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CHAPITRE PREMIER HISTORIQUE DES PSYCHOSES

Période préhistorique. — « Les premières annales de la médecine sont enveloppées du voile de la fable ; ce n'est qu'à travers une nuit obscure, et seulement à la faveur de quelques lueurs vacillantes et incertaines, qu'on peut diriger le fil des recherches jusqu'à l'époque de la guerre de Troie (1). »

Dans ces temps reculés, ainsi que le dit Maui'y (2), les hommes n'avaient pas saisi la nature, le caractère et l'origine physique des maladies, pas plus qu'ils ne connaissaient la constance des phénomènes de l'univers.

De tout ce que l'antiquité nous a transmis, nous pouvons conclure que chaque individu, d'après la philosophie de ces temps, avait un guide ou tuteur sous la forme d'un démon invisible, qui était la personnification morale du sujet. Tout le bien ou le mal dépendait du démon ; c'est de lui que pi'ove-

(1) Étienne ïourlelle, Uisloire philos, de la médecine, t. I, p. 1 et 32, Paris, 1804.

(2) Maury, La magie et l'astrologie dans l'antiquité et au moyen âge, p. 256.

Paul Garmer et Cololian. 1

2 HISTOniQUE.

naient les maladies. Les dieux pouvaient se venger et punir les peuples selon leur volonté suprême : ils envoyaient les épidémies. Quant à la folie, les démons seuls en étaient cause, d'où les noms de démoniacfues, énergumènes, qu'on donnait aux aliénés.

Ces causes surnaturelles, l'irritation des dieux, la colère des démons, avaient fait naître un traitement divin. C'est aux dieux et aux démons, causes de nos maux, qu'il fallait s'adresser pour obtenir la guérison. « A l'aide de raisonnements appropriés, dit Hippocrate, les charlatans (des prêtres) arrangèrent un traitement où tout était sûr pour eux, prescrivant des expiations et des incantations, défendant les bains, et divers aliments peu convenables. Ces observances, ils les imposent en vue du caractère divin du mal, se donnant l'air d'en savoir plus que les autres, et alléguant diverses causes, afin que si le malade guérit, la gloire en revienne à leur habileté, et que, s'il meure, ils aient des apologies toutes prêtes, et puissent détourner d'eux la responsabilité du malheur et la jeter sur les dieux (1). »

Les temples étaient des lieux saints où les malades venaient chercher la santé et le repos de l'âme ; ils étaient entourés de sources thermales, de jardins ornés et agréables, de gymnases. Chaque dieu semblait avoir une action particulière sur telle ou telle maladie; ainsi, Esculape attirait plus spécialement les mélancoliques.

Le premier médecin dont l'histoire fasse mention est Athonis, fils de Menés, premier roi d'Egypte. Mais il faut aller jusqu'à Mélampe, le plus célèbre avant Hippocrate, pour trouver quelques mots sur le traitement de la folie. Le berger Mélampe est le premier qui semble avoir employé les purgations. Il fit, dit-on, cet essai avec l'ellébore (2\ sur les filles

(1) Hippocrate, De la maladie sacrée, tracl. Littré.

(2) Étienne Tourtelle (Histoire philos, de la médecine, 1804) dit que, pour certains écrivains, les vertus de relléborc ont été découvertes par un homme d'Anticyre, qui en fit un essai heureux sur Hercule devenu lou.

de Prœtus, roi d'Argos, d'après l'effet qu'il avait constaté sur les chèvres qui en avaient brouté. Les filles de Prœtus furent guéries, par ce moyen, d'un délire furieux durant lequel elles se croyaient transformées en vaches.

Le traitement moral devait être connu. On trouve sur Antiphon, 411 ans avant Jésus-Christ, ces quelques lignes consionées par Plutarque : « En mesme temps qu'il vacquoit à la poésie, Antiphon composa aussi un art de remesdier aux ennuis et maladies de l'esprit ne plus ne moins que les médecins guarissent les maladies et douleurs du corps ; et, de faict, ayant basti une petite maison à Corynthe, sur la place, il meît un billet sur la porte qu'il faisoit profession et avoit le moyen de guarir de paroles ceux qui étaient ennuyés et attristés (1). »

Hippocrate et son temps. — Jusqu'à Ilippocrate on s'occupe vaguement du sort des aliénés. Le traitement médical d'Hippocrate et de son école ne fut pas davantage particulier à la folie. Les troubles mentaux, la phrénitis étaient considérés comme des maladies aiguës, telles que la pleurésie, la pneumonie, le causus, etc. La phrénitis était la folie, et, pour Hippocrate, elle englobait plusieurs affections du cerveau, tous les délires aigus; le causus et le léthargus en étaient des variétés. Mais, pour les folies comme pour les autres affections aiguës, Hippocrate avait un traitement identique : « Vous saignerez, disait-il, si l'affection paraît intense, si les malades sont dans la vigueur de l'âge et s'ils conservent leurs forces (2).»

11 recommande (3) les boissons acides ou sucrées, sauf le vin. Il ordonne (4) de purger les malades de manière que « le ventre inférieur soit libre ».

Les bains, prescrits dans la pleurésie et la pneumonie, sont

(1) Plutarque, trad. Amyot, t. XIII, Paris, 1784.

(2) Hippocrate, Du régime dans les maladies aiguës, appendice 2.

(3) Hippocrate, Des affections, x.

(4) Hippocrate, Des maladies, liv. HI, ix

* HISTORIQUE

défendus dans la folie, à moins de conditions spéciales, de complications.

Le grand médicament, la panacée de la folie était, à cette époque, l'ellébore, qui exigeait pourtant des précautions, une surveillance assidue.

La mélancolie était connue, et voici comment la traitait Hippocrate, « On fera boire l'ellébore, on purgera la tête ; et, après la purgation de la tête, on donnera un médicament qui évacue par le bas. Ensuite, on prescrira le lait d'ânesse. Le malade usera de très peu d'aliments, s'il n'est pas faible ; ces aliments seront froids, relâchants ; rien d'âcre, rien de salé, rien d'huileux, rien de doux. Il ne se lavera pas à l'eau chaude ; il ne boira pas de vin ; il s'en tiendra à l'eau, sinon son vin sera coupé (1). » Ailleurs, il dit que pour faire prendre l'ellébore, « il faut, chez ceux qui n'évacuent pas facilement par le haut, rendre, avant de le faire boire, le corps humide, par une nourriture plus abondante et par le repos (2) ».

Dans les cas de manie, les bras des gardiens devaient suffire, pendant quelques jours, pour maintenir le malade au repos. Est-ce déjà le repos au lit des agités? Les œuvres d'Hippocrate n'en font pas mention. Nous ne savons pas exactement quels étaient les moyens de restriction, les moyens de traitement dans les cas suraigus. A en croire ces quelques lignes à propos d'un roi aliéné, le restreint était de rigueur. (( Cléomènes, roi de Lacédémone, ayant été, dit Hérodote (3), rappelé à Sparte, y fut à peine arrivé, qu'il tomba dans une frénésie {phrénitis), mal dont il avait déjà eu précédemment quelques légères attaques. Des parents, témoins de ses extravagances, l'avaient fait lier dans des entraves de bois. » C'était donc le traitement courant de l'époque.

Les maisons d'aliénés existaient-elles? On l'ignore. Beaucoup de médecins, en Grèce, avaient des maisons de santé ;

(1) Hippocrate, Des maladies, liv. II, hxxii. (?.) Iiippocrate, Aphorismes, 4"= sect., xiii. (.3) Hérodote, liv. VI, ch. lxxv, Irad. Lurcher.

d'après Iloudart (1), on les appelait iatria, officine, boutique de médecin; on y recevait des malades et on leur donnait des consultations; mais, nous ne savons pas si les aliénés y étaient admis et isolés.

Le traitement de la folie, pour Hippocrate et ses élèves, se résumait en purges par l'ellébore, en boissons rafraîchissantes, et en bains quelquefois. Seules, les prescriptions hygiéniques y jouaient un grand rôle. C'était peu, mais c'était considérable, relativement aux traitements appliqués plus tard.

Période alexandrins. — Athènes fut longtemps le centre d'une civilisation surpassant celle de l'Egypte. Toutes les sciences y étaient cultivées. On la croyait sans rivale, quand Alexandrie devint un nouveau foyer de lumière, une école nouvelle, jeune et ardente, où arrivaient de toutes parts des savants, des poètes, des philosophes et des médecins. Ptolémée-Soter attira dans son royaume les deux savants médecins, Erasistrate et Héi'ophile. Malheureusement, leurs œuvres n'existent plus, et il ne reste que quelques vagues connaissances de leurs doctrines. Ils semblent avoir entrevu les folies, les paralysies.

Période gréco-romaine. — L'école d'Alexandrie ne fut pas de longue durée. Un nouveau polythéism-e, où les génies d'Orient s'unissaient aux démons de la Grèce, l'égara bientôt; les discordes, qui régnaient en permanence dans la famille des Lagides, achevèrent de la troubler ; les savants se dispersèrent à la recherche d'un milieu plus calme. Rome devint le nouveau centre de la civilisation.

Jusqu'à cette époque, seuls les esclaves s'occupaient de lettres et de sciences ; les Romains considéraient tout travail intellectuel et manuel « comme des occupations d'esclaves,

(1) Iloudart, Ilisloire de la médecine çjrecq.ue, p. 181,

" HISTORIQUE

et ne les exerçaient point : ils ne connaissaient que l'art de la guerre, qui était la seule voie pour arriver aux honneurs et aux magistratures (1) ».

Ce fut une révolution intellectuelle, les Romains coururent s'instruire à Athènes, puis revinrent, apportant la civilisation hellénique.

Asclépiade de Bithynie vint alors à Rome, près de 80 ans avant Jésus-Christ. Comme tous les médecins de son temps, il s'occupa des diverses branches de la science médicale. Cependant, il étudia particulièrement la folie, rechercha les causes de la phrénitis, de la léthargie, qu'il croyait dues aux altérations des membi-anes du cerveau.

Asclépiade divise les troubles mentaux en folie ou aliénalion aiguë avec fièvre et aliénation chronique sans fièvre, comme la mélancolie, la manie ; et il observe la transformation d'une forme de folie en une autre. Quant au traitement, il prescrivait la saignée dans la phrénitis ; saigner les phrénétiques, c'était juguler le mal, disait-il. 11 semble qu'il ait aussi prescrit la musique : « Par l'emploi d'une musique harmonieuse, lit-on dans Censorin, il rendit souvent la raison aux esprits troublés des phrénétiques (2). »

Il eut l'idée moins poétique et plus malheureuse d'enivrer les fous, cherchant dans le vin un excitant du cerveau. Asclépiade n'en resta pas moins chef d'école.

