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Procédés d'expression.

Sommaire. — La langue parlée a un vocabulaire spécial, constitué par des procédés généraux de fonnation; remarques sur la formation des adjectifs. Le parler tend constamment vers Vexpression exclamative, et l'intonation y joue un rôle considérable. La syntaxe parlée suppose la syntaxe usuelle, mais s'en distingue par

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des caractères originaux. Pour obéir aux diverses tendances de la langue parlée, la construction des phrases tend vers une dislocation apparente; en réalité les rapports syntaxiques sont marqués par des moyens spéciaux: place respective des éléments, procédés de prononciation, anticipation et anaphore par les pronoms, vocabulaire syntaxique spécial. La syntaxe parlée e.st mal connue paixe qu'on lui applique les procédés logiques de la syntaxe usuelle, tandis qu'elle ne s'explique entièrement que par l'analyse psychologique et par la méthode stylistique. Cela apparaît notamment dans l'étude des procédés par lesquels la langue parlée répartit dans la phrase les éléments subjectifs et les éléments objectifs de l'expression.

Avant de nous engager dans cette seconde partie de notre étude de la langue parlée, il faut rappeler expressément que les procédés d^ expression ne sont jamais au service d'un groupe déterminé de faits (§ 250) ; nous ne nous étonnerons donc pas de voir des caractères expressifs fort divers et même opposés se revêtir de formes extérieures analogues; ces formes ue fournissent pas d'indice certain sur la valeur des faits observés. En outre, notre intention n'est nullement de donner une description, même incomplète, de ces moyens d'expression, mais plutôt de suggérer, par l'exposé de quelques faits caractéristiques, toute une recherche à faire.

§ 279. Procédés lexicologiques; mots et locutions. Tout le monde sait que la langue parlée a un vocabulaire spécial très abondant, qui vient s'insérer dans celui de la langue commune; c'est ce vocabulaire qui passe, aux yeux de la plupart des gens, pour la forme la plus caractéristique de l'expression familière. Cette notion de «familier» ne s'attache-telle pas, en effet, avant tout à ces mots et à ces locutions, qui, grâce à l'évocation, paraissent tantôt pittoresques, plaisants, comiques, tantôt choquants, vulgaires, grossiers? Nous verrons cependant plus loin que la véritable originalité de la langue parlée n'est pas que là; mais il est bon de commencer l'étude des procédés par les mots, parce qu'ils offrent une prise plus aisée à l'observation. Il suffit d'appliquer aux mots «familiers» la méthode d'identification et de comparaison qui est à la base de toutes nos recherches ; il faut trouver, dans

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chaque cas, l'équivalent offert par la langue courante et inexpressive; ainsi: «une voix bredouillantey> s'oppose à «une voix indistincte», «des remontrances sempiternelles-» à «des remontrances perpétuelles-», etc. ; mais l'essentiel est de toujours observer les contextes et les situations où les expressions étudiées sont le plus naturelles; ces situations, comme on l'a vu, se rattachent forcément à la vie sous ses formes les plus simples et les plus concrètes.

Pour l'étude des locutions phraséologiques, on pourrait à la rigueur recommander les recueils d'expressions dites «idiomatiques», car celles-ci appartiennent généralement à la langue famihère. Malheureusement, la notion d'idiotisme (et, pour ce qui concerne le français, de «gallicisme») s'est élargie au point que les manuels y comprennent actuellement tous les faits «curieux» ou «remarquables» de la langue; aussi ces recueils, au heu d'être des répertoires de la lexicologie familière, exigent-ils une étude critique (d'ailleurs intéressante) pour faire le triage entre les expressions «parlées» et celles qui appartiennent à un autre mode d'expression.

Ainsi dans le recueil de Mme Plan, on trouve p. 161, à côté de locutions comme opiner du hormet, mettre la puce à l'oreille, être tout cousu d^or, etc., qui sont franchement famihères, d'autres comme d'ordinaire, être de l'opposition y. qui sont des locutions sunplement usuelles, d'autres enfin comme prêter Voreille à (une proposition) et mettre opposition à (un projet), qui appartiennent à la langue écrite. On rencontre côte à côte, dans les répertoires de ce genre, *1I est en danger de mort», *Il y va de sa vie* et «i/ risque sa peau* ; ces expressions ont le même sens, mais la première est banale, la seconde littéraire, et la troisième très famihère. Il est regrettable qu'on ne possède pas de vocabulaires de la langue parlée, où soit établie systématiquement la correspondance entre les expressions famihères et les expressions courantes; cette disposition rendrait impossibles des confusions du genre des précédentes.

g 280. Procédés généraux de formation. D'ailleurs l'intérêt de ce vocabulaire de la langue parlée ne réside pas

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tant dans la somme des faits de langage qui le composent, que dans les procédés généraux de formation que les mots et locutions permettent d'observer. Après qu'on a constaté pourquoi la langue parlée ne se contente pas de telle ou telle expression, théoriquement équivalente, de la langue commune, il importe de rechercher comment elle s'y prend pour en former de nouvelles. Prenons comme exemples les adjectifs. Un adjectif pur tend toujours vers l'expression intellectuelle et abstraite, puisqu'il désigne un caractère, un attribut, une qualité, un défaut ; le propre du mode d'expression intellectuel et de la langue commune est de n'offrir à peu près que des adjectifs de ce type, et l'on a vu (§ 237) que la terminologie technique augmente encore considérablement la somme de ces adjectifs abstraits. Mais toutes ces formations vont à l'encontre des tendances du parler, et cela pour la double raison que l'on connaît déjà (§§ 270 et 272): tantôt, en effet, l'abstraction exige un effort de l'esprit; elle nuit à la compréhension ou empêche, en tout cas, l'idée de pénétrer fortement, parce qu'elle ne fait pas ■ appel à l'imagination et à la sensibiUté: ainsi des adjectifs comme petit, grand, haut, bas, beau, gros, maigre, etc., n'ont pas par eux-mêmes assez de force pour s'imposer; tantôt, au contraire, les adjectifs purs gênent la langue parlée dans sa fonction sociale, parce qu'ils désignent les qualités et les défauts d'une façon trop précise; voyez, par exemple, l'effet désagréable que peuvent produire, le cas échéant, des adjectifs comme faux, laid, trompeur, déloyal, hypocrite, etc., et (si l'on parle de soi-même) vertueux, honnête, etc.

