Manuel de sylviculture, page
FUTAÎE RÉGULIÈRE. 181
ARTICLE PREMIER Essences feuillues.
8 1*^ — Traitement du hêtre.
170. La régénération. — Grâce à son couvert épais, la haute futaie de hêtre conserve le sol dans un état superficiel assez satisfaisant pour qu'il puisse recevoir utilement la semence. Le poids de la graine et le tempérament de l'espèce comportent la coupe d'ensemencement sombre, et on satisfait à toutes les exigences de ce côté par l'enlèvement des étages intermédiaires et buissonnants, en maintenant l'étage supérieur dans l'état de couvert théorique (154). Le hêtre fructifie d'ailleurs assez abondamment dans ces conditions. Il faut que l'accès de la lumière et de la chaleur sur le sol soit suffisant pour hâter la décomposition de la couverture morte, sans toutefois dépasser la limite qui permettrait Tinslallation des plantes vivantes. Celles-ci sont d'espèces variables suivant la composition du sol, mais partout il faut redouter lès ronces {Rubus frtUicosus) qui se propagent avec une rapidité désespérante dans la masse de terreau préparée de longue main sous la futaie de hêtre. Dans bien des cas, on doit attribuer les insuccès à leur développement exagéré par TafOux d'une trop grande quantité de lumière.
Dans les sols pauvres et superficiels dont la qualité mauvaise est signalée par le maigre tapis de mousse qui les recouvre, le semis ne s'installe pas dans un sol asséché par l'enchevêtrement de racines trop nombreuses ; pour réussir, il faut alors faire la coupe plus claire, ou mieux, procéder par trouées, comme cela a été dit plus haut (157). Quoi qu'il en soit, on attend l'ensemencement complet du sol. Chaque falnée parlielle apportera son contingent à l'œuvre commune, sans qu'on ait à craindre la disparition des semis antérieurement obtenus ; de telle sorte que, même en l'absence d'une fainée générale, la régénération naturelle et complète du hêtre peut être le résultat de plusieurs années de semence plus ou moins espacées. Aussi a-t-on rarement l'occasion d'intervenir pour achever
artificiellement des régénérations que la nature fournit partout généreusement.
Dès que le semis est suffisant, on commence 1a série des coupes secondaires. Pour la première, on dispose les points d'attaque sur les places où le semis est le plus fort et le mieux garni, en coupant de préférence les plus gros arbres; au passage des coupes suivantes, on élargit les trouées déjà faites et on en crée d'autres dans les intervalles qui les séparent, de façon à distribuer également la lumière sur toute la surface et à enlever chaque fois un quart ou un cinquième du matériel d'ensemencement. On continue ainsi en ménageant au jeune fourré l'abri dont il ne peut se passer jusqu'à son passage à la dimension de gaulis. Alors on pratique la coupe définitive dans laquelle on ne gardera aucune réserve ; car un grossissement exagéré ne donne pas au hêtre une plus-value suffisante pour qu'on risque de le voir se dégrader, comme c'est à craindre pour cette espèce, qui supporte moins bien que tout autre feuillu la crise de l'isolement.
En procédant ainsi lentement, comme cela est nécessaire, on peut compter qu'il s'écoulera une période de 15 à 25 ans entre la coupe d'ensemencement et la coupe définitive.
Dans bien des circonstances, surtout quand des éclaircies mal entendues ont réduit la haute futaie à un étage unique, on trouve sur le sol une régénération complète avant sa mise régulière à l'état d'ensemencement. Si, après examen détaillé de ce semis préexistant, on constate qu'il peut être utilisé, on commence de suite la série des coupes secondaires dans la forme ci-dessus indiquée. Quand, au contraire, le semis est trop incomplet ou a trop longtemps souffert pour qu'on puisse répondre de son avenir, il faut le supprimer par recepage à la façon des sous-bois et on retombe dans le cas général.