Celse (3) vint en pleine discussion scolastique, entre le dogmatisme, qui exigeait l'étude de l'anatomie, et l'empirisme, qui ne demandait à la médecine que l'observation du malade et l'expérience.

Celse fit bande à part et ne suivit aucune de ces doctrines. Sa façon de traiter les aliénés s'en ressentit. 11 ordonna de nouveau la saignée, mais avec prudence, sans abus. L'ellébore, le noir, était toujours en estime. Dans l'insomnie, Celse fai-

(1) Montesquieu, Grandeur et décadence, ch. x.

(2) Censorin, De die nalali, édit. Nisard, p. 367.

(3) Celsus, De medicina.

UNIVERSiTY OF L.LEDS.

sait appliquer des ventouses scarifiées sur l'occiput; il prescrivait, aussi, les frictions douces et recommandait le murmure des eaux, le mouvement d'une litière, comme provocateurs du sommeil.

Il ordonnait, également, des bains d'eau tiède mélangée d'huile, et des lotions froides: « Rien ne fait tant de bien, assurait-il, que l'eau froide à la tête : aussi, pour remédier à sa faiblesse, il faut, pendant l'été, l'exposer chaque jour, un certain temps, ù la chute d'un large courant d'eau. » C'est bien de la douche froide qu'il s'agit, appliquée pour la première fois par Celse.

Quoique grand médecin, observateur sagace, praticien judicieux, Celse n'en a pas moins ordonné les moyens de rigueur pour soigner l'aliéné. « Dès que ses actes ou ses paroles attestent sa déraison, il faut, écrit-il en parlant du maniaque, pour le dompter, employer le jeûne, les chaînes et les châtiments (1). » La frayeur, la terreur doivent imprimer à l'intelligence une action sensible et durable. *» Les disciples et les élèves de Celse insistent, de leur côté, sur les moyens de contrainte, de terreur, dans le traitement de la folie.

Arétée (2) vécut en l'an 80. Il entrevit la circulation, et plaça dans le cerveau l'intelligence et le principe du mouvement; il étudia les nerfs, leur entrecroisement et parvint à des conclusions sur les paralysies. Cet érudit consciencieux a laissé des pages remarquables sur la folie. Son mode de traitement était scientifique. C'est à l'isolement qu'il a recours. Malheureusement, beaucoup des travaux d'Arétée se trouvent perdus, entre autres le chapitre sur le traitement de la manie Et comme la contrainte ne se trouve mentionnée dans auci\^ de ses ouvrages, qu'au contraire, il conseille sans cesse la douceur et la bienveillance avec les aliénés, nous en concluons

(1) Cornélius Cclsus, De medicinn, lib. III, cap. xvm.

(2) Arctée, De cnusis et siçjnis diulurnornm morborum, édit. Kiihn. Leipzig, 1828.

HISTORIQUE

qu'Arélée fut le premier qui a rcellemcnt compris la folie et le rôle du médecin. « Il faut, eu un mot, dit-il, chercher surtout à leur faire plaisir, et cela d'autant qu'ils sont enclins davantage à la colère. »

Il parle des bains minéraux chauds dans la mélancolie (1 ).

Gœlius Aurelianus a aussi reconnu la nécessite d'un traitement médical de la folie, sans chaînes ni fouets. Fort de son expérience, il combattit ardemment la méthode d'AscIépiade consistant à enivrer les fous. L'alcool, selon lui, non seulement faisait progresser la folie, mais pouvait la provoquer. Il s'éleva contre la contrainte employée par Celse, et contre un médecin du nom de Titus, qui faisait fouetter ses malades, prétendant ainsi réveiller leur attention engourdie.

Il prescrivait l'isolement : « Il faut, disait-il, placer le malade dans un endroit médiocrement éclairé, où règne une douce température, éloigné de tout bruit. » Dans le cas d'agitation extrême, on réunissait plusieurs gardiens « qui s'emparaient du malade, en l'abordant pour ne pas lui inspirer de méfiance, comme s'ils voulaient le frictionner ».

Il eut encore l'idée de bercer les malades, afin de diminuer l'exaltation des fonctions cérébrales. Plus tard, nous le verrons, cela deviendra un système : la rotation.

Gœlius Aurelianus paraît avoir eu quelque notion du grand rôle du traitement moral ; quand l'état des malades le permettait, il ordonnait la lecture à haute voix, la conversation, les spectacles, la musique, le chant, les jeux, les voyages. Mais, il commet l'erreur de. vouloir se rendre maître des fous au moyen de longs jeûnes.

Quelques médecins de l'époque, Aëtius, entre autres, avaient songé, pour les fous, aux plaisirs que le beau sexe donne à l'homme, aussi leur procui-ait-on de jolies femmes. Gœlius Aurelianus combattit cette coutume bizarre et conclut à la séparation des deux sexes.

(1) Aretée, De curalione diulurnorum morborum, lib. I, cap. v.

Il conseillait, pendant la convalescence, les voyages, les promenades, les bains minéraux (1).

Galion vécut 150 ans après Jésus-Christ, sous Marc- Aurèle. D'une intelligence et d'une imagination remarquabjcs, il étudia la médecine de son temps et les travaux de ses devanciers, et, durant des siècles, influença les peuples de ses conceptions et de ses théories. Il a écrit, dit-on, plus de cinq cents livres ou mémoires. Ce grand esprit ne semble pas avoir été intéressé par l'aliénation mentale. « On ne trouve dans ses ouvrages que peu de choses qui lui soient propres sur la folie, car il paraît très douteux que le livre De la mélancolie, qui se trouve compris dans ses. ouvrages, soit de cet auteur. » [Trélat (2).]

Galien prescrit des émissions sanguines, « quand le corps entier est rempli de sang mélancolique ». Il n'est pas indispensable de recourir à la phlébotomie, si la tête seule est prise, à moins que la gravité de la congestion n'en fasse une mesure de prudence.

Les médecins qui succédèrent à Galien imitèrent son silence sur l'aliénation mentale. Jusqu'aux iv" et v'= siècles, on copie Galien et l'on applique les traitements indiqués par ses devanciers.

En l'an 560, Alexandre de Tralles écrit un livre où l'on retrouve les idées de Cœlius Aurelianus, de Galien^ au milieu d'un développement désordonné, en des divisions infinies. Le christianisme paraît avoir exercé une influence sur l'élan scientifique, paralysé les esprits et fait rétrograder la science médicale. Dans le livre d'Alexandre de Tralles, les régimes, l'hygiène sont à peine indiqués. « On y conseille gravement, dit Trélat, de prendre le morceau de manteau ensanglanté d'un gladiateur tué, de le brûler et d'en mêler les cendres à

.(1) Cœliua Aurelianus, Phrrenilis, jnorb. c/iro,niç., lib. T,;cap. v et v;.

(2) Ulysse Trélat, Recherches historiques sur Vnliénalion menlale [Journal des progrès des sciences médicales, iS21, t. V, p. 15S et t.- VI, p. l il). — Recixerfhes hislori(jues sur la /pii'e, I^nris,, 1S::9,

HISTORIQUE

du vin; ou bien, de boire pendant cinq jours de suite, dans du lait et à jeun, les testicules d'un jeune coq; d'enfermer un chien pendant quatorze jours, de ne le nourrir que d'os ; le quinzième, de brûler ses excréments blancs et d'en faire usage pendant cinq jours. »

En l'an 630, sôus le calife Omar, Paul d'Égine (1) donne quelques prescriptions plus scientifiques que celles de ses prédécesseurs.

Il ordonne, dans les folies, des lavements, des boissons " délayantes, l'abstinence de tout liquide excitant ; dans la convalescence, une nourriture légère, le pain bouilli, la laitue, les concombres, le melon. Dans les cas d'agitation, « si les mouvements sont désordonnés, ils seront réprimés, chez les riches, par leurs esclaves, chez les pauvres, par des liens flexibles et disposés de telle sorte qu'ils ne puissent jamais blesser ni même causer d'irritation ».

Il soignait aussi la mélancolie par le repos, les bains et par une hygiène sévère.

Moyen âge. — Période de transition. — Puis, des années passent sans qu'aucun changement appréciable soit apporté dans les doctrines ou dans le traitement de la folie. Ce sont les mêmes prescriptions toujours en cours. On s'en tient à Hippocrate, Arétée et Galien.

Nous atteignons, sur la fin de la période médiévale, une époque où les idées les plus fausses, basées sur des croyances surannées, font dévier la science. Ce sont les théories de l'humorisme, de la coction des humeurs, de leur fermentation acide ou alcaline. « L'humeur mélancolique est si acre, dit Jacques Du Bois, en latin Sylvius (2), qu'elle altère sensiblement toutes les substances qu'elle touche : elle fermente rapidement, corrode les tissus vivants, a une saveur aigre et une odeur très forte : jetée sur la terre, elle bouillonne et la détruit. »

(1) Pauli yEginelœ Opus de re medica, Parisiis, 1532.

(2) Jacobi Sylvii Opéra medica, Genève, 1630, p. 322.

La tradition et les croyances religieuses pénètrent, en même temps, clans la médecine, et surtout dans la médecine mentale, l'explication scientifique faisant faute. Ne pouvant expliquer la folie par les causes naturelles, les médecins les plus autorisés de l'époque considéraient la folie comme une manifestation surnaturelle, diabolique ou divine. On jugeait la folio d'après les légendes de l'Ancien Testament. Les aliénistes recouraient à des documents bibliques ou mythologiques pour faire un diagnostic.

Puis, avec le mélange du surnaturel et du diabolique, la sorcellerie entre en scène. L'Europe est assaillie de sorciers et de sorcières. Le peuple les croit en rapport avec le démon et a foi en leurs pratiques. Les malheurs, les maladies, les tempêtes étaient leur œuvre néfaste.

L'ignorance des maladies nerveuses, les fausses idées théologiques ou philosophiques, tout inclinait à rechercher le surnaturel dans les phénomènes les plus simples.

Il suffit de parcourir quelques dissertations religieuses, quelques recueils de formules classiques servant de guide, aux ecclésiastiques, pour juger à quel point les démons et les anges avaient une influence sur le monde.

Calmeil (1), qui a étudié la folie au.x xv% xvi*^, xxii'' et xvni" siècles, s'exprime ainsi : « L'idée que des puissances actives et intelligentes, placées entre Dieu et l'homme, entre les cicux et la terre, étaient indispensables pour faire l'office de causes occasionnelles, occupait alors la première place dans la conviction des docteurs chrétiens et des métaphysiciens. »

Nous ne nous attarderons pas sur ces époques sinistres, oh toute science est honnie, où les hommes jugent de pauvres malades comme des criminels et les condamnent aux pires supplices, aux pires morts, à la prison, au bûcher, à la torture. On trouvera de longues pages sur ces jours pénibles

(1) Calmeil, De la folie, Paris, 18i3, t. F, p. 91.