Ceci posé, comment le français s'y prend-il pour exprimer afîectivement ces caractères et pour atténuer la désignation trop crue des qualités et des défauts? Il le fait d'abord en créant de nouveaux adjectifs ou en faisant des emprunts à d'autres couches du langage; on sait par exemple que les jargons lui fournissent des mots par l'intermédiaire de l'argot (voir § 240); c'est ainsi que chic se substitue à «élégant», épatant à «excellent», etc.; loufoque (= «fou») est un bon exemple d'un terme de jargon qui n'a pas encore dépassé les limites de l'argot.

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Mais, et ceci est plus intéressant, la langue parlée réussit à donner, par des procédés généraux, la valeur d'adjectifs à des formations qui, à l'origine, ne comportaient pas cette valeur. Seulement, pom- comprendre ces procédés, il est essentiel de s'affranchir de la notion formelle et scolastique des «parties du discours» ; autrement dit, dans le cas particulier, il faut considérer comme adjectif n'importe quelle expression (sbnple ou composée de plusieurs mots) ayant logiquement la même valeur que p. ex. bon dans l'une des formules: «Paul est bon» et «le bon Paul», p. ex. «Paul est bon garçon», «Paul est tm bon diable*, «Paul est un drôle d'homme*, «-cet animal de Paul», etc. Les explications qui suivent reposent toutes sur cet élargissement de la notion d'adjectif; mais si l'on estime que l'adjectif, tel qu'on le conçoit d'ordinaire, ne comporte pas une semblable extension, il suffit de déplacer légèrement la question, et de se demander comment la langue parlée exprime les notions d'attribut et de prédicat.

§ 281. Formation d'adjectifs familiers en français. Les procédés observables en fran(;ais sont les suivants:

1 . L'adjectif est remplacé par un adverbe ou une expression adverbiale; on dit: «Voilà qui est bien, qui n'est pas mal» pour «C'est joli», «Il n'est pas à la hauteur^ pour «Il est incompétent» : il semble que cette formation serve surtout à atténuer,

2. L'adjectif usuel est conservé, mais il est substantifié; ainsi: «Vous êtes un impertinent* est plus familier et plus énergique que «Vous êtes impertinent* ; il faut se garder de confondre cette formation avec celle qui fait des adjectifs de vrais substantifs (p. ex. un pauvre, un blessé, un malade, etc.).

3. L'adjectif usuel subsiste, mais s'accompagne d'un substantif; celui-ci n'a pas de fonction par lui-même; il sert simplement à rattacher la notion abstraite de l'adjectif à un objet concret. Ce cas est extrêmement fréquent; ainsi s'expliquent des formes comme: «C'est une bonne personne, c'est un bon hotnme, un bon garçon, un bon enfant, un bon diable*. Si, dans ce cas, le groupe laisse tomber l'article qui l'introduit,

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il est bien près de devenir un adjectif pur; on dit en effet: «D est bonhomme, il est bon diable*; «Il est trop bon enfant, ce vieux!».

4. Un substantif se substitue à un adjectif; pour dire qu'un enfant est «joli, mignon», la langue familière dira: «Cet enfant est un bijou, un amoury>, ou «C'est un amour c^'enfant». On dit d'une chose très belle ou très agréable: «C'est une jperfection, un délice, un rêve-». Ici, on voit reparaître les images familières, toutes, comme on sait, du type affectif (cf. § 202 B); comparez: «C'est une poule mouillée* pour «Il n'est pas énergique*, «C'est la cinquième roue d'un char* pour «Il est inutile*, etc.

5. Par combinaison des deux procédés précédents, on arrive à dire: «Un grand diable rf'homme» pour «un homme de grande taille^, «une bonne pâte (i'homme» pour «un homme très bon*.

6. On emploie des substantifs au génitif; là encore il s'agit de comparaisons avec le monde sensible; cf. «un temps de chien*, «une faim de loup», etc.

Ici nous sommes à la limite extrême des formations adjectives ; dès qu'on analyse grammaticalement des expressions comme: «Il n'a que la peau et les os», c. à d. «Il est très maigre», «Il a une araignée au plafond» pour «Il est fou», etc., on dégage, sans doute, dans chaque cas, par identification, un attribut (maigreur, folie, etc.), mais on perd contact avec la notion grammaticale de l'adjectif, reconnaissable à ce que l'expression suit la copule «être» ou est jointe immédiatement à un substantif. Ces formes linguistiques sont donc hors du cadre d'une étude purement lexicologique, comme celle que nous avons esquissée, ce qui ne les empêche pas de refléter, elles aussi (et c'est l'essentiel), les tendances fondamentales de la langue parlée. Remarquons enfin qu'on ferait des constatations toutes semblables aux précédentes sur les adverbes et expressions adverbiales.

