VERTÉBRALE
Weber a démontré que dans le tronc, les mouvements les plus étendus de la colonne vertébrale se passaient dans les articulations des dernières dorsales et des premières lombaires. Ces régions les plus mobiles sont les plus exposées aux conséquences des mouvements forcés, et c'est à l'union du dos et des lombes qu'on observe le plus souvent les douleurs et la gêne des mouvements qu'occasionnent les entorses. Cellesci sont de deux ordres : les unes, en quelque sorte passives, produites sur les liens fibreux et musculaires par les impulsions extérieures; les autres actives, succédant à des contractions irrégulières des muscles , dans les efforts que l'on désigne sous le nom de tours de rein.
§ 1, Entorses produites par une impulsion extérieure.
Tous les mouvements forcés de la colonne en avant, en arrière ou sur les côtés, peuvent produire des distensions ou des déchirures des muscles et des ligaments du côté distendu par l'inflexion forcée. Les expériences nombreuses que nous avons faites, M. Pomiès et moi (1), ont démontré que les
(i) Traité des maladies des articulations., t. II, p. 455,
désordres s'observaient constamment dans la partie la plus mobile de la colonne, c'est-à-dire au niveau des deux dernières dorsales ou des deux premières lombaires. Lorsque linflexion était portée très loin, des (raclures qui ne laissaient souvent à leur suite aucune difformité apparente, se joignaient aux lésions des parties molles. Ainsi, la flexion forcée en avant produisait l'écrasement du corps des vertèbres, et l'arrachement des apophyses épineuses ou des lames vertébrales, par les ligaments distendus.
Des lésions semblables à celles que les expériences cadavériques permettent d'étudier dans leurs détails se produisent sans doute sur le vivant : ainsi, lorsqu'un fardeau pesant est placé brusquement sur les épaules d'un homme courbé pour le recevoir, des douleurs vives peuvent se faire sentir aux reins, au moment où se produit la flexion forcée. La persistance de ces douleurs et l'apparition des ecchymoses prouvent la déchirure des parties molles, et souvent les gibbosités consécutives établissent la probabilité d'un écrasement du corps des vertèbres.
Il est évident que les entorses de ce genre exigent impérieusement le repos, et qu'il est indispensable de forcer les malades à séjourner au lit. Je suis même porté à croire que lorsque la flexion a été violente, accompagnée dune douleur brusque et intense, il est prudent de traiter le malade comme s'il avait une fracture de la légion dorso-lombaire, et d'employer d'abord la gouttière vertébrale, et plus tard le tuteur que je décrirai dans les articles suivants. Faute de ce traitement préventif, des gibbosités mortelles peuvent survenir un an ou deux après une entorse, ainsi que Léveillé (1) et quelques auteurs en ont vu des exemples, et ainsi que je lai constaté récemment chez un malade ayant une gibbosité et un abcès par congestion qui l'ont réduit au dernier degré du marasme. Ses maux de reins dataient d'une flexion forcée, produite par le poids d'un sac de blé que 1 on avait laissé tomber brusquement sur ses épaules au moment où il s'apprêtait à le porter. Sans doute si au lieu de continuer son travail de
(i) Nouvelle doctrine chirurgicale, t. II.
cultivateur pendant près d'une année, et maigre les avertissements que lui donnait la continuité des douleurs, il eût gardé le lit dès le principe et n'eût marché plus tard qu'avec un tuteur de la colonne, les accidents qui doivent le faire périr auraient été prévenus.
§ 2. Entorses produites par la contraction des muscles.
Je veux parler ici des douleurs qui se font sentir dans la région dorso-lombaire de la colonne à la suite d'un mouvement de torsion spontané, effort différent de celui qui nous a occupé jusqu'à présent et dans lequel l'impulsion était produite par un corps extérieur. Les contractions violentes et irrégulières des muscles qui sont ici le point de départ des accidents, laissent à leur suite des douleurs qui ont été très diversement interprétées. Mothe et Sédillot (1) les ont fait dépendre d'une rupture des fibres musculaires; Lieutaud , Pouteau, Portai, etc. (2), les ont attribuées à une luxation des muscles; enfin, Martin aîné, ancien chirurgien en chef de l'hospice de la Charité de Lyon, admet dans ces cas l'existence d'un état de contracture douloureuse. Cependant malgré cette diversité dans la manière d'envisager la nature du mal, la plupart des chirurgiens s'accordent à conseiller la même méthode de traitement.