12 HISTORIQUE

du moyen âge dans les travaux de Pierre Delancre (1) et de Calmeil.

Pourtant, en 1560, Jean Wier (2) s'efforçait de démontrer, contrairement à la législation régnante, que les sorciers, les magiciens, les démoniaques n'étaient que des fous, des malades. Il attirait l'attention des légistes et surtout des médecins sur ces troubles qui ne sont que des symptômes de l'aliénation mentale.

Ce souffle de sagesse et de science ne put pénétrer lésâmes; cet appel n'eut pas d'écho.

Renaissance. — Ce n'est qu'au xvii" siècle que Descartes, Pascal, Leibnitz, Newton, Malebranche, tentèrent de combattre les erreurs qui avaient pris racine dans l'esprit des peuples. Plater, Sennert, Willis, étudient de près les malades, tâchant de dégager du surnaturel les phénomènes morbides, de faire de la médecine mentale une science dérivant de la pathologie et de la physiologie.

L'œuvre scientifique d'Arétée, de Cœlius Aurelianus, de Galien, étouffée sous de longs siècles d'ignorance, est enfin reprise et continuée.

Mais les idées religieuses étaient si profondément ancrées dans les esprits, même dans l'esprit des savants, qu'on les voit, en plein xvii° siècle, pénétrer dans les ouvrages médicaux. Plater cite le cas ' d'une monomaniaque homicide. Cette femme, qui aimait son mari, éprouva le désir de le tuer pendant qu'il dormait. Plater ajoute que le démon tente en effet les hommes de cette manière. Il guérit la malade avec l'aide de Dieu, en lui ouvrant plusieurs fois la veine, et en lui faisant de salutaires exhortations [3).

(1) P. Delancre, Tableau de l'inconstance des mauvais an(/es et démons, Paris, 1613. — Id., L'incrédulité et mécréance du sortilège pleinement convaincue, Paris, 1622.

(2j Jean Wier, De presligiis Dcmonuni et incanlationibus ac veneficiis libri, Bàlc, 1564. — Id., Ilisloires, disputes et discours, publié par le Progrès médical, Paris, 1885.

(3) Fclix Platei-, Observ. in /ionuais.i/7eciiZ)us,etc.,Basileœ,1641,p. 48.

Pourtant, Félix Plater fut un éminent praticien, et a laissé de remarquables chapitres sur la patholog-ie cérébrale. Il a traité des causes de l'affaiblissement et de la perte de la mémoire, de l'imbécillité, de l'idiotie, des lésions des sentiments, de la folie amoureuse, de la mélancolie, de la manie, des monomanies, etc. (1).

L'ivresse et l'alcoolisme sont comptés comme folies par Plater et classés dans le chapitre de l'aliénation mentale.

Il parle du traitement moral et y attache une grande importance. Il s'étend, aussi, sur les autres moyens, les différentes espèces de bains, les émissions sanguines, les frictions, les rubéfiants, ventouses, purges, vomitifs, etc.

Mais, comme nous l'avons dit, cet observateur remarquable était imbu des idées religieuses de l'époque.

Daniel Sennert (2) étudia les folies, et apporta des idées nouvelles; il distingua les sens internes des sens externes, établit une différence entre le dément et le faible d'esprit.

Le délire suppose un trouble de l'imagination et, conséquemment, un vice dans la conception.

Sennert est un érudit ; il a lu les anciens. Il étudie très attentivement la mélancolie, la manie. Mais il parle, lui aussi, des démons et des actions occultes dans les maladies. Il croit que la manie a une cause particulière et surnaturelle. Une peut expliquer autrement la facilité qu'ont les maniaques de parler des langues qu'ils n'ont jamais apprises. Ailleurs, il parle longuement du pouvoir des démons, des sorciers, de la magie (3).

Sydenham (1650) ne dit que quelques mots de l'aliénation, et, au point de vue du traitement, il se borne aux saignées et aux purges.

Willis(4) fit avancer beaucoup l'étude anatomiquedel'encé-

(1) F. Plater, Praxeos medicse, t. I, Basileœ, 1736, p. 14, 28, 87.

(2) Sennert, Opéra omnia, Lugduni, 1666.

(3) Sennert, OEuvres, 3° volume, livre VI, part. IX.

(4) Th. Wiilis, Opéra omnia, 1681, Palholoçjia cerebri, etc.

IIISTOrUQUE.

phale. Le premier, il signala les imperfections des méthodes pour l'examen du cerveau. Il fit remarquer que la manie est parfois très proche de la mélancolie, que ces deux affections se remplacent l'une l'autre; que la folie n'est pas toujours le résultat de l'inilammalion des méninges, mais aussi de l'inflammation de la substance même du cerveau.

^^'illis donne des prescriptions sur la manière d'élever les enfants arriérés et indique des moyens curatifs contre la colère chez les idiots. Il divise le traitement de la manie en traitement moral et physique. Les émétiques, les cathartiques y tiennent la première place, de même que les purges, l'ellébore noir surtout. Il fait boire les maniaques abondamment. Il ne conseille pas la trachéotomie, le trépan, les sialagogues jusqu'à la salivation, l'application des topiques sur le crâne, recommandés par quelques médecins du temps.

Willis (1) fait pénétrer dans les hospices et dans le traitement de la manie une nouvelle conception : Vinliinidalion^ prétendant qu'avec la frayeur on agit sur l'âme du malade. Dès lors, des gardiens sinistres, nienaçants, le fouet à la main,, pénètrent dans les cellules des agités et ne les désertent plus jusqu'au début du xix' siècle.

Signalons, également, Highmore, qui a quelques chapitres sur la mélancolie, l'hypocondrie, avec prescription de saigner les malades, de leur donner de légères purges, des boissons rafraîchissantes, et comme nouveauté, des préparations de fer et de l'acier en nature.

François Deleboë, en latin Sylvius (1614-1672) se vante d'avoir guéri de nombreux aliénés par le traitement moral mais il n'a rien laissé sur ce sujet que nous puissionscontrôler et rapporter.

Théophile Bonet (1660) donna une grande importance aux lésions de la rate dans les folies. Il rapporte de très justes observations sur la mélancolie et la manie. Il ne croit plus.

(]) Willis, loc. cit., cap. xii ; De mania, p. ?G1, 262, 2G3.

aux démons; pour lui, c'est un préjugé (1). Il cite le cas d'un malade guéri par la transfusion.

Le traitement de la mélancolie consiste à détruire les convictions fausses du malade ; il faut réagir contre les tendances morbides, mais sans violence : les accès de mélancolie sont plutôt exaspérés que diminués par les moyens brusques.

Baglivi, sans faire une étude approfondie des folies, émet, par-ci, par-là, des idées sur le traitement de la frénésie, de la manie et de la mélancolie (2). Il loue l'immersion par surprise et fréquemment répétée des maniaques.

La méthode venait d'Angleterre; Robertson, dit Baglivi, en avait obtenu de très grands succès. Baglivi conseillait aussi la musique, la danse et toutes distractions du même ordre, pour charmer les esprits chagrins, et substituer des conceptious gaies aux idées tristes.

La saignée est toujours de mode, mais Baglivi proscrit sévèrement les vésicatoires (3).

A la fin du xvii" siècle, Stahl vint combattre la vieille théorie des humeurs, qui durait depuis Galien, et que personne n'osait attaquer. Stahl, cependant, n'a rien ajouté au traitement de la folie.

Ainsi se clôture le siècle, sans grands progrès pour la médecine mentale. Autour d'elle, les arts, la littérature florissaient, atteignant la splendeur. Mais la médecine mentale reste obscure, parce qu'elle n'est basée que sur l'empirisme, parce que la physiologie du système nerveux est encore à découvrir. Si les observations de Plater, de Sennert sont justes, si les études anatomiques de Willis constituent un progrès, le traitement des maladies mentales est encore primitif. Plater implore les cieux de chasser les démons, Willis arme des gardiens pour intimider des fous, Baglivi vante la méthode

(1) Th. Boneli Sepulchretum ana,lomicum, etc., Geneva;, 1700. — Medicinœ seplenlrionalis colleclilin, Gencvaî, 1684. (2^ G. Baglivi, Opéra omnia, etc., 1761. p. 46, 02, 268, 271. (3) Baglivi, De usu el abusu vesicanlium. — Praxeos medicœ.

HISTORIQUE

de Robertson : la submersion, par surprise, des aliénés. La saignée, les purges tiennent toujours la première place. Nous atteignons ainsi au xviii" siècle.

Dix-huitième siècle. — L'anatomiste Vieussens voulut faire de la médecine, surtout de la médecine théorique, et il se laissa entraîner par les idées de chimiatrie de l'époque. Il chercha à tout expliquer par la chimie. Ainsi, pour résoudre les phénomènes hypocondriaques, il fait intervenir la lymphe dégénérée par une matière saline acidulée qui corrompt le sang ; le sang, devenu épais, serré, terreux, altéré par un limon grossier, par une lie impure, va former dans les capillaires du cerveau des espèces d'engorgements qui s'opposent à la libre sécrétion, à la circulation des esprits animaux (1) .

Vieussens n'a rien ajouté au traitement de toutes ces maladies qu'il cherche à expliquer par la réaction chimique des humeurs.

D'autres auteurs, Ridley (2), Pictairn (3), Viridet(4), Robinson (5), Hoffmann (6), Cheyne (7), publient sur l'hypocondrie et l'hystérie des chapitres plus intéressants au point de vue clinique, mais remplis d'explications absurdes, basées sur les humeurs, sur l'existence de liquides intérieurs, ou sur l'engorgement du système veineux abdominal, avec augmentation ou diminution du mouvement tonique.

L'hypocondrie fait surtout les frais de ces théories sur les humeurs, qui doivent vivre longtemps encore.

Boerhaave, qui fut pourtant un bon physiologiste, et qui a pu expliquer beaucoup de phénomènes de l'encéphale, répéta

(1) Vieussens, OEuv. comp., t. III, p. 65 et suiv.

(2) H. Ridley, Observationes quxdam medico-praclicee, etc., 1708.

(3) Pictaii-n, Elemenia medicinse physico-nia.thema.lica, 1717.

(4) Viridçt, Disserlaiion sur les vapeurs, 1726.

(5) Robinson, A neiu System of the Spleen, Vapours, atid hypochondriac Melancholy, 1727.

(6) Hofl'mann, Medicina ralionali.i syslematica, 1718.

(7) Cheyne, The english malady, etc., 1733.

HISTOniQUE DES PSYCHOSES. 17

dans sa jeunesse, il est vrai, les théories humorales. Il eut, le premier, l'idée de la localisation cérébrale.

