IMPLANTATION VICIEUSE
Les divers fadeurs que nous avons vus causer des vices de direction des dents sont aussi susceptibles de causer des vices d'implantation de ces organes.
Les dents définitives prennent sur larcadc la place occupée par les dents temporaires, mais leur volume plus considérable ne leur permet pas dans tous les cas de trouver sur cette arcade la place (jui leur est nécessaire.
Aussi parmi ces dents, voyons- nous souvent les dernières venues, canines et prémolaires, déviées de leur direction. A un degré de plus nous avons un vice d'implantation, consécutif à ce manque de place. Cette anomalie est fréquente surtout pour ces dents: nous en avons des exemples dans les cas où il y a atrésie de l'arcade, mâchoire en V, mâchoire
contrariée, les prémolaires étant plus particulièrement frappées, dans cette deuxième forme d'alrésie.
Sternfeld classe ces anomalies suivant cinq types principaux :
1° Eruption en dedans de l'arcade d'une ou plusieurs incisives inférieures, par suite de la persistance des dents lempor.iires;
2° Éruption eu dedans de l'arcade des incisives supérieures pour la même raison ; nous avons alors renversement des rapports normaux des incisives supérieures et inférieures (antagonisme inverse);
3° Eruption d'une ou deux canines supérieures en dehors de l'arcade ;
4° Eruption d'une ou plusieurs incisives du haut sur la face veslibulaire des procès alvéolaires ; il s'agit en général des incisives latérales, les incisives médianes ne présentant que rarement celle anomalie ;
5" Eruption des canines inférieiu'es en dehorsde l'arcade;
Fig. 18L — Trois incisives supérieures ayant fait éruption en dedans de l'arcade (Preiswerk).
240 DIEULAFÉ ET HERPIX. — ANOMALIES DES DENTS.
6" Vice d'implantation des prémolaires; la deuxième ne trouvant pas une place suffisante pour faire son éruption.
On invoque souvent comme cause d'hétérotopie la persistance des dents de lait, qui a déjà été mise en avant au sujet des variations de direction. Mais une question se pose : est-ce la persistance des dents de lait qui a causé la malformation, ou bien est-ce limplantation vicieuse des dents définitives qui a permis la conservation anormale des organes temporaires ? Les deux opinions ont été soutenues par les divers auteurs, suivant qu'ils considéraient la résorption des racines temporaires comme due à la poussée du follicule permanent, ou bien, sappuyant sur quelques cas de résorption, non suivis d'apparition d'organe définitif, qu'ils invoquaient un autre processus pour expliquer ce phénomème. L'influence de la poussée de la dent permanente nous paraît indéniable, tant par les cas ordinaires où la racine temporaire disparaît peu à peu en avant de la dent définitive venant occuper la même place sur l'arcade, que par les cas de direction vicieuse où on peut constater la résorption de la racine en un point quelconque plus ou moins éloigné de l'apex, correspondant au point de rencontre avec la couronne permanente. Nous n'attacherons donc pas à la conservation tardive des organes temporaires une importance capitale dans la production de ces anomalies, la considérant plutôt comme secondaire. Il faut incriminer surtout la situation ou la direction vicieuse primitive du follicule permanent; la dent vient faire son apparition en un point plus ou moins éloigné de sa situation normale, sans que les dents temporaires aient pu influer sensiblement sur cette disposition.
La situation ou la direction vicieuse du follicule dentaire peut arriver à une véritable inversion et des observations ont été publiées de cas complexes de molaire incluse entre les racines d'une dent voisine, dont Taxe présentait les inclinaisons les plus variées jusqu'à l'inversion complète.
Si l'arc alvéolaire ofïre une longueur supérieure à la somme des diamètres médio-distants des dents, il favorise la production d'un autre genre d'hétérotopie caractérisé par la production d'intervalles anormaux entre les dents.
La localisation d'un diastème entre les incisives et les prémolaires acquiert une importance plus considérable du fait du caractère réversif de cette anomalie. Ce diastème, la barre, se présente en effet chez les mammifères pourvus ou non de canines, et dans le premier cas à la mâchoire supérieure entre les incisives et la canine, et entre celle-ci et les molaires à la mâchoire inférieure, cet espace étant destiné à loger la canine plus haute que les autres dents. Très rare chez l'homme actuel, cette anomalie a été retrouvée sur divers crânes paléolithiques et dans certaines races inférieures et paraît liée à un volume exagéré des canines, ce qui est encore un caractère de ces races. Wagner l'a
HETEROTOPIE. 241
rencontrée sur un crâne de Cafre, ainsi que Broca. Le Double Ta vue sur une tête de femme de l'époque romaine.