On trouve dans Lieutaud (3) le passage suivant : « H faut encore distinguer de la fausse néphrétique, une douleur lombaire très vive avec impuissance de mouvement qui attaque subitement après un effort violent ou même en se redressant lorsqu'on a été courbé dans une certaine attitude. C'est une vraie entorse qu'on peut guérir sur-le-champ, en rétablissant la partie déplacée ainsi qu'on le pratique pour le pied; mais je ne sais par quelle fatalité les chirurgiens ne sont pas ordinairement heureux dans cette petite entreprise, que l'on aban-
(i) Mothe, Mélanges de chirurgie et de médecine, Pans, 1812, t. I, p. 296. — Sédillot, De ruptura musculari, 1796, i n - 4 •
(2) Lieutaud, Précis de médecine pratique. — Pouteau, OEuvres posthumes, t. II. — Portai, Précis de la chirurgie pratique; Anatomie médicale, Paris, l8o5, t. II.
(3) Lieutaud, loc. cit., 5Sj,
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donne à des gens sans expérience et qui s'en acquittent pourtant bien en frottant fortement la partie bien huilée avec le pouce seul ou avec toute la main. J'ai fait faire quelquefois cette opération par le premier venu et presque toujours avec succès. »
Au commencement de 1837 , Martin aîné envoya à la Société de médecine de Lyon un mémoire intitulé : Du Traitement de quelques affections musculaires faussement attribuées jusqu'à ce jour au rhumatisme. Conduit par une suite de raisonnements qu'il n'est pas de notre sujet d'indiquer, à penser que les accidents douloureux qui arrivent subitement dans les reins à la suite d'un effort, dune fausse position ou de l'action d'un courant d'air froid, peuvent dépendre de la contraction irrégulière des muscles et qu'on peut faire cesser cette contraction par un massage prolongé, l'auteur de ce mémoire dit : « Je me proposais de faire des recherches et des expériences dans ce nouveau champ de découvertes à la première occasion ; elle ne tarda pas à se présenter.
» Un mois après, je fus appelé auprès d'un malade affecté d'un violent lumbago ; il était couché dans son lit à la renverse, en proie à une sensation de douleur gravative dans la région lombaire; cette douleur devenait aiguë jusqu'à produire la syncope dès qu'il exécutait les moindres mouvements pour changer de position. Ce ne fut pas sans peine que je parvins à le placer à bouchon pour porter mon investigation sur l'état des muscles sacro-lombaires. Je reconnus que ceux qui appartenaient au côté gauche du rachis étaient spasmodiquement contractés, et que les faisceaux fibreux désignés sous le nom générique de multifidus d'Jlbinus formaient autant de petits cordonsroides et tendus qui tiraillaient vivement les vertèbres auxquelles ils s'attachent et imprimaient une courbure latérale vicieuse à la colonne lombaire; je n'hésitai pas aies masser fortement avec les doigts dans toute l'étendue de leur tension contractile, et je parvins, en moins de dix minutes, à effacer complètement tous les cordons que j'avais découverts par le tact àplusou moins de profondeur. Celte opération terminée, les douleurs cessèrent immédiatement. Tous les mouvements du corps s'exécutèrent sans gêne. Le malade se leva, s'habilla
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sans aitle et reprit le cours de ses occupations joui nalièrcs.
» A quelque temps de ià, devant nie réunir, pour consulter sur un (as grave de médecine opératoire, avec quelques confrères du nombre desquels était mon illustre ami Marc- Antoine Petit, il me lit prier par un message de l'excuser auprès de la réunion à laquelle il était empêché d'assister par un violent lumbago qui le retenait sur sa chaise longue. Je reçus son message sur les neiil heures du malin ; nous devions nous réunira onze heures; je me rendis aussitôt auprès de lui, et je lui promis une guérison subite s'il voulait se soumettre à une manœuvre dont je lui donnerais l'explication ihéoriqueaprcs la réussite. Il prit de prime-abord ma promesse pour une plaisanterie; mais, l'ayant assuré du plus grand sérieux que je pouvais escamoter son lumbago dans moins de dix minutes, il me dit en plaisantant : Allons, mon cher escamoteur, voyons, mets-toi à l'œuvre. Je le plaçai dans la position convenable, et, me mettant à califourchon .sur son dos pour donner plus de force et de facilité au massage, je parvins, dans l'espace de cinq minutes, à effacer toutes les contractions partielles et irrégulières des faisceaux musculaires, et à lui rendre la pleine liberté de tous les mouvements dont il était privé. Il s'habilla et nous nous rendîmes ensemble au domicile du malade pour lequel nous devions consulter.
