‹ Traité de thérapeutique chirurgicale et de technique opératoire. Tome quatrièmeChapitre 46 sur 221 · LE CAS · texte numérisé non relu

LE CAS

DES XIPHOPAGES HINDOUES RADICA-DOODICA

L’opération qui fut pratiquée d’urgence le 9 février 1902, à deux heures et demie de l’après-midi, par M. Doyen, pour séparer les jumelles xiphopages Radica et Doodica, présente de nombreuses particularités. Nous allons étudier successivement:

i° L’anatomie du pédicule d’union de Radica-Doodica et des monstres xiphopages en général;

2° La technique de l’opération, telle qu’elle a été pratiquée sur Radica-Doodica, et les suites opératoires ;

3° Nous ferons suivre cette observation de la description des lésions observées sur le corps de Doodica et de considérations physiologicopathologiques sur l’évolution de la tuberculose chez les deux jumelles et la pathogénie de la fièvre.

1° ANATOMIE DU PÉDICULE D’UNION DES JUMELLES XIPHOPAGES RADICA-DOODICA ET DES XIPHOPAGES CHINOIS

Le mode de réunion de Radica et de Doodica mérite d’attirer l’attention. En effet, avant l’opéi*ation, lorsque les deux fillettes étaient côte à côte, il existait entre elles un véritable pont de tissus. Ce pédicule s’étendait de la jonction des deux appendices xiphoïdes, qui formaient sa limite supérieure, jusqu'à l’ombilic. La cicatrice ombilicale se trouvait située à la partie moyenne de son bord inférieur. La hauteur du pédicule était de i4 centimètres environ, sur une épaisseur de 4 à

OPÉRATIONS SUR LE PÉRITOINE. 107

5 centimètres. Je donne des dimensions approximatives, car ce pédicule d'union, comme on en jugera plus loin, se modifiait suivant la position des enfants. Je dois d’ailleurs ajouter que l’état des deux petites malades était très précaire, quand elles sont arrivées chez moi ; et, de

Fig. 91. - — Radica-Doodica en 1901.

peur de les fatiguer, je n’ai voulu pratiquer, avant l’opération, qu’un seul examen de cinq minutes à peine, y compris le palper abdominal et l’auscultation du thorax. J’ai constaté alors que la membrane d'union, comme on l’a improprement nommée, était recouverte de tracés faits au crayon dermographique, qui témoignaient de nombreux

io8 TRAITÉ DE THÉRAPEUTIQUE CHIRURGICALE.

examens antérieurs. Je me rendis compte immédiatement que le seul moyen de juger du mode de jonction des deux jumelles était, puisque les fillettes se trouvaient trop faibles pour être mises sur leurs jambes, de soulever Doodica au-dessus de sa sœur, comme on le pratiquait lorsqu’on voulait changer les fillettes de côté. Lorsque Doodica se trouvait ainsi soutenue au-devant de sa sœur, cette dernière demeurant couchée sur le dos, la dimension du pont de jonction variait considé-

Fig. 92. — Les xiphopages chinois. Fig. 93. — Les xiphopages chinois. iro position. Liou-Tang-Sen, à droite de 2e position. Liou-Tang-Sen, à gauche Liou-Seng-Sen. de Liou-Seng-Sen.

rablement suivant qu’on éloignait l’enfant ou qu’on la rapprochait de Radica, et le pédicule commun disparaissait presque complètement lorsque les deux sœurs se trouvaient placées sternum contre sternum.

Le pédicule présentait au contraire sa plus grande dimension dons tous sens lorsque les enfants se trouvaient dans le décubitus latéro dorsal, la seule position qui leur fût possible au lit. Radica reposait habituellement a droite de Doodica, chacune d elles étant soutenue au dehors par un coussin. Lorsqu’on supprimait le coussin, le poids du corps entraînait chacune des jumelles de son côté, tiraillait le pédicule d’union, et l’allongeait aux dépens delà peau et des tissus de la paroi abdominale. Les deux fillettes étaient obligées de croiser réciproquement leurs bras derrière la nuque l’une de l’autre. C’est dans cette position du décubitus latéro-dorsal symétrique que le pédicule présentait ses

OPÉRATIONS SUR LE PÉRITOINE

dimensions les plus considérables, c’est-à-dire 8 à io centimètres de largeur, 12 à i4 c'entimètres de hauteur, et 4 centimètres d’épaisseur. Les dimensions transversales du pédicule se trouvaient naturellement beaucoup moindres sur sa face postérieure, qui servait de charnière, que sur sa face antérieure, et cette face postérieure devenait à son tour la plus large quand elle se trouvait en avant, c’est-à-dire lorsqu’on avait changé les deux enfants de côté.

Je me rendis compte également qu’il était inutile de faire supporter

Fig. 94 - — Les xiphopages chinois vus de profil.