171. Les soins cultoraux. — Les dégagements sont rarement nécessaires dans les jeunes peuplements de hêtre pur où le fourré se forme assez rapidement dans des conditions de couvert qui seraient fatales à toutes les autres espèces feuillues. Toutefois, il ne faudra pas négliger de faire ces opérations sur les points où les
les morts-bois se seraient multipliés au point de devenir gênants. Il ne sera du reste pas nécessaire de revenir plusieurs fois sur le même point, car, aussitôt dégagés, les hêtres s'élèvent et s'étalent avec vigueur et restent bientôt seuls maîtres du terrain.
Le hêtre se plaît en massif très serré. La première éclaircie n'est nécessaire que quand le peuplement a franchement dépassé l'état de bas perchis. Depuis cette époque jusqu'au moment où l'accroissement en hauteur est à peu près terminé, c'est-à-dire vers l'âge de 100 ans, les éclaircies se succéderont à un intervalle de 10 à 12 ans ; elles seront très prudentes. Dans la haute futaie, il suffira de faire passer réclaircie tous les 20 ans. En tout temps, on n'enlèvera, dans les étages subordonnés, que les tiges mortes ou celles incapables de vivre jusqu'au retour de la prochaine opération. Quant au sousbois, il sera soigneusement respecté, car on constate que, dans tous les sols et à tous les âges du peuplement régulier, le développement exagéré des ronces suit de près le débroussaillement et le relèvement du couvert. On ne devra donc procéder à ces opérations qu'au moment précis où on veut provoquer la régénération.
Comme, dans leur jeunesse, les futaies feuillues sont rarement à l'état complètement pur, on aura intérêt à dégager, dès la première éclaircie, les cimes des sujets appartenant à d'autres grandes espèces feuillues ou résineuses (chênes, frênes, érables, ormes, sapins, pins sylvestres), que le hasard pourrait avoir jetés au milieu des massifs ou qu'on aurait jugé à propos d'y introduire artificiellement.
Le traitement du hêtre en futaie régulière ne présente donc aucune difficulté. Il suffit d'appliquer dans toute sa rigueur la théorie générale de la régénération par coupes successives , en procédant lentement, et de pratiquer des éclaircies très prudentes à tous les âges pour être à peu près certain de ne pas commettre de fautes.
J 2. — Traitement du chêne.
172. Traitement variable suivant les régions. — En France, l'aire d'habitation des chênes rouvre et pédoncule s'étend à presque
toutes les stations de la plaine. Si on excepte la zone provençale, où le rouvre se rencontre plutôt à l'état isolé qu'en massifs plus ou moins homogènes, partout ailleurs ils peuvent être traités en futaie régulière. Mais, précisément à cause de la vaste étendue de cette aire d'habitation, les circonstances climatériques sont assez dissemblables pour amener des modifications dans le traitement, suivant que les années de semence sont plus ou moins fréquentes.
A ce point de vue, on peut distinguer trois régions principales :
l*" La zone girondine, dans laquelle les glandées se succèdent tous les deux ou trois ans (bassin de TAdour, Landes) ;
2* La région du Centre et de l'Ouest (Berry, Maine, Perche, Normandie), où les glandées se produisent tous les 4 à 8 ans ;
3** La région du Nord et de l'Est, où la semence se fait parfois attendre 15 ans et plus.
173. Régénération du chêne pur. — i'* Zone. Le chêne pédoncule s'y rencontre le plus souvent à l'état pur ou mélangé avec d'autres espèces disséminées dont la croissance, sans êlre subordonnée à la sienne, fait rarement obstacle à son libre développement. Le hêtre n'existe pas dans cette région; le charme y est très rare.
Dans tout massif de chêne à régénérer, il est nécessaire d'interdire le pâturage quelques années avant la mise en ensemencement, afin de permettre au sol de reprendre l'état meuble. Cette précaution prise, le semis s'installe en abondance dès l'année qui suit la coupe d'ensemencement faite dans la forme sombre ; il s'élève rapidement, même sous le couvert continu des porte-graines. Si bien que, dans ces stations où les gelées printanières sont peu à craindre, il serait possible de le découvrir à peu près complètement dès la troisième année. Toutefois, afin de ne pas fatiguer les semis par des extradions trop rapides, il est convenable de faire deux coupes secondaires espacées entre elles de 3 à 4 ans, et si, après ce même intei*valle, on vient faire la coupe définitive, on peut compter au
maximum une période de 8 à 10 ans pour achever la régénération.
