Traité de stylistique française
Cet ouvrage marque la continuation des recherches dont j'ai donné le résultat dans le Précis de Stylistique (Genève 1905), et, comme cette première esquisse, il est sorti tout entier de mon enseignement au Séminaire de français moderne de l'Université de Genève. Mais il diffère du Précis sur plusieurs points qu'il faut préciser ici, de peur que ce livre ne paraisse faire double emploi avec le précédent.
Tandis que, dans le Précis, les tendances expressives du langage sont caractérisées à grands traits et appuyées de quelques exemples, le Traité poursuit un but plus défini; plus spécial et plus pratique: les principes y sont énoncés avec plus de rigueur, reliés entre eux d'une façon plus systématique el appuyés d'exemples beaucoup plus nombreux, tous empruntés au français moderne (à l'exception de quelques points de comparaison empruntés à l'allemand et destinés à faciliter l'intelligence de ces sujets aux personnes dont le français n'est pas la langue maternelle) ; de plus, on a cherché à déterminer, d'une façon aussi précise que le permet l'état actuel de ces études, les formes spéciales que ces tendances revêtent en français; c'est l'objet essentiel des exercices d'application joints à la partie théorique et formant un volume distinct.
Mais il y a une chose que ce hvre ne peut donner: c'est une caractéristique du français d'aujourd'hui; c'est là un résultat auquel on ne peut encore songer. Toutes les tentatives faites jusqu'ici dans ce domaine sont frappées de stérilité, parce que leur point de départ est triplemerU faux :
VIII Avant-propos.
elles se fondent sur les œuvres littéraires, l'histoire de la langue et les décisions des grammairiens; c'est faire passer à travers trois prismes déformants la vue réelle de l'objet à observer. La valeur expressive d'une langue (et c'est cela seul qui en fait la caractéristique) ne se révélera qu'à des recherches strictement expérimentales pour lesquelles nous ne sommes nullement prêts ; mais peut-être cet ouvrage contribuerat-il à montrer l'intérêt de semblables recherches.
Ainsi ce livre n'est pas une réédition, ni même une refonte du premier; il s'en distingue par un caractère plus technique, et, bien que j'aie fait tous mes efforts pour dire les choses aussi simplement que j'ai pu, les personnes qui abordent pour la première fois l'élude de la stylistique auront peut-être avantage à lire le Précis pour mieux comprendre le Traité; d'ailleurs on trouvera dans Y Index la définition des principaux termes spéciaux dont la connaissance est nécessaire pour l'intelligence des explications.
Ce n'est pas seulement à l'enseignement universitaire que j'ai songé en composant ce livre, c'est aussi et surtout, malgré les apparences, à l'enseignement secondaire. Les professeurs de lycées et de gymnases pourront seuls juger si j'a.i eu raison ou tort de leur proposer l'étude d'un ' sujet qui paraît à première vue un peu spécial. Pour ma part, dès l'instant où je m'y suis attaché, je me suis convaincu qu'il peut produire des résultats pratiques dans l'enseignement des langues modernes. Sans doute, ce n'est pas l'application minutieuse des principes exposés dans ce livre qui pourrait avoir cet effet, et je n'ai nullement la prétention d'introduire la stylistique dans les programmes secondaires; ce qui pourrait rajeunir l'étude des langues, c'est plutôt l'état d'esprit général que supposent ces recherches et l'application intelligente des méthodes sur lesquelles elles se fondent; aussi est-ce surtout dans les exercices du second volume que les maîtres trouveront d'utiles indications et des modèles. Malgré la forme donnée à l'exposition, qu'on ne se croie pas en présence d'un système rigide et fermé, où chaque proposition lie impitoyablement la pensée aux propositions voisines. Tout au
Avant-propos. IX
contraire, malgré la cohésion de l'ensemble, chaque partie peut être envisagée pour elle-même, tout en conservant sa place dans l'économie générale du plan. Chaque maître pourra donc prendre ici ce que son enseignement comporte et négliger provisoirement ce qu'il exclut. Il se pourrait que les deux premières parties, qui ne font que préparer l'étude proprement stylistique, se prêtent mieux à une application immédiate dans l'enseignement secondaire, parce que c'est là surtout que j'ai essayé de montrer les réformes qu'appelle l'étude des langues; ainsi les procédés d'identification, exposés dans la deuxièrrie partie, impliquent toute une forme nouvelle de travail.
Qu'on ne croie pas non plus que ce livre ne vise que l'étude des langues étrangères ou ne soit destiné qu'aux étrangers étudiant le français; l'enseignement de la langue maternelle pourra y puiser les principes directeurs d'une réforme qui s'impose de plus en plus, mais nulle part davantage que dans ces pays limitrophes de la grande tradition française, où on lutte encore pour la conquête de la bonne langue; et* ces principes se résument dans cette idée centrale, que la propriété du langage, la pureté de l'expression ne s'acquièrent pas avant tout au contact de la langue du passé, mais par l'étude intelligente de la langue d'aujourd'hui, dans ses manifestations les plus vivantes, les plus voisines de la pensée spontanée.
Peut-être les chercheurs y trouveront-ils aussi leur compte; la stylistique est un domaine en partie inexploré, et j'ai profilé de toute occasion pour indiquer les parties de ce vaste champ d'étude où l'observateur a le plus de chances de faire des découvertes intéressantes.
Je prie instamment mes lecteurs de ne pas me chicaner sur l'emploi du terme «stylistique». Je sais qu'on a attribué à ce mot des significations fort diverses, et c'est peut-être une faiblesse que d'avoir reculé devant la création d'un terme nouveau; mon excuse est qu'à mon sens aucune des définitions proposées jusqu'ici de la stylistique n'est valable, et qu'aucune ne se confond avec celle, très précise, que j'en ai donnée au § 19; il n'y aura donc aucune équivoque
X Avant-propos.
possible, si l'on veut bien se reporter sans cesse à cette définition, et surtout se convaincre dès le début de la position très particulière de notre science vis-à-vis des disciplines voisines: elle ne se confond ni avec Vart d'écrire, ni avec la rhétorique, ni avec la littérature, m avec Vhistoire de la langue; mais elle doit constamment s'occuper de ces disciplines pour les empêcher d'envahir son domaine propre. C'est ce qui explique pourquoi ce livre ne renferme presque pas de références à d'autres ouvrages, notamment aux nombreux manuels qui portent sur leur couverture le titre de «Stylistique française»; les discussions qui en seraient résultées auraient accru les dimensions du Hvre d'une façon exagérée' et en auraient altéré le caractère; mes idées sur le sujet se sont développées par l'expérience et l'observation personnelles, en dehors de toute influence étrangère. Je sais bien que de la sorte on risque d'enfoncer des portes ouvertes; mais si la critique reconnaît quelque originalité à mon effort, elle la trouvera dans le caractère strictement expérimental de la recherche; les lacunes et les défauts qu'elle y découvrira découient sans doute de la même source.
En terminant, je remercie sincèrement mes confrères et amis, M. Niedermann et A. Juvet, qui ont bien voulu m'aider dans la correction des épreuves et m'ont fait part d'intéressantes remarques, dont j'ai profité dans toute la mesure du possible.