‹ Traité de thérapeutique appliquéeChapitre 33 sur 178 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

TRAITEMENT DE L’ODONTALGIE ET DE L'OSTÉO-PÉRIOSTITE ALVÉOLO-DENTAIRE

PAR

A. HUGENSCHMIDT

de Paris.

Considérations générales.

L'odontalgie ou névralgie dentaire a pour point de départ une lésion située en un point quelconque du trajet d’un des nerfs dentaires pour de là s'étendre à toutes les branches du trijumeau.

Les causes de l’odontalgie sont presque toujours : 1° une carie non pénétrante de l’ivoire, ou dentine, c’est-à-dire une carie n'ayant pas atteint la pulpe dentaire, une dentinite ; 2° une carie de l’ivoire pénétrante, c’est-à-dire ayant mis à découvert la pulpe, d’où pulpite ; 3° une dent morte, c’està-dire une dent dont la pulpe est détruite et en putréfaction ; c'est là la cause des périostites alvéolo-dentaires suppurées ou abcès alvéolo-dentaires; or, ces abcès sont une des causes les plus habituelles d’odontalgie.

Deux mots seulement pour rappeler l'anatomie de la dent.

TRAITEMENT DE L'ODONTALGIE. 107

On sait que la dent est divisée en trois parties : la couronne, le collet et la ou les racines; c’est la couronne qui nous intéresse particulièrement ici, car c’est presque toujours par elle que se font les infections.

La couronne, autrement dit la partie de la dent située hors de la gencive, comprend l’émail, l'ivoire et la pulpe.

L'émail, qui forme une couche plus ou moins mince sur toute la surface de la couronne, a pour propriété principale de protéger la dent contre les variations trop brusques de la température de l'air ou des liquides. Aussi dès que l'émail, pour une raison quelconque, a disparu d’un point de la couronne, la dent devient-elle plus ou moins sensible au chaud ou au froid. L'ivoire ou dentine se trouve alors, en effet, à découvert; or, il est traversé par les fibrilles dentinaires qui sont elles-mêmes en communication directe avec la pulpe dentaire, l'organe le plus sensible de l'économie. Nous n'avons pas besoin de rappeler que la pulpe, qui occupe la région centrale de la dent, est un faisceau vasculo-nerveux pénétrant dans la dent par le foramen situé à l'extrémité de la racine ou foramen radiculaire.

Ceci dit, comment différencier l’une de l’autre, pour les traiter convenablement, la dentinite, la pulpite et la dent morte, cause de la périostite alvéolo-dentaire ?

Au point de vue du traitement de la douleur de dent, c’est-à-dire de l’odontalgie, la dentinite et la pulpite peuvent être réunies. À quoi le médecin non spécialiste, — car c’est à lui que s'adresse cet article, — reconnaitra-t-il qu'il y a dentinite ou pulpite ?

Le signe physique cardinal et le plus facile à déterminer est la réaction que donne la dent suspecte lorsque l’on projette sur elle, avec une petite seringue, un peu d’eau très froide. Si le malade se plaint d'une augmentation de la douleur déjà existante ou si la douleur temporairement calmée est réveillée par l’eau froide, on peut affirmer que la dent est vivante et qu'elle est atteinte soit de dentinite ou de pulpite, et l’on est certain de ne pas avoir affaire à une dent morte. Nous pouvons aborder maintenant la question du traitement.

IT

Traitement.

À. — TRAITEMENT DE L'ODONTALGIE PAR DENTINITE OÙ PULPITE AIGUE

La dent, cause de la douleur, est plus ou moins excavée par suite de la carie. La première indication est de débarrasser aussi délicatement que possible la cavité des détritus alimentaires qui peuvent l’encombrer ; on la nettoiera ensuite en y injectant de l’eau boriquée tiède ou même simplement de l’eau tiède, si l’on n’a rien de mieux sous la main. On prendra ensuite une petite boulette d’ouate grosse comme un grain de chènevis, imprégnée de créosote où d'acide phénique pur, mais toujours en très petite quantité pour ne pas risquer de cautériser les parties avoisinantes. Cette petite boulette d’ouate est alors placée très légèrement dans la cavité cariée, aussi près que possible du centre de la dent; par-dessus on met deux ou trois petites boulettes d’ouate sèche; la dernière pourra être imprégnée légèrement de collodion, si l'on veut maintenir le pansement en place plusieurs jours.

Si, malgré ce pansement, la douleur ne cède pas, on pourra recourir au moyen suivant. On imbibe de laudanum une petite boulette d’ouate, on la roule ensuite dans du chlorhydrate de cocaïne où de morphine pulvérisé (qui se dissout dans le laudanum), et l’on introduit comme ci-dessus dans la cavité de la dent.

Si l’on préfère des mélanges tout préparés, voici quelques formules :

19 % Chlorhydrate de cocaïne. + . . D, É J äà 087,20 Chlorhydrate de morphine. | CLÉOSOLe RENE Pare LOL"

M. s. à. — Faire une pàtle à consistance de crème.

TRAITEMENT DE L'ODONTALGIE. 109

Appliquer une petite quantité de cette pâte sur une boulette d’ouate, qu’on placera dans la cavité de la dent cariée :

20 % Sulfate d’atropine. . . . . . . . . Oër 0 Sulfate de morphine. . . . . . . . 0sr,20 Laudanum de Sydenham. . . . . . 10 grammes.

