HISTORIQUE ET ACTION THÉRAPEUTIQUE
Ce ne sont p.is l'ancienneté et l'unanimité des témoignages qui mnnquent à la réputation de l'Anis et de toutes les plantes antilogues. 11 n'y avait pas loin des impressions faites sur l'odorat et le gotît par les plantes ombellifères, comme par toutes celles qui ont des propriétés aromatiques marquées, à leur applicntion médicamenteuse naturelle et immédiate. Avant Hippocrate, des boissons, mais surtout des épithèmes fortiflants, étaient préparés avec plusieurs parties des végétaux que nous étudions. En parlant de l'Anis en particulier, Hippocrate spécifie davantage, et reconnaît à cette plante des vertus qui lui sont encore de nos jours généralement attribuées : ce sont ses vertus emménagogues et diurétiques. Anisimi, dit-il, vino maceralum bihendum propinato ad uterum expurgandum. Puis ailleurs, en parlant des maladies des femmes : conféré Aniswn et quœ urinam movent.
Galien assigne à l'Anis une qualité de plus, et c'est précisément celle qui est la plus incontestable, celle sur laquelle portera presque tout ce que nous avons cà dire d'important à propos des ombellifères ; nous voulons parler de leurs propriétés stomachiques et carminatives : Anisi semen acre est, subamarum, urinam ciet, digerit et flatus reprimit. Dioscoride confirme ces opinions : pour lui, VAnisest chaud et sec; il fuit uriner, résout les ventosilés, fait venir le lait et provoque à la luxure, etc., etc, Faut-il encore l'autorité d'Aétius? Est enim {semen Anisi) in tertio ordintt calefacientium et siccantium ; ob id et urinam ciet, et discussorium est, et inflationes circa ventrem scdat. Oribase, Avicenne, etc., etc., ont témoigné des mêmes faits. 11 est inutile d'ajouter que depuis ces premiers renseignements jusqu'à nous, les mêmes choses ont été éprouvées et exprimées dans tous les lieux, tons les jours et par tous les médecins.
Nous serions mal compris dans ce que nous avons à dire sur l'emploi théi-apeutique de la série d'agents dont l'examen va nous occuper, si nous ne cherchions pas à bien discerner la nature spéciale et les carac-
ÂNIS.
lères différentiels des états morbides qui présentent des indications pour ce genre de remèdes excitants.
Ces états morbides consistent, pour la plupart, en des indispositions, des incommodités, des lésions mal définies de la sensibilité du tube intestinal, des accidents qu'on ne peut circonscrire, et qui troublent de mille manières l'accomplissement des fonctions digestives. L'atonie, le spasme, la douleur, la flatulence, les phénomènes dyspepsiques, les vices de sécrétion, soit primitifs, soit consécutifs aux accidents précédents, s'y combinent de diverses sortes, et en forment les éléments principaux. La nombreuse famille des coliques y tient la plus grande place. Entendcnsnous bien sur le sens qu'on doit attacher au mot colique, et gardons-nous de l'appliquer à toutes les douleurs, quelles que soient leur cause et leur nature, qui peuvent naître dans les organes de l'abdomen, le canal alimentaire surtout.
S'il est vrai que toutes les douleurs intestinales, les dyspepsies, soient constamment les effets d'une irritation ou d'une phlegmasie aiguë ou chronique de quelque portion de la membrane muqueuse du tube diges tif, nul doute que l'usage des excitants spéciaux et des carminatifs ne doive être banni de la thérapeutique, ou au moins restreint à un bien petit nombre de cas exceptionnels ; mais si l'observation apprend que les douleurs abdominales ne sont jamais plus intenses qu'en Tabsence de toute inflammation de la membrane interne gastro-intestinale, et que lorsque dans ces dernières affections se manifestent des phénomènes de douleur un peu remarquables ou quelque autre altération de la sensibilité, etc., etc., il faut en accuser une complication, l'existence d'un élément pathologique qui s'est ajouté à la maladie primitive, on conviendra que c'est dans une autre classe d'agents thérapeutiques que les anliphlogistiques et les émollients, qu'il est naturel de chercher des moyens de soulagement ou de guérison.
L'expérience la plus universelle et la plus ancienne, l'usage journalier, la pratique domestique la plus vulgaire, ont consacré dans ces cas les remèdes chauds et aromatiques, les stimulants légers du système sanguin qui jouissent en même temps d'effets nervins et antispasmodiques. L'investigation des conditions prédisposantes et des causes occasionnelles, la connaissance du caractère nosologique de ces maladies abdominales, confirment à cet égard les données de l'empirisme, comme nous allons le faire voir ; ce qui exige quelques mots d'éclaircissement sur la dysp ■psie et les coliques.
C'est rendre à la science un bien mauvais service que de la simplifier aux dépens de l'observation et de la vérité ; on agit ainsi en prétendant que la dyspepsie n'est qu'un symptôme et que ce n'est jamais h. elle qu'il faut s'attaquer.
