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CHAPITRE III MALADIES INFECTIEUSES

La syphilis et sa prophylaxie. — Si les causes sociales ne sont pas faciles à atteindre, il en est d'autres, telles que la syphilis, qui sont du ressort de l'hygiène et qu'on doit pouvoir vaincre.

On sait combien est considérable le rôle de la syphilis dans l'étiologie des maladies mentales et nerveuses. Fracastor, A. Paré, Swédiaur avaient déjà observé la dépression psychique au début de l'infection syphilitique. Kiernan (1), Parant (2), Hagelstein (3), Mairet (4), ont signalé des cas de troubles psychiques consécutifs à la syphilis. Tous les médecins connaissent Tépilepsie syphilitique, surtout depuis les beaux travaux de . Fournier; ils savent les lésions que la syphilis produit sur l'encéphale, les méninges, la moelle, les nerfs. Quant à la paralysie générale, quelle que soit l'opinion qu'on ait sur son processus pathogénique, il est certain que la syphilis, associée ou non à d'autres causes, joue un rôle

(1) Kiernan, Psychoses de la fièvre syphilitique secondaire {Journ. of nerv. and ment. Diseases, ISSO. Analysé dans les Ann. méd.-psych., 1882, t. YII, p. 326.

(2) Parant, Syphilis et folie {Ann. méd.-psych., 1888, t. VIII, 115 et suiv.).

(3) ITagelslein, Thèse de Nancy, 1894.

(4) Mairet, Aliénation mentale syphilitique, Montpellier, 1893.

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important dans son développement. Les travaux de Marcé, de Lasèyue, de Lancereaux, ceux de Morel-Lavallée et Bellières (1), de Régis {•>), de Fournier (3), ont établi ce fait d'une façon absolue.

Afin de prévenir cette infecLion, on a proposé des lois p()ur la surveillance des prostituées.

Le professeur Fournier (4), dont la compétence est universellement reconnue, a donné des conclusions sur la prophylaxie de la syphilis, dans un remarquable rapport adressé à l'Académie de médecine (5). Ces conclusions résultent d'une longue expérience; nous croyons devoir les résumer ici.

Les consultations externes spéciales des hôpitaux devront être confiées à des médecins titulaires des hôpitaux. Ces médecins, nommés au concours, auront une culture spéciale en dermatologie; ils connaîtront un peu de gynécologie, d'ophtalmologie, de laryngologie et d'otologie.

Les mesures administratives et policières sont d une insuffisance absolue pour assurer la prophylaxie de la syphilis.

Des mesures sérieuses devraient résulter de précautions thérapeutiques spéciales, constituant une véritable prophylaxie par le traitement.

L'ordre actuel des choses ne permet pas la réalisation de cette prophylaxie, qui devrait assurer la stérilisation de la syphilis : ce ne sont pas des hôpitaux qu'il faut, mais des consultations externes convenables.

Le traitement de la syphilis devrait avoir lieu dans des dispensaires gratuits, dépéndant des hôpitaux, fonctionnant le soir et distribuant gratuitement des médicaments.

Dans ces dispensaires, les consultations seraient indivi-

(1) Morel-Lavallée et Bellières Syphilis el paralysie générale, 1889.

(2) Régis, Syphilis et paralysie générale. (Arch. cliniq. de Bordeaux, juillet-août 1892).

(3) Fournier, Les affections para-syphilitiques, 1894, p. 137 et suiv.

(4) Fournier, Prophylaxie publique de la syphilis {Ann. d'hyg., 1887).

(5) Fournier, La prophylaxie de la syphilis {Acad. de méd. Séance crti 21 novembre 1899, et Ann. dlxyg., 1899).

duelles; les malades, qui ne répugnent pas à exposer leur affection devant les médecins, n'auraient plus à le faire devant d'autres individus.

Le service serait confié à des fmédecins des hôpitaux, recrutés par concours spécial. Tout doit être dirigé vers un but unique : la prophylaxie de la syphilis.