2® Zone. Dans les régions du Centre et de TOuest, le chêne est mélangé naturellement, tantôt avec le charme, tantôt avec le hêtre.
Mais celui-ci, qui est en dehors de son aire de plus grande expansion, est souvent subordonné au chêne, et ses tendances envahissantes ne se manifestent guère au delà de la première jeunesse.
Les précautions préalables étant prises à Tégard du pâturage, les coupes sont mises à l'état d'ensemencement par le simple enlèvement des bois dominés: il n'est pas nécessaire d'interrompre davantage le massif. Le sol est maintenu propre par des nettoiements répétés, jusqu'à ce que la glandée se produise. Aussitôt après la chute des graines, il est souvent nécessaire de donner une légère culture dans les sols tassés par le pâturage ou enherbés après l'extraction des sous-bois; on assure ainsi la germination des graines (302).
Dès qu'on peut juger du résultat obtenu, il faut immédiatement commencer les coupes secondaires dans les parties suffisamment repeuplées ; car, avec le chêne, qui ne supporte pas le couvert plus de 2 à 4 ans, on ne peut pas, comme avec le hêtre, attendre qu'une seconde année de semence vienne compléter des semis trop clairsemés. On peut citer de nombreux exemples de semis compromis par les retards apportés dans l'exécution de la première coupe secondaire, tandis que les cas sont rares de régénérations qui seraient le résultat de glandées successives séparées par six ou huit années d'intervalle. Aussi, les semis incomplets, insuffisants doivent être sacrifiés et il faut tout attendre de la glandée prochaine, sans rien modifier à l'état d'ensemencement.
Les régénérations artificielles jugées nécessaires s'exécutent aussitôt que possible.
On procède aux coupes secondaires plus lentement que dans la zone précédente, car il faut abriter les semis contre les gelées printanières et, en même temps, il est bon d'activer la formation du fourré par l'appoint des essences de remplissage qui, on le sait, s'installeront d'autant mieux que la période de régénération sera plus longue. Dans les conditions moyennes, il sera prudent de faire trois coupes secondaires: ce qui porte à un minimum de 10 à 15 ans la durée probable de la période de régénération.
S* Zone. Dans la région du Nord et de l'Est, la présence du hêtre avec toutes ses tendances envahissantes vient s'ajouter à la rareté
des glandées pour faire naître certaines difficultés; pour les résoudre, il suffit de modifier légèrement la méthode générale, en ce qui concerne le nettoiement du sol dans la coupe d'ensemencement.
Il faut de toute nécessité que le chêne soit installé le premier. Aussi, on se contente tout d'abord de provoquer une production plus abondante de la graine par le desserrement des cimes, mais, sa7is accompagner l'opération du nettoiement du sol, comme cela se fait d'habitude. Car, si la glandée se fait attendre 8 ou 10 ans, dans cet intervalle les sous-bois recepés se reproduiront et il sera onéreux de les couper continuellement. De plus, ces sous-bois entretiennent le sol dans un état superficiel convenable ; ils empêchent le dessèchement, le tassement et l'invasion des herbes. On diffère donc le nettoiement jusqu'au moment où l'apparition d'une glandée rendra l'opération nécessaire; c'est-à-dire quand, vers le mois d'août, les glands étant formés et lorsqu'aucun accident probable ne viendra entraver leur maturation, on peut considérer la glandée comme acquise. Alors seulement, il faut se hâter de compléter la mise en ensemencement par le recepage des sous-bois sur toutes les surfaces où l'on cherche la régénération. L'opération commencée en septembre peut se prolonger jusqu'à la fin de novembre, car la fréquentation des coupes au moment de la chute des graines ne peut qu'être favorable au recouvrement de la semence.
La glandée produite, il faut accepter ses résultats; car, ici, moins encore que dans la région précédente, on peut compter sur un effet complémentaire de deux glandées successives : de suite, il faut se résoudre à régénérer par la voie artificielle les surfaces où le semis est resté incomplet, comme ceux où il fait entièrement défaut *. Le plus souvent, il y a lieu d'être satisfait quand la régénération naturelle s'étend sur les deux tiers des surfaces mises en ensemencément.