A droite de la figure, Liou-Tang-Sen.

aux enfants la fatigue d’une épreuve radiographique, car la cage thoracique était normale chez toutes deux, à l’exception de la soudure bixiphoïdienne. L’examen phonendoscopique du pédicule, qui avait beaucoup fatigué les enfants avant leur entrée chez moi, était également inutile et ne pouvait donner aucun résultat pratique. L’auscultation du thorax démontrait chez les deux jumelles une respiration rude des sommets, sans aucun signe précis de tuberculose pulmonaire. Elles ne toussaient et ne crachaient ni l’une ni l’autre. Tout examen prolongé était à ce moment impossible, car Doodica se trouvait dans un état de faiblesse extrême : elle avait le ventre tendu, ballonné, et douloureux à la pression. On pouvait cependant reconnaître sous la main de nombreuses nodosités de tuberculose intestinale et péritonéale et il était impossible de vérifier si le foie était inversé chez l’une et l’autre des deux

no

sœurs. En effet Doodica était atteinte de diarrhée fétide. Sa température atteignait 3g0 et il était impossible d'examiner sa sœur sans la faire crier d’effroi. Radica présentait au cou et à l’aisselle droite des plaies encore mal cicatrisées, résultant de la suppuration de ganglions tuberculeux. Nous verrons plus loin que le poids de Doodica était, 8 jours après l’opération, de 12 kgr. 1/2, celui de Radica de 19 kilogrammes, différence énorme entre ces deux enfants, dont la taille était, pour Radica, de 1 m. 4o et pour Doodica de 1 m. 35. L’examen rapide du pédicule d’union me permit de reconnaître que la séparation des jumelles devrait être faite rigoureusement sur la ligne médiane et qu’il ne pourrait être retranché aucune portion des tissus intermédiaires aux deux sujets. Il n’y avait donc pas, à proprement parler, de membrane d’union : la jonction se faisait de l’appendice xiphoïde à l’ombilic.

Supposons que l’on vienne à inciser, entre ces deux points, la paroi abdominale des deux jeunes enfants, que l’on avive les deux foies, pour les suturer ensemble, et que l’on réunisse ensuite le péritoine pariétal, les aponévroses, les appendices xiphoïdes et la peau, on obtiendrait artificiellement des xiphopages du type Radica-Doodica. On verra plus loin que la réunion des deux foies se faisait dans un dédoublement de la faulx de la veine ombilicale.

11 était intéressant de vérifier ces données anatomiques par l’examen des xiphopages chinois, les frères Liou-Tang-Sen et Liou-Seng-Sen.

Nous avons retrouvé chez eux les particularités anatomiques que nous avions observées chez les jumelles hindoues.

Le pédicule de jonction est en apparence, chez les jumeaux chinois, beaucoup plus allongé que celui de Radica-Doodica.

Il est aussi beaucoup plus petit : sa circonférence est de 23 centimètres, sa hauteur de 9 centimètres et son épaisseur de 3 centimètres environ.

La taille des jumeaux est de 1 m. 44-

Ils sont âgés de 17 ans.

La partie supérieure du pont de jonction est constituée, au-dessous de la peau, par une large voûte cartilagineuse triangulaire, qui se prolonge en bas et de chaque côté par un rudiment de cartilage costal.

L’allongement apparent du pédicule d’union est dû à une déformation assez considérable des deux extrémités inférieures des sternums, qui se trouvent fortement tiraillés. Les deux enfants sont vigoureux et paraissent ne pas souffrir de ce tiraillement. Le pédicule d’union est constitué dans les deux tiers inférieurs par la peau et le péritoine seuls. On perçoit à la partie supérieure le pédicule hépatique, qui se reconnaît parfaitement entre les doigts. Ce pédicule est très étroit; il mesure

OPÉRATIONS SUR LÉ PÉRITOINE

à peine 20 millimètres de hauteur sur 6 à 7 millimètres d épaisseur. Il est allongé et fibreux.

L’expérience du bleu de méthylène serait ici très intéressante, pour juger de l’importance relative des courants vasculaires qui doivent exister dans les deux directions entre les deux jumeaux.

Ces enfants ont eu la variole simultanément il y a douze ou treize ans.

La comparaison de leur cas et de celui de Radica-Doodica prouve que l’opération devient plus facile lorsque les sujets avancent en âge,

Fig. 95. — Les xiphopages chinois étendus sur le lit. Aspect de l’ombilic commun à la partie inférieure du pédicule d’union,

parce que le tiraillement continuel du pédicule d’union réduit progressivement le volume du pont hépatique, qui subit petit à petit la transformation fibreuse.

Le pédicule d’union se comporte assez différemment suivant la position des deux frères. Il est beaucoup plus aplati sur sa face antérieure lorsque Liou-Tang-Sen est à la droite de Liou-Seng-Sen que lorsque les deux frères sont placés dans la situation contraire. Il en était de même de Radica-Doodica, et Radica se trouvait habituellement à droite de Doodica, qui ne pouvait supporter longtemps la position contraire et ne la demandait que pour obtenir par ce changement un peu de repos.

Les jumeaux xiphopages prennent donc très jeunes l’habitude de demeurer en contact par le même côté et cette position de prédilection devient plus tard une nécessité, par suite des déformations, bien visibles sur la radiographie de Radica, qui se produisent du côté de la cage thoracique et de l’axe rachidien. Si l’on avait à choisir le moment

le plus favorable pour l’opération, on serait ainsi conduit à préférer, dans le cas où les xiphopages sont bien portants, l’âge de i4 ou i5 ans. Plus tôt, la vascularisation et la friabilité plus grande du pont hépatique, ainsi que l’insuffisance de résistance vitale des très jeunes enfants, diminueraient sensiblement les chances de succès; trop tard, les déformations de la cage thoracique et du squelette, dues à l’attitude vicieuse habituelle des deux enfants, qui changent rarement de côté, seraient irrémédiables.

Il a été impossible de rechercher avant l’opération chez les deux jumelles l’inversion viscérale, en raison de leur faiblesse extrême, qui ne permettait pas une exploration prolongée.

Page 1