CONCLUSION
Nous ne terminerons pas par Qn résumé des idées contenues dans ce livre; mais, comme celui-ci est sorti tout entier d'un enseignement pratique et d'expériences jouroalières, nous voudrions rappeler qu'il poursuit, lui aussi, un but pratique, et c'est ce point qu'il convient de préciser en manière de conclusion.
A l'heure actuelle, l'enseignement des langues subit une crise, et les exagérations pédagogiques qu'elle provoque suffiraient pour en démontrer l'existence. Chacune des méthodes en présence aspire à la suprématie, alors qu'il n'y a pas de méthode absolue, et que la pédagogie ne peut atteindre par l'exclusivisme et l'esprit de système son but suprême, créer des activités libres. D'autre part cet idéal est inconciliable avec les tendances utilitaires qui dominent actuellement l'étude des langues modernes. Une branche d'enseignement n'a pas droit à une place d'honneur dans les programmes, si, à côté de son utilité immédiate, elle ne contribue pas, d'une manière ou d'une autre, au développement général de l'esprit, c. à d. à son affranchissement; les questions qu'elle soulève doivent, par quelque côté, relever de la pensée pure, contraindre à la réflexion, donner lieu à un effort intellectuel. Est-il trop téméraire de supposer que les principes énoncés dans cet ouvrage tendent à concilier les exigences de l'enseignement l^condaire avec les exigences plus hautes de la formation 3e l'esprit?
A l'Université aussi, il y a une crise de l'enseignement des langues modernes; maie la forme en est, naturellement,
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assez différente. Jusqu'ici cet enseignement a été inféodé aux disciplines et aux méthodes philologiques. On commence pourtant à comprendre que ce n'est pas dans les textes du moyen âge qu'on peut surprendre le mécanisme et la vie des langues modernes; la question qui se pose alors est de savoir si ces langues peuvent être enseignées scientifiquement dans leur état actuel. Jusqu'à présent on a craint d'avilir les éludes universitaires en y faisant une place véritable aux langues modernes. Pourquoi ? C'est qu'on leur suppose des avantages immédiats et une portée utilitaire jugés incompatibles avec des observations désintéressées. Toutefois ce scrupule ne se justifie plus: deux sources d'intérêt découlent des idiomes modernes et suffisent à en réhabiliter l'étude: d'une part, la connaissance du langage en général ne peut que gagner aux recherches qui s'attachent à la langue maternelle, surtout sous sa forme parlée; d'autre part, c'est actuellement la seule manière de se faire une idée de ce que peut être un état de langage et un système expressif, choses que l'on n'entrevoit encore que très imparfaitement. Or, ce sont là, à un très haut degré, des objets dignes d'une recherche scientifique.
Jusqu'à présent, on a vécu sur un compromis: les langues modernes ne pénètrent dans l'Université qu'à la condition de se travestir et de se vieillir ; on ne les prend au sérieux que si elles portent perruque; on n'admet pas qu'elles puissent être étudiées autrement que par les méthodes historiques; le résultat est qu'en croyant étudier ces langues, on n'étudie que leur histoire. C'est là une solution boiteuse, ou plutôt ce n'en est pas une. L'histoire d'une langue est en soi chose fort respectable, et personne ne conteste à la linguistique le droit (et le devoir) d'être historique; mais les méthodes historiques ne peuvent éclairer un état de langage et un système expressif, parce que ces méthodes tendent constamment à désagréger le système et à n'en étudier que les éléments. En définitive personne ne trouve son compte à cette combinaison hybride: le philologue, ne voyant dans l'état actuel d'une langue qu'une phase particulière de son évolution
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générale, répugne à donner à cet état actuel une importance qu'il juge exagérée; d'autre part, l'étude de la langue vivante, enchaînée au passé, reste infructueuse, parce qu'elle est dénaturée par la méthode historique.
La solution semble être dans une division du travail scientifique et dans un choix: ou bien faire de la hnguistique historique sans prétendre éclaircir, par l'étude du passé, des sujets qui ne s'exphquent bien que par le présent; ou bien étudier la langue moderne pour elle-même, en tant qu'état de langage et système expressif, et mettre la méthode historique au second plan (sans l'exclure systématiquement): telle est l'alternative qui se pose. Le but de ce livre est de montrer que cette solution est possible; les choses qui y sont dites ne s'expliquent et ne se justifient bien que par là. Mais je ne prétends apporter aucune réponse définitive, ni le faire croire; j'ai au contraire le vif désir que d'autres chercheurs découvrent ce qui m'a échappé et comprennent ce que je n'ai fait qu'entrevoir.