En effet, ce ne sont pas des lois austères qui combattront de pareils fléaux^ mais une hygiène bien comprise, et appliquée en temps et lieu.

CtlAPITRE IV ALCOOLISME

A. Considérations générales. — Un facteur de la folie, encore plus redoutable, est l'alcoolisme, la cause la plus puissante de la déchéance des peuples, des races et de la dégénérescence sociale.

L'alcoolisme n'est pas né de nos jours; si la désignation, créée par Magnus Huss, est relativement récente (1852), la maladie est fort ancienne ; il suffit de parcourir l'histoire des différents peuples pour s'en convaincre. Pinel constatait qu'en Angleterre la /bZte dépendait presque toujours de l'a/jfz* (/u rm.

Casper (1) dit que l'abus de l'alcool est. « précisément une des causes qui ont contribué à accroître le nombre des aliénés à Berlin, pendant les dernières années. ».

Esquirol (2) (1838) cite un grand nombre d'aliéh-ations mentales qui doivent leur origine à l'ivresse habituelle : « L'ivrognerie, en altérant le cerveau, dégrade peu à peu l'intelligence, affaiblit les organes du mouvement, conduit à la folie,

(1) Casper, Mêm. sur le Suicide, dans ses Beit. zur medicin. Slatis. und Slaal. Berlin, 1823, p. 62.

(2) Esquirol, Des maladies mentales, Paris, 1838. •

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au delirinrn tremenu, à la paralysie générale, qui lue un si grand nombre d'aliénés. »

Les travaux de Lasègue (1 ), de Lancereaux (2), de Magnan(3), le rapport de Claude (des Vosges) (4), ont démontré, statistique en main, que la folie a le plus souvent l'alcoolisme pour cause directe.

Ces statistiques sont éloquentes. D'après une enquête de Claude (des Vosges), dans les 46 asiles départementaux, la proportion des folies dues à l'alcoolisme est de 9 à 10 p. 100.

Lunier (5) a observé, en 1872, que dans les départements où l'on boit plus d'alcool que de vin, le nombre des aliénés est plus considérable. Dans ceux où l'on récolte du cidre, la folie ne fait pas moins de ravages.

La folie alcoolique règne surtout dans les grandes villes, à Paris, où des statistiques consciencieuses démontrent l'augmentation redoutable de l'alcoolisme.

L'un de nous (6), dans son service de l'Infirmerie spéciale, a relevé pour les années 1886, 1887 et 1888, la statistique des folies alcooliques. Le mouvement a été particulièrement rapide dans ces trois années. Il est impossible de n'être pas frappé de l'énormilé des chiffres : en 1886, il y a eu à Paris 644 aliénés alcooliques (1 1 1 femmes, 533 hommes). La proportion est de 24,91 p. 100 sur le chiffre total des entrants de la même année. En 1887, le nombre monte à 706 (122 femmes, 584 hommes. Deux ans plus lard, ce chilIVe est à 839 (143 femmes, 696 hommes). Sur le chiffre total des aliénés, cela représente 29,34 p. 100, soit, en ce court espace, une augmentation de 25 p. 100 envii'on. La femme, toutes proportions

(1) Lascf^uc, Alcoolisme chronuiue (I8d2\ dans Èludex médicales.

(2) Lancereaux, article Alcoolisme, in Dict. de médecine de Dechambre, 1865, et article Alcoolisme du Traité de médecine de MM. Brouardel et Gilbert, Paris, 1897, t. III.

(3) Maf;nan, De l'alcoolisme, J874.

(i) Claude (des Vosges), Rapport fail au Sènal au nom de la Commission d'enquâie sur la consommation de l'alcool en France, 1887.

(5) Lunier, Ann. mèd.-psi/ch., 1872, t. VII, p. 355. • (6) Paul Garnicr, La folie à Paris, 1890, p. 26.