§ 282. Le Tocabniaire exclamatif. Ce n'est pas tout: il y a une étude très intéressante et très neuve à faire sur les mots exclamatifs et la phraséologie exclamative. Ce sujet a

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été traité, en tant que procédé de formation, dans la sixième partie (§§ 261 et suiv.) ; mais, d'autre part, ces moyens d'expression sont presque tous particuliers à la langue parlée. En général, les éléments exclamatifs du langage sont tenu? pour négligeables dans l'enseignement, et cela paraît être une grosse erreur ; les observations faites plus haut §§ 261 et suiv; ont montré que ces faits linguistiques sont susceptibles d'une identification exacte et qu'ils comportent une valeur expressive très réelle ; s'ils sont plus difficiles à saisir et à fixer, ce n'est pas une raison pour les écarter. D semble tout aussi important, pour une connaissance raisonnée de la langue, de comprendre ia valeur de l'exclamation fi! que de savoir le sens du mot dégoût (on sait que fi! = «cela me dégoûte!»); pour l'explication d'un texte de la langue parlée, il importe tout autant de saisir les nuances de l'exclamation allons! que celles de la particule donc; enfin, étant donnée la locution par exemple, il est tout aussi important de connaître ses sens exclamatifs (qui marquent la surprise, l'indignation, etc.) que son sens logique et banal (= ail. «zum Beispiel»). Mais, tandis que les mots et les locutions ordinaires s'expliquent commodément par de simples définitions, le vocabulaire exclamatif exige une méthode plus délicate; il est en effet, comme on l'a vu ailleurs, sur la limite qui sépare les procédés lexicologiques des 'procédés indirects; il participe même davantage de ceux-ci que de ceuxlà; nous sommes donc amenés naturellement à étudier les moyens indirects d'expression particuliers à la langue parlée.

B. Procédés indirects.

§ 283. Procédés cxclamatlfe. Un des caractères les plus frappants de la langue parlée, c'est, comme on l'a vu § 271 C, de tendre constamment vers l'expression affective de la pensée; or la conséquence qui en résulte pour le traitement des moyens d'expression est double. D'une part, la pensée affective ne peut se traduire par le secours des mots seulement (dépouillés, bien entendu, de toute intonation expressive, celleci étant, comme on sait, un moyen indirect d'expression); cela

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est si vrai, que le rôle des mots, dans Vénoncé de la pensée, décroît en raison de la prédominance du sentiment. D'autre part, nous avons essayé de montrer § 8, que l'expression affective tend toujours vers l'exclamation (ce terme étant pris dans son sens le plus large); il s'ensuit que la langue parlée doit être essentiellement exclamative, et elle l'est en effet. Éclairons par des exemples l'un et l'autre aspect de la question.

Vous racontez quelque aventure où il est question d'un coup de fusil qui part; le langage intellectuel se contenterait de dire: «Le chasseur épaula, visa, et le coup partit». Mais cette pîirase ne peut être vraiment «parlée» sans un minimum l'intonation; si en outre la représentation du coup de fusil s'accompagne d'une émotion intense, la forme discursive ne suffit décidément plus; l'exclamation pure intervient, d'une manière ou d'une autre, p. ex.: «Le chasseur épaula, visa, et paf! le coup partit». Une phrase comme: «C'est beau» reste en dehors de la langue parlée tant que l'intonation n'intervient pas pour faire le «commentaire affectif» de ce jugement, et si l'émotion gagne du terrain, les exclamations apparaissent: *Ah! que c'est beau!», <Dieu! que c'est beau!», etc. La différence paraît minime: elle est en réalité considérable; l'émotion a trouvé un support matériel dans le mot exclamatif, et, arrivée à son paroxysme, elle arrive à supprimer tout le contenu intellectuel de la phrase, pour ne conserver que l'exclamation, le reste n'étant identifié que par la situation (cf. la série d'exemples § 8). C'est là la véritable raison d'être des «mots» exclamatifs, et l'on comprend dès lors pourquoi la langue parlée en crée sans cesse et en fait un si large emploi.

Mais, d'autre part, rien ne permet mieux à la pensée de s'imposer et de frapper que l'intonation affective et les formes exclamatives qui en sont la conséquence obligée; sans elles, non seulement le langage ne serait pas vivant, mais même la communication des idées en souffrirait. Un ordre ne peut jamais être entièrement inaffectif; des phrases comme «Venez!», eTaisez-vous!», etc. sont insuffisantes, souvent même inintelligibles, sans le secours de l'intonation; un «Regardez» qui veut

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s'imposer tend à devenir : «Tenez ! regardez!», et ces exclamations vont souvent se loger au milieu des phrases pour soutenir l'attention (ex.: «Je vous donnerai une correction, oh! mais, une correction dont vous vous souviendrez!»). Dans tous ces cas, les sujets parlants, tout en laissant libre cours à l'émotion, font, sans s'en douter, le commentaire nvant de leur pensée à l'usage des interlocuteurs.