Nous ne pouvons résumer toute l'œuvre de Boerhaa ve ( 1 ) . Ce célèbre physiologiste etpathologiste était un médiocre aliéniste.

Flemyng(2), Klockof (3), Schacht (4), Gorter (5), Pierre Pomme (6), ne modifient en rien le traitement des maladies mentales. Leurs écrits sont surtout des dissertations théoriques sur les humeurs, les vapeurs, les lésions provoquées par ces matières et ils se contentent d'appliquer les anciennes méthodes empiriques.

Morgagni (7), le grand anatomiste et anatomo-pathologiste, esprit positif, se voua aux recherches cadavériques, si délaissées depuis Bonet. Il blâme les auteurs qui expriment des théories sans avoir des éléments suffisants de certitude. Toutefois, cet homme remarquable ne s'est occupé qu'accessoirement de la folie. En disséquant un grand nombre de cadavres de fous, il observa l'endurcissement du cerveau, les altérations des méninges chez les aliénés, ainsi que l'hypertrophie des bourgeons celluleux sur la grande faux du cerveau, l'infdtration séreuse de la pie-mère et bien d'autres altérations inconnues jusque-là.

Morgagni avait lu les descriptions de la folie dans les livres de Willis. 11 n'était pas un aliéniste. Il combattit cependant avec ardeur les moyens de contention préconisés par Celse.

Valsalva paraît l'avoir beaucoup influencé ; on l'a vu au milieu de fous recommander la douceur et interdire d'attacher les malades, sauf dans des cas exceptionnels, en prenant de grandes précautions, en mettant entre le corps et les liens des linges épais et mous.

(1) Boerhaavc, De morbis ipsiiis sensoris communia, etc., 1733.

(2) Fleinyn<?, Névropathie, 1738.

(3) C. Alb. Klockof, De morhis animi, disscrtalio, 1758. (1) J.-O. Schacht, Insliluliones medicis.

(5) J. Gorter, Praxeos medicœ.

(6) P. Pomme, Traité des affeclions vaporeuses, 1782.

(7) Morgagni, De sedihus el caasis morborum, etc., 1766.

Paul Gaumeh et Cololian. 2

18 HISTORIQUE

Sauvages (1), professeur à IMonlpellier, réunit tous les faits connus de son temps pour les grouper et les classer. Mais tout en faisant beaucoup pour la clinique, il ne s'efforça point de chercher des moyens de guérison pour les multiples affections qu'il a .étudiées.

Lieutaud (2), après une étude des psychoses, passe au traitement et s'aperçoit qu'on abuse des moyens médicamenteux. Il constate qu'au-dessus des agents thérapeutiques, il y a l'hygiène, la vie régulière, le régime alimentaire. Les préparations opiacées, les narcotiques, produisent, en général, un mauvais effet : il les remplace par des fleurs de nymphfca, de violettes et ne dédaigne pas le camphre.

Stoll (3) revient sur la théorie de ila bile ; c'est elle qui, par son génie versatile, provoque les folies chez les uns, la léthargie et l'apoplexie chez les autres. Pour les guérir, il faut chasser la bile, et c'est aux purges qu'il faut s'adresser.

En 1765, Lorry (4) publie un traité de la mélancolie, mais il y parle plutôt de l'hystérie, de l'hypocondrie, que des affections mentales proprement dites. Quant au traitement, il le néglige.

A la fin du xvin° siècle, Cullen (5), médecin écossais, fait quelques efforts pour donner à l'aliénation la place qu'elle doit occuper dans la science médicale. Il cherche les causes des folies, non seulement dans les phénomènes observés, mais sur les cadavres. Il se plaint qu'on ne s'occupe pas assez de l'état du cerveau chez les aliénés, qu'on ne fait pas assez de recherches cadavériques, qu'on n'étudie pas les altérations de l'encéphale.

Et il soigne ses malades en pensant qu'il faut, autant que

(1) Sauvaf^es, Nosologia methodica, 1768,

(2) LieuLaud, Précis de médecine pratique. — Synopsis universà praxeos inedicœ, Anistelodami, 1763.

(3) SLoll, Méd. pratique, t. II, p. 132.

(4) Lorry, De melancholia et morbis melancholicis, 1765.

(5) Cullcn, Des dérangements des fonctions inlellcctaelles, de la mélancolie. Éléments de médecine pratique, 1787,

possible, modérer la colère et la violence des fous, mais il faut agir très délicatement. Une chemise élroile, dans le cas d'agitation extrême, remplit mieux le but que tous les autres moyens employés jusque-là. Il faut laisser' les malades aller et venir à leur gré, les éloigner du milieu où ils vivaient, des objets et des personnes qui les entouraient.

Dufour (1) parle aussi des curations de la folie. Il rapporte des prescriptions pharmaceutiques pour la guérison de la démence, de la mélancolie, de la manie et de l'hypocondrie. A titre de curiosité, nous mettons ici une de ces formules, efficaces contre la mélancolie.

^ Safran de mars apéritit'. .

Séné

Rfiubarbe en poudre. . . .

Antimoine diaphorcUque

Mercure doux

Sel d'absinlhe

Jalap

Diagrède

Gomme ammoniaque. . . .

Résine de scammonée. . .

Extrait d'ellébore noir..

Il faut en faire un opiat avec du sirop de pêche. On fera prendre au mélancolique chaque matin deux gros de cet opiat.

Citons, pour clore l'histoire du xviii'' siècle, les auteurs anglais: Batlie (2), Arnold (3), Harper (4), Pargeter (5), Ferriar (6), qui ont consacré à l'aliénation mentale quelques chapitres, et paraissent avoir mis quelque soin à faire progresser celte partie de la science médicale.

Mais, comme le fait remarquer Pinel, un examen sévère et

(1) Dufour, Essa.i sur les opérations de Venlendemenl humain, Amsterdam, l'îTO.

(2) Battie, Trealise on Madness, London, 1758.

(3) Th. Arnold, Observ. onllie nature, etc. a f Insanilij, London, 1783.

(4) Harper, Trealise on Ihe real cause of Insanity, 1789.

(5) Pargeter, Observ. on manlac Disorders, 1792. (0) Fcrriar, Médical Historiés and reflect, 1792.

-tJ HISTORIQUE.

impartial de ces ouvrages n'y fait découvrir qu'une manière vague de disserter, des répétitions, des théories scolastiques et des obsei'vations parsemées, qui ne se lient pas pour faire un ensemble.

On peut faire les mômes réflexions sur les auteurs allemands (1), bien que Greding (2) soit une exception, par ses travaux et recherches anatomiques sur l'encéphale dans les maladies du cerveau et dans les folies.

Grichton (3), deux ans avant la fin du siècle, publia un traité des maladies mentales, basé sur des observations nombreuses, et sur des principes de la physiologie, telle qu'on l'enseignait à l'époque; ce travail est plutôt consacré aux connaissances jiréliminaires de l'aliénation mentale qu'au traitement de la folie.

Ainsi, le xvin^ siècle, pas plus que le siècle précédent, n'apporte de modifications sensibles à l'art de traiter la folie. Au début du siècle, les hommes de valeur même discutent la nature des humeurs qui engendi*ent les folies. On ne s'occupe guère de la guérison. Vieussens cherche à tout expliquer par la bile, l'atrabile, la lymphe. Boerhaave et Morgagni, deux savants vraiment dignes de ce nom, ne s'intéressent pas aux maladies mentales. Seul, Lieutaud s'occupe des psychoses, et constate qu'au-dessus des agents thérapeutiques, il y a l'hygiène. Puis, Cullen, un aliéniste de race, s'érige contre les moyens de coercition excessifs, et ordonne de laisser les malades libres d'aller et venir.

Mais cent années passent, et les aliénés gémissent encore dans leurs fers.

Dix-neuvième siècle. — Le siècle du progrès des sciences mentales est enfin ouvert.

(1) Faucelt, Ueber MelanchoUe, Lcipsick, 1785. — Aveiibriif;£!;cr, Von der Slillen, etc., 1783. — Weickard, Pliilosoph. Arzl, Lcipsick, 1775.

(2) Greding, Vermischte, etc., 1781.

(3) Grichton, An inquiri/ inlo Ihe Nnlnre and Ortç/in of menUtl Dérangement, etc. London, 1798.

« Quand Pinel dirigea sa haute intelligence vers l'étude des aliénés, ils étaient tous en proie aux plus indignes violences; ses travaux eurent un double but et préparèrent une conquête. Doué d'un esprit lumineux et juste, aussi bien que d'un cœur compatissant et dévoué, il comprit du premier coup d'œil qu'il fallait aux lésions de la pensée un traitement moral et qu'il n'y avait pas de traitement moral possible, sans la suppression des violences corporelles. » [Trélat (1).]

C'est un motif de gloire de pouvoir proclamer qu'après des siècles de travaux stériles, ce fut un médecin français qui mit un terme à tant de fausses doctrines concernant la médecine mentale, comprit enfin la folie et sut la soigner.

Le grand philanthrope ouvre glorieusement le siècle.

Philippe Pinel est né en 1745; il fut reçu médecin à Toulouse, en 1773, et débuta dans la vie par des leçons de mathématiques qu'il était obligé de donner, à Montpellier, pour vivre. Il étudia la physique, la chimie, l'histoire naturelle. Il fut même journaliste. Connaissant l'anglais, il en profita pour traduire la. Nosologie de Cullen ("2); puis, en 1788, il traduisit les œuvres de Baglivi.

La Société royale de médecine avait mis au concours cette question : Indiquer les moyens les plus efficaces de traiter les malades dont V esprit est devenu aliéné avant l'âge de vieillesse. Pinel, qui connaissait les aliénés depuis plus de six ans, pour les avoir soignés, et surtout pour avoir étudié la médecine mentale dans les auteurs anciens, présenta un mémoire. Thouret, qui faisait partie de la commission d'examen, conçut une profonde estime pour la valeur et le talent de Pinel; et quand il devint, plus tard, administrateur des hôpitaux, avec Cabanis et Cousin, lui et ses collègues nommèrent Pinel médecin de l'hospice de Bicêtre, le trouvant seul capable de

(1) Trclal, Uecherch. hisl. sur la folie, 1839, p. 118.

(2) Cullun, Inslitu lions de méd. praliq , trad. sur la i.^ cdit., jiar Ph. Pinel, Paris, nSS.

22 HISTORIQUE

régénérer la médecine mentale et de- transformer Bicêtre on un hospice digne du nom.