PROPHYLAXIE DE LALCOOLISME. 459

gardées, suit l'homme de près dans celle progression verligineuse.

La statistique de Legrain, dressée à l'Admission de Sainte- Anne, de 1887 à 1890, constate une proportion de 24 à :28 p. 100 de folie alcoolique pour les hommes, et de 3 à 8 p. 100 pour les femmes. Parmi les antécédents héréditaires des aliénés, Legrain relève 35,53 p. 100 de cas d'alcoolisme.

Pour JofTroy, ce chilTre serait de 30 à 33 p, 100.

Il ressort de ces diverses statistiques, la preuve d'une augmentation démesurée de la folie alcoolique. L'écart qui existait jadis entre l'homme et la femme, tend à s'amoindrir.

En cherchant l'égalité sociale, l'identité des mœurs, en «'éloignant du loyer, la femme s'alcoolise chaque jour davantage.

B. Propuvlaxie de l'alcoolisme. — Ceux qui se préoccupent de la santé de la nation, de celte santé morale et phy sique qui fait la force des peuples, doivent opposer des remèdes énergiques à la propagation du mai, à l'aide d'une prophylaxie rigoureuse.

Nombreuses sont les méthodes proposées ; jusqu'à l'heure actuelle, elles n'ont pas produit de résultat bien appréciable,

Suppj'ession du privilège des houilleurs de cru. — Le bouilleur de cru a, d'après la législation en vigueur en France, la liberté de fabriquer de l'alcool. Les fraudes sont considérables. Claude (des Vosges) énumère les conséquences déplorables du système : « extension de la fraude, développement de l'alcoolisme et violation du principe qui doit être le plus cher à une démocratie, le principe d'égalité. »

Les bouilleurs de cru ne paient pas toujours en argent leurs ouvriers; l'alcool est souvent le salaire, et l'ouvrier le boit ou le vend.

Le professeur JofTrGy (1), dans un très intéressant article qui stigmatise le privilège laissé aux bouilleurs de cru, con-

(1) JofTroy, Les houilleurs de cru el Valcoolisme {Gaz. des hôpi- Zaî/x, 16 décembre 1896). ■

4()0 CAIJSKS ET PHOIMIYLAXIE.

dut : « De sorle que, soit qu'on se place au point de vue*de rencouragcment à donner à l'agriculture, soit qu'on se place au point de vue du fisc, soit enfin qu'on se place au point de vue plus élevé de la lutte contre l'alcoolisme, c'est-à-dire au point de vue hygiénique et moral, il nous semble qu'il y a la plus grande utilité, la plus grande urgence à mettre fin à ce privilège des bouilleurs de cru, et à faire cesser cette situation qui choque le bon sens, la morale et l'hygiène et qui se résume dans ces mots : l'inégalité devant l'impôt. » ■ En Suède et en Norvège, le nombre des alambics monopolisés était, en 1848, de 10 000 pour 1 500 000 habitants; il est actuellement de 23, et cette suppression, accompagnée d'autres mesures, a donné de bons résultats (1).

Interdiction de la vente des boissons alcooliques aux enfants et aux ivrognes. — Celte mesure serait une précaution salutaire; on s'en occupe depuis longtemps.

Au Moyen âge, les marchands de vin ne pouvaient donner à boire dans leurs boutiques, qui étaient entourées de grilles. Les acheteurs prenaient leur vin à travers un guichet, sans entrer dans la maison.