Si un malade a de la fièvre, une affection aiguë ou chronique quelconque qui compromette le jeu de toutes les fonctions, etc , et qu'il
n'ait pas d'appétit, ou que mangeant il digère mal, lentement, difficile-
ment, au milieu de troubles locaux ou généraux variés, ou enfin qu'il no digère pas du tout, ce malade aura eu pour le premier cas de l'anorexie, pour le second une indigestion et tout ce qui peut en résulter alors ; mais il y a loin de là à la dyspepsie. Il n'est presque pas d'états morbides, ayant ou non pour siège les voies digestives, qui n'affaiblissent, ne dépravent ou ne détruisent l'appétit, ne donnent lieu à des indigestions lorsque les règles de la diète sont violées. Le thérapeutiste n'a jamais à s'occuper de pareils phénomènes qui ne sont que symptomatiques ; aussi la dyspepsie n'est-elle pas toute lésion de l'appétit, toute impuissance ou difficulté de digérer quelle qu'en soit la cause ; mais ce qui est bien différent, une altération primitive des forces digestives qui trouble et enraye l'accomplissement des opérations successives que subissent les aliments avant de passer dans les secondes voies, difficilis et tardata concocdo, suivant l'expression de Vogel, qui le premier s'est servi du mot dyspepsie.
Empressons-nous d'ajouter que la dyspepsie ainsi définie est très-souvent la manifestation d'un état général qui la domine, ou le produit d'une maladie qui n'existe plus, mais a frappé de langueur ou de perversion les forces digestives. On se tromperait grossièrement si l'on assimilait le premier de ces cas aux phénomènes symptomatiques dont nous avons parlé plus haut, et qui ne doivent être l'objet d'aucune médication directe ; car ici la dyspepsie n'est pas. un effet nécessairement dépendant de l'iaffeclion générale dans laquelle elle prend sa source, mais une des manifestations de cet état : à ce titre elle fournit des indications thérapeutiques.
La diathèse goutteuse de l'économie donne souvent lieu à la dyspepsie, et l'on peut, sans guérir la goutte, traiter ces dyspepsies, ramener les facultés digestives à leur mesure et à leur type normal ; il est vrai qu'on y parvient plus difticilement et surtout moins radicalement que dans les cas de dyspepsie essentielle, c'est-à-dire ayant en elle la raison suffisante de son existence, ou que dans les dyspepsies qui survivent à des maladies qui ont porté des atteintes profondes à la puissance digestive; mais encore sont-cc des phénomènes secondaires qu'il est fort important d'atténuer et de pallier.
11 y a un assez grand nombre de dyspepsies qui demandent à être traitées par le repos des organes digestifs, la privation de tous les ingesta stimulants, le régime lacté et un retour habilement ménagé au régime ordinaire, etc., etc.; d'autres exigent l'emploi des excitants antispasmodiques, et c'est de cette espèce qu'il va être question dans ce chapitre. En traitant de certains agents qui joignent à ces propriétés des qualités araères et toniques, nous aurons à parler de quelques autres formes de dyspepsie; enfin, quand nous avons traité des médicaments toniques proprement dits, nous en avons indiqué l'usage dans le traitement des dyspepsies spéciales et reconnaissant d'autres causes et d'autres conditions de développement que les précédentes. De cette manière, nous aurons passé en
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revue les nombreuses espèces de dyspepsie, nous aurons exposé la thérapeutique générale et spéciale assez complète de ces maladies si communes dans la pratique, et où, bien plus fructueusement que dans désaffections beaucoup plus intenses et mieux caractérisées, l'homme de Tart peut mettre en œuvre ses ressources et sa sagacité.
Les dyspepsies que réussissent à faire cesser les excitants aromatiques fournis par les ombellifères sont celles qu'on a désignées sous le nom de spasmodiques et flatulentes. Les personnes qui y sont sujettes sont pour la plupart des femmes hystériques, des hommes hypochondriaques, mélancoliques, les gens de lettres, les individus tourmentés par de profonds soucis ou même de simples contrariétés, ceux qu'ont affaibli des pertes de sang trop abondantes, l'abus des purgatifs et des sudorifiques, l'excès dans les plaisirs vénériens.