« Le vice, le crime, l'infortune, la misère, les infirmités les plus dégoûtantes, disent Jolly et Michéa (1), s'y trouvaient rassemblés pêle-mêle. Les bâtiments n'étaient pas habitables : les individus y croupissaient couverts de malpropreté, dans des loges de pierre étroites, humides, froides, privées d'air, de soleil, même le jour, et garnies de paille qu'on renouvelait moins souvent que celle qui sert aux plus vils animaux. Il y a plus; les aliénés, détenus dans ces cloaques, étaient à la merci des malfaiteurs de la prison, qu'on leur donnait pour infirmiers. Ils étaient chargés de chaînes, comme les criminels, et servaient de but aux railleries, à la brutalité de leurs gardiens. S'abandonnant à l'indignation, au désespoir, à la rage que leur inspirait un traitement si cruel, ces malheureux achevaient ainsi de troubler leur tête égarée : ils poussaient, jour et nuit, des hurlements affreux, ou bien, calmes en apparence, ils épiaient une occasion de surprendre leurs bourreaux pour se venger ën les frappant. »

Pinel fut le grand l'éformateur. Mais il rend hommage à ceux qui ont apporté avant lui leur faible appui à l'œuvre humaine de la libération des aliénés. Ce grand savant reconnaît que ce ne furent pas toujours des médecins, mais parfois des hommes simplement guidés par un jugement sain, qui ont étudié et amélioré le traitement des aliénés. Soit en temporisant, soit en les asservissant à un travail régulier, soit encore en sachant prendre, à propos, les voies de la douceur ou d'une répression énergique, ils arrivaient à opérer des guérisons nombreuses. Ce fut d'abord Pussin (2), qui, par son zèle et son habileté, surpassa tous ceux dont Pinel cite les noms : le concierge de l'hospice des aliénés d'Amsterdam (3),

(1) Jolly et Michéa, Biographie universelle de Michaud, t. XXXIII, p. 356.

(2) Pussin, Ohserv. sur les fous à Bicêlre (Manuscrit).

iZ] Thouin, Dcacripiion de la maison des fous d'Amsterdam {Décade jMlos. an IV, t. VII).

IIISTORTQUE DES PSYCHOSES. 23

Pontion, directeur des aliénés de l'hospice de Manosque (1), Haslam (2), apothicaire de l'hôpital de Bethléem à Londres.

La vie continuelle avec les fous, l'étude de leurs mœurs, communiquent des connaissances nombreuses au médecin; celui-ci se bornait trop souvent à de courtes visites. Pinel a compris la nécessité de vivre auprès des malades et de les voir fréquemment. Certains aliénistes de nos jours-, chefs de services, pourraient encore méditer avec fruit les sages conseils de Pinel. Mais laissons la parole au maître:

« Tenir dans un état habituel de réclusion et de contrainte les aliénés extravagants, les livrer sans défense à la brutalité des gens de service, sous prétexte des dangers qu'ils font courir; les conduire, en un mot, avec une verge de fer, comme pour accélérer le terme d'une existence qu'on croit déplorable, c'est là, sans doute, une méthode de surveillance très commode, mais aussi très digne des siècles d'ignorance et de barbarie ; elle n'est pas moins contraire aux résultats de l'expérience qui prouve que cet état de manie peut être gue'ri, surtout lorsqu'il est périodique, en accordant à l'aliéné une liberté illimitée dans l'intérieur de l'hospice, en le livrant à tous les mouvements de son effervescence emportée, ou, du moins, en bornant la répression au gilet de force, sans omettre les autres règles du traitement moral dont son état est susceptible. »

Pinel laisse donc les maniaques libres dans les cours, les agités dans un endroit clos. Sont-ils d'une violence extrême, une camisole étroite et une toile forte doivent contenir les mouvements des pieds et des mains. « Mais cet état de contrainte extrême doit être passager pour éviter les effets d'une colère concentrée contre ceux qui l'environnent, ce qui ne fait d'ailleurs qu'aggraver leur délire (3). »

(1; Mourre, Ohserv. sur les insensés, brochure de 22 pages.

(2) John Haslam, Ohserv. on Ins.miii/ , wilh praclica.1 Remarks on tlie Disease, etc., London, 1794.

(3) Pinel, Traité médico-philos, sur Valiènalion mentale ou la manie, Paris, an IX, p. 188.

HISTORIQUE

PincI élait pourtant dominé par l'idée de répressioii ; on ne détruit pas en un jour l'œuvre des siècles. Los douches étaient considérées comme suffisantes « pour soumettre à la loi générale d'un travail des mains une aliénée qui en est susceptible, pour vaincre un refus obstiné de nourriture et dompter les aliénés entraînés par une sorte d'humeur turbulente et raisonnée ».

De l'immersion brusque de l'aliéné dans l'eau froide, Pinel parle avec indignation. « On doit gémir de voir un moyen aussi hasardé et aussi dangereux, proposé avec une sorte de confiance par le célèbre commentateur deBoerhaave, et transmis ainsi comme un point de doctrine dans les écoles des siècles derniers. »

Pinel, qui énumère les dangers de ce moyen barbare, dit avoir interrogé quelques aliénés qui ne pouvaient assez s'indigner contre ce procédé.

Dans les cas de refus de nourriture, Pinel a d'abord recours à des moyens doux, « à des invitations pressantes, pour faire ouvrir la bouche ».

Si la résistance persévère, et que l'aliéné ne veuille point mâcher la nourriture solide, « on lui donne des aliments liquides, suivant la méthode de Pussin ; dans les cas plus rebelles, on se sert d'un biberon. Dans un cas où tous les moyens que je viens de citer avaient échoué, je fis acheter une sonde élastique qu'on introduisit dans une des narines, et à l'aide de laquelle on fit passer un peu de substance liquide dans l'estomac. » C'est donc Pinel qui employa, le premier, la sonde, pour alimenter les aliénés refusant les aliments.

Pinel a combattu la saignée, qui n'était basée que sur des apparences extérieures comme la rougeur du visage, qu'on observe chez les maniaques, l'animation de la figure, qui faisait penser à une congestion. « Lors de l'admission des aliénés dans l'hospice, on a toujours soin d'interroger leurs parents sur l'article de la saignée, et on demande si elle a

Universitv of Leeds.

été pratiquée, quel en a été le résultat. Les réponses les plus constamment faites attestent que l'état de l'aliéné a toujours empiré immédiatement après. »

Voilà l'œuvre de Pinel. Elle est immense, surtout quand l'on songe que, jusqu'à lui, aucun effort sérieux n'avait été tenté, et qu'il fit plus, à lui seul, que tous ses devanciers en de longs siècles.

Presque en même temps que Pinel, Cox(l), en Angleterre, se rendait célèbre par des travaux sur la folie. Parmi les causes de la folie, Cox attribuait un grand rôle à la pléthore cérébrale, et tout son système de traitement est basé sur cette croyance.

Le nom de Cox reste attaché à un nouveau système de guérison, la rotation. Cœlius Aurelianus (2) avait eu déjà l'idée de bercer les malades dans un lit suspendu. Darwin (3) a également mis ce moyen en application. Mais, c'est Cox qui en fit le premier essai méthodique dans l'aliénation mentale. Il fit construire un appareil, un fauteuil, suspendu par quatre cordes, qui tourne à l'aide d'une mécanique. Le malade est attaché solidement au fauteuil.

Cet appareil fut modifié par Von Hirsch (4), qui faisait suspendre le malade dans une sorte de lit. Horn, Hayner, Hallaran y apportèrent, à leur tour, des perfectionnements; Guislain, plus tard, y consacra plusieurs pages de description.

Un aliéné reçut, un jour, un violent coup sur la tête ; il perdit connaissance et retrouva sa raison à la suite de cet accident. Cox, se basant sur ce fait, proposa le trépan dans la folie.

Une méthode bien bizarre pour guérir l'alcoolique avec tendance aux idées de suicide, fut celle du D"" Le Roy (5). Elle consistait à lui faire boire un litre d'eau froide et pure, toutes les heures, et s'il restait pensif et taciturne, à

(1) Cox, Practical observ. on Inxanily, Loiidon, 1S05.

(2) Cœlius Aurelianus, Morh. chron., lib. I, cap. v, p. 161.

(3) Darwin, Zoonomie, trad. de Kluyskens, t. IV, p. 507.

(4) Nasse, Zeilschrifl fiir Psijch. Aerzle, 1823, Heft ,2, S. 459.

(5) Le Roy, Biblioth. médic, octobre 1808.

23 HISTORIQUE

arroser son front, ses tempes et ses yeux du même liquide jusqu'à ce qu'il devienne plus gai et plus communicatif. Le Roy rapporte neuf observations de guérison. *

Jacquelin Dubuisson (1) a recours à un tout autre moyen; il ordonnait de fortes évacuations, jusqu'à occasionner même des malaises et des indispositions. Dubuisson parle de la musique dans le traitement de la folie; il en fait une étude et y consacre plusieurs pages avec historique; il cite Arétée (2), Galien, Mich. Fehr(3), Cox-Moson (4), Albrecht (5), Garnier (6), Bourdelot (7), Royer (8), Daquin (9), et luimême (10).

Le digne successeur de Pinel comme clinicien et thérapeute fut Esquirol. Dès le début du siècle, presque concurremment avec Pinel, Esquirol tenta d'améliorer les méthodes de traitement des aliénés. Il publia de nombreux articles dans le Dictionnaire des Sciences médicales et dans divers recueils de médecine. Plus tard, en 1838, il fit paraître son livre des Maladies mentales (11), où il a apporté, comme il le dit luimême, le résultat de quarante ans d'étude. Il avait observé les symptômes de la folie, étudié les mœurs, les habitudes, les besoins des aliénés au milieu desquels sa vie s'était écoulée; il avait essayé les meilleures méthodes de traitement. C'est de ce recueil que nous tirons les points saillants de sa théorie thérapeutique. ^

Dès les premières phrases, Esquirol décèle un esprit observateur et patient. « Il est sans doute plus facile de bâtir des sys-

(1) Dubuisson, Des vésnnies ou maladies ment., Paris, 1816, p. 142.

(2) Arétée, De melancholia.

(3) J. Michel Fehr, Miscellanea natarœ curiosorum, 1682.

(4) Cox, Praclical observ. on Insanily, London, 1S13, 3e cclit., p. 92.

(5) Albrecht, De musices effectibus in corpus animalium. Ertm-tijUSl.

(6) Garnier, An melancholicis musica, Th. de Paris, 1737.

(7) Bourdelot, Ilisloire de la musique, chap. ni.

(8) Royer, Traité des effets de la musique sur le corps humain, trad. du latin par Étienne Sainte-Marie, Paris, 1803.

