles servent de prémisses vaut peu de cliose ou rien.
782 > A. Maury; Hist. des rel. de la Gr., I, p. 12, note.
782* Dict. Daremberct Saglio, s. r. Centaures, p. 1010.
7823 Dict. Daremberg Saglio. s. r. Centaures, p.- 1010.
•Cela ne vous suffit point encore? Faisons-en des fils d'Ixion et de Néphélè. * « Les uns ont vu dans Ixion et dans sa roue une image du soleil emporté d'un mouvement éternel. Pour d'autres, c'est une personnification de l'ouragan et de la trombe. Les centaures sont ■ou les rayons du soleil, ou les nuages qui l'entourent. On y verra les démons de la tempête, à moins qu'on ne préfère y voir un symbole des torrents qui descendent du Pélion ».
783. Il convient de noter, comme type, le raisonnement suivant, grossièrement approché: « Une roue tourne; le soleil tourne; donc la roue d'Ixion est le soleil >). En général, voici la méthode qu'on emploie. On veut prouver que A est égal à B. On tâche, en choisissant convenablement certains termes pour désigner A et B, de faire naître, chez les hommes, nos contemporains, des sensations ayant quelques ressemblances. On conclut alors que, pour les hommes des temps passés, A était rigoureusement égal à B. Pour atteindre le but, il est nécessaire que l'exposé ne soit pas trop court ; il faut qu'il s'allonge de manière à donner le temps à ces sensations de naître et de croître, et en sorte que le grand nombre de mots recouvre la vanité du raisonnement ^
784. Maurj' voit, dans les centaures * « (p. 202) la métamorphose
782* Dict. DAiiEUBERG Saglio. s. r. Centaures, p. lOlU.
78:3* [Note du tradcctecr]. Ce besoin de longues démonstrations est parfois plus ou moins conscient. Edward A. Kuibaix ; Christian Science, Ses Bienfaits Pour l'Humanité, p. 47: «...tandis que les «Christian Scientists» sentent que -seules les longues études et de longues démonstrations leur permettent d'expliquer la Science». [C'est nous qui soulignons].
784» A. Macry: Hist. des rel. de la Or.. I. Bergaignb : Z>* dieux souv. de la rel. véd. : « (p. 65) ...il semble permis d'induire qu'au moins dans la pensée de l'auteur de cet hymne, le personnage de Gandharva est équivalent à celui de Savitri... On peut se demander si Gandharva ne joue pas comme Tvashtri, le rôle d'un -ennemi d'Indra... Ciandharva ne peut guère, dans un pareil mythe, représenter que le gardien du Soma. ou le Soma lui-même, et dans le second cas il ferait double emploi avec Kutsa... (p. 66l D'après le vers IX. 113. 8, ce sont les Gandbarvas. déjà assimilés sans doute à des sacriticateurs dans Tbymne III. 38 (vers 6|. qui ont ret:u le taureau grandi dans les nuages iSomaj et en ont fait le suc du Soma (de la plante du Soma terrestre». Ils jouent alors un nMe bienfaisant ■en communiquant le Soma aux hommes... tp. 07) En somme, le personnage de Gandharva est un exemple incontestable de la confusion qui s'est souvent opérée, sous un même nom, d'attributs appartenant au père et au fils». Oldesberg; La relig. du Véda. « (p. 305) I^e type de Gandharva remonte, y compris son nom (p. 'JOG) védique, jusqu'à ta période indo-éranienne : mais il est extraordinairement obscur, [en note : Manhardt et d'autres. — avec raison, je crois, — ont condamné le rapprochement des Gandharvas et des Centaures]. Le Rig-Véda le mentionne, tantôt au singulier, tantôt au pluriel, mais il ne fournit sur lui que des indications confuses et ambiguës. Les traits en sont effacés et fort altérés, probablement parce qu'on a confondu sous un seul nom toutes sortes d'êtres mythiques. Bref, rien de précis ni ■de sûr ne se laisse entrevoir».
que les Gandharvas subirent en Grèce » ; et il ajoute : « Les Gandharvas sont en effet les rayons du soleil, les flammes du foyer sacré dans lesquelles se jouent des reflets éclatants, les flots du Soma, où ces feux se réfléchissent, et que l'imagination de l'Arya compare à des chevaux ». Ces braves Gandharvas sont toutes ces choses ; excusez du peu. Comme si cela ne suffisait pas, ils se transforment aussi en centaures. Mais Ulenbeck ne croit vraiment pas que les Gandharvas aient rien à voir avec les centaures. V. Henry le blâme et lui [oppose le raisonnement suivant* : « ....dans la mythologie védique les Gandharvas passent pour des êtres prodigieusement puissants et lascifs. C'est l'épithète qui les précède, l'attribut qui les suit partout.... De l'histoire des centaures que savons-nous? Peu de chose, en vérité. Si les descriptions abondent, les contes proprement dits font défaut. Pourtant, dans cette incroj'able indigence de faits, un seul récit surnage et précisément dans l'ordre d'idées où nous orientent les peintures védiques ; invités aux noces de Pirithoùs et d'Hippodamie, ils tentèrent de ravir l'épousée; mais ils furent vaincus par Thésée et les Lapithes». Si ce seul récit surnage, c'est parce qu'ainsi plaît à notre auteur ; car on trouverait, si l'on voulait, d'autres récits de non moindre importance; par exemple, les aventures d'Hercule au pays des centaures.