Une ordonnance de 1579 défendait <( aux gens qui sont mariés et ont ménage d'aller boire et manger ès tavernes et cabarets et aux taverniers et cabareliers de les y recevoir, à peine d'amende... et de prison ». Mais, déjà, en 1397,1e Prévôt de Paris avait promulgué une ordonnance ainsi conçue : « Estant venu en notre cognoissance que plusieurs gens de métier, gens de petit estât... délaissent à faire leur besogne, à gouverner leur ménage, et gagner leur vie, pour la grande inclination et affectation qu'ils ont au jeu de paume, de dez, de cartes, de quilles, ès quels jeux ils l'emploient et occupent ès dits jours ouvrables, en tavernes et autres lieux, y perdent leur chevance et deviennent de jour en jour larrons, voleurs

(1) Paul Jacob, Les Sociétés de tempérance et Valcoolisme en Suède [Ann. d'hyff., 1900, t. XLIII, p. 152).

PROPHYLAXIE DE l'aLCOOLISME.

et gens de mauvaise vie; défendons de souffrir jeux de liasard ès les dits cabarets... »

Si l'État n'a pas pu réprimer Talcoolisnie individuel et restreindre la vente des boissons alcooliques, il est de son devoir le plus élémentaire do surveiller, du moins, les hôpitaux, les écoles, l'armée. En Belgique, le ministre de la guerre a interdit l'entrée de l'alcool dans les cantines. En Angleterre, le général Wolseley a pris la même disposition.

Tout dernièrement, en France, le général de Galliffet, alors ministre de la guerre, ordonnait de supprimer, dans les cantines, les eaux-de-vie, cognacs apéritifs, liqueurs, etc. Cette excellente mesure fut unanimement approuvée.

Système de Gœtheborg. — Jusqu'en 1865, à Gœtheborg, en Suède, une société fonctionnait pour appliquer ce qu'on nomme le système des licences de Gœtheborg . D'autres sociétés se sont formées depuis en Suède, en Norvège, en Finlande. Leur moyen d'action préservatrice consiste à acheter la patente de la vente au détail de l'eau-de-vie dont elles restreignent aussitôt le débit. Les bénéfices sont versés, soit aux caisses communales, soit à des œuvres de bienfaisance (Norvège). Les débits ont des heures de fermeture raisonnables; huit heures du soir, en semaine, cinq heures, le samedi et la veille des jours fériés ; ils restent clos les jours de grande fête et d'élections.

Soutenu par des sociétés d'abstinence et de tempérance, le système de Gœtheborg a pu faire descendre en Suède la consommation, qui était en 1871-1875 de 5 litres 4 par individu, à 3 litres 4 en 1886-1890; en Norvège, où elle était de 2 litres 4 par personne, elle est descendue à 1 litre 5.

En Angleterre, on fait de sérieux efforts pour arriver au même but.

En France, on semble peu empressé de vulgariser un système, qui a pourtant déjà donné des preuves remarquables de son utilité.

Réglementation des heures et des Jours d'ouverture des

462 CAUSES ET PHOPllYLAXIE.

cabiirels. — Elle a produit une diminulion appréciable de r;ilcoolisme dans les pays où on l'a essayée. En Ecosse, en limitant les jours et les heures (huit heures du matin à onze heures du soir, avec fermeture absolue le dimanche i, on a diminué de près de moitié le nombre des détenus dans les prisons d'Edimbourg- (Guillemet) (1), Le nombre des crimes s'est également abaissé dans une proportion considérable (à Glascow, 80 p. 100).

Les autres tentatives n'ont pas donné de résultats satisfaisants.

Augmentation de l'impôt sur V alcool. — Elle n'est guère qu'une illusion. On trouvera toujours moyen de s'alcooliser, quand bien même cela coûtera davantage. Les gens paieront quelques sous de plus, mais ne se priveront pas de boissons dont ils ignorent en grande partie la nocuité. Le fisc y gagnera plus que la santé publique n'en profitera.

Dégrèvement des boissons hygiéniques et aromatiques. — Ce mode, qui paraît suggestif, au premier abord, n'est pas appelé à produire tous les effets qu'on en espère. L'alcoolique ne recherche pas l'hygiène; si on lui retire un peu d'alcool, il boira davantage sous une autre forme. Il est vrai que celle-ci sera moins nocive.

