CHAPITRE XXVIII
PAR E. GAUCHER ET C. BARBE Professeur agrégé à la Faculté Chet du laboratoire de Dermatologie de Paris. de l'hôpital Saint-Antoine.
Médecin de l'hôpital Saint-Antoine.
Définition. — Caractères généraux
et causes de la maladie.
Suivant la définition de Ch. Bouchard, la pellagre est une maladie générale, chronique, à exacerbations vernales, caractérisée par des troubles de l’appareil digestif et du système nerveux, et amenant, sous l’influence de l’insolation, un érythème (érythème pellagreur) localisé aux régions exposées directement aux rayons solaires.
Les altérations du tube digestif peuvent s'étendre depuis les lèvres jusqu’à l'intestin. La muqueuse buccale est sèche, gercée et fendillée. Les malades sont atteints de dyspepsie, de gastralgie, de pyrosis, de vomissements et quelquefois d’une boulimie tout à fait particulière. Plus constamment encore, ils sont affectés d’une diarrhée abondante, en rapport avec des ulcérations intestinales et qui devient véritablement colliquative à la période terminale de la maladie.
Les symptômes nerveur sont très variés et vont depuis la
céphalalgie et l'affaiblissement intellectuel jusqu'à la paralysie, où plutôt à une parésie généralisée, ressemblant à la paralysie générale, et qui est sous la dépendance de lésions médullaires aujourd'hui bien connues. On observe aussi des vertiges, des troubles de la vue et des troubles intellectuels: dans certains cas graves, une monomanie spéciale, celle du suicide par submersion.
C'est au milieu de ce complexus symptomatique que se développe l'érythème pellagreuxr. Celui-ci, ainsi que l’a montré Bouchard, est un simple érythème solaire, produit sur une peau rendue plus vulnérable par sa nutrition défectueuse. W apparaît vers l'équinoxe de printemps, à une époque où la lumière solaire, renfermant plus de rayons chimiques, est plus rubéfiante. Il siège exclusivement sur les parties découvertes : le dos des mains, la face, la partie découverte de l’avant-bras, le dos des pieds chez les ouvriers qui marchent pieds nus, le devant de la poitrine chez ceux qui ont habituellement leur chemise ouverte. Il s'arrête, sur toutes ces régions, juste aux points où commencent les vètements:; 7/ n'intéresse que la partie des téquments exposée directement aur rayons solaires.
La cause première de la pellagre n'est pas connue. La maladie, bien que toujours semblable à elle-même, peut naître dans des conditions différentes, qui ont toutes, néanmoins, pour aboutissant commun, la déchéance de l'organisme.
C'est d’après ces conditions étiologiques différentes que les auteurs ont distingué plusieurs espèces de pellagre :
1° La pellagre endémique ;
2° La pellagre sporadique ;
3° La pellagre alcoolique ;
4° La pellagre des aliénés.
On a voulu aussi considérer ces trois dernières formes, non comme des pellagres vraies, mais comme des érythèmes pellagroïdes. Celle opinion est inexacte, mais mérite d'être discutée. L'étiologie doit ètre, en effet, la base de toute thé-
rapeutique.
Les médecins qui ont cherché à distinguer et à séparer les érythèmes dits pellagroïdes de la pellagre endémique sont ceux qui sont fidèles, inconsciemment peut-être, à l'opinion d'après laquelle la pellagre serait due à l'alimentation par le maïs ou à l’usage du maïs altéré. La vraie pellagre pour eux serait la pellagre maïdique.
Or, il est surabondamment prouvé aujourd’hui par Hameau (d'Arcachon), par Bouchard, par Hillairet, par beaucoup d’autres et par nous-même que le maïs, altéré ou non, n’est pas la cause de la pellagre. Il n’agit, dans la production de la maladie, que comme une alimentation 2nsu/ffisante ou défectueuse.
Sans entrer dans des détails que ne comporte pas cet article, voici des preuves convaincantes :
À. — La pellagre endémique existe dans des pays où le maïs ne pousse pas, par exemple en Pologne’.
B. — Dans les pays où on consomme du maïs, c’est surtout quand la récolte de l’année précédente est épuisée, quand les paysans sont obligés de manger du maïs qui n’est pas encore mûr, que la maladie se développe, parce que, dans ces conditions, la graine constitue une nourriture insuffisante ?.
C. — On peut éviter la pellagre, même en se nourrissant de mais, pourvu qu'à cet aliment on ajoute un peu de vin ou un peu de viande, c’est-à-dire si l’on rend l'alimentation plus substantielle, plus réparatrice.