(9^ Daquin, Philos, de la folie, 2<=édit., p. 167. • 10) Dubuisson, Bull, de la Facullc de mf?cfecine, juillet 1813. (11) Esquirol, Des maladies menlalcs, Paris, 1838.

tèmes, d'imaginer des hypolhèses brillantes sur raliénation mentale, que d'observer les fous, que de dévorer les dégoûts de toutes sortes auxquels sont exposés ceux qui veulent, par l'observation, étudier l'histoire de cette grande infirmité. La difficulté de saisir les formes variées et fugitives de la folie, la rudesse sauvage de quelquesmonomaniaques, le silence obstiné des uns, les dédains etles injures des autres, les menaces et les coups des maniaques, la malpropreté dégoûtante des imbéciles, les préjugés qui aggravent le sort de ces infortunés, ont découragé ceux qui voulaient cultiver cette branche de l'art de guérir. On évite les maniaques, ils effraient; on les laisse dans leurs chaînes : on néglige un peu moins les monomaniaques ; ils se prêtent mieux à l'observation ; leur délire se ploie plus facilement aux théories et aux explications. Cependant, il faut vivre avec les fous pour avoir des notions exactes sur les causes, les symptômes, la marche, les crises, les terminaisons de leur maladie ; il faut vivre avec eux pour apprécier les soins infinis, les détails sans nombre qu'exige leur traitement. »

Esquirol passe alors en revue les moyens multiples de traitement. « La première question qui se présente est relative à l'isolement : tout aliéné doit-il être soustrait à ses habitudes, à sa manière de vivre, séparé des personnes avec lesquelles il vit habituellement pour être placé dans des lieux qui lui sont inconnus, et confié à des soins étrangers ? » La réponse d'Esquirol est affirmative. Il cite les avantages de l'isolement, et il est le premier à y insister d'une façon scientifique.

Esquirol a le courage de s'élever contre la méthode barbare de terroriser les fous dans l'idée de les guérir. « La crainte est une passion débilitante qui exerce une telle influence sur l'économie, qu'elle peut suspendre l'action de la vie et même l'éteindre. Qu'espérer pour la guérison, si l'on ne rassure les aliénés que la frayeur poursuit et dévore? » A ce point de vue, Esquirol est plus avancé que Pinel, qui, snns louer les avantages de la crainte comme méthode de guérison,

HISTORIQUE

ne la proscrit pas d'une manière radicale, sauf le bain de surprise. Esquirol s'élève contre ces erreurs et conseille quand l'aliéné a des frayeurs, la nuit, de mettre quelqu'un près de lui. Il parle des bains, en général, et des bains de surprise, mais il avoue qu'il n'en a jamais fait usage et sait que ces derniers sont funestes.

L'excitation doit être considérée comme une maladie aiguë et traitée comme telle, avec des évacuations sanguines (s'il y a pléthore), des bains tièdes longtemps prolongés, des boissons rafraîchissantes, des laxatifs, et, s'il y a lieu, des ventouses scarifiées à la nuque. « Alors, tout en faisant concourir les moyens moraux (Esquirol y lient beaucoup) appropriés au caractère du délire, il faut s'attacher à combattre les causes matérielles, hygiéniques ou pathologiques. »

Pas de narcotique, pas d'opium en cas d'insomnie. « Le régime, le travail, l'exercice sont les vrais remèdes contre l'insomnie; les bains tièdes ou frais provoquent le sommeil, ils sont vraiment efficaces et n'offrent aucun danger. » Esquirol est aussi l'adversaire des médicaments qui irritent la peau, très vantés par les aliénistes de son temps ; « ces moyens augmentent l'éréthisme, tourmentent les malades, les excitent, leur persuadent qu'on veut les supplicier ».

Les distractions ne doivent pas être négligées : ce sont des agents extrêmement efficaces pour la guérison des aliénés.

Esquirol consacre un chapitre au suicide ; il parle de l'obstination de certains malades à refuser de s'alimenter. Jusqu'alors on les avait contraints à s'alimenter par force, on les effrayait et on avait inventé des moyens mécaniques pour faire pénétrer la nourriture. Pinel, nous l'avons vu, essaya, pour la première fois, une sonde en caoutchouc introduite par le nez dans l'estomac. Esquirol la mit en usage. Parfois, la sonde trop mince se reployait sur elle-même avant de pénétrer dans l'œsophage et le liquide ressortait par la bouche. Baillarger, aloi's interne à Charenton, eut l'idée du mandrin en baleine.

Esquirol fui un grand praticien ; il propagea l'œuvre de Pinel en la développant. Il fit sentir le besoin absolu de vivre constuniment auprès des malades pour les connaître et les soigner.

Georget (1), élève de Pinel et d'Esquirol, a étudié les folies flu point de vue de leur siège, leurs symptômes et leur nature. 11 insiste sur le traitement moral et l'éducation médicale de l'aliéné. Il a pour principes : 1° de ne jamais exercer l'esprit des aliénés dans le sens de leur délire; 2° de ne point attaquer de front les idées, les alTections, et les penchants exaltés des fous; 3° de faire naître, par des impressions diverses, des idées nouvelles, des affections, des commotions morales, et de réveiller ainsi des facultés inactives. Et il explique sur quoi se basent tous ces principes (2).

Georget est partisan des bains; il veut que tous les agités soient baignés chaque jour, durant une demi-heure jusqu'à une, deux, trois heures et même davantage. Quant aux narcotiques (l'opium), ils produiraient plutôt l'empoisonnement que le repos; il ne les prescrit donc pas. Le bain de surprise, la machine rotatoire, l'asphyxie par submersion et pendaison, les chutes d'un troisième ou quatrième étage, le trépan, la castration, proposés pour guérir les fous, sont considérés par lui comme des moyens odieux et ridicules.

Georget, on le voit, estl'aliéniste déjà formé, expérimenté, qui bannit de la science toutes les pratiques empiriques et barbares. 11 est malheureusement mort jeune.

Fodéré, professeur de médecine légale à Strasbourg, publia un ouvrage en deux volumes sur le délire (3). Après quelques pages historiques et une dissertation assez longue sur les délires, sur leur classification et leurs symptômes, il passe au traitement. Après Pinel et Esquirol, — ce dernier déjà un maître depuis ses écrits sur la folie, dans le Dictionnaire des Sciences médicales, — Fodéré n'avait plus qu'à glaner. Nous

(1) Georget, De la folie, Paris, 1820, p. 278

(2) Georget, Ihid., p. 313, 315.

(3) Fodéré, Traité du délire, I^aris, 1819.

'J'J HISTORIQUE

rclenons un moyen de contrainte fort bi/arrc, le cylindre d'osier, imaginé par Coulmiers, directeur de Thospicc de Charenton en 1803, pour remplacer le gilet de force et que Fodéré propose pour contenir les agités.

Ce cylindre a son tiers postérieur aplati, et s'ouvre commfî une porte que l'on assujettit avec des courroies bouclées. Le malade était enfermé dans cette boîte; il pouvait pourtant marcher (1),

Roubaud-Luce (2) est moins retardataire; il vanle les avantages de l'observation des préceptes hygiéniques, de la propreté, de l'alimentation, des promenades. Il demande qu'on fasse boire beaucoup d'eau pui^e aux malades.

Matthey (3), de Genève, ne parle pas du traitement, afin « d'éviter les tâtonnements et l'erreur ». On ne peut que louer cette sagesse.

Signalons enfin la brochure d'Anceaume (4) sur la mélancolie, et le livre de Broussais (5j, qui n'ajoutent rien au traitement de la folie.

Au commencement du siècle, les médecins allemands se sont occupés avec ardeur des questions psychiques. Des théories diverses ont été émises par des médecins distingués, sur les folies et leurs causes, des écoles se sont formées. Nous citerons le plus distingué de cette pléiade de savants : Heinroth, qui a eu la hardiesse de pousser ses théories, basées sur ses croyances, jusqu'au dei'nier terme où la logique pouvait le conduire.

Lasègue et Morel (6), dans un travail d'une grande élé-

(1) Journ. gèn. de méd., t. XIX, p. 14S et suiv.

(2) Roubaud-Luce (Maurice), iiec/terc/i. niéd.-philos.surla mélancolie, Paris, 1817, p. 131 et suiv.

(3) MatLhe}% Nouv. recherch. sur les maladies de l'espril, Paris, 1816, p. 56 et 367.

(4) Anccaume, De la mélancolie, Paris, 1818, p. 172, 176, 188 c(. suiv.

(5) Broussais, De Virritalion el de la folie, Paris, !■•<> cdil. 1828, et 20 édit. publiée par Casimir Broussais, 1839, t. II, p. 489, 511 et suiv.

(6) Lasègue et MorcI, Éludes hislor. sur l'alien. mentale, orig. de l'école psijch. allem. {Ann. méd. psych., IBii, t. III, p. 52, et t. IV, p. 1 et 165).

valion d'idées sur la vie et l'œuvre d'IIeinroLh, disent que « c'était un penseur profond, un chercheur érudit, homme à faire toutes les concessions de détail, sans jamais en accepter aucune dans les principes ».

Au point de vue du traitement, qui nous intéresse seul, ici, Heinroth voulait tenter de ramener la santé en rétablissant l'harmonie. Il s'adresse à la nature, la grande puissance médicatrice, sur laquelle l'art doit se guider. Il fait du traitement moral le pivot de sa thérapeutique. Le traitement direct de l'âme seule doit guider le médecin ; pour cette oeuvre, il faut la foi et la volonté, « car la volonté domine et gouverne par sa seule présence » (1).

Gall (2), médecin allemand, venu à Paris en 1808, intéressa le monde scientifique, mais les aliénés n'ont pas bénéficié de ses travaux, qui n'apportaient rien de nouveau au traitement.

Ellis (3) croit à la nécessité de faire de copieuses saignées au début de la folie, proportionnées pourtant aux forces du malade. Les saignées sont encore plus urgentes quand la folie provient de causes morales.

Pour les agités, Ellis préconise de larges manches en grosse toile, réunies par une paire de larges lanières de même étoffe. « Un autre moyen de contrainte, fort commode, est un fauteuil, dont chaque bras présente une gouttière matelassée, propre à contenir les bras du malade, depuis le dessous du coude jusqu'au poignet. » On est souvent obligé d'allacher les jambes. Cela n'empêche pas Ellis de penser que le premier devoir de Taliéniste est de gagner la confiance de ses malades en les traitant avec douceur.

(1) Ileinrolh, Principes qui doivent diriger dans l'élude de Vorga.nisme humain, 1807. — Élude des Iroubles de Vâme el de leur Irailement, 1818. — Traité de la santé de Vâme, 2 vol., 1823. — Conseils aux médecins psych. sur le traitement des maladies mentales., 1825.

(2) Gall, Fondions du cerveau [Sur l'organe des qualités morales et des facultés intellectuelles), 6 vol., Paris, 1825.

(3) Ellis, Traité de l'aliénation mentale, trad. d'Archanibault, Paris, 18iO, p. 238, 246, 247, 272

inSTOIUQUE.