Le semis naturel ainsi obtenu et complété, on procède aux coupes secondaires et à la coupe définitive dans la forme habituelle, et aussi
1. On remarque, par exemple, que, dans les pays de collines, les chênes fructifient plus régulièrement et plus abondamment sur les plateaux et sur les versants que dans les fonds, où la floraison est presque toujours détruite par les gelées du printemps.
rapidement que la situalion de la forêt le comporte, A ce dernier point de vue, on est souvent conduite ralentir la marche des coupes de régénération pour satisfaire à certaines exigences d'ordre culturai ou économique, telles sont : d'une part, la nécessité de compléter une régénération trop claire par des essences de remplissage et la crainte d'accidents météoriques toujours probables; d'autre part, l'observation des règles d'aménagement relatives au rapport soutenu.
Ces retards nécessaires présentent l'inconvénient d'exagérer sensiblement l'importance des travaux de dégagement ; car le semis de chêne ne se développe bien que quand il est complètement découvert, tandis que les espèces accessoires ou nuisibles, qui souffrent moins que lui de l'ombrage, se développent sans cesse d'une façon gênante.
Les dépenses engagées de ce chef sont assez importantes pour rendre la culture du chêne en futaie beaucoup plus onéreuse dans cette région que dans les précédentes.
La théorie recommande (456) de réserver, lors du passage des coupes définitives, un certain nombre d'arbres choisis parmi les plus beaux, pour leur permettre d'atteindre des dimensions exceptionnelles. En général , ces arbres périssent rapidement et ne donnent lieu qu'à des déceptions. Si l'on veut en obtenir un meilleur résultat, ilest nécessaire de constituer cette réserve, non plus avec des sujets complètement isolés, mais sous forme de bouquets, où l'arbre d'avenir sera préservé des accidents par les tiges de moindre valeur qui lui serviront momentanément d'écran et de tuteur.
174. Régénération du chêne en mélange avec le hêtre. — En général, dans cette dernière zone, il faut faire une assez large part à la régénération artificielle. Aussi, pour atténuer autant que possible les frais qui en résultent, on associe au chêne, soit le hêtre, soit le charme, dont on obtient la régénération naturellement et qu'on cantonne dans un rôle subordonné.
Dans une vieille futaie mélangée de chêne et de hêtre, il est rare que, au moment de faire la régénération, on ne trouve pas sur le sol
une grande quantité de semis de hêtre ; parfois môme la surface entière en est couverte, surlout lorsqu'on commet l'imprudence de receper les sous-bois lors du passage de la dernière éclaircie. Comme le chêne ne s'installera jamais au milieu d'un semis de hêtre déjà formé, il faut nécessairement receper tous les hêtres sous la projection des porte-graines chênes et même au delà, quand une glandée est certaine. Dès que celle-ci a produit son effet, au plus tard trois ans après la germination des glands, on fait une coupe secondaire large sur tous les points où les semis existent en quantité suffisante. On laisse, au contraire, à l'état de coupe très sombre les places où le chêne fait défaut et qui seront abandonnées au hêtre; on voit alors les semis de chêne s'élever rapidement et prendre l'avance sur les hêtres dont on retarde intentionnellement l'essor.
Si la glandée n'avait pas ensemencé une surface correspondant à la proportion que le chêne doit représenter dans le mélange, on devra parfaire celte étendue "par des moyens artificiels. De même, quand on doit ramener le chêne dans des forêts où des exploitations mal raisonnées ont permis au hêtre de l'éliminer, on délimite sur le terrain les parties qui, par la qualité du sol^et la situation, conviennent le mieux à l'éducation du chêne. On installe arlificiellement cette essence, soit par voie de semis, soit par voie de plantation, sous l'abri d'une coupe d'ensemencement espacée et, dès que la réussite de l'opération est assurée, on découvre rapidement les chênes, lentement les hêtres, comme cela vient d'être dit.
En résumé, toute la méthode consiste, au lieu de chercher un mélange intime des deux espèces associées, à les faire naître séparément par groupes, par places ou par compartiments plus ou moins étendus, sur chacun desquels une espèce est maintenue à l'état pur.