LUXATIONS DES VERTÈBRES
A. — Réduction non opératoire des luxations vertébrales.
1° Indications de la réduction. — Les travaux de Dupuytren et de Boyer avaient eu comme résultat l'abandon des tentatives de réduction dans les luxations rachidiennes. Malgaigne leva cet interdit dans une discussion qui s'engagea en 1847 devant la Société de chirurgie, et Richet (1) se fit l'avocat de ce procédé. Il me paraît inutile, déclare-t-il, de démontrer l'opportunité de la réduction; elle est non seulement justifiée, mais commandée, d'une part, par la difformité et la gêne dans les mouvements, et, de l'autre, par les accidents graves qu'a fait naître et qu'entretient le rétrécissement du canal rachidien consécutif au déplacement des os. Toute la question est donc celle-ci : cette réduction est-elle possible?
§ 1er. Sa possibilité. — Il y a cinquante ans, l'observation malheureuse de Petit-Radel (2) servait à étayer les doctrines abstentionnistes. «. Lorsque je pratiquais la chirurgie à l'hôpital de la Charité de Paris, dit Petit- Radel, on y amena un enfant qui avait le col de travers, immédiatement après un coup que lui avait porté un écolier sur le derrière de la tête, pour lui faire voir comment on tuait les lapins clans son pays. On n'avait fait depuis trois jours aucune tentative pour redresser la tête, et l'enfant, du reste, se portait assez bien. On chercha à remédier à cette difformité, sans trop en connaître la cause ; mais le malade périt à la première tentative. » Il y avait bien encore quelques histoires analogues, qui couraient les traités classiques et servaient d'épouvantail aux chirurgiens tentés d'intervenir. Boyer aimait à raconter dans ses Leçons que l'on avait conduit chez lui un enfant de huit à neuf ans, qui, en faisant des culbutes sur un lit, s'était luxé une apophyse oblique inférieure droite : « Desault n'osa pas entreprendre la réduction, et, pour s'en défendre, il
(1) Richet. Des luxations traumatiques du rachis. Thèse de concours, 1851, p. 8.">. (2i Petit-Radel, in Bover. Traité des maladies chirurgicales, t. 111, p. 050.
ne cacha pas aux parents du jeune malade qu'il ne pouvait pas assurer que l'enfant ne mourût pas dans les tentatives. »
Trop de faits heureux contredisent ces légendes pour qu'il soit utile de les relater tous. Léveillé atteste d'ailleurs, comme l'ayant ouï de Desault lui-même, que la réduction fut obtenue chez l'enfant cité par Boyer. « Un chirurgien, qui se trouvait chez le maître, examina ce malade : tous deux furent d'avis de tenter si la réduction était possible, tout en avertissant la mère que l'enfant pouvait guérir ou périr entre leurs mains. Libres de leurs volontés, ils fixèrent les épaules ; la tête fut élevée doucement, et tournée insensiblement jusqu'à ce qu'elle eût repris sa position naturelle. La mère eut la récompense de sa courageuse résignation; les mouvements furent libres, et les douleurs cessèrent. » — Aux onze faits de réduction heureuse de luxations cervicales par Desault, Pouteau, Neumann, Barny, Schuls, Schrouth, Malgaigne, Dequevauvillier, que cite le Traité de Malgaigne, et que rééditent toutes les monographies, il est facile de joindre un gros contingent d'observations plus nouvelles. Mais, comme Thornburn, réunissant -41 tentatives de réduction avec 35 succès, le faisait observer au Congrès de l'Association médicale britannique de 1894, la presque totalité de ces réductions heureuses concerne des luxations unilatérales, et la variété cervicale des déplacements rachidiens. On s'explique, au reste, qu'aux régions dorsale et dorso-lombaire, l'étroit emboîtement des apophyses articulaires rende bien difficile la luxation pure et simple des vertèbres sans fracture concomitante ; ce ne sont plus alors que des fractures compliquées. Dans un fait de luxation de la première lombaire avec énorme déplacement, Davies Colley (1) pratiqua la réduction sous le chloroforme et appliqua un appareil plâtré : laguérison eut lieu au bout de deux mois.
§ 2. Importance d'un diagnostic exact. — Il est indispensable que le diagnostic du déplacement vertébral soit précis ; sinon, l'on s'expose à des manipulations inopportunes. Or, ce diagnostic n'est pas toujours aisé : les trois cas de Nieden (2) sont bien instructifs; le premier ne présente aucun déplacement visible, et, cependant, l'autopsie montre une luxation de la septième cervicale sur la première dorsale; sur son second blessé, il trouve la ligne des apophyses épineuses rectiligne, et ne constate qu'un intervalle anormal entre les deux derniers processus épineux de la région cervicale; or il y avait une fracture de la septième cervicale basculée en avant. Que fût-il arrivé si un diagnostic minutieux eût mené à une intervention? Peut-être le succès, peut-être la mort quand même, car, chez le second blessé, on trouva un abondant épanchement sanguin au-dessous de la dure-mère et dans la substance grise de la moelle.
Voilà, en effet, l'inconnue : n'a-t-on point affaire, quand on observe des symptômes paralytiques, à d'irrémédiables lésions médullaires qui frappent de stérilité toute tentative de réduction? Dans le cas de Bernheim (3),
(1) Davies Colley, Médical Times, avril 1884, p. 4G5.
(2) Nieden, Berlin, /clin. Wochenschr., n° 50, 1878, p. 742.
(3) Bernheim, Mém. de la Soc. de Nancy, 1881, et Spira, Thèse de Nancy, 1881, n° 131.