Tandis que, en France, l'œuvre de Pinel se vulgarisait, Guislaia, qu'on a appelé « le Pinel de la Belgique », s'efi'orçait de la propager dans les asiles belges.

Guislain (1) consacre plusieurs chapitres très détaillés au traitement de la folie. 11 y parle de la cure morale de la folie, de l'idéologie, et disserte sur les sensations, l'attention, le jugement, la mémoire, les passions de l'âme et leurs rapports avec la cure morale. Nous retenons de toutes ces théories philosophiques les points médicaux qui nous intéressent. Il classe parmi les moyens moraux, les promenades. La crainte^ la terreur « doivent être placées parmi les moyens curatifs que la médecine emprunte aux passions pour obvier aux troubles de l'entendement. » Il cite le bain d'immersion, en fait l'historique : un aliéné, à Anvers, se noie; on le retire plutôt mort que vivant, et, dès ce jour, sa raison revient. Van Helmont en fait une nouvelle méthode. Pour la clarté de son exposition, Guislain reproduit des dessins du bain de surprise.

On n'a pas toujours besoin d'avoir recours à cet expédient, « des émotions plus faibles peuvent être produites par l'appareil magique, par la vue de quelques objets hideux, comme des serpents, des grenouilles, etc. ».

Guislain parle de la rotation, en cite les avantages. 11 vante les plaies artificielles et même le trépan. Les cautères sont indiqués dans la suppression d'une maladie cutanée, voire même la gale, comme moyen de guérison. « Le prurit que ce mal occasionne détermine le malade à se donner du mouvement, en cas qu'il s'adonne à une trop grande inactivité. » Mais comme la gale est une maladie « dégoûtante », Guislain propose de la remplacer par « le poil à gratter ».

Guislain est un esprit ardent et chercheur (2). A la suite de son premier ouvrage, il en publie un second très étendu, dont le troisième volume est entièrement consacré au traitement

(1) Guislain, Traité sur L'aliénaiion mentale, Amsterdam, 1826, L. I, p. 267, 333, 334, 374, 383; t. II, p. 29, 47, 48.

(2) Brierre de Boismont, Joseph Guislain, Paris, 1867.

(le la folie. Guislain, après une longue pratique (de 1826 à 1852) a beaucoup amélioré son mode de traitement (1). En conservant toujours. le traitement psychique, il rejette l'emploi des moxas, des cautères. Il change sa façon de voir sur l'intimidation et la peur. « Les passions terrifiantes ne seront invoquées que rarement, très rarement. » Il reconnaît qu'elles peuvent provoquer la mort.

Guislain rapporte quelques cas de guérison, qui coïncident avec un accident; un aliéné tombe d'un toit, on le relève avec une fracture de la jambe, et, dès ce moment, il est guéri. Un autre tombe d'un arbre très élevé, heureusement sans mal; cette chute a pour effet de lui rendre immédiatement la raison. Nous rapportons ces cas comme explication de cette méthode bizarre, qui consistait à précipiter les aliénés du haut d'une tour, à les projeter d'une hauteur de dix, vingt mètres dans des filets placés au pied de la tour. Triste façon de comprendre le traitement de la folie 1

Malgré les erreurs du début, Guislain apporta des modifications heureuses dans le traitement des maladies mentales. Il eut l'idée, ainsi que nous le verrons, de soigner les mélancoliques au lit.

Ferrus (2), médecin de Bicêtre, parle des moyens de répression. Il bannit la machine rotatoire, ainsi que le moyen suivant mis en usage dans un asile d'aliénés de Florence : deux gardiens saisissaient ceux des fous qui refusaient la nourriture et les faisaient valser, jusqu'à ce que, étourdis, ils demandassent grâce. Les seuls moyens préconisés par Ferrus sont : « l'isolement, la privation du travail ou bien de quelque aliment pour lequel le malade paraît avoir de la préférence, la camisole ou gilet de force pour un temps, et enfin, si la saison et l'état du malade le permettent, la douche d'eau froide sur la tête ».

(1) Guislain, Leçons ondes sur les phrénopathies, Gand, 1852, t. III, p. 45, 123, 164, 167.

(2) Ferrus, Des aliénés, Paris, 1834, p. 239, 2 il.

Paul' Garnier et Coloi.ian. 3

HISTORIQUE

Calmcil (1) donne des conseils prophylactiques aux personnes SLijclLcs aux conjesUons, puis il étudie les phases aiguës et chroniques de la périencéphalite et des autre," afTections indammaloires du cerveau. Le traitement consistait dans la saignée, « Les émissions sanguines tiennent le rang le plus important parmi les moyens qu'on a coutume de rattacher à la médication déplétive. »

J.-P. Faire! (2), après avoir fait l'éloge de Pinel et d'Esquirol dans des pages sincères où toute justice est rendue à ces savants, passe au traitement de la folie. Il parle du nonrcstreint comme on en parle encore aujourd'hui. Nous ne pouvons omettre de citer ce passage : « Le docteur Conolly (3;, suivi, sous ce rapport, par la plupart des médecins anglais, a attaché son nom à une réforme radicale, connue sous le nom de système de non-reslreinl ; il consiste dans la suppression absolue de tous les moyens de restriction mécaniques. Nous avons constamment protesté contre l'emploi abusif que les surveillants ou les infirmiers font des moyens de répression, et nous pouvons affirmer qu'il nous arrive fréquemment, dans notre service de la Salpêtrière, de n'avoir pas une seule malade maintenue par la camisole, sur deux cent cinquante aliénées confiées à nos soins. »

Certains chefs de services des asiles d'aliénés de la Seine n'en pourraient dire autant, de nos jours.

Il insiste, aussi, sur le traitement moral. Il ne faut pas étourdir les malades de longues discussions, de raisonnements qui augmentent la confusion des idées.

J.^P. Falret tient surtout à l'hygiène et émet des réserves sur l'administration des médicaments, recommandant la plus grande prudence.

(1) Calmeil, Traité des maladies inflammatoires du cerveau, Paris,

1859, t. II, p. 675.

(2) J.-P. Falret, Des maladies mentales, Pans, 1864, introd., p. lx.

(3) John Conolly, On Ihe trealment of tlie Insane icithoul meçhanical reslraint, London, 1850.

Marcé(l) parle de Vin Limidation, telle qu'elle était appliquéé parLeuret (2). Il emploie, chez les maniaques jeunes et vigoureux, les émissions sanguines; il croit que les révulsifs, les larges vésicatoires, le séton, le cautère, le moxa placés à la nuque sont surtout utiles dans « les délires qui tendent à s'immobiliser et à passer à l'état chronique et s'accompagnent d'inertie et de stupeur ».

Les bains de surprise sont tombés en désuétude, mais remplacés par des douches formidables sur la tête, provoquant un supplice affreux, delà suffocation et de V asphyxie.

Rech (de Montpellier) (3), pour ces raisons même, se fait le défenseur de ce traitement, qu'il reconnaît cependant pouvoir être mortel.

Morel (4) combat ce procédé. « J'ai renoncé, dit-il, aux douches formidables que j'ai vu employer dans ma jeunesse. »

« Ce moyen, dit Brocard (5), dont on ne peut, en aucun cas, prévoir les effets à l'avance, qui peut déterminer une foule d'accidents, et même la mort, devrait être banni aujourd'hui delà thérapeutique de l'aliénation mentale. »

Morel proscrit également la pratique de Turck (6) et de Brierre de Boismont (7), consistant à baigner les malades pendant dix, douze heures, et même plusieurs jours. Il ordonne le bain tiède de cinq à six heures au plus. Dans les affections mentales récentes, on peut prescrire des bains d'une ou deux heures, chaque jour, ou tous les deux jours.

Dagonet (8) donne de sages conseils pour le traitement de

(1) Marcé, Traité pratique des maladies mentales, Paris, 1862.

(2) Leuret, Du traitement moral de la folie, Paris IS'iO.

(3) Rcch, De la douche et des affusions d'eau froide dans le traitement des aliénations mentales, 1816.

(4) Morel, Traité des maladies mentales, Paris, 1860, p. 779, 781.

(5) Brocard, Du bain, de la douche et des affusions froides dans le traitement de la folie, Paris, 1859.

(6) Turck, Mémoire sur la nature de la folie, Paris, 1845.

(7) Dans Griesinger, Traité des maladies mentales, trad. de Doumic, Paris, 1865, annotation de Baillarger, p. 540,

(8) H. Dagonet, Traité des maladies mentales, Paris, 1862, p. 302, 306. — II. et J. Dagonet, Trai<d des maladies mentales, Paris, 1894.

36 HISTORIQUE

la manie ; avec l'^squirol, il pense que les succès attribués aux remèdes héroïques sont bien moins nombreux que les guérisonsobtenues parunebonnedirectionimprimée auxmaniaques.

La mélancolie réclame des soins surtout hygiéniques et moraux. C'est ici que le traitement moral prend place. « 11 faut s'elTorcer de relever le moral de l'individu, lui rendre cette confiance en lui-même qui lui manque. »

Dagonettraite defuneste la pratiquedes émissions sanguines.

Le temps des merveilles est passé; on ne croit plus aux guérisons radicales par la prescription de telle ou telle drogue. « On évitera, dit Griesinger (1], les graves illusions thérapeutiques, en se rappelant que beaucoup d'aliénés guérissent spontanément, pourvu seulement que le traitement ne leur soit pas nuisible. » Selon cet auteur, le traitement physique joue un grand rôle dans la cure des folies, surtout au début de l'affection,

Griesinger ne donne qu'une petite part au traitement morai et à l'influence positive du médecin sur le malade ; « dans quelques cas, on obtient beaucoup plus de lui en prenant à son égard certaines mesures négatives ».

Il est dans le vrai, plus loin, quand il constate qu'il est dangereux d'entrer dans les idées du malade dans quelque but que ce soit. Griesinger est pour le non-restreint. Cette méthode appliquée pour la première fois, dit-il, en 1838, par Gardiner Hill à l'asile de Lincoln, puis, en 1839, par ConoUy, a donné les résultats les plus favorables, « et, désormais, on citera le nom de ConoUy à côté de celui de Pinel, dont il a complété l'œuvre».

Brierre de Boismont (2) étudie les causes morales de la

(1) Griesinger, Trnilé des maladies mentales, trad. de rallemand sur la 2» édit. par Doumic, Paris, 1865, p. 535, 539, 549, 55J, 557.

(2) Brierre de Boismont, De Vinfluence de la civilisation sur le développement de la folie, 1837. — Des hallucinations, 1845. — De l'emploi des bains prolongés et des irrigations continues dans le traitement des formes aiguës de la folie et en particulier de la manie {Mcm. de VAcad. de méd., 1847, t. Xlil, p. 537 à599). — Maladies mentales [Bihlioihéque du médecin praticien, t. IX, 1849). — Maladies mentales, dans Hcama, Éléments de pathologie médicale, P^iris, 1863, t. IV, p. 726, 732.