» Il s'est écoulé plus de trente ans depuis cette observation, aussi présente à ma mémoire que si elle était d'hier. Je vois encore la figure étonnée démon excellent ami, l'hésitation avec laquelle il s aventurait à se mouvoir en tout sens; je crois sentir encore l'impression de l'embrassade qu'il me donna dans l'effusion de sa reconnaissance.
» J'ai recueilli plus de cent observations du même genre; je me dispense de les présenter ici; elles n'offriraient qu'une répétition fastidieuse des mêmes tableaux et des mêmes succès; je n'en excepte qu'une seule : elle a un côté plaisant qui lui permettrait de figurer dans un feuilleton de gazette médicale.
w La femme d'un honnête ouvrier du pays que j'habite vint un jour me prier de visiter son mari ; il était, me dit-elle, relenu dans son lit depuis huit jours par un rhumatisme qui
résistait à tous les moyens de soulagement mis en usage par l'officier de santé qui le soignait. Je me rendis auprès de lui au moment où l'on se disposait à placer sur les régions lombaires deux emplàtres-vésicatoires. Après un court examen, je tirai à part l'officier de santé, et je fis de vains efforts pour lui faire comprendre la cause véritable des douleurs et le genre de manœuvre au moyen de laquelle je les ferais cesser en peu de temps. Il voulut entrer en discussion, je m'y refusai; il prit de l'humeur et se retira en haussant les épaules. Aussitôt après son départ, je me mis à l'œuvre. Le massage produisit en moins de dix minutes son effet ordinaire; le malade se leva et s'habilla sans aide. J'avais sur le cœur l'irrévérence du pli d'épaules ; j'imaginai d'en tirer une vengeance innocente en faisant reporter immédiatement les emplàtres-vésicatoires à l'officier de santé par le prétendu rhumatisé, afin de lui prouver que j'étais fondé, en pareil cas, à dire au malade : Surge et ambula. »
J'ai cité textuellement un long passage du mémoire de Martin aine, afin de ne rien enlever au charme de son récit. J'ajouterai que son frère, Martin jeune, après avoir été témoin de plusieurs guérisons opérées par le massage, y a eu recours lui-même nombre de fois avec un plein succès. Il recommande de presser fortement sur le muscle rétracté avec les deux pouces auxquels on imprime de légers mouvements de va-et-vient d'un ou deux centimètres. On masse ainsi et successivement le muscle dans chacune des parties de sa longueur, et l'on prolonge l'opération pendant 10 à 15 minutes. C'est surtout dans les accidents de Tordre de ceux dont il est question, c'est-à-dire dans les lumbago, suites d'efforts , qu'il a eu l'occasion d'observer les résultats les plus prompts et les plus complets.
Pour moi, j'ai employé un grand nombre de fois le massage sur la région lombaire. Si j'ai obtenu des résultats moins satisfaisants que MM. Martin, je l'attribue à ce que je n'ai pas opéré avec toutes les précautions qu'ils ont mises constamment en pratique. Peut-être, au lieu de pétrir, de conlondre en quelque sorte les muscles par une forie pression, faisais-je des mouvements trop semblables à ceux que l'on emploie dans
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les frictions; peut-être nie suis-je arrêté trop tôt, n'ayant pas prolongé les frictions au delà de 5 à 6 minutes. Je crois devoir aussi tenir compte de ce que la plupart des tours de reins que j'ai traités dans les hôpitaux étaient consécutifs à des efforts dans lesquels les malades, après avoir essayé de soulever un lourd fardeau, avaient eu le tronc fléchi en avant par ce fardeau trop pesant pour leurs forces : il y avait, dans ces cas, indépendamment dune énergique contraction des muscles, les déchirures en arrière et les écrasements en avant, qui sont dus à la flexion forcée de la colonne, et contre lesquels le massage est évidemment inutile. Quoi qu'il en soit, nous avons toujours vu ce moyen produire une amélioration au moins momentanée, et nous n'hésitons pas à le recommander surtout lorsqu'on ne peut supposer aucun écrasement de la colonne vertébrale, et où tout le mal dépend d'un mouvement vicieux ou exagéré.
Art. II. — Fractures et luxations de la région dùrso-lombaire