Par conséquent le maïs, en tant que maïs, n’est pas la cause de la pellagre; il constitue seulement une nourriture inférieure et insuffisante. La pellagre maïdique n’est donc pas une maladie spécifique.
D'autre part, ce qu'on a appelé les pseudo-pellagres ou les érythèmes pellagroïdes, la pellagre sporadique, la pellagre des aliénés, la pellagre alcoolique, présentent, bien qu’à un degré généralement moindre, les mêmes symptômes digestifs, les
4. Communications orales de M. RemBIELENSKI et de Ml: CHszANOWSKA.
2, Communication orale du Dr CREZZULESCO, ancien ministre de Roumanie, à Paris.
mêmes symplômes nerveux que la pellagre endémique, et nous ajoutons les mêmes lésions : lésions hépatiques, lésions intestinales, lésions médullaires,ainsi que l’un de nous l’a montré avec M. Sergent, dans une communication à la Société médicale des hôpitaux (juillet 1895).
Ces diverses pellagres ou pseudo-pellagres sont done des formes ou des degrés différents de la méme maladie, mais ne peuvent être séparées comme des états morbides distinets.
En résumé, toutes les causes que nous venons de signaler : l'alimentation par le maïs, l'alimentation insuffisante ou défectueuse quelconque, l'alcoolisme, l'aliénation mentale, produisent la pellagre, et la même pellagre, par des procédés différents, je le veux bien, mais par des procédés qui, tous, ont pour résultat commun la déchéance physique ou mentale, la dépression de l'organisme. D'après cette conception, la pellagre est véritablement le 7al de misère, suivant l’ancienne expression lombarde.
Les lésions anatomiques de la pellagre présentent les caractères des lésions d’origine toxique. Il est vraisemblable que toutes les causes déprimantes que nous venons d’invoquer, en troublant profondément la nutrition, déterminent des réactions cellulaires ou humorales, qui aboutissent à la formation de poisons organiques autogènes.
D'après cette conception, les lésions intestinales (uleérations), hépatiques (dégénérescence graisseuse), médullaires (sclérose) de la pellagre seraient véritablement d'ordre toxique et dépendraient d’une auto-intoxication secondaire.
Traitement alimentaire et hygiénique.
D'après ce que nous venons de dire, d'après l'exposé des causes de la pellagre, on conçoit que cette partie du traitement est, de beaucoup, la plus importante.
Pour prévenir la pellagre, chez les populations qui vivent
de maïs, on recommandera la culture du maïs quarantain, qui pousse rapidement. On le sèmera de bonne heure, de facon à le récolter avant la saison des pluies; on ne le récoltera que lorsqu'il sera arrivé à complète maturité. Les épis seront conservés à l'abri de l'humidité, ainsi que la farine qui résultera de la mouture des grains.
Si, malgré ces précautions, le maïs est altéré par le verdet, devient la proie du parasite, il faudra l’écarter de l’alimentation. On a proposé, pour détruire le champignon nuisible, le sporisortum maïdis, de faire bouillir les grains avariés à 120°, avec de la chaux vive, et de les dessécher ensuite au four. Mais cela ne suffit pas pour faire du maïs verdéramé un aliment convenable; car, en dehors de l’action nocive, non démontrée, du verdet, le maïs altéré est surtout un aliment insuffisant, parce que le champignon siège près du hile du grain, dans sa partie azotée, qu'il détruit en se l’assimilant pour son compte.
Si cela est possible, pour compléter la prophylaxie de la pellagre, il faudra associer au maïs un peu de vin, un peu de viande et améliorer l'hygiène des populations, tout en rendant leur alimentation plus substantielle.
Ce traitement prophylactique est en même temps le traitement curatif de la pellagre maïdique, quand la maladie n'est pas trop avancée.
C'est également par une hygiène convenable, par une alimention réparatrice qu'on combattra la pellagre sporadique, la pellagre des aliénés, la pellagre alcoolique. Pour cette dernière, il faut, en premier lieu, supprimer la cause, c’est-à-dire l'abus de l'alcool.
Traitement médicamenteux.
I comprend tous les médicaments toniques, stimulants et réparaleurs : les préparations de quinquina, de kola ou de
coca, l'alcool (excepté chez les alcooliques), les préparations martiales, V'acide arsénieuxr, préconisé surtout par Lombroso, la noix vomique et la strychnine. À cette médication interne on ajoutera avantageusement des bains sulfureux, des bains salés, des frictions sèches ou excitantes pratiquées avec une teinture alcoolique quelconque, etc.