University of Lee

folie, les hallucinations et insiste sur le traitement par les bains prolongés.

Le Di" Moreau (de Tours) (1) expérimente méthodiquement le bromure de potassium dans la folie névropathique et il en vante les bienfaits, combiné aux douches froides.

« Dans aucune maladie, dit Maudsley (2), les difficultés du traitement ne sont aussi grandes que dans les maladies mentales. Les difficultés viennent de la famille, de l'entourage du malade, qui, se liant à celles qui proviennent de la nature même de l'affection, rendent la tâche du médecin bien pénible. »

Dans quelques cas, Maudsley, à l'exemple du D'" Lockhart Robertson, enveloppe ses malades, plusieurs heures, dans un drap mouillé, en ayant soin de leur arroser la figure d'eau froide.

Schûle (.3), le savant aliéniste de l'asile d'Illenau, dit que, pour la mélancolie, il faut : 1° calmer le système nerveux, aussi bien l'organe central qui est dans un état d'hyperes- Ihésie psychique, que les nerfs (névralgies); 2° combattre loutes les complications (état gastrique, constipation, etc.); 3° relever la nutrition. Il insiste pour que le régime soit rigoureux avec repos physique et mental ; comme adjuvants : bains lièdes donnés le soir; en cas de tendance aux congestions céphaliques : pédiluves, de la glace sur la tête, ou bien application de sangsues derrière les oreilles. « Le repos au lit est essentiel; la position horizontale facilite la circulation cérébrale et amène, à la fois, le repos cérébral et moteur. » Si ces moyens ne suffisent pas, il faut recourir aux narcotiques (opium, morphine et bromure de potassium) pour calmer les malades. Ne pas négliger le traitement psychique.

Pour la manie, ce sont presque les mêmes indications.

(1) Moreau (de Tours), Traité de la folie névropathique, Paris, 1869, p. 184.

(2) Maudsley, La pathologie de l'esprit, ti-ad. par Germont, Paris, 1883, p. 554, 560, 566, 573, 577, 583.

(3) Schûle, Traité des maladies mentales, trad. de Dngonet et Du hamcl, Paris, 1888, p. 35, 79, 116, 131, 218, 238, 263, 324.

"i>0 HISTORIQUE.

Dans la stupeur, le repos au lit s'impose, avec soins minutieux de propreté et surveillance de l'alimentation.

Le professeur Lasègue (1), éminent clinicien, appartenait à cette école d'observateurs qui suivaient l'exemple de Bretonneau et partageaient les idées de Trousseau.

Vaste esprit, il a enseigné pendant de longues années la médecine générale et il a laissé des pages classiques sur les troubles psychiques, Lasègue a étudié Vhyslérie, Vépilepsie, la paralysie générale^ les cérébraux. Ses observations sur l'alcoolisme aigu, subaigu et chronique, sont remarquables. Il a compris le rôle du traitement individuel. « Aussi, écrit-il, plus les règles sont entravées et les lois contredites par les exceptions individuelles, plus on est forcé d'agrandir leur cercle; la seule généralité à laquelle on s'arrête avec sûreté, est celle qui embrasse tant de cas possibles, qu'elle devient presque inutile à la pratique (2). »

Lasègue a étudié et exposé les méthodes de traitement moral, et il les classe en deux catégories, suivant qu'elles s'adressent à l'intelligence ou à la sensibilité,

La mélancolie perplexe a fait le sujet d'un très intéressant article. Il dit pour le traitement : « Tout d'abord, une maladie à durée obligatoire n'appelle de traitement direct que lorsqu'elle approche de sa terminaison, »

Luys (3), en 1881, alors médecin de la Salpêtrière, dit qu'il existe un ensemble de soins hygiéniques et prophylactiques que le médecin doit instituer contre les folies.

Il ne craint pas de camisoler ou d'entraver les malades dans « des bracelets en cuir, munis d'un anneau solide que l'on fixe à une chaise, soit dans des sortes de bottines qui s'adaptent au cou-de-pied et qui servent pareillement à immobiliser le malade ».

(1) Lasègue, Études médicales, 2 vol., 1884.

(2) Lasègue, Question de thérapeutique mentale {Ann. méd. psych., (1846).

(3) Luys, Traité clinique et pratique des maladies mentales, Paris, .1881, p. 355, 359, 373, 375.

En 18Ô3, Luys (1) développe, sans modificaLion sensible, ses vues émises en 1881, sur les moyens de guérison.

Bail (2) dit que « la folie est essentiellement curable ». S'il y a agitation, si les malades se mutilent ou déchirent leurs vêtements, la contrainte est nécessaire.

G. Ballet (3), après une description de la manie, passe au traitement : « La première indication dans le traitement de la maladie est d'éviter tout ce qui est de nature à accroître l'excitation du malade. » Il faut viser à calmer les malades : les pratiques hydrothérapiques sont celles qui rendent, à cet égard, les services les plus signalés ; par exemple, le drap mouillé, les bains de 30 à 32°. Les agents médicamenteux sont souvent nuisibles : ainsi l'opium favorise la congestion du cerveau, la morphine est pernicieuse. Les bromures, même à hautes doses, n'exercent qu'une action sédative très légère.

Lorsqu'on a affaire à un mélancolique, il faut préciser le milieu et le régime général. On doit le meltrtî au calme, loin de l'agitation et du bruit.

Dans les cas d'excitation, pas de contrainte, il faut laisser les malades libres dans une cellule, dans une chambre ou au grand air.

Krafft-Ebing (4) est contre l'abus de la saignée. Les narcotiques jouent un rôle très important dans la thérapeutique des psychoses, mais il faut les employer avec prudence et en surveillant les malades.

Aux sujets très agités qui déchirent leurs vêtements, il faut en faire porter qui soient d'une seule pièce et en étoffe solide, avec fermeture non accessible à eux-mêmes : « des gants de cuir avec des boucles fermées, souliers avec appareils de

(1) Luys, Traitement de la folie, Paris, 1893.

(2) Bail, Leçons sur les maladies mentales, 2® cdit., Paris, 1890, p. -438, 439, /lis, 447.

(3) Ballet, dans Traité de médecine de Charcot-Bouchard, t. VI, p. 1077, 1098 et suiv.

(S) Krafft-Ebinpf, Traité clinique de psychiatrie, ti-ad. de Laurent, Paris, 1897, p. 312, 315, 3:16, 329

HISTORIQtJE,

fermeture ». Dans les cas où l'on est obligé de maintenir le malade au lit, on ne peut se passer des moyens de contrainte mécaniques (camisole de force), surtout quand il y a des blessures graves, des affections des yeux.

« Le traitement moral est d'une importance non moins grande que le traitement somatique; de plus, son domaine est encore plus vaste que celui du premier. » Aussi faut-il l'appliquer largement.

Depuis Pinel, Esquirol, Gonolly, on cherchait à améliorer le traitement des aliénés et à lui donner une base scientifique. Le non-restreint se généralisait à l'étranger. En France, Morel l'avait essayé en 1860 ; mais, par suite de circonstances particulières, il n'avait pu en réaliser l'application dans les asiles publics.

C'est Magnan qui le mit en vigueur (1877). La camisole fut remplacée par 'le maillot largement taillé, destiné, par sa forme et son mode d'application, à éviter la gêne des fonctions respiratoires et circulatoires; toutefois, au début, les mains et les bras étaient encore maintenus par des liens. Ils furent supprimés en 1874. Dès lors, le maillot n'est plus qu'un vêtement qui protège, contre les variations de température, les malades qui se déshabillent sans cesse. Dans un certain nombre de cas, Magnan recourait à l'isolement temporaire dans une chambre (aliénés excités, maniaques, délirants, hallucinés, paralytiques généraux à bouffées congestives, etc.), mais, plus tard, quand l'alitement fut appliqué à l'étranger, Magnan l'adopta et l'introduisit dans les asiles de la Seine.

Le drap mouillé est employé, quelquefois, dans le service de l'admission de Sainte-Anne pour les agités très violents.

On peut résumer le traitement de Magnan comme il suit : suppression de la camisole et des cellules, le non-restreint dans toute sa rigueur, l'alitement pour les agités ; hygiène, surveillance de l'alimentation et traitement moral.

Comme médicaments, quelques purgalions d'après l'indi-

cation, des sédatifs et les hypnotiques en cas d'insomnie.

Le professeur Joffroy a, de même, adopté l'alitement pour les malades agités et il l'applique méthodiquement dans son service, à l'asile clinique Sainte-Anne. Le non-restreint, le traitement moral, l'hygiène, constituent le fond du traitement des aliénés pour Joffroy.

Cet historique pourra sembler long, si l'on oublie qu'il s'agissait de montrer comment et par quel enchaînement on a mis des siècles à considérer les aliénés comme de simples malades et à les soigner comme tels.

Nous pensons avoir cité la plupart des auteurs anciens Lit modernes qui ont fait sentir leur influence et apporté des modifications dans le traitement de la folie. Nous avons dû beaucoup nous borner pour le xix° siècle; il nous aurait été impossible de nommer tous les médecins ou savants qui ont contribué à l'œuvre commune. Nous ne pouvons, cependant, omettre de citer encore, parmi les plus modernes : Régis (1), CuUerre (2), Jules Falret (3), Foville (4), Christian, Rilti (5), MaireL(6), Ghaslin (7), Paul Garnier (8), Ch. Féré (9), etc.

(1) Régis, Manuel pratique des maladies mentales, Paris, 1892.

(2) CuUerre, Traité pratique des maladies mentales, Paris, 1890.

(3) J. Falret, Études cliniques sur les maladies mentales et nerveuses, Paris, 1889. — Les aliénés et les asiles cValiénés, Paris, 1890.

(4) A. Foville, fils, Étude clinique de la folie avec prédominance du délire des grandeurs {Mém. de l'Acad. de méd., 1869-70, t. XXXIX, p. 318 à 452). — Nombreux articles dans le Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques du Jaccoud.

(5) Ritti, Traitement de la mélancolie, dans Traité de thérapeutique de Robin (Traitement des maladies mentales, Paris, 1898, p. 157).

(6) Mairet, Traitement de la paralysie générale, dans Traité de thérapeutique appliquée de Robin {Traitement des maladies mentales, Paris, 1898, p. 96).

(7) Chaslin, Traitement du délire hallucinatoire, ibid., p. 79 — Traitement de la confusion mentale, ibid., p. 83.

(8) Paul Garnier, Internement des aliénés, Thérapeutique et législaiion, -1898.

(9) Ch. Féré, Le traitement des aliénés dans la famille.

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