785. Il faut admirer comment notre auteur sait tirer parti de tout. Si les aventures des centaures et des Gandharvas étaient semblables, ce serait une preuve de l'identité de ces êtres fabuleux. Mais elles sont différentes! N'en ayez nul souci. Il y a remède à tout, sauf à la mort. « ....la considération capitale, à mes yeux, c'est que Yhistoire n'est point la même. Il en va du conte comme du nom : si les noms étaient identiques, l'étymologiste flairerait quelque emprunt ; si le récit était tout pareil, le mythographe le soupçonnerait d'avoir voyagé. Mais bien loin de là : les Hindous connaissent sur les Gandharvas un trait de mœurs que les Grecs ont oublié ». C'est notre auteur qui dit qu'ils l'ont oublié; mais il n'en donne pas la moindre preuve. « En récompense, ceux-ci racontent des centaures une anecdote dont les Hindous ignorent le premier mot ; et ce trait de mœurs et cette anecdote s'adaptent comme les cassures de deux fragments de vase, sortent visiblement du même fonds d'idées. Il semble que, réduisant ce fonds à sa plus simple expression, il ne reste plus qu'à formuler le concept premier, ou, 78'i- V. Henry ; dans le Journal des Savants, 1899, p. '22-26.
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si l'on veut, la naïve devinette qui porta dans ses flancs toute cette mythologie : Qui sont les mâles difformes qui vont toujours fécondant? A quoi le moins informé répondra sans peine : les nuages ». Justement les centaures prennent place parmi les personnages de la mythologie grecque qui fécondent le moins! Ils sont lascifs, mais peu fécondants. La solution de la devinette de notre auteur serait plutôt Zeus. C'est un mâle; il est difforme, en ce sens qu'il change souvent de forme pour séduire des déesses ou des mortelles; et quant à féconder, il n'a pas son pareil. Dans la mythologie grecque, on ne parle que de ses fils et de ses filles.
786. Si l'on tombe sur quelque personnage historique dont l'existence n'est pas certaine et semble légendaire, on finit générament par en faire un mythe solaire. Tel doit être, par exemple, Junius Brutus, le meurtrier de Tarquin'.
787. Employons ici encore la méthode indiquée au § 547. Un auteur grec — pour le moment ne disons pas qui — nous parle d'un certain Lamproclès, yiauTTooxXf^ç. Ce nom est composé de Xaimoôz, brillant, et de x).toç, gloire, célébrité. Mais qui est essentiellement brillant, glorieux, fameux? Le Soleil, assurément. D'autre part, nous savons que Lamproclès était fils d'une cavale dorée : et qui ne voit pas que c'est le Soleil, qui apparaît après l'Aurore au péplum couleur de crocus — xqoxôtt^tiXoç'^. C'est là un mythe solaire, plus certainement qu'un très grand nombre d'autres. Mais il y a une difficulté. L'auteur dont on n'a pas encore donné le nom est Xénophon; Lamproclès est fils de Socrate et de Xanthippe {^ar&iTrm , ^avô^ôç — rouge doré, i'utioç = cheval) ; et, en vérité, ni le Soleil ni l'Aurore n'ont que faire en tout cela.
788. Célèbre est la plaisanterie qu'on a faite du mythe solaire, en montrant que même l'histoire de Napoléon I^"^ pouvait s'expliquer par ce mythe \
78») 1 E. Pais: Stor. di Rorna, I. I. p. 477. «Nous attribuons, au contraire, de l'importance au renseignement d'après lequel .Junius Brutus, précisément parce qu'il était un héros rattaché au culte de .lunon, était aussi rattaché à celui d'Apollon ou du Soleil... Zaleucos aussi, le législateur des I^criens, était devenu célèbre par sa sévérité... A propos du législateur Charondas aussi, on racontait quelque chose de semblable, et en général, tant de Charondas que de Zaleucos, on racontait les mêmes aventures... (478) Le récit de Zaleucos perd toute valeur, par le fait que ce personnage, qui aurait reçu sa législation de Minerve, n'a jamais existé. Zaleucos était une divinité, et sa nature est expliquée par son nom même, qui veut •dire : qui est tout à fait lumineux. En un mot. Zaleucos était le soleil, et l'œil dont il aurait privé sa propre personne et son fils, symbolisent le Soleil noayeau et le Soleil ancien».
788» Un opuscule publié sur ce sujet est fameux. La première édition est ano-
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789. Nous avons parlé d'une légende de Virgile (J^ 670). On pourrait facilement y voir un mj'the solaire. Le voyage aérien de Virgile, le feu qui s'éteint et se rallume, nous suggèrent l'idée du Soleil, qui parcourt le ciel, s'éteint chaque jour en se couchant, et se rallume en se levant. L'identité de Virgile et du Soleil devient plus évidente, quand on songe à la manière dont Virgile mourut ' « ...(p. 229) il sentra en ung basteau et sen alla esbattre sur mer luy quatrième par compagnie ; et ainsi quilz alloient devisant sur leau, vint ung estourbillon de vent... (p. 330) Si furent enlevez en haulte mer, puis après nul deulx ne fut veu ne aparçeu...». Pour les habitants de Naples, le Soleil se couche en effet dans la mer. Quant au bateau, qui ne voit que c'est un emprunt fait à la mythologie égyptienne, laquelle fait voyager le Soleil dans un bateau ?
790. Un auteur a démontré, non pour plaisanter, mais sérieusement, que le récit évangélique de la vie du Christ est un mythe solaire, semblable à des mythes hébraïques et babyloniens ^ .
791. Tout cela ne vise pas du tout à nier l'existence de mythes solaires, mais seulement à montrer qu'ils doivent être reconnus au moyen de preuves historiques, et non en vertu de ressemblances entre les circonstances d'un récit, indéterminées, arbitrairement interprétées, et les caractères généraux du mouvement solaire.