On a proposé de remplacer les boissons alcooliques par des boissons aromatiques (café, thé) ; mais on ne transforme pas à sa guise les goûts d'un peuple.

Limitation du nombre des cabarets. — Ce moyen n'est pas, non plus, très efficace pour combattre l'alcoolisme ; l'expérience le prouve. L'enquête, poursuivie par les soins du Conseil fédéral suisse, a constaté que la consommation de l'eaude-vie était plus considérable dans les cantons où les cabarets étaient peu nombreux. Les proportions que prennent alors les « assommoirs », suppléent largement à leur petit nombre.

Augmentation du taux des licences. — Ce moyen a été

(I) Guillemet, Rapport sur le monopole de la reclificaiion deValcool. (Chambre des dépulês, Session de 1897).

PROPHYLAXIE DE LTTL

loY&gSlTY 0F,6!,-£EDS.

essayé aux Élals-Uuis. Voici ce qu'en dit le ministre d'État, Lejeune, dans un discours prononcé, à Paris, à la Société des orisons en 1897.

« Le taux des licences, 1000 dollars (5 000 francs) pour les cabarets de la catégorie supérieure, 500 dollars pour les autres, atteste que l'expérimentation commencée en 1882, a été complète et est décisive aujourd'hui. Après un recul qui n'a duré que deux ou trois années, avec la coïncidence exacte d'une crise économique, la passion de l'alcool se ressaisit en quelque sorte, et la consommation reprend une marche ascendante qui n'a plus été interrompue, et dans laquelle elle dépassait, dès 1890, le chiffre de 1885. »

Recli ficatioii des alcools. — C'est une bonne mesure, à en croire ceux qui prétendent qu'il existe du bon et du mauvais alcool, et que l'alcoolisme est le résultat du mauvais alcool. Des savants éminents, Mayiian, Laborde, ont affirmé que ce sont les essences des différentes eaux-de-vie qui sont surtout nuisibles. Joffroy et son élève Antheaume concluent, après de nombreuses expériences, que, dans les boissons alcooliques fortes, le taux de l'alcool est si considérable par rapport au taux minime des impuretés, que l'alcool, même le plus pur (éthylique) et le moins toxique, doit être incriminé dans le développement de l'alcoolisme. De sorte que la rectification des alcools ne saurait produire de grandes modifications dans la marche de ce fléau.

Le système consistant à conférer à l'État le monopole de la rectification des alcools, a trouvé de nombreux partisans, et des projets séduisants ont été présentés aux divers parlements européens.

En Allemagne, Bismarck avait élaboré, il y a quelques années, un projet dans ce sens; il est resté lettre morte. Ce fut aussi le sort de celui qu'on proposa aux Chambres autrichiennes.

En Suisse, le monopole a été établi en 1886, II a augmenté l(!s revenus de l'État, mais il n'a pas satisfait les hygiénistes. Forel, l'aliéniste distingué, en parle ainsi : « Les habitudes de

464 CAUSES ET l'I^OPHYLAXIE.

boisson et les cabarets engendrent et augmentent toujours le capital producteur des boissons alcooliques. Ce dernier devient une puissance qui finit par enlacer l'Étal et par l'embaucher, en rinduisant à tirer parti de l'ivrognerie du peuple. Heureux sont les Etats, qui n'ont pas encore fait cette dangereuse expérience, car il n'est pas facile de -sortir de ce traquenard fiscal, une fois qu'on y est pris. »

En France, Turquan, Loubet, Fleury-Ravarin, Maujan et Vaillant, Alglave et Guillemet, ces deux derniers particulièrement, se sont occupés de cette question du monopole de l'Etat sur la rectification des alcools. Au point de vue médical et hygiénique, le système paraît illusoire ; l'exemple de la Suisse, les cris de désappointement de Forel, suffisent à le prouver. L'Etat y gagnera onze cent millions de fi'ancs, c'està-dire plus de huit cents millions d'excédent sur le revenu net actuel de l'impôt; mais il faut songer à ce qu'y perdra la France en santé morale.