Dans une autre classe de personnes, il faut ranger les goutteux, les hémorrhoïdaires, chez qui les flux sanguins par l'anus ou l'apparition des tumeurs sanguines dans ce lieu n'ont pas lieu comme ils avaient coutume ; ceux qui font abus des boissons tièdes, du régime végétal, des légumes verts et surtout secs qui ont mérité le nom de venteux ; les habitants des pays chauds. Chez ces personnes, on observe presque immédiatement après le repas des rapports inodores, le développement de tlatuosités non nidoreuses, non acides ou n'ayant que l'odeur non altérée des aliments ingérés. 11 s'y joint souvent une cardialgie avec gonflement incommode et quelquefois fort douloureux, pongitif ou déchirant, puis des coliques, des intumescences de la région épigastrique avec borborygmes, palpitations, sensation de froid, ou pesanteur à l'estomac, émission fréquente d'urines limpides, etc., etc. Les sécrétions gnstrique et biliaire ne paraissent pas altérées, et l'indisposition ne consiste qu'en un spasme de la tunique charnue de l'estomac et surtout de ses deux orifices, et en une exhalation surabondante de gaz inodores à la surface de ce viscère, auxquels se joignent probablement ceux qui sont le résultat du dégagement de l'air contenu dans les aliments : trois phénomènes qui se réunissent pour attester un affaibhssement avec perversion dans les forces nerveuses du ventricule.
L'indication des excitanls aniispasmodiques est ici expresse : aussi une légère infusion d'Anis, d'angélique, de menthe, etc., fait-elle assez ordinairement justice des tlatuosités, des spasmes et des gastrodynies, et rend-elle la digestion possible en éloignant les conditions pathologiques qui l'enrayaient. Cette manière de prendre les ombellifères est préférable aux liqueurs faites avec l'angélique et à celle connue sous le nom (Tanisctle. On remplace mieux l'infusion en mâchant les fruits de l'Anis ou les tiges confites de l'angélique. Voilà pour les dyspepsies spasmodiques et llatulentes.
Les coliques qui indiquent l'emploi des ombellifères, telles que l'Anis et ses succédanés, se montrent cà peu près chez les mêmes sujets, dans les mêmes conditions, sous l'influence des mêmes causes, avec les mêmes
caractères et la môme nature que les dyspepsies dont nous venons de parler. Seulement, l'usage des remèdes chauds et aromatiques est-il peutêtre plus général, moins restreint, plus applicable aux différentes espèces de coliques qu'aux diverses dyspepsies qui les supporteraient m.al, ou n'en éprouveraient que peu de soulagement, si elles n'étaient pas de l'espèce que nous avons déterminée.
On peut dire qu'il n'est presque pas de coliques qui répugnent à leur emploi ; mais ils sont jusqu'à im certain point spécifiques dans celles que tous les auteurs qui ont traité des coliques comme d'une maladie séparée et ayant son existence propre, appellent flatulentes et spasmodiques. On associe l'Auis à certains purgatifs pour neutraliser les coliques, les flatuosités, le ténesme, que ces remèdes occasionnent à beaucoup de personnes : il y a de belles considérations à déduire de ce fait pour la thérapeutique des coliques. Dans certains pays, on môledel'Anis au pain : ainsi préparé, cet aliment est, dit-on, plus léger, ce qui veut dire qu'on le digère plus facilement.
Nous ne faisons qu'indiquer ces objets, il faudrait examiner ici ce que c'est qu'une colique, comme elle diffère des maladies abdominales qui déterminent de la douleur sans qu'il y ait colique, et quels caractères doit avoir une douleur abdominale pour permettre l'usage des stimulants aromatiques qui jouent un si grand rôle dans la thérapeutique de ces affections. C'est aussi en infusion qu'il faut prendre les ombellifères contre les coliques. Certains goutteux , beaucoup d'hypochondriaques , ne digèrent qu'autant qu'ils prennent après leur repas une petite quantité d'anisette. Plusieurs d'entre eux, ainsi quelques asthmatiques, dissipent les flatuosités et l'oppression qu'ils éprouvent alors en fumant des fruits d'Anis.
Nous avons vu des nourrices calmer les coliques de leurs nourrissons en buvant elles-mêmes une infusion d'Anis, et nous nous sommes assurés que le lait de ces femmes avait une odeur d'Anis assez prononcée.
On emploie rarement les ombellifères comme emraénagogues, bien qu'elles puissent faciliter la menstruation dans les cas où nous avons spécifié l'utilité du castoréum et du camphre. Leur vertu diurétique est assez prononcée dans le cerfeuil, et surtout le persil.
L'Anisa joui d'une grande réputation, comme augmentant la quantité du lait chez les nourrices. Peut-être n'est-ce qu'en rendant leurs digestions meilleures et plus promptes. Il serait pourtant, de cette manière, difficile de se rendre compte de la propriété d'accroître la sécrétion du lait attribuée aux cataplasmes et aux fomentations faits avec l'infusion de fruits d'Anis et appliqués sur les seins. Comment accorder ces faits avec l'efficacité antilaiteuse attribuée à la menthe, plante qui a tant d'analogie thérapeutique avec celle que nous étudions ?
L'action expectorante de l'Anis est faible et bien douteuse. 11 serait administré avec plus de succès comme céphalique; c'est-à-dire comme pouvant calmer quelques céphalalgies, surtout celles des personnes ner-