§ 284. Syntaxe de la langue parlée. Il serait étonnant que la langue parlée n'eût pas des procédés syntaxiques particuliers ; et c'est le cas ; mais cette syntaxe, très spéciîile, est aussi peu connue qu'elle mériterait de l'être. Si on ne l'étudié pas, c'est surtout qu'on la méprise; on se retranche d'ordinaire derrière le préjugé de l'incorrection: comme s'il y avait des incorrections pour la linguistique, comme s'il devait y en avoir pour le grammairien! D'ailleurs le lecteur pourra constater que tous les faits cités plus bas ne pècaent en rien contre la correction. La vérité est que la grammaire plonge encore tout entière dans la tradition scolastique, et il y a quantité de bons esprits qui s'imaginent que la syntaxe ne peut s'étudiei- que <laus la langue écrite; prétendre que les particularités de la langue parlée se résument dans des soiécismes et des barbarismes, est une idée qui a fait son temps; cependant la plupart des gens, parmi les plus cultivés, ne se doutent pas que, sans cesser de parler français, ils changent de grammaire selon qu'ils écrivent ou qu'ils parlent; la chose est si inconsciente, qu'on en nie l'existence. Mais en y regardant de plus près, on trouverait qu'il n'y a pas une seule partie essentielle du système grammatical qui ne subisse l'action de cette transformation. Il s'agit, comme un sait, d'une sorte de «déclanchement» produit par l'adaptation au milieu (cf. § :223). On emploie couramment, en écrivant, certains temps et certains modes de verbe qu'on exclut soigneusement de son pailer, sous peine de passer pour un pédant (il suffit de mentionner le jMssé défini, et quoi qu'en disent nos puristes, l'imparfait du subjonctif); chez la même personne, la construction des phrases n'est plus du tout la même dans l'un et l'autre cas; ces phrases sont reliées entre elles par des procédés de

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coordination et de subordination entièrement différents; et l'expression reste correcte d'une façon comme de l'autre. En observant ces choses, on verrait enfin que les procédés propres à l'expression parlée finissent presque toujours par être empruntés ou imités par la langue écrite, et qu'en définitive cette fameuse grammaire «écrite» ne s'explique scientifiquement que par l'étude de la grammaire «parlée».

Ces remarques ne doivent pas donner l'idée que, selon nous, il y a un abîme infranchissable entre la syntaxe traditionnelle et celle du parler; un état de langage n'offre nulle part de ces sauts brusques. Si l'on veut se représenter les choses symboliquement, il faut se servir d'une autre image. De même que la langue parlée se détache, pour ainsi dire eu relief, sur le fond uniforme de la langue commune, de même il y a une syntaxe usuelle et commune qui fait apparaître les caractères de la syntaxe parlée. Celle-ci n'existerait pas sans la première; elle lui emprunte tous ses moyens d'expression impersonnels et inaffectifs. Si la syntaxe usuelle offre des formes de phrase comme: «Venez, si vous avez le temps», «Nous ne sommes pas venus, parce qu'il faisait mauvais temps», etc., ira-t-on prétendre qu'elles sont bannies du parler? En réalité, la syntaxe de la conversation est exactement sur le même pied que la langue de la conversation tout entière; celle-ci, par exemple, tend à s'affranchir du vocabulaire usuel toutes les fois qu'il ne répond pas à ses besoins, mais elle s'y conforme dans tous les autres cas; et cela va de soif comment serait possible, sans cela, la communication des pensées de milieu à milieu? Mais de même qu'on reconnaît les tendances du parler à la formation d'un vocabulaire spécial (cf. §§ 279 et suiv.), on les reconnaît aussi aux procédés syntaxiques de la conversation.

Ces tendances, avons-nous vu, créent un mode d'expression à la fois subjectif et affectif; aussi la syntaxe parlée doit-elle être étudiée à la lumière de ses caractères psychologiques; elle n'est pas explicable par des procédés uniquement logiques; elle donne prise à l'observation stylistique au moins autant qu'à l'observation gi-ammaticale. Il y a là tout un plan d'étude,

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qui suppose à son tour la substitution d'une méthode à une autre; on la résumerait en disant qu'en grammaire la loi doit nous ad'ranchir de la rè(jle.

Nous n'entreprenons pas ici de donner une idée générale de cette étude; il s'îigit de quelques recherches de détail destinées à appuyer les théories énoncées plus haut.

§ 285.' Dislocation des membres de phrase. Soit la phrase; <i.Venez vite!». Il peut arriver que l'idée de vitesse soit conçue affectivement ; la langue tend alors à faire du mot vite, non plus un adverbe «logique» modifiant l'idée de venir, mais une expression exclaraative distincte de J'enez; les deux mots sont prononcés séparément: <s-Venez! vite h et syntaxiquement, j.l n'y' a plus une phrase, il y en a deux; la transposition des termes {".Vite! Venez!») prouve qu'il n'y a plus unité de conception. C'est là un exemple simple de ce que nous appeDerons la dislocation des membres de phrase. Il semble que ce soit, en français tout au moins, un des caractères les plus frappants de la syntaxe parlée.

Voici une phrase où ce procédé n'est précisément pas employé: «Ji? n!ai, quant à tuoi, pas le temps de penser à cette affaire^. La construction est celle que fait attendre la «grammaire» ; c'est un ensemble logique où tout se tient. Mais cette logique-là est-elle bien celle de la langue parlée? Si cette phrase doit obéir à l'une ou l'autre des tendances décrites plus haut, pourra-t-elle conserver cette forme? C'est peu probable; car elle est intellectuelle et impersonnelle ; quelqu'un qui aurait un intérêt quelconque à dire qu'ai n'a pas le temps de faire une chose, ou qui le dirait sous l'action de n'importe quel sentiment, recourrait à un autre type expressif. Supposons que cette pensée soit expriaiiée sous l'empire d'une violente colère et poussons jusqu'à la limite du possible les changements de construction qui peuvent en résulter; la phrase prendra peut-être cette forme: «Z)m temps, moi? Est-ce que jen ai, seulement, pour y penser, à cette affairef» C'est là, évidemment, une forme extrême de la dislocation, et nous l'avons exagérée à dessein pour faire comprendre la nature du phénomène.