Traitement des trois manifestations cardinales de la pellagre.
En dehors du traitement général de la maladie, les symptômes digestifs, les phénomènes nerveux et l’érythème pellagreux présentent des indications thérapeutiques particulières.
A.— Les /roubles digestifs seront combattus par les médicaments appropriés.
Contre les vomissements, on donnera la potion de Rivière, la glace; contre le pyrosis, l'eau de Vichy, le bicarbonate de soude, l'eau de chaux médicinale. Le régime lacté sera utile dans la plupart des cas, aussi bien dans les troubles de l'estomac que dans ceux de l'intestin.
La diarrhée des pellagreux est justiciable des médicaments habituellement employés contre ce syndrome : les astringents, {annin, extrait de ratanhia, cachou; les préparations opiacées, laudanum, élirir parégorique, extrait thébaïque, diascordium et thériaque; le sous-nitrate de bismuth; les antiseptiques intestinaux, salicylate de bismuth, benzonaphtol, salol, ete.; en dernier ressort, le nitrate d'argent à la dose quotidienne de un centigramme dans une pilule.
Nous avons quelquefois obtenu de bons résultats de pilules renfermant chacune un centigramme d'extrait thébaïque et dix centigrammes de tannin; cinq de ces pilules par jour; plus, une pilule de nitrate d'argent de un centigramme.
Mais il faut savoir qu'à la période ultime, quand l'intestin
présente des ulcérations, quand le foie est altéré, la diarrhée résiste à tout traitement.
B. — Les symptômes parétiques ou paralytiques, dépendant des lésions médullaires, sont très difficiles à traiter, car nous ne connaissons aucun médicament spécial qui puisse agir sur ces lésions. On en sera réduit à se servir des moyens communément employés dans toutes les scléroses médullaires, quelle que soit leur origine. L'iodure de potassium administré par la bouche, si l'estomac le permet, ou en lavement, le sulfate de strychnine, la révulsion sur la colonne vertébrale, sous forme de pointes de feu, les frictions générales excitantes, les bains sulfureux seront les procédés thérapeutiques auxquels il faudra avoir recours, mais qui ne pourront donner des résultats que si les lésions médullaires sont encore très peu avancées.
C. — Quant à l’érythème pellagreux, nous possédons plus d'action sur lui. Quand la maladie n’est pas invétérée, il suffit souvent de soustraire le malade à l’action des rayons solaires, pour voir disparaître les lésions cutanées. Les malades hospitalisés, que leur état général fait maintenir au lit ou à la chambre pendant quelque temps, guérissent assez rapidement de leur érythème. Mais la lésion cutanée reparaît dès qu'ils sont soumis de nouveau à l’action du soleil.
Chez ceux qu'on ne peut hospitaliser, il faut protéger les régions habituellement découvertes, les mains, les pieds, la poitrine avec des gants, des chaussures, des vêtements bien fermés, la figure au moyen de chapeaux à larges bords.
En même temps, pour calmer l’inflammation cutanée, l'irritation des téguments et la cuisson douloureuse qui en résulte, on fera des applications émollientes (compresses d'eau de quimauve boriquée) sur les régions érythémateuses.
Les wlcérations et les fissures, qui compliquent toujours au bout d'un certain temps l’érythème pellagreux, seront pansées avec des pommades antiseptiques et calmantes, par exemple avec de la vaseline boriquée au dixième et cocaïnce au centième. Il faut se méfier des antiseptiques plus forts,
tels que l'iodoforme et surtout le salol, qui augmentent quelquefois l'inflammation cutanée et déterminent des éruptions artificielles.
Tels sont les principaux moyens à employer: mais il est bien évident que tout traitement général et toute médication locale n'auront chance de réussir que dans les pellagres au début. Quand l'économie est profondément altérée, quand l'intestin estulcéré, quand le foie est en dégénérescence graisseuse, quand la moelle est sclérosée, aucune thérapeutique ne peut triompher de cette déchéance totale de l'organisme.
Comme conclusion de cet aveu d'impuissance, nous ne saurions trop insister sur la nécessité de la prophylarie d'une maladie qu'il est si difficile de guérir, quand on l’a laissée se développer; d'autant plus que cette prophylaxie est facile, elle est toute dans des mesures d'hygiène. Il suffit d'améliorer l'alimentation des populations en proie à la pellagre pour prévenir la maladie et mème pour la faire rétrocéder si elle est encore à son début.
TABLE DES MATIÈRES