Des espaces interdentaires anormaux peuvent être aussi dus à un défaut de soudure des os intermaxillaires. Des néoformations peuvent occasionner des anomalies semblables. Nous avons eu l'occasion d'observer un épulis développé entre l'incisive latérale et la canine supérieure droite, implanté sur l'arcade et sur la voûte dans les régions avoisinant cet espace. Il avait déterminé une déviation de l'incisive en sens disto-médian. Au niveau des incisives médianes supérieures, il peut exister un intervalle qui est dû quelquefois à une insertion vicieuse du frein de la lèvre supérieure qui passe entre les dents et va se fixer sur la muqueuse palatine (Angle, Ketcham). Cette anomalie n'a pas été signalée au niveau des incisives inférieures.
Transposition . — Le vice d'implantation peut consister en transposition sur l'arcade; il s'agit, d'après Magitot, du déplacement d'une dent qui vient occuper sur l'arcade une place normalement prise par une dent d'une autre série, avec ou sans réciprocité.
Cette anomalie très rare ne porte point, d'après Magitot, sur la dentition temporaire. Dans la dentition permanente, ce sontles dents supérieures qui sont ordinairement affectées. On en connaît peu d'observations. Miel rapporte un cas de transposition entre une canine et une première molaire; Tomes, entre une canine et une incisive latérale ; Magitot cite deux observations semblables ; Nessel donne un cas de transposition entre la canine et la première prémolaire, et un autre entre la première prémolaire et l'incisive latérale avec absence congénitale de la canine; Sternfeld cite un cas de double transposition entre les canines et les premières prémolaires.
B. — HÉTÉROTOPIE.
Les vices d'implantation constituant les cas d'hétérotopie oiVrent de nombreuses variétés. C'est la migration simple de Magitot qui semble affecter spécialement la dentition permanente.
Ce sont des cas divers d'ectopie ; il s'agit fréquemment de simples rétentions dentaires. Selon que la dent hétérotopiéc est normale ou supplémentaire, on trouvera au niveau de l'arcade un nombre normal de dents, ou bien un de ces organes fera défaut.
Des dents en hétérotopie ont été rencontrées soit dans la cavité buccale, ses annexes ou les organes voisins, soit en divers autres points de l'organisme. Magitot rapporte de nombreux cas d'hétérotopie des incisives observés sur la voûte palatine, le plancher de la bouche, dans la fosse canine, dans la cloison ou le plancher <les fosses nasales. On a vu des canines au fond du vestibule buccal, dans la fosse canine, sur la voûte palatine ou le voile du palais, dans
TllAITÉ DE STOMATOI-OGIE. II- 16
DIEULAFE ET HERPIX,
A^•0MAL1ES DES DEPsTS.
Fig. 182. — Hétérotopie d'une molaire sur la ligne médiane de la voûte palatine (daprès Magitot).
le sinus maxillaire, le vomer, le sphénoïde, sur lebord orbitaire et dans
los malaire. Il y a lieu, au sujet des canines, de signaler que des dents surnuméraires en ectopie ont pu être classées comme telles, étant donné le phénomène de réversion qui les ramène au type conoïde primitif. Les prémolaires se placent en général en dedans de Tarcade : les molaires de même, et elles peuvent apparaître en avant dans la région des incisives: Magitot, Preiswerk ont observé des molaires sur la voûte palatine.
La dent de sagesse a été rencontrée dans la branche montante, (Fuzier, Forget), dans l'apophyse ptérygoïde (Magitot), dans la région sous-maxillaire (Cartwright), dans l'échancrure sigmoïde (Saunders) (fig. 182).