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Prenons un autre exemple, où le sujet parlant est supposé avoir intérêt à frapper fortement l'esprit de Tinterlocuteur. Soit la phrase logique : « Vous ne pouvez pas songer sérieusement à une chose pareille-» ; quelqu'un qui voudrait «enfoncer», comme à coups de marteau, cette idée dans l'esprit de son interlocuteur, dirait peut-être: <tUne chose pareille! Voyons! sérieusement, y songez-vous?*

Imaginons une troisième situation, où l'expression de la pensée se trouve limitée par la représentation de l'interlocuteur, où l'on veut lui faire accepter une idée avec certains ménagements, sans trop le froisser. Soit la phrase: *Je ne sais si vous avez raison de vouloir jiartir* ; remarquez que cette expression repose déjà sur une atténuation (§ 277) et équivaut logiquement (mais non «socialement») à: «Vous avez tort de faire cela». Supposez qu'on veuille encore davantage ménager l'interlocuteur, la phrase ne pourra que se disloquer, p. ex. de cette façon: Vous voulez partir ; avez-vous bien raison? Voilà : . à vrai dire, je ns sais trop!».

On voit quels sont les changements subis dans tous ces cas par la construction grammaticale: la cohésion strictement logique des membres de phrase, qui, au point de vue intellectuel, peut paraître une aide pour la compréhension, est en réalité une entrave pour l'expression parlée, parce qu'elle gêne les mouvements de la sensibilité et de la volonté. Sous l'action de ces mouvements, les éléments de la phrase se présentent isolément (au moins en apparence) ; au point de vue du sujet parlant, l'expression se fait par secousses, et, si l'on se place au point de vue de l'interlocuteur, on peut dire qu'elle lui est présentée par bouchées. Sous le rapport de la syntaxe, la transformation est incalculable: elle ne va à rien moins qu'à effacer les hmites de la phrase. Chacun de ces fragments disloqués est accompagné d'un accent expressif et séparé de ses voisins par de courtes pauses; chacun tend à devenir une phrase distincte, et chacune de ces phrases embryonnaii-es est, en apparence, sans liaison avec les autres; mais en réalité il n'en est rien, et c'est ce qu'il convient d'examiner de plus près.

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§ 286. Liaison des membres de plirase disloqués. On sent instinctivement que cet isolement des membres de phrase n'est qu'apparent; mais comment rendre compte des liaisons qu'on établit au moins intuitivement? On pourrait dire d'abord que ces liaisons sont pensées sans être exprimées; est-ce là une réponse grammaticale? Elle l'est plus qu'on ne serait tenté de le croire, mais ce n'est pas le lieu de faire de la psychologie du langage. On peut encore dire que la place des membres de phrase joue un rôle dans la reconstitution logique de la pensée ; car, par le fait même que l'ordre logique est interrompu ou même renversé, l'esprit cherche à remboîter les jointures des membres disloqués. Dans la première des phrases citées plus haut, il est évident qu'un début comme : «Dm temps? moi?» offre deux petits problèmes à l'esprit, et que, instinctivement, on cherche à quoi se rattachent logiquement temps et moi. L'on peut donc dire, un peu paradoxalement, que le trouble apporté à l'ordre logique pousse l'esprit à rétablir cet ordre; la dislocation est un stimulant pour l'attention, que l'ordre logique des mots endort, au contraire, sur un oreiUer de paresse.

§ 287. Rôle syntaxique de IMntonation. Mais il y a encore d'autres modes de haison plus aisément perceptibles : par exemple la prononciation expressive ou intonatio~n. Gela était prévu: il serait vraiment surprenant qu'un mode d'expression issu de la parole vivante ne se servît pas des moyens syntaxiques que les inflexions de la voix mettent à sa disposition. De fait, l'intonation joue, dans la syntaxe parlée, un rôle prépondérant, au point que certaines phrases deviennent positivement inintelligibles si elles ne sont pas intonées d'une certaine façon ; mais ce rôle syntaxique de l'intonation est aussi peu étudié que tous les autres procédés indirects du parler. Il serait téméraire de vouloir donner ici une idée d'ensemble du sujet: bornons-nous à quelques exemples.

Soit la phrase logique : « Ji? suis content qu'il soit parti» ; concevons-la affectivement : elle pourra prendre la forme disloquée: *ll est parti: tant mieux*. Évidemment, on peut admettre plusieurs prononciations pour cette phrase; mais si

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le premier membre est réellement conçu comme subordonné à l'autre, ce rapport se traduira, dans la phrase disloquée, par une montée de la voix sur parti, par une courte pause placée après ce mot, et par une intonation nettement différente (probalement exclamative) de la principale: Tant mieux.

Soit encore: «Ji? t'' avais dit de faire attention en marchant: tu es tombé, (/est bien fait-», c. à. d., logiquement: «Ta chute est méritée, car je t^avais dit de faire attention*. Les deux dernières propositions de la phrase disloquée sont dans une relation étroite l'une avec l'autre, qui est fort bien marquée par ime intonation montante sur tombé.

Voici un cas plus complexe. La phrase : « Cette mère déteste son enfant-» est constituée par les procédés de la grammaire usuelle; elle ne nous intéresse pas. Mais dès qu'on la conçoit affectivement, elle tend vers la dislocation; voici jusqu'où le français permet d'aller: «Son enfant, mais elle le déteste, cette mèreh. Mais cette construction, si vivante, est inintelligible sans le secours d'une intonation déterminée: le premier membre (Son enfant) est prononcé interrogativement, le second (mais elle le déteste) est marqué par une forte montée de la voix sur le dernier mot, qui reçoit en outre un accent d'intensité sur sa première syllabe (cf. § 177); vient ensuite une courte pause, enfin le dernier membre (cette mère) est prononcé, pour ainsi dire, en sourdine, au-dessous du diapason moyen de la voix.

