ULCÉRATIONS LINGUALES D'ORIGINE DENTAIRE
Gomme au niveau des lèvres et des joues, les dents déviées, brisées ou irrégulièrement implantées, déterminent au niveau de la muqueuse linguale des ulcérations plus ou moins profondes.
Les enfants atteints de coqueluche présentent souvent, de chaque côté du frein de la langue, une petite ulcération due à la projection de cette surface muqueuse contre les incisives, pendant les accès de toux convulsive. On a accordé à cette ulcération une certaine valeur sémiologique.
Les déviations dentaires en sens vestibulo-buccal, fréquentes au niveau de la dent de sagesse, traumatisent le point d'appui sur la muqueuse linguale et créent des ulcérations. Les dents irrégulières oubrisées, avec pointes acérées, ulcèrent aussi la muqueuse linguale.
Toutes ces ulcérations siègent surtout sur les bords de la langue. Au début, toute une zone delà muqueuse estenflammée, œdémateuse et dans son centre présente une perte de substance à bords irréguliers, à fond recouvert de débris d'éléments sphacélés. Plus tard, l'ulcère se creuse, ses bords sont bien délimités; le fond est granuleux, bourgeonnant, reposant sur une base plus ou moins indurée.
L'aspect de ces ulcérations n'est pas absolument caractéristique ; mais ce qui met sur la voie du diagnostic, c'est la présence de la cause du mal, en regard de la lésion produite. Ces ulcérations, si elles sont abandonnées à elles-mêmes, et surtout si leur cause n'est pas supprimée, provoquent une inflammation profonde de l'organe et s'accompagnent d'adénopathie.
Le traitement est d'abord celui de l'affection dentaire incriminée, puis il consiste en soins antiseptiques de la bouche et en cautérisations au nitrate d'argent ou à la teinture d'iode.
LEUCOPLASIE LINGUALE.
La leucoplasie est caractérisée par des plaques blanches, nacrées, disposées, avec des variations de forme et d'étendue, sur la muqueuse linguale et aussi sur divers points de la muqueuse buccale : joues, lèvres. Au point de vue anatomo-pathologique, il s'agit d'unprocessus de kératinisation. Bazin (1868) a décrit cette affection sous le nom de psoriasis buccal. Besnier a substitué au terme de leucoplasie celui de leucokératose, qui englobe tous les faits de troubles de la fonction
épithéliale de la muqueuse : kératose, dyskératose, hyperkératose. Elle est coijsécutive à des irritations répétées : tabac, alcool, pièces prothétiques; le plusgrand nombre des sujets afïectés est syphilitique (Fournier, Gaucher, Barthélémy, ChichkofT) ; l'influence de Tarthritisme a été invoquée par Vidal, Leloir. Ces plaques siègent le plus souvent sur les deux tiers antérieurs de Torgane, au niveau de la face dorsale et des bords; elles ont des formes variées : rondes ou ovalaires, en traînées, étoilées, en forme de dentelles, en forme de feuilles de fougère, en semis aggloméré. Elles sont indolores et ne donnent pas lieu à des troubles fonctionnels.
Abandonnées à elles-mêmes, elles ont tendance à s'étendre, à se multiplier, à envahir une plus ou moins grande surface de la langue et des parois buccales. Son principal intérêt chirui'gical réside dans sa fréquente transformation en épithélioma. Aussi, étant donné que ce fait en aggrave le pronostic, il est nécessaire d'appliquer un traitement énergique : suppression des causes irritantes, lavages antiseptiques de la bouche, arsenic à l'intérieur; il faut éviter les applications de caustiques qui pourraient aggraver l'affection. Il y a lieu d'instituer le traitement antisyphilitique, mais il n'agit pas directement sur ces lésions qui entrent dans le groupe des lésions parasyphilitiques.
Lépithéliomatisation de ce 5 plaques débute de deux façons : elle peut se développer en profondeur aux dépens d'une fissure transformée en ulcération indurée, ou en surface aux dépens de bourgeons végétants. Dans tous les cas douteux, la biopsie s'impose; s'il s'agit d'épithélioma, elle n'est que le début du traitement ; s'il s'agit d'une plaque non dégénérée, elle constituera le traitement curateur.
Aussi Trélat, Besnier et Doyon, Le Dentu ont insisté sur la nécessité d'un traitement chirurgical ; on doit pratiquer l'ablation de toute la surface malade. Dans ces cas, la radiothérapie et la radiumthérapie sont aussi à recommander.
TUBERCULOSE LINGUALE.
Étiolog-ic. Patliog-éiiie. — La tuberculose au niveau de la langue revêt deux modalités cliniques : les ulcérations, les gommes interstitielles. Les ulcérations sont de beaucoup les plus fréquentes; leur nature tuberculeuse a été indiquée par Bayle, Dugés; puis leur étude a été faite par Ricord, Buzenet, Julliard, Trélat, Féréol, Weber, Duplay, Korte, Fleming, Spillmann, Nédopil, Auguy, WolfT, Hopstein, etc.
La tuberculose de la langue est la plus fréquente des localisations buccales de cette affection. Sur 105 cas de tuberculose bucco-pharyngée, Delavan en trouve 51 relatifs à la langue. C'est une affection de l'âge adulte, plus fréquente chez l'homme que chez la femme.