Allard a vu des canines en ectopie en arrière des incisives latérales, chez un ancien adénoïdien à voûte palatine ogivale. Van der Vlugt a vu la canine de chaque côté implantée dans l'apophyse montante du maxillaire supérieur, en dedans du trou sous-orbitaire. Marshall, Seifert, Schoets ont rencontré une dent surnuméraire dans les fosses nasales; Brindel une dent implantée à rentrée de la fosse nasale droite chez un sujet présentant des troubles nerveux, et, chez une femme se plaignant de toux avec spasme du larynx, une dent implantée sur le plancher nasal à droite, débordant d'un demi-centimètre environ au-dessus
Fig. 183. — Hélérotopie d'une dent de sagesse inférieure au voisinage de l'angle de la mâchoire (d'après Magitot).
HETEROTOPIE.
de la muqueuse. Knapp rapporte l'observation d'un enfant de sept ans dont la narine gauche était obstruée par du muco-pus et des masses putrides molles et dures : il en extrait des séquestres dont l'un renfermait une dent. Marshall a observé la migration d'une dent à travers l'antre ; Zuckerkandl deux cas de dents retournées; Griffin, Schmidt, Scheff, Thompson, Wright, Knapp. Brindel ont publié des observations semblables. Des cas de dents dans le sinus maxillaire ont été donnés par Marshall, Spitzer, Michael, Hildebrand, Moure et Cavalié. Edward Kirk a observé une incisive médiane retenue incluse en sens transversal au-dessus de l'arc alvéolaire du maxillaire supérieur, une autre en sens longitudinal dans la voûte palatine. Ces dentsétaient en relationavec de petites masses informes représentant des dents supplémentaires atrophiques, de forme conoïde.
Ces diverses hétérotopies sont compatibles avec une éruption normale de la dent en cause ; elle peut évoluer sans autres troubles qu'une gêne due à sa position anormale. Très fréquemment les dents affectées de cette anomalie ne peuvent faire leur éruption : arrêtées par des obstacles mécaniques, elles constituent les dents incluses. Leur éruption peut
aussi causer divers accidents et les observations en sont nombreuses, principalement au niveau de la dent de sagesse. Elles peuvent également déterminer une vive réaction de la part des tissus environnants qui se traduit par la production d'nn odontome ou d'un kyste.
Les migrations des dents en hétérotopie peuvent être beaucoup plus considérables et de nombreuses observations ont été publiées de dents apparues dans les points les plus divers de l'économie. Mais il s'agit là de genèses nouvelles sans relations avec l'étal du système dentaire. Les kystes dermoïdes, en particidier, renferment fréquemment des organes dentaires à divers degrés de formation, le plus souvent présentant une tendance vers le type conoïde primitif. Quelquefois elles présentent des racines articulées avec quelques assises de tissu osseux. On en a signalé dans le testicule (Verneuil), dans une tumeur de l'estomac (Ruysli), dans l'intestin (Fabrice de Hilden), au niveau de la clavicule (Goldon), au niveau des fentes branchiales, dans le vagin (Blandin), dans la paroi vésicalc (Leudet).
Les faits d'hétérotopie ont donné lieu à de nombreuses explica-
Kig. 18 i.
Ectopie sous-orbi taire (d'après Van der Vingt).
244 DIEULAFE ET HERPIX. — ANOMALIES DES DENTS.
tions. Les unes, relatives aux vices d'implantation, ont déjà été énumérées à propos des vices de direction des dents et des maxillaires. Tous les faits d'anomalies dentaires sont connexes. C'est ainsi qu'on a pu observer que l'implantation vicieuse des dents était fréquente chez les criminels, au même titre que d'autres anomalies (Laurent).
Pour l'hétérotopie vraie, les rapports de causalité sont moins nets. Certains faits peuvent être envisagés comme des retours ataviques (barre). Geoffroy Saint-Hilaire considérait que le développement des dents dans l'angle de la mâchoire inférieure « réalise chez l'homme les caractères normaux de plusieurs reptiles et poissons, chez lesquels l'arcade dentaire est très prolongée en arrière », et que les dents palatines peuvent « donner lieu à des rapports de même ordre, mais beaucoup plus remarquables encore. On sait, en effet, qu'un grand nombre de poissons et la plupart des reptiles sont normalement pourvus de dents palatines, et c'est un fait qui n'est pas d'un médiocre intérêt pour l'anatomie philosophique que l'apparition anormale de ce caractère chez l'homme et les mammifères ».
Les autres vices d'implantation, dans les maxillaires, sont dus au développement anormal de lobules aberrants de la lame dentaire et pour les dents surnuméraires représentent un rappel de la polyphyodonlie primitive.