§ 288. Anticipation et anaphore. Mais les exemples cités plus haut permettent d'observer un autre procédé, plus strictement grammatical, et dont le français parlé fait un usage abondant. Disloquons la phrase logique: «Je vous prie de venir»: elle peut prendre la forme: «Venez, je vous prie», mais aussi: «Venez, je vous en prie», «Je vous ew prie, venez I»; de même la phrase: «Est-ce que vous avez compris quelque chose à tout ça?» deviendra par la dislocation: «Est-ce que vous y avez compris quelque chose, à tout ça?» ou même: «Est-ce que vous y avez compris quelque chose, vous, à tout ça?». Les mots en italique montrent la nature de ce mode de liaison; il s'agit de pronoms et expressions personnelles qui sont employés,

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dirait-OD, par superfétation, mais servent en réalité, tantôt à préparer, tantôt à reprendre un membre de phrase; il y a reprise (ou anaphore) dans: «Venez, je vous en prie», il y a-, anticipation dans: «Je vous en prie, venez!»; les deux formes de liaison sont réunies dans: «Est-ce que vous y avez compris quelque chose, vous, à tout ça?» Comparez: «Du temps, est-ce que jVrt ai, moi . . .?». De la sorte, les membres de phrase peuvent être isolés sans être disjoints psychologiquement ; ces petits mots {le, la, les, y, en, moi, lui, elle, eux, ça, etc.) fournissent à l'esprit des jalons pour parcourir sans effort l'ensemble de la phrase. Comparez encore: «Les enfants cassent tout» et «Les enfants, ça casse tout» ou <i-Ça casse tout, les enfants». L'emploi des pronoms personnels par anticipation ou anaphore est donc un indice de la dislocation, et conuiie celle-ci crée le type fondamental de la phrase «parlée», cet emploi des pronoms est un indice de la granmiaire parlée du français moderne.

Remarquons à ce propos que l'allemand emploie aussi les pronoms et adverbes personnels {es, daran, damit, etc.) par anticipation; ex.: «Er liebt es, er findet Vergnùgen daran, die andern zu hintergehen», «Der Grund liegt darin, da6 . . .», etc.; mais l'effet est tout différent, car, dans cette langue, l'anticipation, loin d'être un procédé de la langue parlée, appartient au contraire à la syntaxe écrite.

§ 289. Conséquences de la dislocation. C'est ici que Ton voit comment l'action d'une tendance peut créer des types grammaticaux. Ainsi la dislocation contribue, pour une grande part, à la formation de cette phraséologie exclamative dont il a été question au § 262; d'une part, en effet, la dislocation se traduit, comme on l'a vu, par une intonation affective; d'autre part, si l'isolement des membres de phrase n'est qu'apparent dans la dislocation proprement dite, il peut devenir effectif, si le rapport syntaxique, déjà relâché, est définitivement rompu. Voici une série de phrases qui montrent le passage insensible de l'une à l'autre fonction. Construction logique: «Je ne dis que ce soit laid»; dislocation: «Je ne dis pas, ce n'est pas laid», ou: «Ce n'est pas laid, je ne dis pas»;

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mais, dans la conscience linguistique d'un Français, l'expression je ne dis pas a pris un caractère entièrement locutionnel; on peut le voir par cette autre phrase: «C'est joli, je ne dis pas», où la reconstitution syntaxique de la phrase aboutirait à une absurdité («Je ne dis pas que ce soit joli»).

C'est encore par la dislocation que s'expliquent certaines locutions où les expressions personnelles le, la, en, y, etc. n'ont plus de sens (§ 98). Par exemple on a commencé par dire: «Vous reviendrez de cette idée», puis: «Vous en reviendrez, de cette idée», puis, par ellipse: «Vous en reviendrez»; puis enfin, cette ellipse n'étant plus sentie: «Vous en reviendrez» est devenu une expression toute faite, une unité phraséologique.

§ 290. Vocabulaire grammatical. Mais la grammaire de la langue parlée ne s'en tient pas à des procédés de liaison entièrement indirects; elle a aussi, comme la grammaire usuelle, son «vocabulaire grammatical», c. à d. un appareil de conjonctions et de particules de toute espèce, encore assez mal étudiées au point de vue syntaxique. Même pour l'expression de rapports purement logiques, la langue de la conversation use de liaisons spéciales; c'est ainsi qu'elle dit ça fait que au lieu de de. S(yrte que, par conséquent; mais, dans la plupart des cas, ces particules diffèrent complètement de celles de la grammaire logique, en ce sens qu'elles permettent à l'esprit de saisir les rapports entre les idées d'une façon plus affective qu'intellectuelle. Lorsqu'un AUemand dit: «Bei weit voneinander liegenden Vulkanen konnen die Eruptionsprodukte dieselben sein, weil das Erdinnere dasselbe ist», il fait un raisonnement tout pur ; mais si la même phrase prend la forme : «Die Eruptionsprodukte konnen dieselben sein, weil ja das

Erdinnere », la liaison est teintée d'une nuance afifective, qui

s'accentue encore dans cette tournure : «Die Eruptionsprodukte konnen dieselben sein: ist ja doch das Erdinnere dasselbe!». On observera la même différence d'impression en français, si l'on entend, d'une part: «N'y allez pas, si cela vous ennuie», et, d'autre part: «Ça vous ennuie d'y aller? eh bien! n'y allez pas; . . . eh bien! alors, . . . eh bien! nrnis alors, n'y allez

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pas!» . Veut-on avoir une idée d'ensenible de ces liaisons parlées? Essayons de présenter avec les procédés syntaxiques de la conversation un syllogisme banal: «Les hommes sont mortels; or, Paul est un homme; donc, Paul est mortel». La langue parlée dirait: «Les hommes sont mortels, n'est-ce pas? Bon! Mais Paul n'est-il pas un homme? Oui? eh bien! alors, il doit être mortel.»