M. s. a. — Usage externe.

Imprégner une petite boulette d'ouate (grosse comme un

grain de chènevis) et l’introduire dans la cavité.

39 œ Menthol. . . . . . . . . . . . . . . 2 grammes. Acide phénique . . . . . . . . . . . 3 — ŒRIOTCTONME EE OÙ — Chlorhydrate de cocaïne, . . . . . . 08,25

M. s. à. — Employer comme ci-dessus.

LOS OMIENTRO ES cramime.

Camphre . .- 2 —— Hydrate de chloral. 3 — Chloroforme. . . . . . . . . . . . . 4 —

M. s. a. — Comme ci-dessus.

Si l’on n'a aucune des solutions ci-dessus, on pourra employer l’antipyrine en solution saturée extemporanée. Le résultat est souvent très remarquable; un petit tampon imbibé de cette solution peut rendre de grands services contre la douleur, parfois très vive, qui suit l’avulsion d’une dent. Il suffit d'introduire le tampon dans l’alvéole.

Dans les cas très rares où la douleur n'a pas cédé aux mé- dicaments ci-dessus indiqués, nous avons employé avec succès le nitrite d’amyle, introduit dans la cavité cariée sur une boulette d’ouate.

Enfin, pour compléter les effets de ce traitement local, si surtout la douleur n’a pas entièrement disparu, on fera prendre quelques cachets d'antipyrine ou de phénacétine, et on fera une forte application de feinture d'iode sur la gencive autour de la dent.

L'acide arsénieur, qui est recommandé comme moyen local dans certains manuels ou formulaires contre l’odontalgie, ne doit jamais être employé lorsqu'il y a pulpite aiguë

(état que traduit symptomatiquement une douleur vive et continue, douleur qui caractérise justement l’odontalgie). Il faut attendre, avant de faire cette application, que les symptomes douloureux aient cessé au moins depuis deux jours. L’acide arsénieux, comme l’on sait, a pour résultat de détruire d’une façon permanente la vitalité de la pulpe dentaire, et par conséquent sa sensibilité. Si l’on a décidé la destruction de la pulpe, on prend une minime quantité d’acide arsénieux qu'on mélange avec de l’acide phénique ou de la eréosote, jusqu’à consistance de crème; la quantité à introduire dans la dent sur une boulette d’ouate doit ètre inférieure à une petite tête d’épingle et doit ètre appliquée exactement sur la pulpe, non sur la gencive; car, dans ce dernier cas, le résultat serait un sphacèle des parties molles, avec une nécrose de l’alvéole et du maxillaire. Ce petit coton arséniqué doit être soigneusement renfermé dans la dent, avec du colon collodionné, et maintenu en place vingt-quatre heures ; dans la majorité des cas, au bout de ce temps, la dent est devenue insensible.

B. — TRAITEMENT DE LA PÉRIOSTITE ALVÉOLO-DENTAIRE

Cette périostite est, comme nous l’avons dit en commencant, une des causes les plus fréquentes d’odontalgie ; d'autre part, au point de vue du traitement, il importe de la distinguer de ces deux autres causes que nous avons envisagées ensemble : la dentinite et la pulpite.

On pourrait dire que quatre-vingt-neuf fois sur cent, la périostite alvéolo-dentaire qui se termine par fluxion ou abeès dentaire est due à une racine dentaire ou à une dent morte, c’est-à-dire à une dent dont la pulpe ou faisceau vasculo-nerveux est gangrenée et en état de putréfaction.

Or, cette putréfaction se produit dans la cavité pulpaire, cavité close en ce sens qu'elle ne communique pas avec la bouche, c’est-à-dire avec l'air extérieur. Par suite, les produits de putréfaction de la pulpe dentaire, ne trouvant pas d'issue du côté de la cavité buccale, prennent la direction inverse, ils

TRAITEMENT DE L’ODONTALGIE. 111

passent par le foramen radiculaire (par où pénètre le faisceau vasculo-nerveux) et infectent le périoste alvéolaire qui s’enflamme et provoque les premières douleurs généralement très vives. La dent, siège du mal, devient de plus en plus sensible, le malade ne peut la toucher avec les dents antagonistes sans produire une douleur immédiate, et il lui est impossible de mastiquer du côté malade. Contrairement à ce qui existe dans les cas de dentinite ou de pulpite aiguë, la dent n’est sensible ni à l’air froid, ni aux liquides chauds ou froids.

Les douleurs sont lancinantes, continues et ne s’arrêteront, si l’on n'intervient pas, qu'un, deux ou trois jours plus tard, lorsque l’alvéole se perforera en raison de la compression considérable qu'elle subit de la part des produits inflammatoires et des gaz accumulés à son intérieur, qui se diffusent dans le tissu cellulaire environnant et constituent la fluxion. La joue, la lèvre ou le palais se tuméfient en un très court espace de temps; à partir de ce moment la douleur aiguë cesse brusquement par suite de la décompression des tissus intra-alvéolaires.