PLANCHl'U BUCCAL. — TUBERCULOSE LINGUALE. 121
Noldon, sur 63 sujols, en trouve '2 au-dessous de vingt ans, 9 de vingt à trente ans, 17 de trente à quarante ans, IG de quarante à cinquante ans, 1 âgé de soixante-dix ans. Le même auteur, sur un total de 71 cas, trouve 59 hommes et 12 femmes, Schliferowitscli, sur 85 cas, a trouvé 71 hommes et 14 femmes; la proportion est de5 à 1. Sur 12 cas observés par Hopstein, il n'y avait qu'une femme.
Les deux formes de la tuberculose linguale, ulcérations et infiltrations gommeuses, peuvent être primitives ou secondaires.
La tuberculose primitive est très rare, mais, même chez un sujet tuberculeux, Tulcération linguale peut résulter d'une inoculation directe ;dansles autres cas, le bacille est apporté par la voie sanguine. Et cette double voie d'apport pour le bacille correspond à deux ordres de lésions : tuberculose d'inoculation apparaissant chez un sujet atteint ou non de tuberculose pulmonaire ; tuberculose secondaire, survenant toujours chez un sujet déjà tuberculeux.
L'inoculation directe est évidente dans un certain nombre d'ol^servations ; elle est due à des morsures (Verneuil, Kesner, Lambert, Nédopil, Béhier), piqûres de fourchette (Verneuil, Ehrlich), brûlures par tuyau de pipe (Laboulbène, Nédopil), éraillures par pointe de dent cariée (Féréol, Leloir, Lûcke, Mendel, Moutard-Martin, Péan), traumatismes dentaires (Charlier), ulcérations syphilitiques (Doutrelepont, (juibout, Bucquoy), pince à langue (Régnier).
La rareté de la tuberculose primitive relativement à la tuberculose secondaire est ainsi indiquée par divers auteurs: 12 fois sur 65 d'après Orlow, 2 fois sur 7 d'après Schliferowitsch, I fois sur 12 d'après Hopstein.
Anatomic pathologique. — Ces ulcérations siègent habituellement sur la pointe ou les bords; sur 64 cas, Nolden n'a trouvé que 9 fois des ulcérations en dehors de ces régions; il a vu 5 fois l'ulcération siéger sur la face dorsale, 4 fois en divers autres points de l'organe. La tuberculose d'inoculation se manifeste sous forme d'ulcérations entourées de nodosités, de petites granulations qui peuvent s'étendre en surface et en profondeur. L'ensemble des lésions repose sur une base dure formant tumeur, à cause de la participation des muscles sous-jacents à l'inflammation. Les granulations sont d'ailleurs diffuses et peuvent pénétrer entreles faisceaux musculaires; ceux-ci, d'après Nédopil, peuvent même se transformer et prendre part à la formation des tubercules.
L'ulcération, unique et très superficielle d'abord, s'étend et devient profonde à mesure que les granulations se caséifient ; le processus inflammatoire a ainsi une tendance à l'envahissement. L'étendue des ulcérations varie des dimensions d'une lentille à celles dune pièce de 2 francs : dans un cas de Gazagne, tout un bord de la langue était ulcéré. Les lésions peuvent même dépasser la langue et s'étendre aux régions voisines.
Fiff. 80.
i uljerculijse linuuale.
Il peut exister plusieurs ulcérations qui, à un moment donné, deviennent confluenles.
Les bords de lulcération sont irréguliers, tantôt peu élevés, tantôt formant des sortes de néoplasies bourgeonnantes; le fond est
anfractueux, mamelonné ; on y voit des fibres musculaires à nu, des détritus caséeux. Tout autour de lulcération existent des saillies jaunâtres qui sont des granulations en voie d'évolution.
L"examen histologique démontre, au niveau de ces granulations, la présence de follicules tuberculeux typiques. Julliard avait soutenu que les ulcérations dont il est question ici n'étaient que le résultat d'une inflammation spéciale : leur nature tuberculeuse fut irréfutablement établie par les examens histologiques de Liouville. Vulpian, Laboulbène, Xédopil. Friedlander, Hansemann.
La tuberculose secondaire consiste en un dépôt de follicules tuberculeux formant des nodules plus ou moins volumineux et disposés autour des vaisseaux, en tous les points de l'organe, aussi bien à la surface que dans la profondeur. Les nodules superficiels arrivent à s'ulcérer et revêtent les mêmes caractères que la tuberculose d'inoculation. Les nodules profonds constituent la forme infdtranle que .Maas a décrite comme forme tubéreuse; ils forment au sein du parenchyme des masses plus ou moins volumineuses qui évoluent sur place, se caséifient et constituent des collections circonscrites, de véritables abcès froids. Le plus souvent il n'y a dans la langue qu'une seule de ces masses tuberculeuses (De Brun, Schwarlz, Gade); Barth a observé un cas où elles étaient multiples.
Morestin a observé une sorte de glossite tuberculeuse; à la suite d'ulcérations restées longtemps silencieuses, l'organe augmenta de volume, devint ferme, fut projeté hors des arcades dentaires; la déglutition et la mastication étaient impossibles; ce sujet était atteint de tuberculose pulmonaire; on dut déterger l'organe au thermocautère; il diminua de volume et on vit alors les ulcérations.
Symptômes. — Le début des lésions passe inaperçu ; le malade n en soupçonne l'existence que lorsque la mise à nu de quelque fibre nerveuse provoque de la douleur, ou lorsque le volume des nodosités ou l'induration de la région aflfectée provoquent une gêne