IV. — Chloral
Le chloral anhydre, qui correspond à la formule C^HCPO (aldéhyde trichlorée, hydrure de trichloracétyle), est un liquide incolore, gras au toucher, fumant à l'air, d'odeur éthérée, irritante, d'une saveur acre et caustique. Très avide d'eau, le chloral s'y unit directement, en dégageant de la chaleur, et en formant l'hydrate de chloral (C^HCFO + IPO). C'est ce dernier corps qui est employé en médecine sous le nom de chloral. Il est cristallisable.
Le chloral est très soluble dans l'eau, dans l'alcool, dans l'éther; il fond à 57° et, comme le chloral anhydre, dégage des vapeurs, même à la température ordinaire.
Quand il est pur, il se présente sous la forme d'un corps onctueux au toucher, d'une odeur aromatique, d'une saveur piquante et amère. Il doit se dissoudre dans l'eau, sans résidu, rester neutre au tournesol et ne pas précipiter le nitrate d'argent. On doit seulement employer, en médecine, le chloral très pur.
Absorption et élimin.vtion. — Le chloral étant soluble, on peut l'administrer par plusieurs voies, mais il faut choisir les
voies digeslives, de préférence au tissu cellulaire sous-cutané.
Il est absorbé très facilement et s'élimine par les poumons, la peau et surtout les reins ; dans l'urine, on trouve un peu de chloral et beaucoup d'acide uro-chloralique.
Comment le chloral agit-il sur le corps? Est-ce par dédoublement en chloroforme et acide foi^mique (Liebreich, Personne)? Est-ce par son action propre (L. Labbé et Goujon, Vulpian, Gubler)? Nous ne nous attarderons pas à discuter ces questions physiologiques; ce qui nous intéresse, c'est l'action sur les centres nerveux.
Action physiologique. — Système nerveux. — Tout le système nerveux subit l'influence du chloral; mais le cerveau est le premier et le plus profondément déprimé. L'homme sain, qui a absorbé de 2 à 3 grammes de chloral, ressent, au bout de cinq, dix, quinze minutes, une grande lassitude cérébrale : la pensée se ralentit, l'enchaînement des idées devient paresseux, la conscience est diffuse et le besoin de dormir l'emporte. Le sommeil est calme et ressemble assez au sommeil normal, sans cauchemars, avec quelques rêves parfois; les battements du cœur sont ralentis. Les cellules nerveuses sont manifestement influencées. Le sommeil dure de cinq à six heures. Au réveil, le sujet n'a ni céphalée, ni vomissements.
Avec des doses plus élevées (4 à 5 grammes), le sommeil est très profond ; la diminution de la sensibilité va parfois jusqu'à la perte absolue, avec abolition des réflexes.
L'explication est facile. Après le cerveau, le bulbe et la moelle épinière sont imprégnés par le chloral. Tout le système nerveux est envahi; seuls, les centres respiratoires et les ganglions automoteurs du cœur résistent. Le centre respiratoire n'est paralysé que par des doses toxiques.
Circulalion. — Malgré le grand nombre de travaux et d'expériences, on hésite à se faire une opinion sur l'action du chloral, sous le rapport de la circulation sanguine. Le chloral a évi-
•demmenl une action sur le cœur; une injection intraveineuse peut arrêter brusquement et définitivement ses battements. Mais, quand le chloral, à dose peu élevée, est introduit par la voie rectale, et même par le tissu cellulaire sous-cutané, le cœur n'est pas influencé d'une façon sensible.
Nous ne pouvons nous attarder à ces détails physiologiques qui, d'ailleurs, ont été l'objet de recherches très complètes de la part de Cl. Bernard^ Vulpian, Preissendorfer, François- Franck, Arloing. Ce qu'il faut retenir, c'est que le chloral, à faible dose, diminue, quoique légèrement et passagèrement, la pression sanguine. A haute dose, c'est un poison du cœur.
Il ralentit la respiration pendant le sommeil.
IJ" abaissement de la température est peu sensible : de 0°,5 à 1°; pourtant, d'après la dose administrée, elle peut descendre de plusieurs degrés centigrades : 2», 3", 4°, et même davantage. Nothnagel et Rossbach (1) pensent que cet abaissement est dû à l'augmentation du rayonnement calorique, àl'abaissement de la pression sanguine, à l'inactivité musculaire qu'apporte le sommeil.
Indications. — Le chloral est employé comme hypnotique^ anticonvulsif et pour son action déprimante sur le cœur et la pression vasculaire ; enfin, il est prescrit comme antiseptique. C'est pour son action hypnotique qu'il méinte le i-ang qu'on lui donne dans l'arsenal théi'apeutique.
C'est un somnifère généralement assez sûr. Il ne présente pas les inconvénients de l'opium : constipation et diminution des sécrétions. Pourtant, G. Sée donnait la préférence à la morphine, quand il s'agissait d'une insomnie douloureuse.
Le chloral est indiqué dans les insomnies avec excitation psycho-motrice, non comme sédatif direct, mais comme hypnotique. Dans ce cas, il est préférable de combiner son action à celle du bromure : on administre le bi'omure au dîner et le
(1) Nothnagel et Rossbach, Thérapeutique, trad. Alquier, Paris, 1889,
chloral au coucher. On est alors certain que le malade, anxieux ou agité, jouira d'un sommeil paisible plusieurs heures de suite. On peut encore réunir les deux sédatifs dans une môme potion.
Dans les insomnies purement nerveuses le chloral est ég-alement ordonné. La seule contre-indication sérieuse peut résulter de son action dépressive sur le cœur; on doit toujours examiner l'état de cet org-ane avant la prescription, et s'abstenir quand l'irrégularité des battements, lapetitesse du pouls fontcraindre une aggravation cardiaque.
Modes d'administration. — On emploie, de préférence, la solution sirupeuse avec, par exemple, du sirop d'écorce d'oranges amères. La dose usitée est de 1 à 3 grammes. On prescrit une préparation dont chaque cuillerée à soupe représente
1 gramme de substance active, qu'on verse dans une tasse de boisson chaude, pour diluer encore la solution et masquer, autant que possible, le goût âpre et amer. Il existe dans le commerce des capsules et des perles de chloral de 25 centigrammes. Au cas de refus par le malade, on peut l'administrer en lavements, rendus inoffensifs par l'addition de 100 grammes de lait et d'un jaune d'œuf, ou bien donner un lavement de
2 à 3 grammes de chloral dans un mucilage de gomme de 150 grammes.
Nous ne conseillons nullement les injections hypodermiques qui sont douloureuses et provoquent des abcès.