§ 291. Analyse psychologique de la phrase. Ces quelques exemples montrent en définitive que les notions les plus élémentaires de la syntaxe usuelle concernant la structure des phrases sont remises en question: ordonnance des parties,rapports de coordination et de subordination et jusqu'à la question de l'unité de la phrase; on entrevoit aussi que ces principes essentiellement logiques doivent s'appuyer sur des analyses psychologiques plus délicates et même leur céder le pas.

Reprenons la phrase: «fo vous ennuie d'y aller, eh bien! n'y allez pas* ; peut-on dire à coup sûr si la première proposition est subordonnée ou coordonnée à la seconde? Non, et il semble que l'on n'ait pas envie de se poser cette question; tout le côté logique de la pensée est à l'arrière-plan dans cette forme d'expression ; n'est-il pas plus urgent de déterminer les facteurs subjectifs et afifectifs de cet énoncé? Ainsi des distinctions qu'on croit très tranchées se trouvent à peu près effacées, et de nouveaux problèmes (beaucoup plus délicats, il est vrai), arrivent au premier plan. Les limites de la phrase même sont remises en question, ou plutôt elles sont établies par d'autres règles que celles qu'on nous a apprises. Ainsi les mots : «iZ aura de la peine à le faire, s'il le fait* constituent une phrase ou deux phrases, suivant la manière dont ils sont prononcés; mais cette différence de prononciation a son origine dans une distinction plus profonde. Si les deux propositions sont prononcées sans pause prolongée après faire, l'interprétation est essentiellement logique (Supposition: Il fera une chose; conclusion: Il aura de la peine à faire cette chose), et la phrase s'expUque par la grammaire logique; mais s'il y a une forte pause après faire, et une

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hausse de la voix dans l'émission des mots: s'il le fait, la dislocation fait d'une phrase deux phrases ; en outre l'interprétation ne peut être strictement logique; cette forme de phrase ne s'explique bien que si l'on constate qu'elle est l'expression affective d'un doute («Il aura de la peine à le faire; et puis, je doute fort qu'il le fasse»).

En un mot la langue parlée a sa logique, mais c'est la logique du sentiment.

§ 292. Répartition des éléments objectifs et subjectifs. Etudions maintenant la dislocation à un autre point de vue. La langue parlée montre, dans sa syntaxe, une différence fondamentale avec la syntaxe ordinaire: étant donné que l'énoncé de la pensée est mêlé, dans des proportions variables, d'éléments objectifs et d'éléments subjectifs, la syntaxe usuelle^ ([ui est au service de la logique, tend à exprimer discursivement les rapports entre les éléments des deux ordres; la syntaxe parlée tend au contraire à les fondre dans un seul énoncé. Dans des phrases comme: «Je crois que Dieu est bon», «J'affirme que Dieu est bon», «Je doute de la bonté de Dieu», «Peut-être Dieu est-il bon», etc., on perçoit clairement le triage opéré entre la pensée objective et les éléments personnels qui s'y insèrent. . La solidité du tissu syntaxique donne, sans doute, l'illusion d'une synthèse des deux aspects de la pensée: en réalité, il y a analyse. On le comprendra mieux par contraste, si l'on observe la manière dont la langue parlée opère la fusion des deux éléments. Il lui suffit d'une expression exclamative comme: '-^Pauvre homme!» pour énoncer, d'une façon absolument synthétique, ce qui, discursivement, prendrait une forme telle que: «Je plains cet homme parce qu'il est malheureux», où l'un des éléments est nettement séparé de l'autre. I! suffira encore à la langue parlée de prononcer: «Dieu est bon» avec une certaine intonation, pour que cette phrase équivale à: «J'admire la bonté de Dieu», etc. Cette fusion des deux ingrédients de la pensée est l'effort suprême de la syntaxe parlée; le fait qu'elle y tend sans cesse est son caractère fojidamental. C'est par le même procédé qu'elle dira: «Dieu est-il bon?» pour:

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«Je doute de la bonlé de Dieu», et, par une fusion déjà moins absolue: *Que Dieu est bon!» pour: «J'admire la bonté de Dieu».

Il est dès lors aisé de voir quelle est, sous ce rapport, la place occupée par la phrase «disloquée» ; elle marque un stade intermédiaire et un acheminement vers la syntaxe usuelle, logique; elle permet de surprendre une sorte de dialogue entre le moi et le non-moi dans l'expression de la pensée. Cette forme dialoguée peut être considérée comme existante dès que l'observation parvient à localiser, l'élément subjectif dans au moins un élément de la phrase susceptible d'être à la fois prononcé et écrit, comme dans: <tQiœ Dieu est bon!», «Çwe c'est triste!»; nous disons ensuite que ce «dialogue> prend la forme d'une phrase disloquée, quand les parties de l'énoncé, quelles qu'elles soient, peuvent être séparées par des pauses, sans que la clarté en souffre, comme dans: «OA oui! Dieu est bon!», <i-Mon Dieu! que c'est triste!». On observera mieux cette gradation dans les exemples suivants. L'expression entièrement synthétique: «Pauvre homme!», en développant peu à peu son contenu subjectif, donnera: «-Quel pauvre homme!» ; mais la dislocation n'intervient que dans des formes telles que: ^Ah! le pauvre homme!», et surtout: «Pauvre homme! que je le plains!^; cette dernière forme est sur le chemin qui conduit à l'expression entièrement logique: «Je plains cet homme parce qu'il est malheureux». Mais cet énoncé logique est séparé du précédent par une différence capitale; la logique suffit pour l'expliquer syntaxiquement ; la phrase précédente, au contraire (et, à plus forte raison, toutes les autres), ne se contente pas d'une explication syntaxique où n'interviendraient pas les éléments affectifs de la pensée et les procédés affectifs mis en œuvre pour l'exprimer. Dans la phrase logique: «Je plains cet homme parce qu'il est malheureux», Vidée de la pitié est dans le mot «je plains», et la syntaxe n'exprime que la relation de cause à effet, elle aussi sous forme d'idée pure, bien entendu; dans la phrase: «Pauvre homme, que je le plains», la relation de cause à effet est très voilée, parce qu'elle est conçue affectivement et fondue dans