Arrivons au traitement. Si le médecin est appelé au début de la périostite, alors que la dent est allongée et sensible seulement à la pression, il devra immédiatement nettoyer à fond la cavité cariée afin d'arriver à la chambre pulpaire de facon à ouvrir cette cavité pour que les produits de la décomposition de cette pulpe, au lieu d'aller infecter le périoste en s’'échappant par le foramen radiculaire, puissent s’écouler dans la cavité buccale.

Dès que la dent est débouchée, on voit du pus s’écouler lentement par l’orifice que l’on a pratiqué, et la douleur cesse aussitôt.

Si, d'autre part, la dent a été obturée et si l’on n’a pas, ce qui est le cas du médecin non spécialiste, à sa disposition une petite vrille ou trépan, on agira extérieurement.

Sion voit le malade pendant les premières douze heures, on lui appliquera plusieurs couches de teinture d'iode sur la gencive.

La réfrigéralion locale donne d'excellents résultats au début d'une périostite alvéolo-dentaire; l'application continue d'un morceau de glace ou d’une vessie de glace sur la joue ou la lèvre, selon la dent malade (pendant plusieurs heures si c'est nécessaire, Jusqu'à disparition complète de la douleur), fera souvent avorter une périostite.

Les émissions sanguines locales donnent aussi de bons résultats. On fait sur la gencive, au-dessus ou au-dessous de la dent malade, et au niveau du sommet de la racine, deux ou trois piqüres profondes avec le bistouri, en essayant de traverser la paroi de l’alvéole, afin d’arriver aussi près que possible de l'extrémité de la racine, ceci pour éviter au malade deux ou trois jours de souffrance, qui représentent le temps nécessaire à la perforation naturelle de la paroi alvéolaire. De plus, en agissant ainsi, on évitera une fluxion dans la grande majorité des cas.

On peut employer également une sangsue, qu'il faut avoir soin d'appliquer sur la gencive à l’aide d’un tube de verre pour éviter qu’elle ne tombe dans l’æsophage.

On pourra aussi tailler dans une feuille de papier Rigollot deux petites bandelettes de 1 centimètre de large sur 2 de long, que l’on appliquera, l’une sur la face externe, l’autre sur la face interne de la gencive qui entoure la dent malade.

Si la douleur persiste, violente, malgré tout ce que l’on aura pu faire, reste l'injection sous-gingivale d'une solution d'antipyrine d'après la formule suivante :

7 Ghlorhydrate:de cocaïne. ... ... :… 08,01 ATEN ARR PRE EE ER RUES DO Eau tdistullée bouillie "tt EM cramines

Dissolvez. — Pour une injection.

Cette injection est généralement souveraine ; la douleur, après une exacerbation de quelques minutes, cesse presque toujours, mais ce moyen donne quelquefois lieu à une cellulite aussi désagréable qu'une fluxion.

TRAITEMENT DE L’'ODONTALGIE. 113

La préparation suivante nous à donné de bons résultats :

> Alcoolature d’aconit (feuilles)... . . . 287,50 Chlorate de potasse.. . . . . . . . . 3 grammes. SIFODIdE MONS NN AO Eau distillée. . . . . « . . . . : . . 150 — F.s. a. potion. — Par cuillerées toutes les deux heures.

Quel qu’ait été le traitement local employé, il ne faut pas oublier de soumettre le malade aux bains de bouche antiseptiques de cinq minutes de durée au moins chaque, avec des solutions antiseptiques, soit d'acide phénique, soit de chloral à 1 p. 100.

Si le malade se présente lorsque la fluxion est déclarée, il faut toujours essayer d'atteindre et d'ouvrir la cavité pulpaire ; on sera prévenu de l'ouverture de cette cavité par l'apparition du pus; mais si le médecin ne peut arriver à déboucher cette dent, il agira de la facon suivante. Deux hypothèses peuvent se présenter :

1° La dent ou racine, cause de la fluxion, est cariée à un haut degré et le malade ne dispose pas du temps matériel nécessaire au traitement de cette dent. Dans ce cas, il n'y a pas à hésiter. Il faut extraire la dent ou la racine, quels que soient le développement et l'acuité de la fluxion ; d’une part cette avulsion est sans aucun danger, d'autre part, elle soulage immédiatement le malade en lui enlevant son foyer d'infection. On ne tiendra donc aucun compte du vieux préjugé qui voulait qu'aucune dent ne fût enlevée durant le cours d’une fluxion, mais on prendra, cela va sans dire, toutes les précautions antiseptiques possibles avant et après cette opéralion.

2° La dent n'est pas suffisamment cariée pour être sacrifiée ou le malade veut la conserver à tout prix; dans ce cas, le médecin doit tourner son attention du côté de la paroi alvéolaire qui recouvre la dent malade. Ce qu'il devra éviter avant tout, c'est que l’abcès alvéolaire ne se dirige vers la peau, où l’on serait obligé de l'ouvrir, en produisant une cicatrice qui,

Page 1