La multiplicité des bourgeons, la flexuosité des pédicules issus de la lame dentaire permettent de comprendre les divers faits de migration dans les maxillaires.
m. — ANOMALIES DE NOMBRE.
Les anomalies numériques des dents sont d'autant plus fréquentes d'après I.-G. Saint-Hilaire, que leur multiplicité est plus grande. C'est ainsi que chez les vertébrés inférieurs, tels que les poissons, où les dents ne sont pas représentées par une formule constante, les variations de nombre sont très fréquentes. Chez l'homme qui possède une formule dentaire bien nettement fixée, ces anomalies sont plus rares, et d'autant plus que le groupe dentaire considéré renferme normalement un nombre moins élevé d'exemplaires. D'après L-G. Saint-Hilaire, les anomalies par diminution ou par augmentation de nombi-e se rapportent à trois groupes : les unes résultent essentiellement de l'évolution trop précoce d'une ou plusieurs dents, d'autres dépendent d'un retard d'évolution, d'autres résultent de la production de dents véritablement surnuméraires.
Absence de toutes les dents. — Il n'existe pas de fait authenli(|ue d'absence congénilale de toutes les dents, d'après Magitot.
Cependant Le Double rapporte divers faits de Fox et Sabathier, Guericke, Thurnam ; dans les cas de Guericke et Thurnam, le défaut de présence de toutes les dents et de leurs alvéoles coïncidait avec une alopécie congénilale. Quéniot a observé l'absence simultanée de toutes les dents dans un cas de nécrose très étendue des maxillaires, où toute la région des alvéoles avait été détruite.
Diminution de nombre. — De toutes les dents, les plus fréquemment absentes sont les dents de sagesse. Ce fait est bien démontré par les observations ou statistiques de Mantegazza, Riccardi, Magitot. D'après Magitot, la troisième grosse molaire fait plus fréquemment défaut dans les races modernes élevées que dans les races anciennes et dans les races inférieures, plus fréquemment au maxillaire inférieur qu'au maxillaire supérieur.
Puis vient l'absence des incisives latérales, des prémolaires, rarement celle des incisives centrales ou des canines.
D'après Amidea, sur 2 000 crânes on trouve 6 fois l'absence undatérale d'une incisive, 2 fois l'absence bilatérale, 1 fois l'absence unilatérale d'une canine, 3 fois celle d'une prémolaire, 1 fois l'absence des deux prémolaires d'un côté et d'une du côté opposé, 1 fois l'absence unilatérale de la deuxième molaire.
D'après Amidea, Hrdlicka, les anomalies sont plus fréquentes du côté gauche.
Magitot relate le cas d'une famille ([ui, pendant plusieurs générations, a été dépourvue de la dentition temporaire. L'absence de dents temporaires peut être suivie de l'absence des dents permanentes correspondantes. Ce fait s'expliquerait par l'origine de l'organe adamantin de deuxième dentition sur le cordon cpithélial de l'organe de première dentition.
Des. faits d'hérédité de l'absence des incisives latérales, aussi bien à la première qu'à la deuxième dentition, ne sont pas rares.
L'absence des incisives latérales permanentes est indiquée par Quelleu, Leroy d'Étiolles, Tomes, Magitot, Sedwick. Galipi)e. Buisseret a établi des relations entre cette absence et l'hérédosyphilis. Les anomalies par diminution peuvent intéresser plusieurs groupes dentaires. I.-G. Saint-IIilaire a vu sur un sujet huit dents, (piatre h chaque mâchoire. Meckcl a observé un cas où il n'existait qu'une incisive supérieure. Hahnemann cite deux exemples de l'absence simultanée des incisives et des canines. Nous avons observé l'absence de trois dents de six ans chez une femme qui ne présentait pas de dents de sagesse. Son (ils, Agé de quinze ans n'en avait aucune. Dans certains cas, au lieu d'une a])sence véritable, il peut s'agir d'une simple inclusion.
Augmentation de nombre. — Les dents suniuméiaires (•()ini)leiil comme la plus fréquente des anomalies dentaires. I^lles son! tantôt rangées sur l'arcade à côté des dents normales, tantôt placées en
DIEULAFE ET HERPIX.