Avec le monopole de l'État, l'alcoolisme, loin de disparaître, tendra plutôt à augmenter. L'alcoolique boira d'autant plus qu'on lui garantira la qualité des boissons ; il boira d'autant plus qu'on lui donnera de V alcool rectifié, garanti par le gou" vernenientl Aujourd'hui, il se méfie quelque peu des boissons qu'on lui sert et dont il ne connaît pas la provenance ; il avoue que tout est falsifié. Mais quand l'État lui livrera les bouteilles d'alcool sous son estampille, alors il boira, en toute sécurité, le produit chimiquement pur!

Riche écrit : « Si, par malheur, la thèse du monopole de rectification venait à triompher en France, on arriverait à faire croire au public qu'il peut exister des alcools dont la consommation est inolfensive. N'avons-nous pas déjà les prétendues boissons hygiéniques? Il faut, au contraire, répéter que l'alcool est mauvais en lui-même, et par la quantité qu'on en absorbe, quelle qu'en soit d'ailleurs la qualité. >>

Propagande privée et éducation de la jeunesse. — De tout ce qu'on a imaginé et expérimenté pour la lutte contre l'ai-

PROPHYLAXIE DE l'aLCOOLISME. 465

cool, la propagande privée et surtout Téducation de la jeunesse ont seules donné des résultats et sont appelées à en produire de plus en plus réels. Partout où l'on a expliqué sans relâche aux buveurs les méfaits de l'alcoolisme, partout où Ton a tenté, par l'effort privé, de le combattre et de propager l'abstinence, l'alcoolisme a fléchi. La propagande privée a donné de tels résultats, en si peu de temps, que nous restons convaincus que, par ce moyen, on pourra à la longue atteindre le but.

On a créé des sociétés de tempérance ; dans les unes, l'abstinence totale est la règle; dans les autres, on n'exige qu'une abstinence partietle concernant les liqueurs fortes.

A l'étranger, dans les pays protestants, en Amérique, en Angleterre, en Suisse, les sociétés de tempérance fonctionnent depuis plusieurs années. Les idées religieuses en forment la base. Des conférences publiques sont organisées; des médecins, des philanthropes y prennent la parole pour disserter sur les méfaits de l'alcool et pour causer de Dieu, des devoirs de l'homme, etc.

En France, le D"" Lunier fonda, en 1871, la première Société française de tempérance, association contre l'ahus des boissons alcooliques. Miss Grey a tenté de réunir quelques convaincus aux sociétés d'abstinence, mais vainement.

Deux sociétés ont actuellement, en France, un certain nombre de partisans : la Société contre l'usage des hoissons spiritueuses, fondée en 1895 par Legrain, et l'Association de la jeunesse française tempérante, fondée en 1896. Cette dernière exige de ses membres « l'engagement de ne faire aucun usage des boissons distillées, sauf prescriptions médicales, et de n'user que modérément des boissons fermentées ».

Au moyen de publications, de conférences, ces associations cherchent à recruter le plus grand nombre possible d'adhérents. Elles fondent des cafés et des restaurants où l'on ne boit pas de boissons alcooliques.

Malheureusement, eh France, terre d'élection de la vigne, Paul Gaknier et Cololian. 30

on reste sceptique, on ne veut pas croire facilement que l'alcool puisse nuire ; car, dit-on, nos ancêtres en buvaient et se portaient bien. Il est difficile de convaincre un peuple imbu des idées de Liebig qui affirmait que l'alcool est un aliment.