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le sentiment de la pitié, qui, lui, est répandu partout dans la phrase.

Pour mieux faire comprendre cette double fonction du langage et le procédé qui la met en évidence, prenons deux emplois d'un même adverbe : franchement. Dans cette phrase : «Répondez-moi franchement* l'adverbe ne comporte aucune interprétation subjective; il est la simple détermination du verbe répondre. Mais dans cette autre: <>■ Franchement, voilà un bien mauvais tableau!», l'adverbe est employé elliptiquement (l'ellipse n'est d'ailleurs plus sentie); l'essentiel est qu'ici il exprime le côté subjectif du jugement; l'équivalent logique est: «J'affirme que ce tableau est mauvais», mais personne n'oserait prétendre que ces deux phrases sont complètement équivalentes.

Ce contraste apparaîtra plus clairement encore par la comparaison de deux emplois homonymiques d'un même adverbe, p. ex. malheureusement. Dans cette phrase: «Il a péri malheureusement», la fonction de l'adverbe est purement objective, pourvu que la prononciation soit, elle aussi, assez «objective» pour montrer qu'on veut dire: «Il a péri d'une façon malheureuse». Mais prononcez: «Il a péri, malheureusement!», avec pause après le verbe et prononciation affective de l'adverbe: tout change; la phrase est disloquée; c'est un dialogue entre le moi et l'objet de la pensée; l'équivalent logique est: «Il a péri, et j'en suis peiné», ou «Je suis chagriné de sa mort». L'adverbe est le support de l'élément subjectif de la pensée, et l'intonation variable se charge d'exprimer la dose de sentiment qui l'accompagne. Il n'y a plus même dialogue, mais expression entièrement synthétique, si l'on se contente de prononcer affectivement: «D a péri!». Nous ne sommes pas encore au bout: si la situation est assez claire pour permettre de sous-entendre tout l'énoncé de la partie objective, le sentiment, prenant définitivement le dessus, fera dire simplement: «Hélas!», encore plus simplement: «Oh!». Cette dernière exclamation nous amène aux confins du langage organisé, sans cependant nous faire franchir la limite qui nous en séparerait; «Oh!» n'est nullement un pur réflexe, c'est un «mot» exclamatif dont l'intonation est fixée

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dans chaque cas par l'usage, et symbolisant, pour d'autres que pour le sujet parlant, tout un groupe de sentiments.

Nous constatons donc que la langue parlée ne peut être bien expliquée que par l'analyse du contenu subjectif et affectif des faits d'expression; ceci revient à dire qu'elle ne peut être étudiée qu'avec l'appoint de la méthode stylistique; réciproquement, c'est par l'étude de la langue parlée que la stylistique peut le mieux prendre conscience d'elle-même.

§ 293, Qnelqnes points de méthode. Une chose semble ressortir clairement de ce qui précède: l'intérêt de la langue parlée ne réside pas tant dans ,&on vocabulaire que dans ses procédés généraux d'expression, surtout dans ses procédés indirects. Sans doute, c'est surtout paT le vocabulaire de cette langue que l'observation peut établir ces gradations dans le familier dont il a été question aux §§ 225 B et 227; mais l'étude trop exclusive des mots et locutions de la conversation n'amène pas à des résultats stylistiques de première importance, et cette étude n'est pas sans danger pour les étrangers, s'ils ne savent pas distinguer les dégradations délicates de la familiarité; ils risquent d'y éparpiller inutilement leur attention. Au contraire, c'est dans les procédés indirects que se montre l'unité de la langue parlée; ils sont répandus sur toute l'étendue de son domaine et se retrouvent dans toutes ses manifestations.

En outre il ne faut jamais négliger de comparer chaque fait d'expression de la langue parlée avec son équivalent usuel (§ 218). Enfin les identifications de détail, telles qu'elles ont été faites au cours de ce chapitre, ne suffisent plus; il est nécessaire d'aller jusqu'à des transcriptions de textes suivis. On en a donné des spécimens au § 255 ; pour cet exercice, on peut tantôt partir du familier pour retrouver la langue usuelle (c'est par là qu'il faut commencer), tantôt traduire dans la forme familière des textes rédigés en langue commune. Pour que ces exercices soient profitables, on choisira des sujets empruntés à la vie réelle et ordinaire; il est clair que des développements scientifiques ou des tirades de tragédies ne se prêteraient pas à ces transformations et donneraient des Bally, Traité de stylistique française. 21

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résultats ridicules à force d'être artificiels (cela vient, comme on le sait, d'un défaut d'adaptation). D'une manière générale, la transcription d'un mode d'expression dans un autre est l'exercice d'ensemble le plus utile qu'on puisse proposer en stylistique ; ces comparaisons suivies donnent une idée concrète de ce que {)eut être un système expressif; et l'on sait que l'étude et la reconstitution de ce système est le but suprême auquel doit tendre la stylistique.

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