PRÉFACE DE LA HUITIÈME ÉDITION
L'ouvrage dont nous offrons au public la huitième édition a paru, pour la première fois, il y a plus de trente ans, dans des conditions complètement différentes de celles oh. la Médecine se trouve aujourd'hui '.
La Matière médicale existait à peine : elle expiait ses abus. Des sangsues, des éraollients, quelques révulsifs, un peu d'opium en faisaient presque tous les frais. Les ouvrages de Cullen, de Krantz, de Desbois de Rochefort, de Schwilgué, d'Alibert, de Barbier (d'Amiens), de Martinet, etc., servaient moins aux médecins qu'à la préparation du quatrième examen des élèves.
Ces traités spéciaux n'avaient, en effet, rien de vraiment médical. L'influence de l'observation clinique ne s'y faisait pas sentir. Après l'histoire naturelle et pharmacologique des médicaments, après l'indication nominale des maladies dans lesquelles on les emploie, et la posologie, on n'y trouve presque plus rien. L'Apparatiis medicaminum de Murray leur était supérieur; mais, indépendamment de ce qu'il avait vieilli, il était écrit en latin. Le Dictionnaire de Matière médicale de MM. Mérat et de Lens n'offrait qu'un compendium des ouvrages que nous venons de citer. La Bibliothèque de thérapeutique de Bayle, travail de pure érudition, bornée- à la monographie exacte de quelques médicaments, ne répondait pas aux besoins de la pratique et de l'enseignement.
Non - seulement l'esprit de la médecine moderne et la
* Le premier volume de la première édition, alors en trois volumes, parut en 1836 ; le deuxième en 1837, et le troisième en. 1838.
n PRÉFACE.
clinique n'inspiraient pas ces ouvrages, mais la critique y manquait absolument. Cependant, les erreurs de la doctrine physiologique et celles des anatomo-pathologistes venus après elle appelaient une discussion continuelle. La face nouvelle de la Médecine, depuis cette révolution, imposait à la thérapeutique des directions correspondantes. La clinique renouvelée ne pouvait pas accepter sans modifications la Matière médicale des nosologies antérieures à Bichat, à Broussais, à Laennec, etc. Les progrès de l'anatomie devaient réagir sur elle, et une autre physiologie des médicaments en était la conséquence nécessaire.
Deux études parallèles commençaient à sortir de cette situation : celle de l'action pathogénétique des médicaments et celle de leur action thérapeutique comparées.
Un ouvrage devait représenter à ce point de vue le progrès de la science, l'inaugurer dans la Matière médicale et l'apf îlquer à la Thérapeutique. Nous tentâmes de l'exécuter et nous fûmes lus. Mais ce n'est pas à cette cause seule que nous dûmes de réussir. Il est juste de rapporter surtout le succès de cet ouvrage à ce que, quelque vivement pénétrés que nous ayons toujours été du sentiment de la science moderne, nous sommes restés studieusement attachés à la grande tradition hippocratique, et à ce que nous n'avons jamais sacrifié l'expérience des siècles aux nouveautés si souvent éphémères de l'expérimentation et des systèmes.
L'anatomie et la physiologie sont des sciences : la Médecine est, avant tout, un art. A ce titre, elle a précédé et précédera toujours la science. Inséparable de la science, l'art en est néanmoins distinct. Appuyé sur elle, il se l'assimile et s'en accroît incessamment. Au commencement des âges, il fut presque tout. Il n'était alors formé que d'une expérience rude mise au service d'un bon sentiment. Avec le temps, la science éclaira de plus en plus l'art ou l'empirisme ; mais l'art ne peut jamais abdiquer entre les mains de la science. Au lit du malade, la valeur de la science est relative ; elle dépend toujours du sentiment de l'artiste, de la justesse et