Dans la lutte contre l'alcoolisme, le médecin se trouve au premier rang et nous sommes persuadés qu'à lui seul, il peut faire plus que toutes les sociétés de tempérance. Les adhérents à ces sociétés ne sont généralement pas des buveurs ; ils ne modifient pas beaucoup leur régime en entrant dans ces sociétés; ce sont déjà des convaincus. C'est surtout l'ouvrier, le travailleur, qui proclame l'excellence et les bienfaits de l'alcool ; celui-là ne fréquente pas les conférences publiques : il raille l'anti-alcoolisme, tant que sa santé reste bonne. Mais le médecin, généralement aimé et estimé par l'ouvrier, peut avoir l'influence qui manque aux conférenciers. Il doit en profiter pour conseiller de modérer l'usage des boissons fermentées : vin, bière, cidre, etc., et proscrire toutes les boissons distillées : eaux-de-vie, apéritifs, liqueurs. Il est encore de son devoir de prohiber le vin pur aux enfants, aux adolescents^ aux* femmes enceintes, aux nourrices, aux personnes nerveuses, que des tendances dépressives poussent à abuser de l'alcool, dans l'idée de recouvrer la gaieté et l'entrain. C'est à lui de faire entendre qu'une bronchite, une pneumonie, une dyspepsie, prennent tout de suite de la gravité chez le buveur. C'est au chevet du malade, devant la famille, qu'il doit prêcher l'anti-alcoolisme et profiter de la bonne volonté de tous pour vanter l'eau comme la boisson la plus saine et la plus hygiénique.

Mais, il faut reconnaître que tous les médecins ne mènent pas ce bon combat. Pour certains, l'alcool reste l'aliment d'épargne. Non seulement ils ne l'interdisent pas, mais quelques-uns prescrivent, durant des mois, des potions à l'eau-devie, des toods, etc.

Il serait à souhaiter qu'un corps médical faisant autorité, tel que l'Académie de médecine, se décidât à tracer aux pra-

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ticiens,par des conclusions précises, la conduite qu'ils doivent tenir dans cette question vitale de la prophylaxie de l'alcoolisme.

L'éducation de V en fanl [l) peut, il nous semble, donner des résultats satisfaisants. L'instruction anti-alcoolique commencera dans la famille, pour se poursuivre à l'école. Les parents, les maîtres, doivent prêcher d'exemple en pratiquant l'abstinence.

En Belgique et dans d'autres pays, c'est à l'école que l'enseignement anti-alcoolique commence. En Angleterre, en Suisse, il existe des sociétés enfantines de tempérance, où, dès l'âge de sept ans, on admet filles et garçons. « On ne sajirait trop insister sur le rôle puissant de l'éducation dans la lutte contre l'alcool. Pour qu'elle ait son plein effet, l'éducation doit, non seulement intervenir chez les enfants moralement et matériellement abandonnés, indigents ou de basses conditions, mais encore étendre son influence sur toutes les classes. Dans les écoles primaires des villes et des campagnes, dans les institutions particulières, dans les collèges, les séminaires, les grandes écoles civiles ou militaires du gouvernement, les écoles normales d'instituteurs et d'institutrices, dans les facultés, dans l'armée et la marine, les professeurs devront signaler à leurs élèves les dangers de l'alcool, leur faire détester ce breuvage sous toutes ses formes, comme ils font détester le mensonge, la brutalité, la délation. Autant que possible, ils prêcheront d'exemple. » (Magnan et Sérieux.)

Mais il ne suffit pas de prouver aux élèves que l'alcool est un poison, qu'il est le « pourvoyeur infatigable » des hôpitaux, des asiles d'aliénés, des prisons, de l'échafaud, un des plus grands facteurs de la dégénérescence de la race; il faut encore, il faut surtout donner une éducation morale, fortifier la volonté, l'affermir, la préparer à la lutte.

(1) Cololian, Les alcooliques persécutés, 1898.

468 CAUSES ET PnOPHYLAXlE.

Bacon dit qu'un grand nombre de moralistes ressemblent à ces maîtres d'écritui-e qui montrent des spécimens d'une calligraphie idéale, mais ne disent rien de la façon de tenir la plume et de la conduire.

Il en serait ainsi de l'enseignement anti-alcoolique si, des leçpns théoriques, on ne passait au traitement des vices de caractère et des passions, si l'on ne cherchait à former la volonté des élèves. Car, parmi tant de causes diverses de l'alcoolisme n'est-ce pas la faiblesse de caractère qui domine? On devient alcoolique parce qu'on n'a pas la force de lutter contre tel appétit ou tel entraînement.

D'où dérivent la tuberculose, la pneumonie infectieuse, la fièvre typhoïde, sinon du triomphe des microbes dans leur lutte contre l'organisme? Le champ reste au plus fort. Si nous échappons à la tuberculose, c'est que, plus robuste ou mieux aguerri, notre corps résiste aux attaques des bacilles de Koch .

Dans l'alcoolisme, il y a une lutte qui n'est pas sans analogie avec celle-là. Le conflit s'engage, non plus entre le microbe et la cellule, mais entre la volonté humaine et la tentation exercée par l'alcool.

L'alcoolisme est partout, mais ceux-là seuls y succombent qui n'ont pas assez d'énergie pour résister à la force d'imitation ou au désir, au besoin des liqueurs fortes.

« La diathèse alcoolique, dit le professeur Kovalevsky (1), consiste dans l'insuffisance de l'énergie du système nerveux central, d'où insuffisance de la force de volonté et de la force de résistance à l'attraction exercée par l'alcool et les autres substances inébriantes. »

Il faut, contre les désirs de l'enfant, ériger une volonté ferme, solide.

Sorti de l'école, il entrera bientôt dans la vie : les amis, les circonstances l'entraîneront au cabaret, et, tout de suite, à des abus alcooliques. Si aucun enseignement ne l'a préparé

(1) Kovalevsky, Ivrognerie, trad. du russe, 1889, p. 41.

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à la défense, il ne saura opposer qu'une faible résistance à la tentation ou à l'imitation.

Une volonté même moyenne peut combattre un premier désir, alors qu'elle est renseignée sur son objet ou plutôt sur ses conséquences. Mais si le goût se transforme en habitude, et si l'habitude devient un vice, la volonté se refuse à la lutte et capitule.

Nous ne croyons pas nécessaire d'indiquer, ici, les moyens de cultiver les facultés morales. C'est aux moralistes, aux pédagogues à fournir ces enseignements. On tente de guérir le buveur adulte en lui fournissant les moyens de dominer sa passion, en modifiant son caractère, etc. Chez l'enfant, encore sans passions, sans vices, qui n'a aucun désir, l'éducation psychique est de beaucoup plus facile : il suffit d'y veiller.

Faut-il citer ces quelques conseils de Leibnitz : « Lorsqu'un homme est dans de bons mouvements, il doit se faire des lois et règlements pour l'avenir et les exécuter avec rigueur, s'arracher aux occasions capables de le corrompre, ou brusquement ou peu à peu, selon la nature de la chose. Un voyage entrepris tout exprès guérira un amant; une retraite nous tirera des mauvaises compagnies. François Borgia, général des Jésuites, qui a été enfin canonisé, étant accoutumé à boire largement lorsqu'il était homme du grand monde, se réduisit peu à peu au petit pied, lorsqu'il pensa à la retraite, en faisant tomber chaque jour une goutte de cire dans le bocal qu'il avait coutume de vider (1)1 »

François Borgia avait de la volonté!

En résumé, moralistes, thérapeutes, législateurs, doivent combiner leurs efforts dans le but de lutter contre les causes de la dégénérescence des peuples ; si l'on ne peut régénérer les races, du moins, par des mesures appropriées, doit-on entraver l'œuvre désorganisatrice et fatale de la dégénérescence, arrêter la marche envahissante des maladies évitables comme la syphilis et l'alcoolisme pour ne citer que celles-là.

(1) Leibnitz, Nouveaux essais sur Veniendement humain.

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